‹ Mémoires;Chapitre 4 sur 77 · XX NOTICE · texte numérisé non relu

XX NOTICE

lui-même les plus grands dangers. Accablé par le nombre, il allait succomber quand il accepta quartier. Il venait de remettre son ëpëe au moment oii La Palu , capitaine au régiment de Gramont, lui tira brutalement dans la figure un coup de pistolet qui faillit le tuer, et dont il a toujours conservé la cicatrice. Il fut conduit à Calais et renvoyé chez lui sur parole , mais ayant été bientôt échangé avec Bouteville contre le maréchal d'Aumont, il retourna en Flandre auprès de M. le Prince.

Enfin, la trêve de 1659 étant conclue, le prince de Condé quitta Bruxelles, le i^*" janvier 1660, et il rentra en France. Il avait avec lui, dans son carrosse, Bouteville, Guitaud etColigny. La Cour s'était rendue dans les provinces méridionales pendant les négociations du mariage du Roi ; elle se trouvait à Aix quand Condé vint saluer le Roi et la Reine-mère. «M. le Prince, dit Coligny, fut bien «reçu extérieurement, mais dans le fonds fort (c mal ^. » Anne d'Autriche ne put s'empêcher de lui dire qu'elle lui avait voulu bien du mal, mais qu'il lui ferait la justice d'avouer qu'elle avait eu raison , et le Prince , à la grande surprise de tous les assistants, ne lui répondit pas un seul mot. Coligny a très-bien raconté cette scène, ainsi

• Mémoires , pag. 61.

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qu'une conversation particulière qu'il eut ensuite avec le cardinal Mazarin , et qui donne beaucoup de vraisemblance à la confidence de Le Tellier à l'abbé de Choisy. Le Roi laissa au Prince le choix de le suivre au mariage, ou de revenir à Paris; Condë préféra ce dernier parti; Coligny ajoute que par là il fit plaisir à la Cour *.

Cependant il n'y avait pas eu de promotion dans l'ordre du Saint-Esprit depuis l'année i633; une longue minorité s'y était opposée, et l'on attendait impatiemment les nominations qui devaient suivre le mariage. Le Roi en avait mis une à la disposition du prince de Condé. Après tout ce que Coligny avait fait pour le service du Prince il ne croyait pas que personne pût lui disputer cette faveur auprès de lui. Il se vit cependant préférer le comte de Guitaud ^, mais ce ne fut pas sans une grande escarmouche^. La Cour profita de cette occasion pour achever de détacher Coligny du service de M. le Prince; le comte de Guitry vint le trouver, le plaignit , le blâma plus encore de ce qu'il supportait patiemment cette injustice, et enfin il lui donna à entendre que la démarche qu'il faisait auprès de lui n'était pas ignorée de

' Mémoires ,T^. Q1.

» Mémoires de Montglat , Collection Petitot, t. LI, p. 131.

^ Mémoires, pag. 64.

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Sa Majesté, et qu'il agissait même par son ordre.

De ce moment Coligny redevint fidèle serviteur

du Roi. Une analyse ne pourrait qu'affaiblir son

récit.

L'empereur Léopold , sérieusement menacé par les Turcs, en i664, envoya vers le Roi le comte Strozzi pour lui demander du secours, dans une conjoncture qui intéressait toute la chrétienté. Louis XIV ordonna qu'un petit corps d'armée marcherait en Allemagne, sous les ordres du comte de Coligny, auquel il conféra le grade de lieutenant-général. L'estime du monarque eut sans doute beaucoup de part à cette détermination, cependant on pensa généralement qu'en accordant une aussi grande distinction au gentilhomme que Condé poursuivait de toute sa haine, le Roi avait mis quelque empressement à saisir l'occasion défaire dépit à M. le Prince *. « Le Roi « surprit toute la Cour, dit Russy-Rabutin , quand ail nomma le comte de Coligny; ce n'est pas « qu'il y eût dans le royaume un gentilhomme de «plus grande qualité, ni plus brave que lui, « mais il avoit servi contre le Roi le Prince de «Condé, tant qu'il avoit été en Flandre, et il

' Mémoires de Mondial , Collection Petilot, 2* série , tom. Lî , pag. 130.

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«n'avoit pas eu d'occasion, depuis ce temps-là, « d'effacer cette tache ' . »

Les Mémoires du temps contiennent peu de détails sur ce brillant épisode de l'histoire de Ijouis XIV; ce qu'on en a dit est peu conforme à la vérité. Le comte de La Feuillade, maréchal de camp , sous les ordres de Coligny, eut soin d'envoyer à la Cour des relations rédigées à son avantage, suivant lesquelles, lui d'abord, puis ceux qu'il voulait favoriser, auraient exécuté les plus grandes choses, tandis que le comte de Coligny, frappé d'inertie , serait demeuré inactif.

Le comte, depuis duc de La Feuillade, était un bien singulier personnage. On croit que La Bruyère l'a eu en vue dans le passage suivant, qui semble en effet avoir été calqué sur lui : «Il y a des gens qui gagnent à être extraordi- « naires; ils voguent, ils cinglent dans une mer « oii les autres échouent et se brisent : ils parce viennent en blessant toutes les règles de parce venir : ils tirent de leur irrégularité et de leur « folie tous les fruits d'une sagesse la plus con- « sommée : hommes dévoués à d'autres hommes, « aux grands à qui ils ont sacrifié , en qui ils ont

• Mémoires du comte de Bussy-Rabutin. Amsterd. 1731, in-12 , tom. II , pag. 226.

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« placé leurs dernières espérances, ils ne les ser- « vent pas, mais ils les amusent.... Ils rencontrent « inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint, a ni espéré; ce qui reste d'eux sur la terre, c'est « l'exemple de leur fortune, fatal à ceux qui vou- « droient le suivre * . »

On aurait pu mettre dans la bouche de M. de La Feuillade ce vers d'un de nos poètes :

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

Jamais peut-être aucun courtisan n'a plus violenté la fortune : il parlait sans cesse de lui, louait le Roi à tout propos , et faisait profession de ne pas connaître d'autre affection que celle qu'il portait à son maître : on l'a vu partir de l'armée, arriver à Saint-Germain à franc étrier, monter chez le Roi, embrasser son genou, en lui disant : « Sire, il y en a qui viennent voir leurs « femmes et leurs enfants ; moi , je viens voir Votre fc Majesté, et je repars à l'instant; veuillez présence ter mes respects à Monseigneur le Dauphin. »

Un bruit s'étant répandu, en 1666, que le marquis de Saint- Aunais , retiré en Espagne , avait fait placer dans le champ de ses armes des lys renversés, La Feuillade part et provoque en

' La Bruyère , chapitre de l'Homme^

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duel ce mécontent déloyal . Ces manières , moitié gasconnes, moitié chevaleresques, avaient plu au Roi; il s'était laissé aller à l'illusion de penser qu'il était aimé de La Feuillade pour luimême , et il se plaisait à combler de grâces le courtisan désintéressé , l'admirateur a outrance. La Cour, malgré sa déférence habituelle, était loin de partager les préventions du monarque en faveur de La Feuillade; on avait sourdement blâmé sa nomination dans l'expédition de Hongrie, et, par un concours de circonstances qui n'arrivent guère qu'aux gens heureux, la relation du combat du Saint-Gothard fut d'autant mieux reçue du Roi qu'elle était plus favorable à La Feuillade. Voyant dans ce récit la justification de son choix, le Roi l'accueillit sans examen, et la relation passa, elle passe peut-être encore pour une vérité.

Le comte de Coligny nous donne ici le premier récit vraiment officiel de la campagne de Hongrie et du combat du Saint-Gothard. Cette journée commença par un grand désastre. Les Turcs ayant passé le Raab , mirent en déroute les Allemands dont ils firent un affreux carnage. Montécuculli, désespérant du succès, dit à Coligny de faire avancer ses troupes. Celui-ci, sur le point d'être attaqué lui-même, ne pouvait quitter le

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poste qui lui avait été assigné, mais il envoya deux bataillons qui reprirent un village et arrêtèrent l'élan des Ottomans. Il ordonna à La Feuillade de s'y transporter, et celui-ci revint lui dire que les Turcs avaient repassé le Raab. Croyant qu'il se trompait, Coligny l'y envoya de nouveau, et il marcha lui-même à la tête d'un troisième bataillon. Il trouva tous les généraux réunis en conseil , et le comte de Waldeck , l'ayant prévenu que les Turcs menaçaient sa position, il y revint en toute diligence. I^es Turcs avaient seulement fait un mouvement; Coligny retourne rapidement, et il apprend que les Turcs ont pris d'euxmêmes la fuite , sans attendre qu'on leur tirât un seul coup de mousquet ^ Une panique s'était emparée d'eux; ils s'étaient retirés en reculant devant les troupes chrétiennes qui les suivaient de loin, et ils s'étaient précipités dans le Raab, où la plus grande partie se noya. Ainsi La Feuillade, dans cette journée, avait exécuté les ordres de son chef; Coligny, demeuré à son poste , s'était acquitté de tous ses devoirs de général, et tous les exploits de La Feuillade s'étaient bornés à être le témoin avec toute l'armée chrétienne de la déroute des Ottomans, et peut être à avoir

' Mémoires, pag. 96 , et Lettre de Coligny, pag. 119.

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commandé à ses soldats de tirer sur des hommes qui se noyaient. On comprend alors que Coligny ait pu écrire ce qui suit : « Quand La Feuillade « envoyé des gazettes dans lesquelles il dit qu'il a « fait des merveilles, il a menti. » Il est vrai qu'il ajoute que La Feuillade est le plus grand poltron de France * ; Coligny peut ici être injuste, mais il est au moins excusable.

L'abbé de Choisy, contemporain de Coligny, avait déjà pris sa défense. « Le public, dit-il, ne « lui a pas fait justice sur la victoire du Raab , et « il méritait au moins d'avoir pour sa part la a moitié de la gloire que La Feuillade se donna « tout entière, à force de parler haut ^. »

Bussy-Rabutin raconte une anecdote que nous avons déjà imprimée ailleurs ^, mais elle doit trouver ici sa place : « La Feuillade , dit-il , qui « se trouva maréchal de camp de jour à cette « action *du Raab, en écrivit le détail au Roi. Je « vis la copie de cette relation, qui étoit une es- « pèce de roman. Il n'y avoit pas un volontaire de « qualité , ni un des premiers officiers des troupes

» Lettre du comte de Coligny, plus bas, pag. 120.

' Mémoires de l'abbé de Choisy, Collection Petitot , 2* série , l. LXIII , pag. 296.

^ Mémoires de l'abbé de Choisy, Collection Petitot, Ibid., note de la page 296.

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« qui n'eût, à ce qu'il disoit, fait un combat sin- M gulier avec un ou deux Turcs , suivant qu'il « vouloit obliger le François, et qui ne les eût « percés de coups de pistolet et de coups d'ëpée, « et je ne doute pas qu'il n'eût montré la copie de « cette lettre aux héros qu'il avoit faits , afin que « de leur côté ils écrivissent et dissent de lui des « merveilles. Cependant, au retour de ce voyage, « il y eut quelques-uns de ces messieurs assez (( sincères et assez honnêtes gens pour nous « désabuser eux - mêmes des louanges que La « Feuillade leur avoit données, et pour aimer « mieux ne pas jouir d'une fausse gloire que de K mentir en sa faveur, etc. ^ »

' Bussy-Rabutin , dans ses Mémoires manuscrits , rapporte une conversation plaisante qu'il eut avec La Feuillade relativement au livre des amours des Gaules. La scène se passait à Saint- Germain, dans la chambre du Roi , au mois d'avril 1665. Ce passage n'a jamais été imprimé ; il mérite d'être connu.

« La Feuillade , dit-il, chagrin de n'être pas dans ce manuscrit « comme il eût souhaité , m'aborda dans la chambre du Roi , comme « je parlois au comte du Lude , et me dit qu'en d'autres occasions « on sa voit comme quoi se venger. Je lui répondis que quand on « etoît bien fâché , on trouvoit en tous temps les moyens de se sa- « tisfaire. — Si je savois faire des histoires, me dit-il, j'en ferois «• des autres comme ils en font de moi. • — Je ne sais pas , lui ré- « pliquai-je , si vous savez faire des histoires, mais pour des ro- « mans , personne n'en fait mieux que vous ; on n'en peut pas douter « après celui de Hongrie, que nous avons vu de votre façon, — La «< même raison qui l'a voit obligé de ne vouloir point de querelle

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Le marquis de Monglat s'est montré encore plus favorable au comte de Coligny. « Au retour « des troupes françoises, dit-il, La Feuillade ren- « dit de si mauvais offices à Coligny, qu'au lieu « que cet emploi devoit servir à son élévation, il « fut cause de sa perte, quoiqu'il eiàt bien fait « son devoir ' . »

Après ces témoignages d'écrivains contemporains qui tous signalent La Feuillade comme un homme plein de lui-même , bouffi de vent et de vanité, n'est-il pas plaisant d'entendre le Père Bouhours lui adresser ces paroles magnifiques? «Je « n'ai pu, lui dit-il, considérer Pierre d'Aubusu son, en la fleur de son âge, tout couvert du « sang des barbares, sans vous voir en même « temps sur les bords du Raab , tailler en pièces « l'armée infidèle, et remporter une victoire mé- « morable, aussi avantageuse pour l'Allemagne

« avec moi sur le manuscrit , l'engagea apparemment encore à se « servir de sa modération en cette rencontre , et je ne sais si le res- « pect qu'il eut pour la chambre du Roi, ou quelque autre consi- « dération , ne me sauva pas une méchante affaire , mais enfin il « me quitta sans me dire mot. » ( Mémoires manuscrits du comte de Bussj-Rabutin , l. III , f° 12; ils sont indiqués dans notre édition des Lettres de Madame deSéç>igné. Paris, Biaise, 1818, p. 43 de la Notice bibliographique . )

' Mémoires de Montglat, Collection Petitot , 2^ série, tom. LI , pag. 131.

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