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SUR LES DEUX PIÈCES SUIVANTES

Le Mémoire sur la Marine , composé vers 1725 par Valincourt, est tiré d'un recueil manuscrit qui appartient à l'éditeur.

Valincourt possédait une maison à Saint-Cloud , où il avait rassemblé une précieuse bibliothèque. Le 14 janvier 1725, un incendie détruisit sa maison et tout ce qu'elle renfermait. Là périrent les travaux de Valincourt sur la Marine et un grand nombre d'autres ouvrages de ce judicieux écrivain ^. Là furent anéantis tous les matériaux que Racine et Despréaux avaient réunis pour l'histoire de Louis XIV. Volincourt , après la mort de Racine, avait été adjoint à Despréaux pour continuer ce travail , et Boileau luimême étant mort , Valincourt resta dépositaire des parties terminées de l'ouvrage et de tous les documents qui devaient servir à l'achever.

Valincourt supporta cette perte en vrai philosophe chrétien. Après sa mort , arrivée en 1731, sa famille chercha de toutes paris ceux de ses opuscules qui avaient échappé à la destruction , et ses illustres amis, les cardinaux de Fleury et de Polignac , le marquis de Torcy et le chancelier d'Aguesseau , s'empressèrent de remettre à ses héritiers des copies et même quelques manuscrits autographes des ouvrages de Valincourt qu'ils possédaient. On en forma deux volumes in-folio qu'on intitula Ouvrages posthumes de M. de Valincourt.

Ces deux vohmies faisaient partie de l'immense bibliothèque de M. Boulard* ; ils ont été acquis à sa vente au mois de mai 1833.

' Fontenelle. Éloge Je Fnlintoiirt. Lettres de d'y4guesseaii. OEin'res, tom. XII, edit. in-Zf», pag. i83 et 184.

* Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. A. M. H» Boiilard. Paris, Gaudefroy, i833, t. IV, p. i^G, n" i6d des manuscrits.

xlvj AVERTISSEMENT.

L'éditeur a cru devoir en extraire les deux pièces suivantes, qui lui ont paru susceptibles de former un utile appendice aux Mémoires de Villette.

La première est le Mémoire sur la Marine de France, par Valincourt.

La seconde est le Mémoire au Roy sur la Marine, composé par le comte de Toulouse, en 1724.

Ces deux pièces se trouvent dans le recueil, au t. Il , p. 1039 et 1073.

On doit regretter la perte du Mémoire, lu en 1715, par le comte de Toulouse, au Conseil de régence. Le prince y dévoilait les imper ities et les malversations du ministre Jérôme de Pontchartrain. En lisant les Mémoires du duc de Saint-Simon , on assiste , pour ainsi dire , à cette mémorable séance ^. Dans la privation où l'on est de cette pièce importante , on lira encore avec intérêt le Mémoire composé par le prince, en 1724.

Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître, avec détail, ce que le recueil des ouvrages posthumes de Valincourt renferme de curieux et d'important. Il se compose de dialogues philosophiques sur les matières les plus graves , telles que les vérités éternelles , l'infini , les spectacles ; de lettres sur la vérité et sur la justice, etc., etc. Valincourt y combat le cartésianisme, qu'il regarde peut-être avec raison , parce que l'homme abuse de tout , comme le germe de cette philosophie hardie, qui soumet tout à la raison , et ne s'arrête pas devant les vérités révélées. Ces ouvrages sérieux sont suivis de poésies et d'opuscules de société , adressés au chancelier, à mademoiselle d'Aguesseau , au marquis et à la marquise de Torcy, au cardinal de Fleury et à d'autres personnes dans l'intimité desquelles a vécu Valincourt.

Parmi ces oeuvres si diverses, nous avons particulièrement remarqué un Mémoire sur l'Élat de l'Europe, en 1726, remis par Valincourt au cardinal de Fleury, quand ce dernier, devenu ministre d'État , prit la direction des affaires. Ces tableaux du passé

' Mémoires du duc de Sninl-Sinion. Paris, 18?9, in~8o, t. XIII, p. 30fi

AVERTISSEMENT. . xlvij

conduisent à mieux apprécier les temps qui suivirent. Nous en extrairons quelques passages qui peignent tout à la fois le caractère élevé de Valincourt , et l'époque désastreuse, léguée à la France par les malheurs qui accompagnèrent la fin du règne de Louis XIV. On lira avec intérêt ces nobles paroles d'un homme vertueux qui eut le courage de dire la vérité et parvint à la faire entendre. L'Angleterre cherchait alors à nous entraîner dans une guerre que le cardinal sut éviter.

« Je commence par me dire à raoy-même ce qu'un pape disoit à « un roy de France : Cur loquar ad Dominum meum ciim sim terra « et cinis. Je sais combien les choses dont j'ose parler sont au-dessus «< de moy.

« Mais la bonté dont il plaît à Votre Eminence de m'honorer de- « puis tant d'années , et le fidèle dévouement que j'auray pour elle « toute ma vie, semblent m'autoriser à luy rendre compte de tout ce « que je crois utile à son service.

« Si la France estoit assurée de dix ans de paix, elle seroit encore » dans un estât déplorable , par rapport à Testât de ses finances et « à la nécessité absolue d'acquitter les dettes du Roy, ce qui ne se « peut faire que par des moyens très-violents, mais absolument « nécessaires.

« Une année de guerre peut ruiner Xti royaume. Qui sait combien « elle durera , quels en seront les événements, et quels désordres ne « peuvent point arriver au dedans et au dehors?

« Les Princes inquiets ' , mal contents et voulant un changement, •« leur donnera-t-on des armées à commander? les reticndra-t-on « dans le royaume ?. . . .

" On est lié avec les Anglois par un traité : il est de l'honneur et « de la réputation du Roy de ne pas manquer à sa parole et à ses » engagements : cela est vray ; mais les traités que font les rois ont « leurs loix et leurs règles, comme toutes les sociétés que les hom- « mes font entre eux. Or, la première et aussi la plus inviolable « règle de toute société , est que les pertes et les profits y soient

' Les princes légitimas, et aussi pent-^trc la maison de Condc.

xlviij AVERTISSEMENT.

tt communs. Dès qu'il est évident que tout le profit est d'un costé et « tout le dommage de l'autre , la société est rompue, et par le droit M divin, et par le droit des gens, et par le droit civil, qui appelle « cette sorte de société societatem leoninam.

« Or, que peut gagner la France dans la guerre où les Anglois u veulent l'engager? Rien. Que peut-elle perdre? Tout, et se per- « dre elle-même. Que peuvent perdre les Anglois ? Rien ; on n'ira M pas les attaquer dans leur isle , ni prendre Londres. Que peuu vent-ils gagner ? Tout ce qu'ils souhaitent : détruire et faire périr « les forces maritimes et le commerce de la France, de la Hol- « lande et de l'Espagne ; s'assurer l'empire de la mer, dont ils se M mettent visiblement en possession. Ils chassent à force ouverte M nos pêcheurs de molue ' de dessus le grand banc ; ils font trem- « bler l'Europe et l'Amérique à la vue de trois escadres qu'ils ont <t armées et qu'ils ont fait agir, sans en donner aucune participation u à la France, à qui ils proposent de tout sacrifier pour eux....

« Mais ces Anglois qui sont si fort nos amis, ne seront-ils jamais « nos ennemis? ne l'ont-ils jamais esté?.... Celte amitié qu'ils nous « vendent si cher durera-t-elle plus longtemps que l'utilité qu'ils « en retirent? et s'ils viennent à se tourner contre nous dans le «i fort d'une guerre où ils nous auront engagés , où en serons-nous ? « Notre Marine détruite ; pas un vaisseau à mettre à la mer ; la « plupart des officiers hors d'estat de servir; les costes exposées, les «( ports ruinés faute de réparations; nos colonies d'Amérique n'ayant « pas de quoi faire la moindre résistance , et pouvant estre enlevées « d'un coup de main....

«« Dans cette situation , les peuples croyent voir la paix qu'ils « souhaitent et la guerre qu'ils craignent entre les mains de Votre

' On disait alors molue pour morue; du latin mnlua. En voici un exemple, tiré d'une comédie de Villiers, dont nous recommanderons la lecture aux commentateurs de la troisième satire de Despre'aux :

Sans doute , chevaUer, tu tiens pour la motue, Avecque le cocq-dainde, on peut l'appareiller.

Let Costeaux , ou les Marquis frians , comédie. Paris, Gab. Quinet. i665. ln-12 , p. 26.

AVERTISSEMENT. xlix

« Eniincnce. Tout le monde connoist et respecte vos bonnes inlon- « ( ions , mais on craint qu'une trop religieuse exactitude à l'obser- « vation des traités ne prévale, dans l'esprit de Voire Ëmincncé, « sur les inconvénients de la guerre. Je prends la liberté de le dire à « Votre Eminencc, parce que tout le monde le pense et que personne « n'osera le lui dire. Dans la place où vous estes, les hommes, fails « comme ils sont , ne vous diront que ce qu'ils croiront conforme à « vos sentiments : ils tâcheront de les deviner pour vous les pro- « poser par avance à vous-même , afin de se faire le mérite d'avoir « pensé comme vous. Il n'y a plus de vérité pour Votre Eminence, it que celle qu'elle tirera elle-mesme du fonds du puîls ; aînsy, à l'es- « gard de ceux à qui elle fera l'Iionneur de les consulter, il ne suffit « pas qu'elle leur permette de dire librement ce qu'ils pensent , il « faut qu'elle le leur ordonne. »

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