‹ Mémoires;Chapitre 40 sur 77 · NEUVIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME CAMPAGNE

L'année 1684, qu'on bombarda Gènes, je commanday la garde-coste en Ponant. Je montois le Faucon, et j'avois huit frégates à mes ordres. Je menay M. de Torcy en Portugal , et comme j'avois ordre de combattre et de prendre un vaisseau génois, de soixante dix canons, quejetrouvay dans la rivière de Lisbonne, j'attendis long-temps sous divers prétextes qu'il en sortist. II ne devoit pas me craindre, puisque j'estois seul , et que mon vaisseau n'avoit que quarante canons. Cependant j'appris que le capitaine de ce vaisseau disoit tous les jours à ses amis que je l'attendois inutilement, et qu'il savoit bien que j'avois ordre de l'attaquer au sortir de la rivière, mais qu'il n'en sortiroit pas le premier. Voyant donc que le dessein que je voulois tenir secret estoit éventé , je me disposay à partir.

La flotte du Brésil n'attendoit aussi pour sortir, qu'un vent favorable. Elle estoit composée de vingt deux vaisseaux, la pluspart de guerre avec des pavillons d'amiral, vice-amiral, et contre-amiral. L'amiral prétendoit que je le dusse saluer comme s'il avoit esté seul amiral de Portugal, et les ministres de cette Cour se plaignirent à M. de Saint-Romain, ambassadeur de France , de la difficulté que je faisois , moy qui n'estois que capitaine d'un vaisseau particulier, de ren-

dre cette dëfërence à un amiral d'une couronne amie du Roy, mon maistre. M. de Saint-Romain me fit part de ces plaintes, et je répondis qu'il n'y avoit qu'un amiral en France , et qu'il n'estoit pas juste que je reconnusse en cette qualité deux amiraux en Portugal. Enfin M. de Saint-Romain m'ayant envoyé, par le consul françois, son avis par escrit, et m'ayant fait dire que la dignité d'amiral du Brésil estant au-dessus de celle de vice-amiral de Portugal , je ne devois pas me dispenser de saluer, et que mesme je devois me contenter de quatre coups moins que je n'en tirerois, et le consul m'ayant apporté des exemples de plusieurs officiers-généraux françois , et mesme d'un vice-amiral , qui , en pareil cas, n'avoient pas esté si délicats que moy, je fis ma composition, et je tiray onze coups, à condition que l'amiral m'en rendroit neuf; ce qui fut exécuté de bonne foi.

Le jour mesme, il relascha, dans la rivière de Lisbonne, un vaisseau françois dont la charge valoit huit cent mille écus. Il venoit des Indes Orientales; réduit à la dernière goutte d'eau, l'équipage révolté contre le capitaine , le vaisseau estoit prêt à couler bas , ses voiles déchirées et tout désagréé, sans pain, sans vin. Je remédiay à toutes ces extrémités , et mesme à mes dépens pour le pain et pour le vin , et dans vingt quatre heures je mis ce vaisseau en estât de venir en France , sous mon escorte. Je l'amenay en cinq jours au Port- Louis , et je n'en eus pas le moindre remerciment de la compagnie d'Orient. J'eus un vent si frais à ma traver-

sée que je \ins à sec '. Je perdis un traversier'' que j'avois armé à mes dépens, et ce fut le seul bastiment que je perdis pendant que je fus chargé de la gardecoste et du soin d'escorter nos marchands. Mon traversierj mené en Galice , fut racheté par un Irlandois , qui le remit avec tout mon équipage , à un marchand de la Rochelle pour me le rendre. Je ne connoissois point l'estranger qui me rendit ce bon office, et je vis par là que j'avois des amis que je ne connoissois pas et qui jugeoient de moy plus favorablement que je ne devois m'en flatter.

Je ne fis rien de particulier pendant cette campagne, mais j'eus le bonheur de contenter les marchands et de ne recevoir aucune réprimande. Ce bonheur est rare au métier que je faisois, car les marchands sont difficiles amener, et très disposés à se plaindre.

Je me trouvay durant quelque temps dans un grand embarras, parce que j'eus ordre de donner trois frégates d'escorte à la flotte des Indes, qui devoit aller du Port-Louis au Havre , et en mesme temps de donner

' C'est-à-dire que je naviguai jusqu'auprès de Port-Louis (L'Orient) sans faire usage de mes voiles. On dit aussi à sec de voiles , à mâts et à cordes. (A. J.)

" Un trnversier était un petit navire. Il est ainsi défini par Aubin, dans son Dictionnaire de Marine, édit. de 1702 : « C'est un petit bâ- « timent qui sert pour la pêcbe et pour faire de petites traversées. Il « n'a qu'un mât et porte souvent trois voiles, l'une à son mât, l'autre « à son étai , et une autre à un boute-hors qui règne sur son gouver- « nail. Les traversiers sont fréquens aux environs de La Rochelle. » (A. J.) Lescalier, dans son f^ocabulaire de Marine, déjà cité, définit le traversier une sorte de bateau de pêche dont on fait usage sur les côtes du pays d'Aunis

aussy deux ou trois frégates pour envoyer la flotte du sel au mesme endroit.

Je venois d'apprendre que trois escadres d'Ostendois, de trois vaisseaux chacune, m'attendoient dans la Manche , pour écorner un de mes convois. Sur cet avis, je donnay rendez-vous à ces deux flottes, aux rades de Bertheaume et de Camaret ; elles y arrivèrent à un jour près. Je passay par le Four ', et je les menay moy-mesme au Havre, accompagné de cinq frégates de mon escadre ; et quoyque je rencontrasse les ennemis, ils n'osèrent m'attaquer et je ne perdis rien.

J'eus ordre ensuite d'aller au Pas-de-Calais, et sans joindre M. d'Amblimont, parce qu'il estoit mon ancien , d'aller jusqu'à sa vue pour favoriser le passage de quelques vaisseaux , dont il devoit me remettre l'escorte.

J'eus une autre marque des égards qu'on avoit pour moy, car je reçus bientôt après un ordre , dont on me laissoit le maistre , pour remettre le commandement de mon escadre à M. Gabaret, en cas que le peu de santé que j'avois alors m'obligeast à désarmer. Je cachay à M. Gabaret cet ordre qui luy auroit dépieu; me portant un peu mieux , et ayant à croiser sur la Corogne, je demanday à laisser le Faucon. On m'accorda en sa place V Arc-en-ciel , avec une augmentation d'équipage.

' On appelle ainsi un passage dangereux, semé d'écueils, qui est entre la pointe Saint -Matthieu et la chaussée d'Ouessant.

Je dësarmay bientôt après , ayant eu ordre de confier la croisière où j'estois à messieurs de la Harteloire, de Saint-Hermine et Desaugers , qui y remplirent leur devoir et y firent quelques prises.

Pendant que M. de Seignelay fut occupé du bombarbement de Gênes, je recevois les ordres du Roy par M. de Croissy.

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