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III. DU COMTE DE COLIGNY AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN

A Paris, ce 15 mai 1667.

Je vis hier entre les mains de madame Du Bouchet " un caractère qui m'a tousjours plu , mais qui me fust plus agréable que jamais par les marques de vostre souvenir qui me sont chères au dernier point. Cela augmente la honte que j'ay d'estre demeuré pour vous dans un si long silence. Mais la peur de ne pouvoir pas assez bien dire combien je vous aime et combien je vous honore, m'a empesché de vous escripre, plus tost que ma paresse; et de plus il me semble que je dois estre en un certain estât auprès de vous, que je n'ay pas trop besoin de vous faire souvent des compliments pour vous persuader que je suis à vous plus qu'homme qui vive. Par-dessus tout cela je suis un peu glorieux : j'enrage que mon style et mon génie soient si fort inférieurs aux vostres, et je soufï're de la peine que vous auriez de perdre un moment de temps à ne rien voir de tout ce que je voudrois que vous vissiez pour recevoir quelque satisfaction en lisant mes lettres, mais

" Lettres de Bussy-Rabulin, totn. I", pag. 64, édition de 1768- Cette lettre n'y est imprimée qu'avec de grands retranchements ; elle est ici complétée d'après le manuscrit du comte de Langheac.

' Marie Nevelet, femme de Jean Du Bouchet, marquis de Sourches, grand-prévôt de France.

pour finir tout ce galimatias, auquel je me suis embarqué mal à propos , je passe aux nouvelles.

Je ne vous en saurois dire de plus fraîches que le mariage de M. le duc de Guise avec mademoiselle d'Alençon, qui se vient de faire à Saint-Germain '. On les a fiancés dans la chambre du Roy; on les a mariés dans la chapelle, et ils coucheront ce soir ensemble dans le château neuf, ou bien il ne tiendra qu'à eux.

La maison de Lorraine est fort fière de cette haute et extraordinaire alliance, qui l'élève autant qu'elle abat celle des Longueville et beaucoup d'autres; cela ne sera pas trop agréable à madame la Princesse "" de donner la serviette et de n'avoir qu'un pliant devant une duchesse de Guise. Il y a beaucoup d'autres sujets de chagrin que je veux taire pour éviter prolixité.

Le Roy part demain pour son entreprise de Flandres; il a aujourd'hui baisé toutes les dames qui demeurent, entre autres madame de la Baume % qui l'a

' Isabelle d'Orléans, demoiselle d'Alençon, fille de Gaston, épousa Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise.

' Claire-Clémence de Maillé-Brézé , princesse de Condé, n'eut pas longtemps à éprouver ce dégoût, car elle fut reléguée à Châteauroux, par le prince son mari, le ii février 1671.

' Catherine de Bonne, femme de Roger d'Hostun de Gadagne, marquis de la Baume, sénéchal du Lyonnais, de la maison de Lesdiguières, branche d'Auriac. Bussy l'a comptée au nombre de ses maîtresses ; mais il lui voua la haine la plus prononcée, l'accusant d'avoir été cause, par son indiscrétion, de la publication des Amours des Gaules. {Lettres de madame de Sévigne', Paris, Biaise, 1818, in-8°, I, i56.) Aussi avait-il placé cette devise au bas de son portrait : « La plus jolie « maîtresse du royaume, si elle n'étoit la plus infidèle. » {Souvenirs d'une visite aux ruines d'Alise et au château de Bussy-Rabulin, par M. Corrard de Bréban. Troyes, i833, in-8°, pag. 25.)

enti^tenu, et qui, à mon avis, n'en a pas eu grande satisfaction. Après l'avoir quittée assez brusquement , il s'est avisé, après avoir salué toutes les dames, qu'il ne l'avoit pas saluée ; il est revenu à elle et l'a baisée , pour ne lui pas faire la honte de la laisser toute seule sans la favoriser d'un baiser.

La Reine va jusqu'à Arras, et madame la duchesse de Vaujour, ou de La Vallière, dont la fille est légitimée de France et s'appelle Marie-Anne, ou Anne- Marie ',

Car il n'importe guère Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière *.

Tout ce que vous avez vu de la magnificence de Salomon, ou de la grandeur du roi de Perse, n'est pas comparable à la pompe qui accompagne le Roy dans son voyage. On ne voit passer par les rues que panaches, qu'habits dorés, que chariots, que mulets superbement harnachés, que chevaux de parade, que housses brodées de fin or, que gens étourdis qui se heurtent, en allant et venant chercher ce qu'il leur faut pour parfaire leurs équipages. Pour raoy, qui suis plus posé, j'ay composé un équipage du débris de celuy que j'avois il y a deux ans, au grand soulagement de

Marie- Anne de Bourbon , légitimée de France , dite Mademoiselle de Blois, née le 2 octobre 1666, mariée au prince de Conti, en i685. Allusion à ces vers de Scarron :

Dom Ziipata Pascal, Ou Pascal Zapata , car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

{Dont Japket d'Arménie , acte II, scène i. )

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ma bourse, et je vais être tesmoin des conquestes du Roy. Je n'ay ni office, ni bénéfice, maisj'ay le plaisir, à l'âge de quarante-neuf ans, de faire le mestier de volontaire que je n'avois encore jamais fait. Il me semble par là que je sors de l'Académie. Cela me resjouit extresmement , et d'autant plus que le Roy m'a fait l'honneur de me permettre de faire ce voyage, dont je lui suis extraordinairement obligé. Je laisse à madame Du Bouchet à vous dire les nouvelles fines et délicates % à quoy je ne suis pas propre.

Je voudrois bien que vous missiez en exécution le dessein que vous avez projette de venir participer à nos victoires. Je vous assure que de tous les héros qui com-

' Madame Du Bouchet écrivit à Bussy-Rabutin , le 21 mai 1667, une lettre conservée dans le manuscrit de Langheac. Nous en extrairons les nouvelles que le comte de Coligny annonce ici au comte de Bussy- Rabutin : « Je vous diray que le Roy partit lundi avec la Reyne et rt madame la duchesse de La Valiière, qui demeurera à Mouchy. Vous '< savez que sa fille a été annoncée et nommée Marie-Anne de Bourbon. « Tous les courtisans, les officiers et les volontaires sont partis avec « des équipages somptueux : on compte trente mille chevaux, seule- « ment à ces équipages, et on dit qu'on sera obligé d'en renvoyer la « moitié, de peur d'estre afifamés, les Flamands ayant fait enlever tous « les foins et tous les bleds des campagnes. Le Roy ne laisse pas de « marcher en avant, et ne sçait pas encor précisément où il veut aller. « Au reste, les grandes nouvelles de Paris sont les mariages de made- « moiselle d'Alençon et de M. de Guise, et de M. de Saint-Géran avec « Mademoiselle de Monfréville , une riche héritièi^e de Normandie. « Ils sont si contents tous quatre et si heureux, que c'est merveille. « Ils n'ont pas cela de commun avec bien des gens. Le bruit avoit «couru que M. de Vardes revenoit , mais il n'en est rien, ce qui « console un peu la maison de Gramont, dans le temps où le Roy a <( refusé au mareschal le retour du comte de Guiclie, pour servir à la « tête du régiment des gardes». Dans une autre lettre de Madame Du

posent notre formidable armée, il n'y en auroit pas un qui eut autant de joie de vous y voir que moy. Je vous prie de m' excuser si je me mets de ce nombre; mais que voulez-vous? il y en a, tant, que je pourray passer parmi les autres, sans qu'on y prenne garde.

Adieu , ra^on très-cher cousin , croyez bien que c'est du meilleur de mon coeur que je suis, etc.

Bouchet à Bussy-Rabutin , du i*' juillet, très-imparfaitement publiée dans les lettres de Bussy, t. I", p. 78 , il est question du siège de Tournay, où un page du prince de Condé eut son cheval tué à côté du Roi , comme on le voit dans le beau tableau de Vandermeulen : « Je « ne doute pas que vous n'ayiez bien de la joie de toutes les prospère rites des armes du Roy ; sa présence fait beaucoup plus d'effet que « le nombre et la valeur de ses troupes ne feroient sans elle, car dès « qu'il a paru devant Tournay les armes sont tombées des mains de « ses ennemis. Vous aurez appris les particularités de ce siège par mille « relations, et je ne doute pas qu'on vous ait mandé que le Roy est « allé à la tranchée , qu'il a regardé par dessus et qu'il a fait toucher « la palissade de la contrescarpe à Monsieur. En vérité, il est bien glo- « rieux pour ce grand prince d'aller dans des lieux aussi périlleux. Il « a eu un page tué à ses côtés; les poltrons ne trouveront pas leur « compte avec lui , car il faut marcher droit. Le maréchal de Gramont « ouvrit la tranchée à la tête du régiment des gardes, accompagné de « Messieurs de Rohan et de Luxemboui-g. Ce dernier avoit demandé « la fdle dont on croyoit que Madame Colbert fût grosse, mais par

« malheur elle n'a eu qu'un fils On a assiégé Courtray, et le se-

« cours que les ennemis y envoyoient a été entièrement défait par « M. de Lillebonne, de sorte qu'on dit que cette place suivra bientôt « l'exemple de Tournay. » ( Mémoires manuscrits de Bussy-Iîabutin.)

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