SEPTIÈME CAMPAGNE
La guerre de Messine finie, il y avoit peu de choses à faire pour la marine. M. le mareschal d'Estrées -venoit de faire deux campagnes à l'Amérique. Il avoit attaqué et bruslé, sous le fort de Tabaco, une escadre de vaisseaux hollandois, dans une anse, où ils estoient mouillés avec tant d'avantage qu'on ne pouvoit aller à eux qu'un à un. Aussi avoit-il perdu dans cette action beaucoup de vaisseaux et beaucoup d'officiers II ne perdit pas moins de vaisseaux, la campagne suivante à Fisle d'Avès '. Comme il ne vouloit pas demeurer oisif il demanda le commandement d'une petite escadre pour retourner en ce pays-là. On luy donna cinq vaisseaux, une frégate et un bruslot. J'eus les Jeux pour mon partage, et sur ce vaisseau, qui n'estoit que de trente six canons, on mit avec moy trois capitaines, quatre lieutenans et quatre enseignes.
Nous allasmes d'abord à Lisbonne, et je me tiray là d'un très grand danger. M. le mareschal s'opiniastra à sortir du Tage , par un vent contraire ; cela ne se pouvoit faire qu'en louvoyant. Mon vaisseau ayant manqué à revirer, je fus obligé à mouiller près des Cachopes. Ce sont des rochers, connus de tout le monde, qui
' foyez la Relation du naufrage de l'escadre des Isles, arrivé à Hsle~des-Oiseaux , au mois de mai 1678, par M. de Méricourt, dans Y Histoire de la Marine sous Louis XIV , III, 454-
séparent la grande passe d'avec la petite , et comme mon ancre ne tint point, je n'eus point d'autre ressource que de tenter à sortir par la petite passe. C'estoit une chose sans exemple et contre le sentiment des pilotes. Le calme nous prit et les courans nous jetèrent sur les Cachopes. Mais ayant remarqué que ce calme n'estoit causé que par la hauteur des murs du fort Saint-Julien, je fis mettre des perroquets" qui trouvèrent un peu de vent, ce qui nous sauva dans le temps qu'on l'espéroit le moins. Les quatre autres vaisseaux avoient passé par la grande passe. Je les joignis au sortir de la rivière, et bientost après nous trouvasmes les vents alises, qui nous portèrent en moins d'un mois aux isles de l'Amérique. Nous atterrasmes à la Martinique. M. le mareschal l'ayant visitée et quelques autres isles, nous mena à la terre ferme de l'Amérique. Nous abordasmes en plusieurs endroits , et il me permit d'accompagner toujours le chevalier d'Ervaux, major de la marine, qu'il envoyoit complimenter les viceroys et les gouverneurs espagnols ^
J'estois bien aise de m'instruire par moy-mesme de Testât des places, d'en tirer des plans, et de sonder les endroits par où elles estoient accessibles.
' Les perroquets sont des voiles hautes qu'on hisse en cas d'insuffisance de la voilure inférieure , quand le vent , ne se faisant plus sentir à la surface de la mer , a cependant conservé de la force à une certaine élévation. {Voir sur le mot perroquet V Archéologie navale, par M. A. Jal, II, 192.)
"^ Le comte d'Estrées a parlé de cette circonstance dans un Mémoire adressé au marquis de Seignelay , le 24 août 1680. Voyez les Pièces justificatives à la suite des Mémoires du marquis de Villette.
Rien n'est comparable à ce qui me parut de la richesse de Carthagène. Le gouverneur, accompagné de vingt cinq mestres-de-camp, nous reçut avec autant d'honnesteté que de faste. Un bourgeois de la ville me donna à déjeuner, le lendemain, à une table de vingt deux couverts, en vaisselle d'or. Je sçus qu'il avoit deux mille esclaves. Je remarquay que ces gens-là, quoiqu'Espagnols d'origine , avoient beaucoup de mépris pour les Espagnols d'Europe , dont ils sont descendus.
Je ne diray rien de la hauteur prodigieuse de las sierras Nevadas% ny de toutes les remarques qui appartiennent à un voyageur, ou à un cosmographe. Je cherche seulement dans mon journal les endroits qui regardent, ou la navigation, ou la guerre*.
M. le raareschal d'Estrées avoit ordre d'aller jusqu'à Porto-Belo et au fonds des Hondoures , pour revenir par le canal de Bahama ; mais avant que d'arriver à la Martinique, il s'estoit apperçu d'un mécompte que le munitionnaire avoit fait d'un mois de vivres sur V Excellent qu'il montoit, et sur les Jeux que je commandois. J'avois pris la précaution de remplacer ce mécompte par des farines et par du biscuit que j'achetay bien cher à la Martinique, sans en parler à personne. M. le mareschal, au sortir de Carthagène, assembla le
' Les montagnes couvertes de neige.
" Le marquis de Villette ne parle pas de sa séparation d'avec l'escadre, fait sur lequel le comte d'Estrées insiste avec sévérité dans sa correspondance avec le marquis de Seignelay. ( Voyez aux Pièces justificatives la lettre du 7 s'eptembre 1680.
conseil, pour délibérer sur ce qu'il nous restoit à faire ; je remarquay que le comte d'Estrées et Chabert , tous deux capitaines sur V Excellent, qui, comme les plus jeunes, opinoient les premiers, fondoient leur avis de ne pas aller plus avant, sur ce qu'il manquoit des vivres aux Jeux et sur ce que ce vaisseau n'estoit pas assez fin de bouline ' pour devoir entreprendre de l'engager dans une si grande étendue de mer, d'où l'on ne se tiroit jamais qu'en pinçant le vent. Je demanday la permission de parler, quoyque ce ne fust pas à mon tour, et je déclaray que je me trouvois en estât d'aller partout où les ordres du Roy m'engageroient, sans m'erabarasser du retour, que je croyoisqui ne me seroit pas plus difficile qu'aux autres. M. le mareschal d'Estrées me répliqua quej'aurois raison de parler ainsi, si j'avois des vivres. Je le priay de passer sur sa galerie , où je luy fis confidence de la précaution que j'avois prise, d'acheter à la Martinique pour six semaines de vivres à mes despens, afin qu'il ne tinst pas à moy qu'on n'allast partout où il voudroit. Il me répondit que n'ayant pas fait la mesme chose pour son vaisseau , il n'y avoit pas moyen de s'engager davantage sous le vent'. Je le suppliay qu'au moins je ne servisse pas de
' C'est-à-dire que ce vaisseau ne pouvait tenir le vent d'assez près; on aurait pu dire dans le même sens que ce bâtiment était mauvais boulinier. (A. J.)
^ Le comte d'Estrées confirme le récit du marquis de Villette. « On « auroit été plus loin, dit-il , si Ton n'eût pas été pressé par l'état des « vivres ; car le munitionnaire a fait une grande méprise sur la quan- « tité qui devoit être embarquée ; et plus encore par la saison, qui nous « contraignoit de regagner le petit Goave, pour déboucquer avant le
prétexte à une résolution qui pouvoit estre contraire aux intentions du Roy. Il fut donc conclu par plusieurs bonnes raisons, dont pas une ne me regardoit, qu'on retourneroit aux Isles du Vent, en costoyant la coste de l'Amérique méridionale que nous avions déjà parcourue.
Nous trouvasmes à Comane un vaisseau de la Nouvelle-Espagne , qui carenoit sous un fort ' . J'offris à M. le mareschal d'Estrées d'aller prendre ou brusler ce vaisseau. M. le mareschal , trouvant cette entreprise raisonnable, me permit de la mettre à exécution, et me donna pour cela un bruslot. Nous n'avions point de guerre avec les Espagnols, et néanmoins, il nous estoit permis , pour des raisons du commerce de Cadix, de prendre les vaisseaux de la Nouvelle-Espagne, dont celuy-ci estoit un des plus considérables , et M. le mareschal avoit dans ses instructions un ordre exprès de chercher la llotte et de l'attaquer; c'estoit même le principal objet qu'on avoit eu en nous envoyant en ce pays-là. M. Cabaret entra dans le moment que je sortois, et obligea M. le mareschal à me rappeler pour me dire que le détachement que j'avois demandé, et qu'il m'avoit accordé , ne pouvoit me demeurer, puisque M. Gabaret, qui estoit chef-d'escadre, le luy demandoit pour luy-mesme. Je répondis que je voyois
« lo de septembre, à cause du mauvais temps; mais dans le conseil « que l'on tint pour examiner les moyens de pousser plus avant notre « navigation, il fallut tous se ren !re à ces raisons invincibles. » (Mémoire du comte d'Estrées, imprimé en entier aux Pièces justificatives.) ■ C'est-à-dire qu'on avait incliné ce bâtiment sur un de ses côtés, pour visiter et réparer sa carène. (A. J.)
bien qu'il ne le demandoit que pour me l'oster, et que je n'avois rien à dire, pourvu que le vaisseau fust brusié. Il n'est pas besoin de rapporter mot k mot le reste de cette conversation , puisqu'en effet on n'entreprit rien sur ce vaisseau.
Quelques jours après , nous eusmes la surprise de rencontrer une escadre de cinq vaisseaux, qui appartenoient à l'électeur de Brandebourg. Personne ne s'imaginoit que ce prince eust des vaisseaux dans des mers si éloignées. On se prépara de part et d'autre au combat; mais tout se passa en saluts et en santés, où ces bons allemands se signalèrent.
Nous allasmes ensuite passer par la ^occa delDraco, et nous moûillasmes à trois lieues de la Trinité, à l'embouchure de la rivière des Oronoques. Le chevalier d'Ervaux ' et moy y eusmes une aventure dont nous sortismes heureusement. Il estoit porteur d'une lettre de M. le mareschal d'Estrées au gouverneur de la Trinité. On laissa approcher nostre canot à vingt pas de terre; et, comme il y avoit des bas-fonds à fleur d'eau, on nous cria de les éviter, et on nous marqua, pour nous tromper, un endroit où nous ne pouvions manquer d'eschouer. Dès que nous eusmes touché, on nous fit, à bout portant, une descharge de deux cents cinquante coups de mousquet , et avant que nous eussions remis le canot à flot, ce qui n'estoit pas aisé, dans l'épouvante où estoient nos matelots , il nous fallut essuyer une seconde décharge, et bientost après une troi-
■ Le chevalier d'Ervaux, major de la marine, avait été fait lieutenant de vaisseau à la promotion de 1675. (A. J.)
sième. Enfin nous nous tirasmes de là comme par miracle.
La bonne contenance des officiers rassura l'équipage, et nous nous mismes hors de la portée du mousquet, et ensuite hors de celle du canon , dont on nous tira cinq ou six coups : mais nous n'en fusmes pas quittes ; car nous fusmes poursuivis par une pirogue, où il y avoit quarante hommes bien armés; elle gagnoit sur nous à vue d'oeil, et nous n'en estions plus qu'à une portée de mousquet, quand je commanday à nos gens de lever rames et de prendre des pistolets et des mousquetons, pour attendre nos ennemis. Il arriva de cela ce que j'en avois prévu; ils commencèrent à nous respecter, quoyqu'ils fussent trois contre un , et ils cessèrent leur chasse. Nous revinsmes rendre compte à M. lemareschal, qui envoya, la nuit suivante, mettre au haut d'une pique un placard en espagnol qui contenoit à peu près ces paroles : (( qu'on seroit surpris « en Europe de voir la lascheté et la barbarie des Es- « pagnols de l'Amérique, si différente de la générosité « dont se piquent les Espagnols naturels. »
Je lis ce que je pus pour obliger M. le mareschal à faire un détachement de chaloupes , pour tirer de ces misérables une vengeance d'une autre nature , et je luy représentay que celle du placard seroit peu sensible à des gens capables de l'action que je leur avois vu commettre.
Je passe par-dessus les autres circonstances de ce long voyage ; nous vinsmes aux habitations françoises de Saint-Domingue, et la veille de nostre arrivée, nous
estions retenus par un grand calme, pendant qu'il y avoit dans toute l'isle , à douze lieues de nous , un ouragan qui renversoit les habitations arrachoit, les arbres, et tuoit en différentes manières les hommes et les animaux. 11 périt vingt sept vaisseaux de vingt huit qui estoient à la rade du Port-François. Rien au monde n'est comparable à la désolation dont nous fusmes les témoins. M. le mareschal partit de là avec M. Cabaret pour retourner en France, et il laissa ordre à messieurs de Flacourt % d'Amblimont et à moy de retourner aux Isles du Vent. Je demeuray quelque temps seul à la Martinique, et j'entray au Cul-de-sac pour y caréner.
Messieurs de Flacourt et d'Amblimont, qui avoient visité les autres isles , me rejoignirent ; et quoique je partisse avec eux, ils arrivèrent en France un jour avant moy, une tempeste effroyable nous ayant séparés sur la Bermude. Je pensay périr d'un seul coup de mer, qui mit trois pieds d'eau entre mes ponts. M. de Pallas *, qui estoitun de mes capitaines en second m'assura que nous ne pouvions en revenir ; nous n'eusmes néanmoins aucun mal.
J'arrivai à Belisle, le vingt huitième jour de mon
' M. de Flacourt, capitaine de la promotion de 1671 , commandait un des vaisseaux gardes-côtes de Ponant, appelé le Tigre; c'était un bâtiment de quatrième rang, portant 42 canons et i5o hommes d'équipage. M. d'Amblimont était l'ancien de M. de Flacourt, ayant été promu au grade de capitaine de vaisseau en 1669. {Liste générale des vaisseaux du Roi en 1676, aux Archives de la Marine. (A. J.)
* M. de Pallas, lieutenant de vaisseau dès 1667, avait été fait capitaine en 1677. (A. J. )
départ de la Guadeloupe ; M. le mareschal d'Estrées n'avoit pas esté si heureux à sa traversée; il y avoitmis soixante sept jours. J'avois perdu tous mes pilotes, et je n'en fus pas moins heureux , ny moins juste dans ma navigation , avec le secours des officiers qu'on m'avoit donnés.