‹ Mémoires;Chapitre 35 sur 77 · QUATRIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME CAMPAGNE

Ce qui se passa , peridant les années 1675 et 167-6^^ à la guerre de Messine, mériterolt d'estre escrit avec exactitude; mais je ne yeux m'attacher qu'aux choses principales, où j'ay eu quelque part, ne donnant du reste qu'une légère idée.

Dès la fin de 1 674, M. de Valbelle fut le précurseur de M. de Viyonne, et il porta le premier secours aux Messinois, qui venoieji.t de secouer le joug de l'Espagne ' .

M. de Vivonne y alla ensuite avec six vaisseaux; il raenoit avec luy un convoy de vivres et il empescha les Messinois de mourir de faim. Il y eut de légers combats à la mer, où les Espagnols montrèrent beaucoup d'ignorance et peu de valeur ; mais l'aimée suivante, Ruyter vint relever leur courage, aussy bien que leurs affaires. Les Estats de Hollande l'avoient fait passer dans la mer Méditerrannée avec dix-huit vaisseaux de ligne et quelques bruslots. Il fut joint auprès de Lipari par un vaisseau que montoitDoniMatheo de

■ Voyez la Relation, faite par le chevalier de Valbelle, de tout ce qui s'est passe à Messine. Elle est datée du 7 octobre 1674, et a été publiée Axa^V Histoire de la Marine, III, 199, sur l'original conservé dans les Archives de ce département. On lira aussi avec intérêt la lettre écrite au Roi par le chevalier de Valbelle, le 12 janvier 1675; elle contient le récit de la seconde expédition de Messine. {Ibid. pag. i55.)

la Haya , qui a esté depuis Yice-amiral d'Espagne , et

par douze galères de la mesme nation.

Il se présenta entre Alieur et Felieur, pour s'opposer à M. Du Quesne, qui avoit aussy vingt vaisseaux de ligne. L'action qui se passa entre eux fit beaucoup d'honneur à la marine de France, parceque ce fut la première fois que nous commençasmes à mettre en pratique, sans le secours d'aucune autre nation, les leçons que nous avions prises dans les combats de la Manche. Voici comme la chose se passa.

Les deux armées furent en présence le 10 du mois de février j les Hollandois avoient le vent sur nous. Ruyter estoit au centre de son armée. Le vice-amiral Haën menoit son avant-garde, et le contre-amiral Worscher l'arrière-garde.

M. Du Quesne, qui avoit messieurs de Valbelle et de Tourville pour ses seconds, estoit au centre de nostre corps de bataille, composé de huit vaisseaux, dont le moindre estoit de 54 canons.

M. Gabaret commandoit nostre avant-garde, et M. de Preuilly ' l'arrière-garde. J'estois à la teste de sa division qui estoit composée de six vaisseaux '. Celle de M. Gabaret estoit du mesme nombre. La journée se passa à manoeuvrer de part et d'autre, sans s'approcher plus près que d'une portée et demie de canon.

' Il montait le Saint - Michel , vaisseau de second rang, portant 6o canons et 4oo hommes d'équipage. (A. J.)

=" M. de Villette commandait l'Asseuré, vaisseau de troisième rang, portant 56 canons et 55o hommes d'équipage. (Xi.f/e générale des vaisseaux du Roi en 1676. Manuscrit sur vélin au dépôt de la Marine, fol. ■).{ V".) {k. ,].)

La nuit suivante, M. de Preuilly revira si à propos qu'il gagna le vent aux ennemis. Il envoya faire des excuses à M. Du Quesne d'avoir prévenu ses ordres et son signal , pour un mouvement de cette conséquence ; sur quoy M. Du Quesne luy fit dire que c'estoit dans de telles occasions que les chefs de division faisoient connoistre leur habileté. Au reste ce mouvement de M. de Preuilly fut cause que sa division et celle de Worscher, qui estoient les arrières-gardes des deux armées, en devinrent les avant-gardes.

Le lendemain nous arrivasmes sur les ennemis , dont nous avions observé les feux pendant la nuit. Ils tenoient au plus près du vent, pour tascher de nous le regagner.

M. de Preuilly avoit fort recommandé au chevalier de la Fayette, qui montoit le Prudent \ et qui par le mouvement que nous avions fait se trouvoit à la teste de nostre armée, de ne pas se laisser tomber sous le vent. Il observa cet ordre avec trop d'exactitude. Rien n'estoit si aisé à luy que de bien manoeuvrer, sur le meilleur de nos vaisseaux, et le plus fin de voiles. Cependant cet homme , qui avoit acquis , par des manières affectées , une haute réputation de valeur, ayant essuyé les premières décharges des ennemis, ne se servit

' Le chevalier de La Fayette était capitaine de vaisseau de la promotion de 1669. Il figure encore sur VEtat de la Marine de 1678, et n'est plus sur celui de 167g. Le Prudent, de 54 canons et de 3oo hommes d'équipage, était un vaisseau de troisième rang, construit à Toulon en 1666, sous le nom du Comte. Il avait changé de nom en 1671 , quand de nouvelles dénominations furent assignées par le Roi à ses bâtiments rie guerre, (A. J.)

de la bonté de son vaisseau que pour abandonner le combat, sous prétexte d'un de ses mâts de hune qui avoit esté coupé d'un coup de canon , ce qui ne l'empeschoit pas d'arriver, s'il eust voulu. Chasteauneuf ', qui le suivoit, imita sa manoeuvre, et ils tinrent si fort le vent l'un et l'autre qu'ils laissèrent M. de Preuilly sans aucun vaisseau devant luy. Il m.it en panne , pour laisser à ces deux capitaines le temps de reprendre leurs postes. Chabert'', Relingues ^ et moy, qui le suivions de fort près, fusmes obligés de mettre en panne comme luy. Worscher, contre-amiral hoUandois , qui jusques-là avoit esté par le travers ^ de M. de Preuilly, se trouva par le mien ; Cliabert et de Relingues aidèrent beaucoup par le grand feu qu'ils firent, à tirer M. de Preuilly de l'embarras où l'avoit jette la faute de la Fayette et de Chasteauneuf, qui l'avoient laissé combattre seul les trois premiers vaisseaux de l'armée ennemie.

■ Chasteauneuf était capitaine de vaisseau depuis l'année 1660. Il commandait le Parfait, vaisseau de second rang, portant 60 canons et 35o hommes d'équipage. {Liste générale des vaisseaux du Roi en 1676, au dépôt de la Marine.) (A. J.)

" Cyprien Ghabert, capitaine de vaisseau en 1667, figurait encore dans ce grade dans les Etats de la Marine de 1679. (A. J.)

' De Relingues, capitaine de vaisseau de la promotion de 167 1, fut fait chef-d'escadre d'Aunis en 1689. ^ commandait le Mignon, vaisseau de quatrième rang , portant 46 pièces de canon et aSo hommes d'équipage. Ce vaisseau s'était d'abord appelé le Provençal. (A. J.) ■

* C'est-à-dire que le flanc du vaisseau du contre-amiral hollandais avait été jusque-là dans une situation à peu près parallèle au flanc de celui que commandait M. de Preuilly.

Dans ce temps, Langeron et Bethune, qui avoient la teste de la division de M. Du Quesne , vinrent nous doubler et passèrent pour cela entre mon vaisseau, nommé UAsseuréf et ceux de l'armée ennemie que je combattois.

Je fus obligé par-là à serrer M. de Relingues de si près que je touchois à sa galerie. M. de Preuilly, qui avoit l'œil à tout , et qui voulut éviter de tomber sous le vent des vaisseaux qu'il combattoit, fit dans ce moment servir ses voiles , et nous laissa la liberté d'en faire autant. Messieurs de Bethune et de Langeron commencèrent alors à tenir le vent , pour demeurer dans les eaux de M. Du Quesne, et se trouvèrent bientost après hors de la portée du canon des ennemis. M. Du Quesne n'en approcha point. Il attendoit, a-t-il dit, que l'arrière-garde , commandée par M. Gabaret, se fut mise en ligne , mais elle passa une partie du jour sans en pouvoir venir à bout, parce que M. deForbin ' avoit abordé M. Gabaret, ce qui obligea le chevalier de Levy d'arriver seul hors de la ligne et de montrer son impatience de combattre. M. Du Quesne luy envoya dire de se remettre dans son poste. Il n'y eut que cela

" Ce chevalier de Foi'bin était capitaine de vaisseau depuis l'année 1666. Il ne faut pas le confondre avec le chevalier de Forbin qui fut fait capitaine de vaisseau en 1689, après son retour de Siam, et devint chef-d'escadre avec le titre de comte en 1706. Il y a eu, vers cette époque, trois chevaliers de Forbin dans la Marine, le capitaine de 1666, un autre qui devint capitaine en 1682, et enfin le chevalier-comte. Le plus célèbre des trois est nommé Forbin de Gardanne dans VEtat abrégé de i6go. Le chevalier de Forbin, dont parle ici le marquis de Yillette, commandait l'/4pollon dans le combat dont il s'agit. (A. J.)

de remarquable dans les divisions de messieurs Du Quesne et Gabaret. On tira force coups de canon de leur part et de celle des ennemis. Il y eut peu de ces coups qui portèrent.

Les galères d'Espagne, qui auroient pu tirer un grand avantage du désordre de notre arrière-garde , ou mesme désemparer M. de Preuilly, en se mettant devant luy à noslre avant-garde, se tinrent hors de portée jusqu'à la fin du combat. Elles firent pour lors mine de s'approcher, mais M. de Tourville les fit bientost esloigner, en leur tirant quelques coups de ses pièces de 36.

Ruyter, se voyant donc en liberté d'agir parceque M. Du Quesne ne l'occupoit point , voulut décider de cette journée par la défaite de nostre avant-garde. Il fît force de voiles pour nous envelopper, et courut jusques par mon travers. Nous nous tirasmes plusieurs coups de canon , et je me vis enveloppé par plusieurs vaisseaux ennemis.

Le vaisseau de M. de Preuilly estoit criblé de coups et tout désemparé. Il avoit eu affaire pendant tout le jour à trois ou quatre vaisseaux, et quoique Chabert et Relingues fissent tout ce qu'ils dévoient pour s'attirer le feu des ennemis , les ennemis ne voulurent point partager le leur et ils s'attachèrent particulièrement à M. de Preuilly et à moy. Cependant, pour ne rien dérober à M. Du Quesne, il faut observer qu'il fit le devoir d'un bon général , en envoyant . nous dire , par le chevalier de Chaumont ', que nous devions forcer de

' Le chevalier de Chaumont, ambassadeur à Siam en i685. « Il

voiles et aborder les vaisseaux de la teste ennemie , plustost que de nous laisser gagner le vent'. Dans ce moment-là j'avois, comme je Fay remarqué, Ruyter par mon travers, et je voyois l'arrière-garde ennemie dans nos eaux, qui pouvoit, en revirant, couper entre nostre corps de bataille et la division de M. Gabaret. Mais enfin , l'ordre s'estant rétably parm.i nous , et M. Du Quesne estant arrivé en ligne , Ruyter jugea à propos de finir le combat. Les galères vinrent remorquer le vaisseau de Worscher, et ne purent l'empescher de couler bas à nostre vue. Nous apprismes quelques jours après que Worscher luy même avoit esté tué dans le combat. Nous y perdismes Villeneuve- Ferrieres , capitaine de vaisseau \

Le bruit du canon avoit esté entendu jusqu'à Messine. Dix vaisseaux espagnols qui tenoient cette ville bloquée par mer avoient passé le Phare ; ils joignirent les Hollandois à l'entrée de la nuit. Monsieur d'Almeiras sortit aussy, la mesme nuit , et se réunit à nous avec onze vaisseaux.

On estoit si près les uns des autres que plusieurs de

estoit major de la marine de Levant depuis 1672. » {Estât de la Marine de 1676.) (A. J.)

' Se laisser gagner le vent, c'est n'avoir pas assez d'habileté ou de bonheur pour empêcher l'ennemi de se placer par rapport à soi du côté où souffle le vent. Cette position permet à celui qui l'occupe d'éviter le combat en serrant le vent, ou d'aller au moment opportun présenter le combat et l'abordage à l'ennemi placé sous le vent. (A. J.)

' Villeneuve- Ferrières, capitaine depuis 1671, commandait /'^^u/lon, vaisseau de 5o canons et de 5oo hommes d'équipage. L'Aquilon se nommait le Trident avant la réforme de 1671. {État de la Marine de 1671, p. 36 et 7p.) { A. J.)

nos vaisseaux prirent le feu de Ruyter pour celui de M. Du Quesne, mais il n'en arriva rien, et le lendemain l'armée ennemie s'estant retirée devant Mélasse, nos généraux résolurent de mener la nostre à Messine , pour empescher que les Espagnols ne persuadassent aux Messinois que nous avions esté battus; mais on mit en délibération, si l'on prendroit le party de passer par le Phare , ou si l'on feroit le tour de la Sicile par le canal de Malte. Il y avoit des inconvénients à l'un et à l'autre de ces deux partis. Le premier nous exposoit à donner un coraibat, où les ennemis pouvoient prendre l'avantage de nous attaquer, quand nous serions à demy passes. II faut avouer que la bizarrerie des courants du Phare pouvoit causer une séparation , dont un homme aussy habile que l'estoit Ruyter ne pouvoit manquer de profiter. L'autre party nous exposoit à une longueur très nuisible aux affaires du Roy, car y ayant deux cents quarante lieux à faire, et divers caps à doubler, on n'osoit se promettre d'arriver à temps pour oster aux ennemis le prétexte de dire que nous les évitions. On tint sur cela un conseil , où Desclouzeaux , commissaire général, prit la plume et escrivit le sentiment de tous les capitaines. Nous ne fusmes que trois de l'avis de passer par le Phare'. La fortune seconda la résolution que l'on prit , et le vent, changeant k tous les caps que nous doublions , nous fut si favorable que nous fismes le tour de la Sicile en soixante heures. Nous mouillasmes dans le port de

' Le Far, ou détroit de Messine.

Messine , et ce fut une grande joye pour les Messinois , qui se crurent alors assurés de leur liberté.

M. de Vivonne fit bientôt après plusieurs détachements, pour faire venir des bleds et empescher que la ville ne retombast dans la disette qui y avoit causé de grandes extrémités.

Le reste de l'armée demeura long-temps dans une inaction dont Ruyter pouvoit profiter. On sortit cependant pour aller prendre Augouste ' et la torre d'Avolas , à l'entrée du port de cette place ^ Mais après cette expédition qui cousta peu de chose, on rentra dans le port de Messine, et l'on y retomba dans une molle oysiveté. Enfin Ruyter, ayant avec lui les dix-sept vais- Hollandois et onze Espagnols avec les Galères d'Espagne , vint mouiller à la fosse Saint-Jean qui est du costé de la Calabre, à une lieiie de Reggio, et s'il estoit venu dès ce jour-là mouiller au Salvador des Grecs, il nous enfermoit dans le port ^ et nous mettoit dans la nécessité d'y attendre de grandes extrémités, ou de défiler un à un , pour en sortir. Mais comme il ne connoissoit pas les courans de Phare et qu'il craignoit de ne pouvoir tenir devant le Salvador, avec toute son armée ,

' Augusta, ville située au midi de Messine, à vingt milles environ de Syracuse.

' Cette tour est bâtie dans la mer sur un îlot. Voyez le plan ^ Auguste joint à la Description de l'île de Sicile , par Pierre del Callejo y Angulo. Amsterdam, Wes1;ein et Smith , 1734, in-S".

' Le château du Salvador iervae d'un côté le port de Messine. Voyez le plan de Messine dans la Description de la Sicile, déjà citée. On ne comprend pas comment les Français n'avaient pas commencé par se rendre les maîtres de ce château.

il prit le party de le faire canoner deux jours après par un détachement de galères, et à la faveur de leur,feu, il fit descendre quatre ou cinq cents hommes qui se logèrent au Salvador.

Ce mouvement donna lieu à l'armée de terre de faire un autre détachement sous le commandement du comte de Buquoy, pour prendre un poste sur une hauteur qui commande au bastion de la porte Réale, Ce bastion ferme de ce côté-là le port de Messine ' .

M. de Vivonne demeuroit tranquille, et cette tranquillité nous faisoit craindre de tristes évenemens. Nous allasmes, messieurs de Tour ville, de Valbelle, Levy, le chevalier de La Mothe et moi , demander la permission de sortir pendant qu'on le pouvoit encore. M. du Quesne estoit avec M. de Vivonne au bastion de la porte Réale; nous prismes leur silence pour un consentement.

Le chevalier de La Mothe ", dont le vaisseau estoit à l'entrée du port, sortit le premier pour faire place aux autres; et ayant tiré quelques coups de canon sur le Salvador, la terreur se mit parmy les ennemis , et le poste fut abandonné. Les Messinois , profitant de ce désordre, sortirent brusquement, tuèrent le comte de Buquoy , abandonné des siens , et ils apportèrent à

' Le bastion de la poi'te Royale est situé du côté opposé au château du Salvador.

' Le chevalier de La Mothe, capitaine de vaisseau en l'année 1668, commandait le Brusque , vaisseau de quatrième rang , portant 46 canons et 25o hommes d'équipage ; ce vaisseau, qui s'était d'abord appelé It Dunkerquois , avait été construit à Toulon en i665. (A. J.)

Messine beaucoup de testes des Espagnols, et par là une grande joye au peuple.

Toute notre armée sortit et mouilla le long de la coste , à l'entrée du port. On craignit d'y estre attaqué par Ruyter, qui de son costé eut apparemment les mêmes craintes , car il appareilla et fit voile du costé de Syracuse.

M. de Vivonne s'embarqua pour le suivre, mais les sénateurs de Messine estant venus, peut estre par son ordre, lui représenter combien sa présence estoit nécessaire pour contenir les Messinois, il se désembarqua et laissa à M. Du Quesne l'honneur entier du second combat.

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