TROISIÈME CAMPAGNE
L'armement de trente vaisseaux estant prest à Brest et à Rochefort, il y eut ordre d'en désarmer vingt. Les dix autres, trois de Brest et sept de Rochefort eurent leur rendez-vous à Belisle , pour de là faire route au détroit , sous le commandement de M. de Valbelle qui venoit d'estre fait chef-d'escadre avec M. de Preuilly et messieurs Gabaret et de Chasteau-Renault ' . Je diray un mot sur cette promotion. Elle ne surprit personne que par la part qu'y eut Valbelle '.
C'estoit un homme très artificieux et qui savoit plus d'un métier. Il avoit fait celuy de corsaire avec quelque bonheur. Le Roy l'avoit omis en nommant les trois autres. Cet homme, hardy jusqu'à l'effronterie, leva sa perruque et fît voir à Sa Majesté sa teste pelée et des cheveux gris clair-semés. Cette impertinence eut un succès favorable et fit un sixième chef-d'escadre; car
' Le comte de Chasteau-Renault, capitaine de vaisseau en' 1666, fut fait chef-d'escadre de Picardie, en 1670. Il reçut le brevet de lieutenant-général en 1688. [Etats manuscrits de la Marine (1696) aux Archives de la Marine.) (A. J.)
' Jean-Baptiste, chevalier de Valbelle, capitaine de galères en 1647 ,• capitaine de vaisseau en 1 666 , chef-d'escadre en 1673. Il disparaît des Etats de la Marine enti'e 1679 et i683 (A. J.). On trouve de grands détails sur le chevalier de Valbelle dans V Histoire de la Marine ; on y voit la lettre d'une femme qui avait à s'en plaindre , et qui , par ce qu'elle raconte , donne encore plus de poids au jugement porté pa^ Villette. [Histoire de la Marine, III, 126.)
le marquis deGrancev et Desardents l'estoient dès l'année d'auparavant.
Il faut avouer aussy que les capitaines qui avoient servi en corps-d'armée , les deux années précédentes, et qui avoient l'expérience de quatre combats de ligne, estoient un peu mortifiés de voir qu'on leur préféroit M. de Chasteau-Regnault. On leur entendoit dire que pendant les deux dernières campagnes, il n'avoit esté occuppé que de la garde-coste et des convoys des marchands ; mais ce service ne laisse pas d'avoir son mérite, et tout le monde sait que M. de Chasteau-Renault est un homme de courage et de naissance.
Tout ce qui doit avancer un homme se rencontroit en M. de Preuilly, hors peut-estre qu'il n'estoit pas assez ambitieux, et qu'il faisoit trop de cas de ses amis de débauche.
M. Gabaret estoit fils d'un chef-d'escadre, qui avoit acquis la noblesse par sa valeur ; il estoit luy-mesme distingué, comme ancien capitaine et bon manoeuvrier.
Enfin ce fut Valbelle qui fut choisi pour commander l'escadre de dix vaisseaux, qu'on prit sur les trente qui avoient esté préparés en Ponant. II arma à Brest.
M. de Tourville avoit armé V Excellent à Rochefort ; c'estoit un des dix et raesme le mieilleur. Il eschoua et se perdit sur un des rochers de la rivière. On mit en sa place V Heureux, commandé par La Bretesche'; je montois VAppollon.
' M. de La Bretesche, capitaine de vaisseau de la promotion de 1670, \noni3iit r ffeu?xux , vaisseau de troisième rang ; l'Apollon, commandé jiar le marquis de Villette, était du même rang. (A. J.)
Le rendez-vous de l'escadre fut à la rade de Belisle, où trois vaisseaux de Brest arrivèrent les premiers et n'eurent pas long-temps à attendre les sept de Rochefort que M. D'Amfreville ' commandoit.
Un autre rendez-vous plus important se rencontra d'une justesse admirable. M. de Vivonne et M. Du Quesne avoient armé à Toulon douze vaisseaux, et M. Colbert leur avoit escrit et escrivoit aussy à M. de Valbelle que la chose du monde qui montreroit le mieux la fortune du Roy, seroit que la jonction des deux escadres se fit à l'entrée du détroit. M. de Vivonne' y vint, en vingt neuf jours, et M. de Valbelle en trente ; ils se rencontrèrent précisément entre TarifTa et Tanger. Une flotte de Malouïns, qui venoit de Smyrne et du fonds de l'archipel, ayant joint M. de Vivonne, faisoit paroistre une longue ligne de vaisseaux en estât de nous disputer le passage, et de nostre costé, ne mettant point nos pavillons, nous laissions croire à messieurs de Vivonne et Du Quesne , que c'estoit une escadre hollandoise qui vouloit passer malgré eux. On fit bonne contenance des deux costés, et les médisants dirent qu'on se connoissoit parfaitement bien.
La jonction faite, on alla mouiller au cap Spar-
■ Le marquis d'Amfreville , capitaine de vaisseau en 1666, fut fait chef-d'escadre de Languedoc en 1677, et lieutenant-général en 1688. {Etat abrégé de la Marine du Roy (l'^Qo) aux Archives de la Marine.)
^ Louis- Victor de Rochechouart , depuis duc de Vivonne, général des galères en 1669, fut fait maréchal de France en 1675. La faveur eut plus de part que le mérite dans l'avancement du frère de madame de Montespan .
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tel , où le fonds est mauvais ; il en cousta quelques ancres au Roy. On alla le lendemain mouiller devant Tanger, et M. de Vivonne appella tous les capitaines au conseil , pour leur exposer que sur ses mémoires le Roy avoit assemblé un nombre si considérable de vaisseaux avec des bruslots , pour entrer dans la baye de Cadix, de là dans le Pontal, et y brusler tous les galions d'Espagne, mais que ce dessein , quoique grand et bien conçu , n'estoit pas aisé h exécuter, et qu'il estoit bien aise, avant que d'aller plus avant, d'avoir le sentiment de tous les capitaines. Il s' estoit auparavant assuré de tous les généraux , et messieurs Du Quesne et de Valbelle, quoique naturellement opposés entre eux , estoient tombés d'accord qu'il y avoit autant d'imprudence que d'audace à entreprendre de passer sous les bastions de Cadix , pour aller, en chenalant', brusler les galions , entre les forteresses du Pontal. Les généraux ne doutoient pas que les capitaines ne jugeassent aussy que le projet de M. de Vivonne estoit impraticable, et pour leur laisser pins de liberté de le condamner, ce dernier ne voulut pas estre présent à ce conseil , prenant pour prétexte les douleurs causées par sa blessure, reçue au passage du Rhin, qui s' estoit rouverte ; mais sa surprise fut grande , quand en sortant du conseil, je courus luy dire, comme une chose qui luy seroit agréable , que tous les capitaines estoient unanimement d'accord qu'il falloit pousser
' En chenalant, c'est-à-dire en suivant la sonde à la main les sinuosités du chenal, ou canal, pour s'avancer avec précaution dans cet étroit passage. Chenalesl une altération du motanglais c/tniuiei. (A. J.j
l'entreprise à bout, et que nous ne voyions aucune difficulté à entrer dans la baye , et à aller brusler les galions dans le Pontal. M. Du Quesne vint aussitost luy annoncer la mesme chose : (c Voylà un zèle , mes- (( sieurs, digne de beaucoup de louanges, nous dit M. de « Vivonne , le Roy en sera ravy , mais il faut luy con- (( server de si braves gens et nous retirer, faute de « pilotes-pratiques des lieux , sans nous opiniastrer à « une entreprise, dont le secret avoit esté mal gardé », et qui ne pouvoit plus réussir, parcequ'il savoit certainement que les ennemis s'estoient préparés à en empescher l'exécution.
Après ce discours, M. de Vivonne nous renvoya sur nos bords , avec les rendez-vous et les signaux , et nous lismes la route de la baye de Roses. Il estoit fort chagrin, non pas d'avoir manqué son coup, mais d'avoir laissé pénétrer qu'il amuspit le Roy par des projets spécieux , qui ne dévoient pas réussir. Il prit dès lors la résolution de ne plus appeller les capitaines au conseil , mais il fut assez heureux pour avoir bientost de nouvelles propositions à faire. Il reçut devant Roses des députés de Messine qui luy demandoient du secours contre la tyrannie des Espagnols. Un avis si important , qui a eu tant de suites , fut un prétexte de revenir à Toulon et de faire au Roy des ouvertures pour la conqueste de la Sicile. On fit voile du costé de Toulon , et je ne scay pourquoi on s'éloigna de la droite route, pour aller passer sur le banc de la Casse, où nous essuyasmes un furieux coup de vent.
M. de Preuilly, de la division duquel j'estois, mon-
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toit le Parfait. C'estoit un beau vaisseau, mais qui rouslalt beaucoup. Il démasta de son grand mât , et comme le vent estoit nord-ouest , il fut contraint d'aller se raccommoder au golphe de Palme', où sa division le suivit.
Nous estions cinq qui le remorquasmes tour-à-tour. En sortant du golphe de Palme , nous fusmes obligés de costoyer la Sardaigne et la Corse, du costé de l'est, et comme c'estoit à moy à remorquer M. de Preuilly sur le cap délie Mêle, auprès de Gènes, je pensay périr avec luy par un repaire. On appelle repaire, en ce pays-là, la grosse mer qui succède sur un cap à deux vents, qui ont esté opposés l'un à l'autre. Cela fait une mer courte et très dangereuse. Nous pensasmes nous aborder, M. de Preuilly et moy ; si cela avoit esté nous périssions tous deux.
Les vents contraires nous firent relascher quelque temps après au Gorjan, d'où nous gagnasmes enfin Toulon.
On avoit commencé à y désarmer les vaisseaux arrivés avant nous, et l'on en avoit détaché cinq pour Messine , sous le commandement de Valbelle.
" Dans l'île Majorque.