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CINQUIÈME CAMPAGNE

L'armée du Roy, composée de trente vaisseaux , sortit le 2 janvier 1676 '

M. Du Quesne commandoit le corps

de bataille, M. d'Almeiras'' l'avant-garde , et M. Cabaret l'arrière-garde.

Nous rencontrasmes ' l'armée ennemie composée de dix-sept vaisseaux hollandoiset de douze espagnols. Les Espagnols commandés par le comte d'Aguilar, leur amiral, estoient au corps de bataille. Ruyter, avec dix de ses meilleurs vaisseaux , faisoit l'avant-garde. Le viceam.iral Haën n'en avoit que sept, qui formoient l'arrijère-garde; mais, par méfiance des Espagnols, au

' Il y a ici une lacune dans le manuscrit. M. de Villette, dont les Mémoires ne sont que le relevé de son Journal de Mer, a passé pardessus les événements du commencement de l'année pour sauter aux faits arrivés au mois d'avril 1676.

" D'Almeiras, capitaine de vaisseau en i644) chef-d'escadre en 1669, était lieutenant-général depuis l'année lôjS. Il montait le Lys , dont Gentet était capitaine. C'était un vaisseau de premier rang de 74 canons et de 45o hommes d'équipage, qui, jusqu'en l'année 1671, s'était appelé l Isle-de-France. (A. J.)

^ On lit dans le manuscrit : « Nous rencontrâmes, le 5 du mesme « mois, l'armée ennemie, etc. » : ce serait le 5 janvier 1676 ; c'est la conséquence de l'erreur qui vient d'être signalée, le récit suivant étant celui du combat naval qui eut lieu près d'Agosta , entre l'escadre française et les escadres combinées hollandaise et espagnole, le 22 avril 1676.

lieu de se mettre au centre de sa division, il se mit à la teste , de sorte que le dernier vaisseau espagnol pouvoit régler sur luy tous les mouvemens que ceux de cette nation avoient à faire.

Les ennemis avoient le vent sur nous, j'avois la teste de la division de M. Gabaret, ainsy j'allois par le travers du vice-amiral de Hollande.

Le com.bat commença par les deux vaisseaux de la teste des deux avant-gardes. Ruyter agit en homme qui vouloit faire plier la nostre , à quelque prix que ce fut. Cogolin, qui avoit le poste de la teste, soutint parfaitement bien un vaisseau hollandois plus fort que le sien , mais ayant esté blessé et obligé de s'aller faire panser, un coup de gouvernail , donné sans ordre des officiers, l'avoit mis hors de la ligne; il s'en aperçut et s' estant fait reporter sur le pont, il manoeuvra si bien qu'à force de tenir le vent, il reprit son poste. M. d'Almeiras combattit contre Ruyter, et ayant esté tué, les deux capitaines quiservoient sous luy, Gentet, qui n'estoit qu'un matelot de la Tremblade, et le chevalier de Montbron. Ils ne furent pas maistres de la première raianoeuvre qui se fit après la mort de ce général. Un coup de gouvernail donné, et une civadière ' mise mal à propos, m.irent ce vaisseau hors de son rang, mais Ruyter, qui estoit blessé à mort, ne profita pas de cet avantage. Le chevalier de Tambonneau% qui

' La civadière est la voile du mât de beaupré. {Foyez, sur l'origine singulière de ce mot, V Archéologie navale, par M. A. Jal, tom. II, pag. 194- Paris, Arthus Bertrand, i84o. Grand in-8°.)

' Le chevalier de Tambonneau, capitaine de vaisseau en 1670, com-

comraandoit le second vaisseau de nostre teste, fut aussy tué, dès le commencement du combat. De Coii, matelot de M. d' Almeiras, et qui montoit V Éclatant, fut tué bientôt après '. De sorte que sans la bonne conduite de Valbelle, et sans la fermeté extraordinaire de la Bretesche et du chevalier de Bellefontaine % qui avoient à faire à des vaisseaux plus forts que les leurs, l'affaire alloit mal pour nous.

Les deux avant-gardes se battirent fort bien , et il y eut dans moins d'une heure, sept vaisseaux hollandois, ou désemparés, ou démastés. Les galères d'Espagne, qui les prirent à la remorque , empeschèrent qu'ils ne tombassent dans nostre ligne. Ruyter auroit pu tirer un meilleur party de ces galères, si , comme je l'ay dit, en parlant du ^îombat de Lipari^, il les avoit placées dans les eaux du premier et du dernier vaisseau de nostre armée ; car en obligeant un de ces deux vaisseaux à abandonner la ligne, elles pouvoient successivement faire la mesme chose et nous causer un désor-

mandait le Vermandois , vaisseau de troisième rang, portant 5o canons et 3oo hommes d'équipage. Ce bâtiment, jusqu'en 1671, s'était appelé le Dauphin.

' De Cou, qui montait PEclatant, vaisseau de second rang, de 60 canons et 400 hommes d'équipage, était capitaine depuis l'année 1666.

" Bellefontaine , capitaine de vaisseau de la promotion de 1675, commandait le Trident, vaisseau de quatrième rang, de 38 canons et 200 hommes d'équipage ; ce vaisseau , sorti du chantier de Toulon en i656 , porta d'abord le faom du Mercœur.

' Le combat de Lipari, livré le 8 janvier 1676. On en peut voir la relation dans V Histoire de la Marine sous Louis XIV, III, 3i3. Le récit du marquis de Villette devait se trouver dans la lacune indiquée plus haut , page 34-

dre irréparable ; mais enfin le service qu'elles rendirent ne fut pas indifférent.

Les Espagnols, qui tenoient le vent ', demeurèrent spectateurs du combat. M. Du Quesne fut obligé de faire la même chose, et les deux corps de bataille se trouvèrent à peine assez proches l'un de l'autre pour se canonner à une portée raisonnable. Le chevalier de Bethune *, qui avoit esté assiégé par les ennemis dans le port d'Augouste, se trouvant en liberté par l'approche de nostre armée, avoit pris son poste dans la division de M. Du Quesne, un moment avant que le combat comimençast. •

Il est temps de dire un mot de l'arrière-garde. Haën tenoit le vent et paroissoit fort attentif à voir de quel costé la victoire se déclareroit entre les deux avantgardes.

J'avois un vaisseau (^L'Assuré) dont je me défîois, parce qu'il dérivoit beaucoup; cela m'obligeoit à ne rien négliger, pour me tenir au vent des autres vaisseaux de la division dont j'avois la teste. Je fis en sorte de m'approcher à une demi-portée de canon du viceamiral hollandois , et à l'engager par là à un combat particulier avec moy. Cela se passa heureusement, car

' C'est-à-dire que , bien qu'ils eussent l'avantage du vent , au lieu de prendre part à l'action , les Espagnols gardèrent prudemment leur position. (A. J. )

' Le chevalier de Bélhune, capitaine de la promotion de 1670, commandait la Syrène , vaisseau de quatrième rang , portant 46 canons , avec aSo hommes d'équipage. Ce vaisseau n'avait pas changé de nom à la réforme de 1671. ( A. J. }

encore qu'il eut vingt quatre canons et deux ou trois cents hommes de plus que moy, et qu'il m'eust tué bien du monde, il me laissa après une heure et demie d'un feu fort vif, et, mettant ses voiles à scier ', il se laissa dévier sur M. Gabaret. Ils se tirèrent quelques coups de canon l'un contre l'autre, mais la nuit qui approchoit les sépara.

Dans ce temps-là, je jugeay à propos de revirer et d'envoyer M. de Saint-Hermine* dire à M. Gabaret que si l'on me vouloit suivre , je couperois entre les Espagnols et les Hollandois de l'arrière-garde , dont nous aurions bon marché , la tenant séparée de l'armée ennemie. M. Gabaret me fit répondre qu'il voyoit bien que cela estoit vray, mais que M. Du Quesne ne nous le pardonneroit jamais, et qu'ainsy il m'ordonnoit de reprendre mon poste et de suivre le corps de bataille.

Les vaisseaux désemparés passèrent à une portée de canon de nous, et mesme à la portée de la voix du

■ C'est ce qu'on appelle aujoiii'd'hui mettre ses voiles sur le mât. Par cette manœuvre, le navire rétrograde; elle le fait culer , comme disent les pilotes. ( A. J. )

^ Le chevalier de Saint-Hermine était lieutenant de vaisseau de la promotion de l'année t6y5 ; il servait, pendant cette campagne , en qualité de second lieutenant , à bord de T Assuré. Un autre chevalier de Saint-Hermine, enseigne depuis l'année lôyS, était premier enseigne sur le même vaisseau. Il est probable que Yillette dépêcha le lieutenant de vaisseau à M. Gabaret. (Liste générale des vaisseaux du Roi, 1676. Manuscrit des Archives de la Marine , p. 20, aa et 24 v°.)(A, T.)

chevalier de Levy, qui estoit à la queue de nostre arrière-garde.

Les ennemis se retirèrent à Syracuse, et Ruyter y mourut. Il montra en mourant tout le mépris imaginable pour les Espagnols, jusqu'à refuser de voir l'amiral et ordonner qu'on luy dit de sa part, qu'il avoit assez vu de poltrons pendant sa vie.

M. Du Quesne ne suivit point la victoire qu'il eust rendu décisive, s'il avoit tenu le vent, pour boucher aux ennemis l'entrée de Syracuse; il revint à Messine, et ne pensa qu'à faire des relations apologétiques, s'excusant surtout de n'avoir pas pris l'avant-garde de nostre armée, parce, disoit-il, qu'il avoit cru que l'amiral d'Espagne, selon la coutume de cette nation, choisiroit le poste de l'avant-garde, et que luy, M. Du Quesne, avoit voulu avoir affaire à Ruyter.

M. de Valbelle, qui avoit commandé l'avant-garde, après la mort de M. d'Almeiras et qui y avoit fait son devoir, envoya , de concert avec M. Gabaret , un courrier, par lequel je refusay d'escrire, et ce courrier arriva en Flandres, où estoit le Roy, six jours avant le courrier de M. Du Quesne. M. de Seignelay se trouva fort embarrassé par ce contretemps, et fut obligé par là de donner une relation tout-à-fait différente de celle qui vint après'. Voylà ce qui a fait

' On lit , dans V Histoire de la Marine française sous Louis XIF, III, 55i , une relation de la Bataille d'Agosta , par M. de Yivonne. La dépèche est du 3 juin 1676. La relation de Du Quesne, datée du 6 mai, s'y trouve imprimée p. 366.

dire depuis que la marine de France perdoit, par l'envie de ses ofiiciers généraux, le mérite des meilleures actions. Ce fut de Messine que les deux courriers partirent, et ce fut sur le mesme vaisseau. M. Du Quesne estoit entré en m.éfiance de ce procédé de messieurs de Valbelle et Gabaret , et avoit prié M. de Vivonne de leur défendre d'envoyer un courrier à part ; M. de Vivonne avoit mesme défendu à M. de Valbelle de le faire, et M. de Valbelle luy avoit dit que s'il envoyoit quelqu'un en France , c' estoit pour ses affaires particulières, qu'il ne vouloit pas confier au neveu de M. Du Quesne, qui alloit faire au Roy le détail de nostre combat. Valbelle avoit aussy promis que son homme ne mettroit pied à terre, à Toulon , qu'après que le courrier de M. Du Quesne en seroit party pour la Cour. Mais cet homme de Valbelle avoit donné son paquet à un autre qui prit les devans. Je me suis pent-estre trop estendu sur ce sujet, mais j'ay cru qu'il estoit bon de faire connoistre par cet endroit l'esprit des généraux qui gouvernoient la Marine.

M. de Vivonne parut jaloux de la gloire que M. Du Quesne venoit d'acquérir, et il fit bientost après le dessein d'aller brusler les vaisseaux ennemis qui estoient devant Palerme. Le succès alla plus loin qu'il ne l'espéroit, mais non pas jusqu'où il devoit aller.

Je passe plusieurs petites aventures de terre et de mer pour en venir à cette importante journée qui fît un véritable honneur à M. de Tourville, pour avoir sceu mener insensiblement M. de Vivonne à une si

DU MARQUIS DE VILLETTÈ. 4l

grande entreprise. Ils estoient tous deux sur le mesme vaisseau; M. de Terron y estoit aussy, et rien ne se faisoit que par le conseil de M. de Tourville. Mais pour entendre l'action , il faut sçavoir la situation où estoient les ennemis; elle nous donnoit sur eux un avantage visible.

Ils estoient mouillés en ligne, h demy portée de canon de terre, les Espagnols au milieu. Il y avoit quelques vaisseaux à couvert derrière le mole. On tint à leur vue un conseil sur les moyens de profiter d'une si belle occasion , et il fut résolu de faire attaquer leur teste la plus éloignée du mole par un détachement de huit vaisseaux, commandé par M. de Preuilly, et soutenu par le reste de l'armée. M. Du Quesne menoit l'avant-garde , et M. Gabaret l'arrière-garde. M. de Vivonne estoit au corps de bataille ; M. de Valbelle estoit un matelot de l'avant, et moy je l'estois de l'arrière, à la place de M. de Preuilly.

M. de Vivonne avoit mené nos galères avec luy pour faciliter l'exécution des bruslots. L'on en détacha quelques unes , sous le commandement de M. de Berthomas', pour suivre M. de Preuilly.

Il alla mouiller sur la bouée ' des vaisseaux hollandois. La crainte qu'ils eurent des bruslots les ayant

' Le chevalier de Berthomas , capitaine de galère , de la promotion de 1664, montAÏt r Invincible , construite en 1674, par le célèbre Cliabert. (A. J. )

' Sur la bouée, c'est-à-dire fort près de ses vaisseaux. La bouée est une marque flottante, en bois ou en liège, attachée par un cordage qui tient à l'ancre et qui sert à indiquer l'endroit où tlle est mouillée. Uu

obligés à couper leurs cables, ils tombèrent en confusion sur les Espagnols. Ceux qui purent gagner le mole s'y retirèrent. M. de Preuilly fit une faute ; au lieu de couper son cable pour suivre plus promptement les ennemis épouvantés, et augmenter par là leur désordre , il leva son ancre en faisant virer de force au cabestan , et il n'y eust que Beaulieu qui voulant réparer le malheur qu'il avoit eu de ne rien faire dans les actions précédentes, prit de luy mesme le party de couper son cable et de soutenir nos bruslots. Les vaisseaux du détachement de M. de Preuilly furent obligés de mouiller une seconde fois, de peur de donner à terre.

M. Du Quesne, qui devoit les soutenir avec toute l'avant-garde, courut un bord au large. M. de Relingues et deux autres capitaines ne le suivirent pas , et il faut avouer que le party qu'ils prirent d'eux-mesmes fut fort judicieux. Ils furent cause que lebruslot du capitaine Honnorat mit le feu à l'amiral d'Espagne au lieu que quelques uns de nos bruslots , faute d'estre bien escortés , se consumèrent sans effet et hors de portée. Cependant, comme quelques autres se bruslèrent à propos , trois vaisseaux hoUandois , une frégate de la mesme nation , et cinq vaisseaux espagnols, y compris l'Amiral, estoient en feu. La confusion estoit si grande que nous nous abordions les uns les autres , et que nous nous empeschions de tirer; nous courions risque

vaisseau n'étant ordinairement éloigné que de quatre à cinq cents pieds de la bouée de son ancre, mouiller sur la bouée de l'ancre d'un bâtiment ennemi c'est se placer de manière à l'inquiéter beaucoup. ( A. J. )

d'estre accablés par les débris des vaisseaux qui brusloient; j'étois à la portée du mousquet de l'amiral d'Espagne , quand il sauta en l'air, et j'admirai la fermeté extraordinaire de deux cents officiers réformés , qui n'abandonnèrent jamais ce vaisseau, et qui donnèrent à tout l'équipage l'exemple de périr en combattant, sans qu'on vit un seul homme, de mille ou onze cents qu'il y avoit, se jetter à la nage pour se sauver à terre quoyqu'iln'y eust qu'une portée de fusil et que les courans y portassent.

Je remarquay aussi avec beaucoup de plaisir que M. de Berthomas et M. de la Bretesche paroissoient avec leurs galères dans tous les endroits où le danger et le feu estoient les plus grands.

Pendant toute l'action une partie du corps de bataille , et toute l'arrière-garde s'occupèrent de canonner le mole.

Le vice-amiral Haën , général des Hollandois , fut tué dès le commencement du combat.

Les ennemis y perdirent de leur aveu plus de quatre mille hommes, et nous n'en perdismes que deux cents.

On proposa le soir mesme à M. de Vivonne de mettre en bruslots les bâtimens de suite de l'armée, et de faire un détachement de chaloupes, avec des chemises à feu , pour aller le lendemain brusler le reste des vaisseaux ennemis. Mais il répondit qu'on devoit estre content de ce qu'on avoit fait, et qu'il y auroit de la témérité à en entreprendre davantage, et dans le mesme temps il appareilla pour retourner à Messine. Il me proposa de faire la relation du combat et je

m'apperçus que M. de Terron en estoit jaloux. Je n'eus pas de peine à la luy laisser faire. Il distribua les louanges selon sa passion ou son caprice ' .

' La relation du combat devant Palerme a été publiée par M. Eugène Sue , dans son Histoire de la Marine ( III , 38 1 ). Elle paraît avoir été rédigée par M. Colbert de Terron pour M. de Vivonne. Le marquis de Villette n'y est même pas nommé , mais on y parle surtout de l'admirable sang-froid du marécbal de Vivonne, auquel on attribue la principale gloire de cette grande journée navale. On lit à la suite, la traduction d'une lettre écrite de Palerme, le a juin 1676, qui offre de curieux détails sur les malheurs éprouvés par cette ville dans cette occasion. On en citera ce passage : « La confusion fut encore plus «< grande dans la ville , où on n'entendit que pleurs et gémissemens « pour tout ce grand dommage que faisoient les coups de canon à me- <c sure que les vaisseaux brûloient ; car, comme ils se trouvoient char- « gés , le feu y arrivant, ils tiroient, ou parmi les autres vaisseaux de « notre armée , ou dans la ville , où ils ont beaucoup détruit de mai- « sons et tué du monde ; les grenades , qui étoient en quantité dans « ces vaisseaux de guerre , pleuvoient épais comme la grêle ; enfin , « c'étoit une image de l'enfer, bien qu'on eût exposé la châsse et la « pince de sainte Agathe. » ( Ibid., p. 389. )

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