HUITIÈME CAMPAGNE
J'armay VExcellent ' à Rochefortau moisde jan\'ier 1683, et M. Colbert-Saint-Marc * y arma le Hazardeuxy avec Ordre de m'obéir. Nous suivismes exactement nos instructions. J'allay d'abord escorter hors des caps le vaisseau le F résident , de la Compagnie des Indes Orientales , et croiser est et ouest de Lisbonne , pour attendre un vaisseau génois, nommé la Grande- Laurette, commandé par Germain, qui devoit aller à la Tercère. Le Roy vouloit le faire arrester pour déclarer, par cet acte d'hostilité, le peu de satisfaction que Sa Majesté avoit de la République de Gênes. Je mouillay à Cascaye, et j'envoyay à Lisbonne pour savoir des nouvelles de ce vaisseau. N'en ayant rien appris, j'allay à Cadix , au commencement d'avril. Le marquis de Sainte-Croix, qui en estoit gouverneur, me fit des honneurs immodérés. Je ne laissay pas de faire visiter exactement tous les vaisseaux étrangers qui estoient mouillés sous le canon de sa place, et d'en tirer tous les matelots françois que j'y rencontray. M. de Saint-
' L'Excellent était un vaisseau de troisième rang, portant 6o canons et 55o hommes d'équipage. Il avait été construit à Rochefort en 1679. (A. J.)
^ Colbert Saint-Marc, capitaine de vaisseau de la promotion de 1677, commandait le Hasardeux, vaisseau de quatrième rang, construit en 1674, à Rochefort. Ce bâtiment portait 44 canons et 200 hommes d'équipage. (A. J. )
Marc me représenta que c'estoit faire un affront aux Espagnols, qui ne manqueroient pas de s'en venger sur toutes les chaloupes que nous voudrions envoyer à terre; mais j'y allay moy-mesme une heure après. J'y fus reçu avec les mesmes honneurs qu'on m'avoit déjà faits , et le gouverneur fut bien aise de m'entendre dire que le Roy avoit excepté les Espagnols dans Tordre général qu'il m'avoit donné de visiter les vaisseaux que je pourrois trouver à la rade de Cadix. J'en partis bientôt après, et je fis route au détroit. Dès que je l'eus passé, je joignis, devant Stamponne, le marquis d'Anfreville , qui me donna une lettre du Roy pour demeurer aux ordres de ce chef-d'escadre jusqu'à ce que luy et moi eussions trouvé M. Du Quesne , au rendez-vous général de l'armée devant Alger. Je fis par le travers de Malgue signal d'une voile à M. d' Anfreville , et je fis porter du costé où je la découvrois '.
M. d' Anfreville me fit le signal de cesser la chasse et de remettre à la route '. Ce fut un contretemps bien fascheux pour luy et pour moy, car c'estoit justement le Génois que j'avois cherché inutilement à l'entrée du Tage. M. d' Anfreville avoit pris un autre vaisseau de la mesme nation , en faisant sa route de Toulon au détroit. Nous croisasmes quelques jours devant Alger, en attendant M. Du Quesne , et je fus cause que nous
' Faire porter, c'est quitter la position du plus près pour se diriger, sous une autre allure , vers -un lieu ou un navire placé sous le vent de la route qu'on tient. (A. J.)
"^ Cesser la chasse, etc., c'est discontinuer de poursuivre un vaisseau, pour reprendre la direction qu'on tenait avant de faire porter sur lui. (A. J. )
prismes un vaisseau turc, auquel toute l'escadre de M. d'Aiifreville donuoit la chasse. L Excellent n'estoit pas bon voilier, et pour en tirer party, je fus obligé de couper entre Alger et le cap Matifou, de sorte que le bâtiment turc, auquel on donnoit chasse, et qui pensoit avoir évité tous ses ennemis, eut la surprise de me rencontrer en estât de luy disputer l'entrée du port d'Alger, et fut par-là obligé à se rendre.
M. Du Quesne arriva avec toute l'armée , composée de vaisseaux, galères et galiottes à bombes ', et l'on commença à bombarder. Dès le premier jour, les Algériens , au désespoir de voir détruire et brusler leur ville, entreprirent une nuit d'enlever une de nos galiottes ; ils détachèrent pour cela une galère qui vint aborder la galiotte. J'accourus au bruit et au grand feu qui sefaisoltde part et d'autre, et chemin faisant, j'assemblay toutes les chaloupes que je pus joindre, ayant résolu de reprendre la galiotte, en cas qu'elle eust été enlevée, comme il y avoit bien de l'apparence ; mais le marquis de la Bretesche % capitaine de la galiotte, s'es-
' Ces galiotes avaient été inventées par Bernard Renau d'Éliçagaray, connu sous le nom de Petit-Renau, officier d'artillerie de marine très-distingué. ( Voyez V Histoire de la Marine française sous Louis XI r, IV, i52.)
' Le marquis de La Bretesche, capitaine de la galiote à bombes dont il s'agit, était enseigne de vaisseau de la promotion de 1678. On voit en effet, par VEtat de la Marine de i683, qu'en cette année M. de La Bretesche était embarqué sur la Fulminante , galiote portant 4 canons et 4» hommes d'équipage. Il y était sous les ordres de M. de Chévigné, lieutenant de vaisseau, les capitaines de galiote n'ayant été créés qu'en i684. H est vraisemblable que Chévigné, commandant de la Fulminante, était mort pendant la campagne, et ique
tant avisé de faire tirer un coup de mortier qui n'estoit chargé qu'à poudre, et ayant par-là causé un désordre effroyable et mis l'épouvante dans la galère turque, elle désaborda, de sorte que, dans le temps que j'y arrivois, on ne faisoit plus que tirer des coups de mousquet de part et d'autre. Cette petite action cousta la vie à de braves gens, et entre autres à La Bretesche '.
J'allay abord de M. Du Quesne, lui rendre compte des officiers de la galiotte et de ceux de nos chaloupes qui avoient fait leur devoir. Je le trouvay tranquille dans son lit, et je ne pus m'empescher de luy dire d'un ton moqueur que je venois le tirer d'inquiétude. Le jour commençoit à paroistre, et les Turcs, nous croyant occupés à la galiotte qui avoit esté attaquée à la droite de toutes celles qui bombardoient , firent mine d'attaquer par une demy-galère, par un brigan-
le marquis de La Bretesche, son second, avait pris le commandement de la galiote. M. de Chévigné ne figure plus sur VEtat de i685, et VEtat de 1684 manque à la collection de la Marine. (A. J.)
" Il est fait mention de ce fait dans l'ouvrage de M. Eugène Sue. « Le II seplembi'e (i683), les Algériens firent sortir du port une « galère qui voulut enlever la Fulminante , commandée par M. de La « Bretesche, et soutenue par plusieurs chaloupes; mais on fit un si « grand feu de mousqueterie et de grenades que la galère turque fut « obligée de se retirer. Il y eut 44 Turcs de blessés; les Français per- « dirent M. de Bracourt, père de M. de Seppeville; M. de La Bre- « tesche reçut deux coups de feu, dont il mourut quelques jours «après; MM. de Taussien et d'Agout, volontaires sur le Prudent, n furent tués ; MM. de Marsillac et de Bois-Joly, gardes de la marine, n grièvement blessés. » {Histoire de la Marine sous Louis XIV , IV, 164.)
tin et par plusieurs chaloupes, une autre galiotte qui fermoit nostre ligne à la gauche. Tout le monde y accourut. Je n'ay jamais vu un si grand feu de canon que celui que les Turcs firent en cette occasion sur nos chaloupes, et particulièrement sur le canot de M. de Tourville, quand le mien l'eut joint et qu'il m'eut permis de passer sur le sien. Nous avions seuls des tendelets, ce qui fit croire aux ennemis que c'estoient les généraux qui s'assembloient pour se parler. Je suis obligé de dire qu'y ayant là de braves gens, je remarquay par distinction le sang-froid de M. de Tourville.
Je ne m'étendray point sur la consternation que nos bombes causèrent aux Algériens; elle fut si grande qu'ils rendirent sept ou huit cents esclaves chrétiens. Rien n'estoit si beau que de finir par là notre campagne ; mais M. Du Quesne avoit ordre de demander de l'argent, et il n'y eut pas moyen de résoudre des corsaires à en donner.
Un vaisseau de guerre anglois , chargé de poudre à canon pour les Algériens, se présenta à l'entrée de la rade. M. Du Quesne détacha Belisle ' et du Mesné °, pour empescher ce vaisseau d'entrer dans le port d'Al-
' M. de Belisle-Érard était capitaine de vaisseau de la promotion de 1673. Il commandait le Cheval-marin, vaisseau de quatrième rang, portant 46 pièces de canon et 275 hommes d'équipage. Le Cheval marin avait conservé son nom à la réforme de 1671 . (A. J.)
" Le chevalier du Mesné, capitaine de la promotion de 1670, commandait le Bizarre, de 42 canons et de aSo hommes d'équipage. Ce vaisseau, de quatrième rang, avait été construit en 1671 , à Marseille. (A.J.)
ger et le prier de se retirer, en luy représentant qu'on ne souffre point de communication avec une place assiégée. Cependant, comme M. Du Quesne a voit défendu à ces deux messieurs de combattre cet Anglois , qui s'avançoit insensiblement du costé du port d'Alger, M. Du Quesne vint à mon bord m'ordonner de filer mon cable par le bout, et d'aller empescher cet Anglois de continuer sa route , me défendant, comme il l'avoit fait aux autres, d'en venir à un combat. Je fus pourtant obligé d'en m.enacer l'Anglois , car il me mena jusques sous le canon d'Alger. Je lui criay qu'il choisît, ou d'attendre que je l'abordasse, ou devenir parler à M. Du Quesne. Il protesta que c'estoit une infraction à la paix entre les deux couronnes j enfin il obéit, et je l'amenay à M. Du Quesne.
Nos galères, sur quelque apparence de mauvais temps, s' es toient déjà retirées , et M. Du Quesne, qui ne les aimoit point, n'avoit pas envie qu'elles revinssent. M. de Lévy, par un autre motif, en avoit encore moins d'envie que luy. Il avoit engagé M. de Seignelay à faire faire deux machines qu'on appelloit infernales ) dans l'espérance qu'estant conduites par toutes les galères et par des détachemens de chaloupes dans le port d'Alger, à la suite d'un bruslot qui devoit rompre la chaîne, elles brusleroient tous les vaisseaux , et mettroient le feu à la ville. Levy s'estoit vanté de faire une descente, après que ces machines auroient fait leur effet. Il voyoit aussy bien que nous que ce qu'il avoit proposé estoit impraticable , et la retraite de nos galères étoit un prétexte pour l'inexé-
cution de ce chimérique projet. On ne fit donc autre chose que de continuer à bombarder.
M. Du Quesne me choisit pour aller, accompagné de M. de Saint-Marc, porter à Toulon nos esclaves, mis en liberté, et parmy eux quelques malades. Je les mis au lazaret , et je fus de retour à Alger le neuviesme jour de mon départ , avec des réponses aux lettres que j'avois envoyées à la Cour. Je fus bien aise de n'avoir pas rencontré, ny en allant, ny en revenant, l'armée d'Espagne, qui estoit vers les Fromantières , car j'aurois esté très embarrassé pour le salut , n'ayant pu obtenir de M. Du Quesne ny ordre ny conseil sur ce que j'avois à faire, en cas que je l'eusse rencontrée.
J'estois devant Alger, quand on commença à mettre des hommes à la bouche des canons. Je fus détaché bientost après pour porter à Tétuan une lettre du Roy pour l'empereur de Maroc, et j'eus l'ordre de la faire mettre entre les mains de l'alcayde Ben-Andala. Je m'acquittay de cette commission, et en revenant, je m'arrêtai devant Oran , pour en tirer quelques rafraîchissemens. J'y trouvay deux galères d'Espagne sous un fort. Les capitaines me vinrent voir, et s'excusèrent sur la nuit de ce qu'elles ne m'avoient pas salué; le lendemain matin , je ne les vis plus.
Peu de temps après que j'eus rejoint l'armée, un jour que j'étois en garde, M. de Tourville fut détaché pour courre après un vaisseau ennemi , qui estoit sorty du port , à l'entrée de la nuit. J'en fus averty, et me trouvant fort près de M. de Tourville, je lui fis les signaux ; il me connoissoit , il crut que je le connois-
es MÉMOIRES
sois aussy, mais sur le refus de répondre à mon signal, je luy tiray un coup de canon à balle. Il envoya un officier me dire que mon procédé l'avoit surpris. Je fis réponse qu'à la guerre, et surtout la nuit, je ne connoissois personne, et que nous n'avions d'ordres et de signaux que pour les observer.
Je reçeus devant Alger les ordres pour remener à Rochefort V Excellent et le Hazardeux, et l'armée se répara.