IV. DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN AU COMTE DE COLIGNY
A Bussy, ce 18 mai 1667.
Vous avez raison de croire que vous n'avez pas besoin de grands soins pour entretenir notre amitié; depuis que l'estime l'a une fois établie, elle subsiste toute seule , et quand on se revoit après une longue absence pendant laquelle on ne s'est point écrit, on est ensemble comme si on s'éloit écrit tous les jours. Il n'y a que des maîtresses de qui il faut exiger ces sortes de régularité, parce que la fragilité du sexe est si grande qu'on ne peut prendre trop de précautions avec lui.
Au reste je n'ai rien à répondre aux louanges que vous me donnez, sinon que vous autres courtisans vous êtes de grands flatteurs; mais comme dit l'italien, quoiqu'on le voye bien, vous ne laissez pas de plaire.
Il est certain , pour répondre à vos nouvelles , que le mariage de M. de Guise fait enrager bien des gens. Chacun a ses mortifications, et je vous assure que quand je vois les grands princes avaler mille couleuvres ', cela raccommode bien la Fortune avec nioy, de
• Cette lettre inédite est tirée du manuscrit de Langheac , indiqué ])lus haut.
' Ce trait est principalement dirigé contre la maison de Condé. On
laquelle autrement j'aurois grand sujet de me plaindre.
Je comprends fort bien que le baiser du Roy, à qui vous me mandez, n'a été qu'un baiser de pitié, car je tiens le goût de notre maître trop délicat pour prendre plaisir à baiser la La Baume.
Adieu, mon cher cousin, soiez bien persuadé, je vous prie, que personne ne vous aime et ne vous estime plus que je fais.
en pourra juger par une lettre inédite de la marquise d'Epoisses à Bussy-Rabutin , que ce dernier rapporte ainsi dans ses Mémoires .- « Le prince de Condé s'étant entremis dans la jouissance de la terre « d'Epoisses, en vertu du fidéicommis que lui en avoit fait M. de Gui- « taud, j'en fis mon compliment à la marquise d'Epoisses, sa mère, « qui me fit celte réponse :
A Paris, ce 24 mai 1G67.
« Vous avez ressenti autrefois , Monsieur le Comte , une petite ex- « périence de la justice de cet homme dont il s'agit. Ce n'a pas été à « son honneur et gloire , non plus que le coupe-gorge qu'il m'a fait , « dont tout le monde lève les épaules. Cela a si mal tourné pour lui « que la Reine même m'a fait l'honneur de m'en parler fort obligeam- « ment. Je vous rends grâces de toutes vos bontés, mais si vous ne « les aviez pas pour moi , j'aurois été fort attrapée ; je m'y attendois, « car il vous seroit bien difficile de trouver une personne qui vous « honorât, j'ai bien envie de dire aussi, qui vous aimât plus que je « fais. Le mariage de Mademoiselle d'Alençon fait bien enrager l'hôtel " de Condé et j'en suis bien aise. » [Mémoires manuscrits de Bussy- Rabutin, déjà cités.) Le prince de Condé avoit fait d'Epoisses une maison-forte, et il n'avait consenti à l'exécution du fidéicommis qu'après le remboursement de toutes les dépenses que les fortifications avaient entraînées.