‹ Mémoires;Chapitre 10 sur 77 · I. DU COMTE DE COLIGNY AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN · texte numérisé non relu

I. DU COMTE DE COLIGNY AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN

A Presbourg, ce 11 octobre 1664.

Vous êtes trop bon de vouloir un petit moment songer à moy; j'ay esté si occupé toute cette campagne que je n'ay pu vous rendre compte de tout ce qui se passoit en Hongrie.

Le Roy m.'a envoyé un courrier en toute diligence pour m'ordonner de partir le 15 de ce mois, avec le corps que je commande, pour retourner en France; mais comme il y a bien des choses à ajuster par nos

' Cette lettre a été imprimée dans l'édition originale des Mémoires du comte de Bussy-Rahulin , Paris, 1696, in-4°, II, 388. Elle est aussi dans l'édition de ces Mémoires, Amsterdam, lySi , 5 vol. in-ia, II, 3o5; mais elle a été supprimée dans l'édition d'Amsterdam , Gosse junior, 1768, 2 vol. in- 12.

routes, je crains de ne pouvoir exécuter ponctuellement les ordres de Sa Majesté.

Nous allons bien pâtir dans une si longue marche , et dans la plus rigoureuse saison, tandis que vous serez en ruelle, auprès d'un bon feu, à tirer une prime, ou à faire quelque autre chose. Je ne vous porte point d'envie et souffre mes peines de bon cœur ; je voudrois miéme qu'elles eussent esté plus longues. Nous avons esté si sots que nous avons fait la paix d'Hongrie; il en est pour nous de cela comme M. de Bassompierre jugeoit quand La Rochelle seroit prise. J'ay pourtant affaire à un homme bien reconnoissant, et qui me traite de la plus agréable manière du monde. Il m'a voit donné généralement la disposition de toutes les charges de mon armée, ce qui n'a jamais esté fait à aucun général , de sorte que dans le peu de temps que j'aj esté icy , j'ai donné deux compagnies de chevau-légers. J'ay esté bien tenté d'en prendre une pour moy, en imitant celui qui se fît pape ' ; car peut-être que je n'auray rien de si bon; outre que j'ay esté dix-huit ans capitaine de cavalerie, j'auroys esté bien aise d'avoir cela pour m'amuser ; mais enfin je ne l'ay pas fait.

Vous croyez peut-être que je n'ay rien à faire, parce que je vous escripts une longue lettre, mais voicy la quarantiesme que j'escripts de suite, parce que je dépesche demain le courrier du Roy, et je seray bien aise qu'il vous porte des nouvelles fraîches de votre, etc.

' Sixte-Quint.

A Presbourg, ce 12 octobre 1664.

Puisque vous voulez apprendre de moy le détail de ce qui se passa à Saint-Godart , vous saurez que le détachement fut fait à bastons rompus, régiments après régiments , une heure ou une heure et demie les uns après les autres. Dès que j'en eus détaché deux je disk La Feuillade, qui étoitdejour, qu'il falloit qu'il y allast. Il y alla et me vint redire un moment après que les Turcs avoient repassé la rivière , je luy respondis que j'avois peine à le croire, et qu'il s'y en retournast. De là à quelque temps , moy toujours à la veille d'estre attaqué par toute l'armée des Turcs, en bataille devant moy à la portée du mousquet, on m'envoya demander un troisième bataillon que je menay alors moy-mesme. Je trouvay tous les généraux des armées en conseil sur ce qu'ils auroient à faire j et, comme nous consultions là dessus, le comte de Valdeck, général de la cavalerie de l'empire , me vint dire en grande hâte que les

' Cette lettre n'a jamais été imprimée. Elle se trouve dans le manuscrit des Mémoires de Bussy-Rabutin, copié par le comte de Langheac, son petit fils, tom. III, f" 3 v°. Bussy ne nomme pas celui à qui elle a été adressée, mais il dit qu'il en a pris copie sur l'original. J'ai indiqué ce manuscrit des Mémoires de Bussy dans mon édition des lettres de madame de Sévigné, Paris, Biaise, i8i8, pag. 45 de la Notice bibliographique. Je ne connaissais pas alors l'écriture du comte de Langheac.

Turcs alloient attaquer mon poste. J'y courus en diligence, et je trouvay qu'ils avoient fait quelque mouvement, mais qu'ils n'attaquoient pas. Je m'en retournay fort vite , et en un demi-quart d'heure que je mis à aller et venir, je trouvay que les Turcs s'étoient tous enfuis d'eux-mêmes, sans tirer, ni qu'on leur tirât un coup de mousquet.

Voilà comment l'affaire s'est passée , et si brusquement, que pas un seul officier général des trois armées ne s'y est trouvé. Et quand La Feuillade envoyé des gazettes dans lesquelles il dit qu'il a fait des merveilles, il a menti , car c'est le plus grand poltron de France. Adieu.'

' Bussy, à la suite de sa copie , a mis cette observation : « Ce qu'on peut dire sur cette lettre , c'est que Coligny étoit trop « en colère quand il l'avoit écrite , mais que La Feuillade aussi n'avoit « pas si bien fait à Saint-Godard qu'il l'avoit mandé. »

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