‹ Mémoires;Chapitre 41 sur 77 · DIXIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DIXIÈME CAMPAGNE

En 1685, j'eus ordre d'aller à Rochefort armer le Bourbon ' et de le mener avec quatre autres vaisseaux à Belisle, pour y joindre M. de Preuilly. Je ne l'y trouvay point, et pour gagner temps, ayant bien sçu Testât où estoit l'armement de Brest, je prévins les ordres pour y aller. M. de Preuilly m'en sçut fort bon gré; il n'estoit pas encore sorty du port. On rapporta pourtant qu'il trouvoit à redire qu'il y eust trois fanaux au Bourbon , et j'en fis oster deux dès que je sçeus qu'ils blessoient sa délicatesse.

L'escadre estoit composée de quinze vaisseaux. Nous alasmes à Cadix, et, quoyqu'on fust en paix, nous nous tinsmes à la rade de dehors, nord et sud de Rothe, mouillés en ligne.

M. de Relingues, qui estoit capitaine du vaisseau de M. de Preuilly % alla à Cadix pour négocier par l'entremise du consul, sur des choses qui regardoient la liberté du commerce. Les Espagnols sont toujours

' Le Bourbon était un vaisseau de troisième rang, construit à Rochefort en i685, et n'ayant pas encore pris la nier. Il portait 5o canons et 35o hommes d'équipage. M. de Montbaut, capitaine de vaisseau de la promotion de i684, était le second du marquis de Villette. {Etat de la Marine pour i685, aux Archives de la Marine.) (A. J.)

^ M. de Preuilly avait son pavillon sur le Prince, vaisseau de troisième rang, portant 54 canons et 35o hommes d'équipage. Le Prince, construit à Brest, en i68o, passait pour bon voilier. ( A. J.)

traitabJes , quand iJs voyent une force supérieure à la leur, et ils craignoient beaucoup pour leurs galions qu'ils attendoient tous les jours. Enfin, nos marchands eurent toute satisfaction , et quand les galions arrivèrent nous nous contentasmes de virer à pic ' pour les combattre, s'ils manquoient à saluer.

M. de Preuilly arbora ce jour-là seulement le pavillon de vice-amiral. Les saluts se firent de part et d'autre, comme en bonne amitié, et nous eûsmes le chagrin devoir passer en sûreté, parles intervalles de nos vaisseaux, des richesses qu'on faisoit m.onter à quatre vingt seize millions.

Peu de temps après, M. de Preuilly mena son escadre mouiller devant Tanger, pour tenir en respect les Salétins ' et les obliger à maintenir le traité de paix. Il envoya le major à l'Alcayde Ben Andala , qui fut bien aise de nous avoir pour tesmoins de la magnificence des noces de sa fille avec le fils de l'Alcayde de Fez. Nous ne voulusmes point mettre pied à terre, mais nous allasmes jusqu'à toucher le rivage avec nos chaloupes et nos canots pour voir passer la mariée à cheval , couverte d'un voile au travers duquel elle voyoit sans estre vue. Elle estoit précédée et suivie de quantité d'hommes et de femmes aussy voilées et à cheval.

' Virer à pic, c'est rentrer le câble à l'aide du cabestan, et amener le navire verticalement au-dessus de son ancre encore fixée au fond de la mer. (A. J.)

' Les pirates de Salé , ville impox'tante sur la côte occidentale de l'Afrique.

Cette nombreuse troupe marchoit gravement, au son des timbales et de quantité d'autres instruments à la moresque, pendant que deux quadrilles de cavaliers mores , montés sur de beaux chevaux , pompeusement harnachés, faisoient des courses, des combats de cannes et de zagayes, et montroient à l'envy leur adresse. L'Alcayde estoit luy-mesme à la teste d'un des quadrilles. Enfin , nous fusmes spectateurs d'une espèce de carousel , à peu près comme ceux qui sont représentés dans l'histoire des guerres de Grenade.

De Tanger, nous allasmes à Gibraltar, où nous demeurasmes quelques jours, en toute liberté de chasser à la campagne et d'entrer dans la ville.

Toute l'escadre repassa le détroit , et les vaisseaux de Rochefort que je commandois ne furent séparés et congédiés de M. de Preuilly que sur le Cap Finistère. Un moment après cette séparation , nous essuyasmes un coup de vent, le plus terrible dont j'aye mémoire, mais il dura peu et nous porta à la route.

J'atterray à Belisle , parceque le vent avoit changé tout d'un coup de l'ouest au sud-est, et s'y estant opiniastré, nous pensasmes affamer l'isle, parceque le pain nous manquoit. On me proposa de relascher à Brest, mais voyant que le vent avoit un peu molly, j'entrepris d'estaler les marées, pour gagner les rades de La Rochelle. Tous les capitaines de ma petite escadre désapprouvoient cette entreprise, cependant elle me réussit, et ayant mouillé cinq heures devant Olonne,

et cinq autres heures devant FIsle-Dieu, je parvins à la rade de l'isle d'Aix, en deux fois vingt quatre heures, à compter du moment que j'appareillay à Behsle. Voylà la fin d'une campagne qui ne doit pas estre comptée parmy celles de la guerre.

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