SIXIÈME CAMPAGNE
Après qu'on eut remené M. de Vivonne à Messine , il fallut aller reprendre des vivres à Toulon. Le reste de cette guerre ne me tiendra pas long-temps et je ne garderay aucun ordre. La prise de Lescalette ', celle de Taormine et de quelques autres forteresses mirent les Messinois au large et firent honneur à leur vice-roy. Il fit pendant le siège de Lescalette un oubly où je me trouvay intéressé. Je n'en parle que pour faire mieux connoistre M. de Vivonne. Il avoit choisy quatre vaisseaux pour canonner un petit fort , de quatre pièces de canon , qui battoient sur la mer. L'ordre estoit que ces vaisseaux ne commenceroient à tirer sur le fort qu'après le signal que M. le mareschal de Vivonne leur feroit faire par la Réale des galères. Il n'y eust de ces quatre vaisseaux que le mien qui se trouva au point du jour placé pour canonner. Les trois autres vaisseaux s'estoient laissés surprendre , pendant la nuit, par les courans du Phare, qui les avoient dérivés jusqu'au cap Darms. Je me mis donc seul à demy portée de canon du fort , où il y avoit une batterie de quatre pièces. J'y demeuray en panne tout le jour, et M. de Vivonne me laissa dans cette situation , sans que la Réale me fist aucun signal. On me tiroit et faute de permission je ne
■ La Scalette.
tirois point. Enfin à soleil couchant, M. de Vivonne s'avisa de m'envoyer demander ce que je faisois là. Je luy fis dire que j'y attendois ses ordres. Je Fallay voir ensuite et il se moqua de ma régularité. Je luy aiday le lendemain à faire la capitulation de Lescalette , mais pour ne pas s'attacher à des choses peu sérieuses, je dois faire remarquer une faute de M. Du Quesne beaucoup plus importante que toutes les omissions de M. le mareschal de Vivonne.
ISous retournions de Toulon à Messine j l'armée estoit de vingt deux vaisseaux sur lesquels, outre les équipages, on avoit embarqué quatre mille hommes de troupes que nous portions en Sicile , pour en achever la conqueste. Nous découvrismes, à dix ou douze lieues de Naples, les quatorze vaisseaux hoUandois qui leur restoient dans ces mers, et qui alloientà Naples prendre des vivres , ou recevoir les ordres qu'ils attendoient pour retourner en Hollande. Nous fîsmes porter à toutes voiles sur ces vaisseaux qui estoient sous le vent. Les meilleurs voiliers des nostres en approchoient à vue d'oeil , et , à soleil couchant , nous voyions déjà les corps des vaisseaux. M. Du Quesne s'avisa tout d'un coup de faire mettre le signal d'ordre de bataille; la chasse cessa donc, et le lendemain nous ne vismes rien que des rochers du costé de Castellamare. Le Roy n'a jamais esté plus mal servy qu'en cette occasion , et l'on a su depuis que les HoUandois se jugeoient euxmesmes si inférieurs à nous qu'ils avoient résolu d'eschouer à Castellamare et d'y brusler leurs vaisseaux, pour retourner ensuite à pied de Naples à Amsterdam.
Ils prirent quelque temps après la route du détroit , et laissèrent M. de Vivonne en estât de former de nouveaux desseins.
Le premier fut d'aller brusler les vaisseaux espagnols, sous le canon de Naples. Nous y allasraes; on s'approcha à une portée de canon ; on sonda , on tint conseil et l'on conclut que l'entreprise estoit du nombre de celles où M. de Vivonne engageoit le Roy sans avoir bien examiné si ce qui paroissolt spécieux n'estoit pas impraticable.
Les Hollandois ayant abandonné la mer Méditerranée on laissa tomber peu-à-peu le grand dessein de la conqueste de la Sicile, où il est certain que, si l'on avoit porté tout d'un coup les secours qu'on y envoya à diverses fois, le succès étoit infaillible. Il est certain aussy que si le Roy avoit achevé cette conqueste les conséquences n'en alloient pas moins qu'à le rendre le maistre de toute la mer Méditerranée , et pouvoient beaucoup contribuer à le rendre l'arbitre de l'Europe, car enfin, outre que la Sicile nourrit l'Italie, cette isle a esté de tout temps le théâtre de la guerre et regardée par les Grecs , par les Carthaginois , et par les Romains comme un entrepost nécessaire , et comme un chemin à l'empire du monde. Il n'y a , pour en estre convaincu , qu'à bien considérer tous les avantages de sa situation , mais la jalousie des ministres, l'économie de M. Colbert, et l'aversion de M. de Louvois pour la marine, l'emportèrent sur toutes les autres considérations.
On fit désarmer une partie des vaisseaux; celuy que
je commandois fut un de ceux qu'on remit dans le port
de Toulon.
J'estois à Rochefort au commencement de l'année suivante et j'y reçus ordre de retourner en Provence, parceque le Roy, qui vouloit faire armer cinq de ses plus gros vaisseaux, m'a voit fait l'honneur de me choisir pour commander le Henry y qui n'estoit pas le moindre des cinq. J'y mis quatre vingt quatre canons. M. Du Quesne eut le Koyal-Louis , M. de Tourville le Monarque, M. deLévy le Magnanime y et M. du Magnon le Florissant. On le luy osta pour le donner à M. Cabaret, qui s'estoit plaint de ce que M. de Lévy et moy, tous deux nouveaux capitaines, avions des vaisseaux du premier rang, pendant que luy, qui estoitle plus ancien de tous les chefs-d'escadre, ne montoit qu'un vaisseau du second rang. .
Nous allasmes à Messine , où l'on admira la magnificence et la puissance du Roy dans la grandeur du Royal-Louis et des quatre autres vaisseaux.
Il se passa peu de choses qui méritent que j'en parle. Une entreprise sur Syracuse fut un projet admirable , mais l'exécution y manqua. On perdit un beau jour, et le lendemain, sur les apparences d'un temps peu propre à la navigation des galères , on abandonna le plus beau dessein qu'on ait jamais formé '.
Je fus détaché peu de temps après , avec cinq vaisseaux, dont on me confia le commandement, pour
' Foyez la lettre du maréchal de Vivonne au Roi , du 4 novembre 167(3, dans V Histoire de la Marine française sous Louis XI F, t. III, p. 402.
aller avec M. de Cazeau et avec M. d'Oppede, qui avoit succédé à M. de Terron, dans l'Intendance des armées de terre et de mer, relever la garnison d'Augouste.
M. de Cazeau, qui estoit lieutenant-général de terre, me pria de luy faire voir Reggc ' . Je le menay à la portée du mousquet, et après quelques descharges de toute l'artillerie de cette place , il me témoigna qu'il avoit vu tout ce qu'il vouloit voir. Nous fismes quelques prises de bastimens légers, dont aucun n'alloit si bien que le Tlewy,
On m'envoya croiser à l'entrée du golphe de Venise, et j'y fis une prise assez considérable d'un forban anglois, qui m'avoua luymesme qu'il estoit chargé pour le compte des Espagnols. Je l'envoyay à Messine , et je fus surpris quelques jours après de le retrouver, à Rovella de Calabre, deschargeant ses marchandises par ordre de M. d'Oppede et avec une lettre de M. de Vivonne , qui m'ordonnoit de rendre vingt matelots suédois que j'avois pris à ce forban.
Quand je fus de retour à Messine, j'appris qu'on y avoit de l'inquiétude pour une escadre angîoise, qui devoit passer le détroit et qu'on commençoit à se méfier de cette nation.
M. de Vivonne, dans un conseil de généraux, co!iclut que je devois désarmer le Henry et le laisser dans lé port de Messine, parce que ce vaisseau estoit foible d'échantillon" et déjoint, et qu'il avoit trop de mem-
' Reggio, ville maritime de la Calabre, détruite par le tremblement de terre de 1783.
" Un vaisseau ybi'i/e d'échantillon, est celui dans la construction
bres pourris, pour pouvoir tenir la mer. Je m'opiniastray à vouloir le ramener à Toulon pour y prendre en sa place le Sans-pareil. M. de Preuilly m'aida à obtenir cette permission , comme une grâce, et à ra'espargner l'extresme chagrin que j'aurois eu de me voir forcé de laisser mon vaisseau dans un port étranger.
M. Du Quesne escrivit à la Cour qu'il ne me vouloit pas confier les paquets pour le Roy, et qu'il estoit assuré que je n'arriverois jamais en France. Cependant j'essuyay un rude coup de vent, qui me rompit mon beaupré , et je ne laissay pas d'arriver fort heureusement à Toulon. J'y reçus bientost après des ordres pour désarmer entièrement. M. Gabaret, qui me suivoit de près avec une escadre de quinze vaisseaux, souffrit le mesme coup de vent, et comme il ne prit pas d'assez loin les précautions pour doubler le cap Corse, les quinze vaisseaux qu'il remenoit en France pensèrent périr, et celuy de Gravier ' périt en effet sur des roches aux bouches de Boniface , entre la Sardaigne et la Corse.
J'allay à la Cour, et j'estois dans le cabinet de M. de Seignelay, quand M. de Ferville % envoyé par M. Ga-
duquel on a employé des bois trop minces. ( Focabulaire des termes de Marine anglais et français , par Lescalier. Londres, 1783. Ia-8°, verbo Echantillon.)
' Gravier , capitaine de vaisseau de la promotion de i665, commandait le Magnifique , vaisseau de deuxième rang, portant 72 canons et 400 hommes d'équipage. Ce vaisseau s'était appelé le Courtisan avant le 24 juin 1671. ( A. J. )
"" M. de Ferville était lieutenant de vaisseau de la promotion de 1668.
baret, apporta la nouvelle de la perte de ce vaisseau. M. de Seignelay me fit confidence de l'embarras où il estoit pour donner au Roy une si mauvaise nouvelle ; je luy dis qu'en sa place je la porterois comme bonne, et comment, me dit-il? En faisant, luy répondis-je, remarquer à Sa Majesté le bonheur d'avoir sauvé quatorze vaisseaux dans une occasion qui devoit luy en couster quinze. M. de Seignelay reçut cet avis avec joye et en profita.
On prit la résolution, en ce temps-là, sur les menaces des Anglois et sur les avis de M. Barillon, ambassadeur en Angleterre, d'abandonner Messine. J'ose dire que c'estoit prendre un mauvais party et je ne m'en expliquay que trop à qui voulut m'en tendre. Cependant on fît revenir M. de Yivonne de Messine, et l'on y envoya M. de la Feuillade. Le reste de l'histoire de Messine n'est pas de mon fait'.
Il servit pendant cette campagne sur le Sans-pareil, vaisseau de 66 canons, monté par M. Gabaret. (A. J. )
' L'abandon de Messine fut un malheur pour la France; il en fut un immense pour les Siciliens , dont le désespoir fut si grand qu'ils pensèrent à se donner aux Turcs. La Feuillade était peut-être le seul homme qui pût être chargé de cette triste opération. A force de gasconnades , de simulations et de mensonges , il parvint à retirer nos troupes, en abandonnant les Messinois aux vengeances espagnoles. ( Voyez V Histoire de la Marine française sous Louis XIV , III, 4^3 et suiv. )