ONZIÈME CAMPAGNE
Une autre campagne que je fis encore sur le Bourbon se passa aussi en négociations, mais elles furent plus importantes , et j'y eus plus de part.
J'avois esté fait chef-d'escadre depuis deux ou trois mois. M. de Seignelay me dit que le Roy faisant armer en diligence dans tous les ports, pour envoyer à Cadix, tirer raison de l'induit de cinq cents raille écus que la Contractation de Séifille ' avoit imposé, par ordre du Roy d'Espagne, sur les marchands françois, pour les exclure par là du commerce des Indes Occidentales, Sa Majesté m'a voit choisi pour le commandement de l'escadre de Rochefort, et que si je pouvois faire assez de diligence pour prévenir celle que M. le maréchal d'Estrées alloit faire à Brest , je ne serois point obligé à l'aller joindre, et que je pouvois mesme estre assez heureux pour avoir tout l'honneur de l'alfa ire la plus importante, qui eust roulé sur la Marine, depuis que j'y estois entré; mais que si M. le maréchal d'Estrées estoit aussitost prest que moy , je ne pouvois me dispenser de l'aller joindre. Je répondis à M. de Seignelay que je ferois toute la diligence qu'on pouvoit faire à Rochefort, mais qu'il savoit combien ce port estoit reculé et remply de difficultés, en comparaison de celuy
' La Casa de contractacion de Séville, était un tribunal qui prononçait sur les contestations relatives au commerce des Indes.
de Brest. Après cela je le priay de me donner mes instructions avant mon départ, afin que si j'y voyois la moindre obscurité, je luy en demandasse l'éclaircissement. Il me dit qu'il falloit que je partisse , qu'il m'enverroit mes instructions par un courrier exprès , et que M. le maréchal d'Estrées esloit party le jour d'auparavant. J'insistay, demandant que si j'arrivois le premier devant Cadix, il me fust permis d'entrer dans la baye, parce que c'estoit le seul moyen de persuader les Espagnols. M. de Seignelay me dit : a vous le ferez si vous « voulez; mais cela ne sera point dans vos instructions, « et je ne veux pas estre chargé de l'événement. » Je luy dis que je voyois bien qu'il vouloit que j'en fusse chargé, et que j'aimerois mieux passer toute ma vie à la Bastille que d'avoir perdu une occasion essentielle de servir le Roy.
Je partis donc un jour après M. le mareschal d'Estrées , et j'appris , à Orléans , qu^il y avoit passé la veille. Je ne négligeay rien pour imiter sa diligence , et je fus si bien secondé à Rochefort, qu'encore qu'il n'y eust aucun vaisseau hors du port, le jour que j'y arrivay, quatre vaisseaux et un bruslot que je commandois furent à la rade de l'isle d'Aix, armés, équippés, et la revue faite en neuf jours.
Je détachay M. de Saint-Marc ', pour aller mener M. de Schomberg à Lisbonne. Je fus contrarié par les vents et obligé de courir à cent cinquante lieues, au large du Cap Finistère, avant que de le doubler. Enfin,
' M. Colbert de Saint-Marc , dont il a déjà été parlé ^voyez pag. 6i}, commandait VAvc-en-ciel, vaisseau de 44 canons et de a5o hommes d'équipage, construit à Rochefort en 1676.
le vingt troisième jour, depuis le congé que j'avois pris du Roy, je mouillai dans la baye de Cadix. Je pensay la nuit précédente échouer à l'embouchure du Guadalquivir, près de Saint-Lucar; je me souvins que les courans y portoient et j'obligeay mes pilotes à sonder quoyqu'ils m'assurassent que j'en estois à plus de quinze lieues. Nous ne trouvasmes que neuf ou dix brasses, et ils avouèrent que j 'estois perdu si je les avois laissé faire, tant ils se croyoient loin du danger.
M. de Montbaut, capitaine en second sur mon vaisseau, me voyant pincer le vent, pour parer le Diamant , qui est un rocher à l'entrée de la baye de Cadix, me dit qu'il y avoit bien des vaisseaux dans cette rade, je luy répondis tout haut, pour rassurer l'équipage : « Il y en aura bien davantage quand nous y serons. »
Je ne consultai point M. de Flacourt, ni M. de Bellefontaine , qui commandoient les deux autres vaisseaux. Il y en avoit cinq d'Espagne, déjà mouillés dans l'endroit où j'allay occuper la place destinée à leur amiral, qui n'estoit qu'à deux lieues de là , à la sortie du Poiital , où il achevoit d'armer. Papachin estoit , avec sept vaisseaux, entre le Pontal et la place où j'estois, et, tant au Pontal que dans la rade, il y avoit en tout vingt deux vaisseaux de guerre espagnols , la pluspart bien armés. Deux vaisseaux de guerre hollandols estoient plus près de Cadix , et entre eux et les Espagnols il y avoit un grand nombre de vaisseaux marchands de toutes nations.
J'envoyay le chevalier de Pontac ', aide-major, faire
• Le chevalier de Pontac de Bautiran , aide-major des armées navales de Ponant, n'eut ce titre qu'en 1687 {Voyez l'État de la Marine
mes compliments au gouverneur de Cadix, et luy dire que j'estois prest à saluer la place, pourvu qu'il me rendistcoup pour coup , et à ne point saluer s'il m'en vouloit rendre moins. Il choisit ce dernier party que je luy avois insinué exprès. Je fis dire aux deux vaisseaux hoUandois que s'ils estoient de guerre, je les allois couler bas, pour peu qu'ils tardassent à rendre au pavillon de France le respect qu'ils luy dévoient. Ils me saluèrent aussytost de treize coups chacun, je n'en rendis que cinq en tout. J'estois mouillé à la portée du canon des remparts de Cadix , et à la même distance d'un fort qui est de l'autre costé de la baye, à la terre ferme d'Andalousie. Le major-général du pays me vint trouver de la part du duc de Guastalla, qui estoit à Sainte-Marie. J'avois ordonné qu'on ne fist aucun honneur militaire à ce major, et quand il entra dans ma chambre, où il me trouva en deshabillé, il me parut fort estonné, et me dist que le duc de Guastalla, capitaine-général et vice-roy du pays l'avoit envoyé pour savoir ce que c'estoit que les vaisseaux qui venoient d'entrer dans la baye, et qu'il estoit surpris de ce que n'y ayant point de guerre entre la France et l'Espagne, je leur avois amené un Nai^io-de-Fuego ', c'est ainsy qu'ils appellent les bruslots. Je répondis froidement que c'estoit l'avant-garde de l'armée de France. Il me demanda si je venois de Brest, je luy dis que non, et
rfe 1688, aux Archives de la Marine). M. de Pontac avait été fait, eni685, aide-major de la marine , à Rochefort ; il remplissait ce grade sur l'escadre commandée par le marquis de Villette. 11 avait été nommé capitaine de vaisseau en 1689. (^* "^O ' Navire de Jeu.
que c'estoit M. le mareschal d'Estrées qui en venoit, et que j'avois cru qu'il seroit arrivé avant moy. Il me demanda si c'estoit de Toulon, je luy dis que non, et que c'estoit M. le duc de Mortemart qui en devoit venir. Ce major porta l'épouvante à terre. Le peuple de Cadix se souleva contre les François; j'en recueillis un grand nombre et surtout les principaux marchands, dont je nourris la pluspart à mes dépens , sans avoir jamais reçu pour cela ni gratification , ni récompense.
Le consul me dit que j'avois mis les choses dans un estât d'où elles ne se releveroient jamais. Je luy dis qu'il devoit retourner dans sa maison , et je dis la mesme chose aux plus honnestes gens des marchands. J'eus bien de la peine à y faire résoudre un petit nombre seulement, et j'envoyay dire au gouverneur de Cadix que si on leur faisoit la moindre insulte, je prendrois cela comme un acte d'hostilité.
J'envoyay aussi demander à M. le duc de Guastalla la permission de tirer de terre des rafraichissemens et de faire de l'eau. Il m'escrivit le lendemain, par le major-général, que j'avois causé une telle alarme dans le pays que tout le monde y estoit sous les armes , et qu'il me prioit de ne pas envoyer à l'aiguade des Canuels, parce qu'il pourroit y arriver du désordre malgré luy; mais que si je voulois envoyer à une aiguade qui est dans l'isle de Cadix, il y envoyeroit une frégate, avec ordre de tenir la main à ce que deux chaloupes de l'armée d'Espagne et deux des miennes fissent de l'eau tour-à-tour, en toute liberté.
Je fis semblant de ne pas entendre la lettre de ce ■vice-roy; j'envoyay aux Canuels. La cavalerie s'a"vànça et tira sur mes chaloupes. J'envoyois en faire m^es plaintes, mais le major espagnol me prévint, en venant me faire des excuses de la part du duc de Guastalla, et me dire que si je voulois envoyer aux Canuels, on m'y laisseroit toute liberté et qu'il m'offroit d'y faire venir une frégate, pour la sûreté des chaloupes françoises. Je fis réponse que les François faisoient eux-mesmes leur sûreté, et que je voulois estre libre, puisque j'estois en pays d'amy. Cependant, que je promettois de n'envoyer que deux chaloupes à la fois faire de l'eau, et de ne faire descendre que deux hommes de chaque chaloupe pour acheter des rafralchissemens. J'escrivis Testât des choses à M. de Feuquières, qui estoit'ambassadeur à Madrid, le priant de presser la négociation. Les marchands françois reprirent courage ; ils alloient à Cadix, mais ils n'osoient y coucher. Le consul estoit fort menacé et fort inquiet. La question du salut vint sur le tapis; l'amiral d'Espagne détacha Papachin, avec sept vaisseaux bien armés, pour m'obliger à saluer, et quand il fut à une portée de canon de moy, et qu'il vist tous mes canons débouchés et que j'estois à pic % avec toutes mes voiles deferlées , prest à appareiller, il envoya dire à l'amiral qu'il ne commenceroit point la guerre sans un ordre par escrit , et l'amiral refusa de le luy donner. J'appris cela par un marchand de Saint- Malo, qui m'avoua son extresrae peine : il avoit pour
' Foyez plus haut, pag. 75, l'explication de ce terme de marine.
deux cents mille escus d'effets à Cadix , et la pluspart engagés avec l'amiral d'Espagne, qui négocioit, sous le nom. de son secrétaire. Je dis à ce marchand que Papachin avoit fait en homme d'esprit, et que l'amiral agissoit en homme qui ne connoissoit pas ses véritables interests, et qu'à l'exemple de Papachin, il devoit envoyer à Madrid demander un ordre par escrit. Je remarquay que, dès que j'eus dis cela , ce marchand mouroit d'impatience de retourner à terre. Je le retins malgré luy, pour luy augmenter l'envie de profiter de l'avis que je venois de luy donner. Je le forçay de disner avec moy, et, avant que de le laisser aller, je tiray parole de luy, sous de grands sermens, qu'il ne diroit rien de notre conversation, ny à l'amiral d'Espagne, ny à son secrétaire. Cependant je fis venir le consul et pour avoir une voie assurée d'instruire M. de Feuquières de ce qui se passoit, nous trouvasmes moyen d'escrire avec sûreté par le courrier mesme que l'amiral ne manqua pas d'envoyer au Conseil d'Espagne , pour savoir ce qu'il y avoit à faire.
Je tins les choses en cet estât vingt trois jours entiers. J'exigeay de tous les vaisseaux qui entroient dans la rade que leur premier salut fust pour le pavillon de France, quoyque je n'eusse mis qu'une flamme. Je faisois tirer tous les soirs le coup de la retraite, et tous les matins celuy de la diane. Herbert, qui faisoit la guerre aux Salétins, vint, avec quatre vaisseaux anglois, mouiller à l'entrée de la rade. Je ne changeay rien pour luy aux mesures que j'avois prises, et il arriva un soir qu'un de mes canonniers n'ayant pas
pris garde qu'il y avoit un boulet dans le canon qui devoit tirer le coup de la retraite, le boulet alla passer entre les mâts de l'amiral anglois. J'envoyay aussytost un officier luy en faire des excuses. Sa réponse fut gasconne, car il dit qu'il estoit si accoustumé aux coups de canon qu'il ne s'estoit pas apperçu de celuy-là. Aussy Herbert est-il du pays de Galles, qu'on appelle la Gascogne angloise. Enfin l'air de hauteur, que j'avois pris, me réussit avec les Espagnols. Ils offrirent à M. de Feuquières de réduire à sept cent cinquante mille livres l'induit de cinq cents mille escus', et sur le refus de cette modération, ils abandonnèrent toutes leurs prétentions. On ne le savoit pas encore , le dixneuvième jour de mon arrivée, qu'on vit M. le duc de Mortemart venir mouiller à la rade de dehors, accompagné de M. de Tourville, lieutenant-général, et d'un grand nombre de vaisseaux. J'envoyay prendre ses ordres, il me fit dire qu'il estoit d'avis que je sortisse de la rade, et que j'allasse le joindre. Je renvoyay lui représenter que je favorisois par ma présence les marchands de Saint-Malo, qui avoient déjà mis quatre
' Les rois d'Espagne avaient interdit aax étrangers le commerce des Indes Occidentales, et néanmoins beaucoup de Français s'y livraient sous des noms de sujets espagnols. La cour d'Espagne, en i683, mit le séquestre sur la flotte des Indes, sous prétexte qu'elle portait des marchandises appartenant à des non-nationaux. Louis XIV prit la défense de ses sujets, et l'induit, ou le droit qu'on voulait exiger d'eux, fut considérablement diminué. (Principes de M. le marquis de Seignelajr sur la Marine, manuscrit de la Bibliothèque royale, publié par forme d'appendice à la suite de VHistoire de la Marine française ,sous Louis XIF, IV, 4''-4}
pu cinq millions sur leurs navires. M. de Mortemart approuva fort cette conduite , et m'envoya dire que je faisois bien de demeurer où j'estois. J'arrestay un Anglois qui avoit sur son bord un marchand françois de Lisbonne, qui veiioit de faire une banqueroute de vingt mille escus à M. de Schomberg, et je ne rendis l'Anglois, qu'après que le consul françois de Cadix eut pris des mesures avec le consul anglois pour la restitution de cette somme. J'en rendis compte à M. de Seignelay, qui ne me lit aucune réponse sur ce sujet.
Enfin le vingt troisième jour de mon entrée dans la baye de Cadix, M. le mareschal d'Estrées parut , et ayant mouillé dans la rade de dehors , il m'envoya dire que j'allasse mouiller auprès de luy. J'obéis aussitost, quoique le vent fust contraire. Flacourt toucha, en faisant sa bordée trop près du Diamant.
Dès que je fus hors de la baye , les Espagnols qui disoient que les trois vaisseaux que j'avois avec moy estoient des navires à battre tous les autres du monde, commencèrent à dire que toute l'armée du Roy n'estoit composée que de barquilles. Il n'y a point de milieu avec cette nation, ou elle vous craint, ou elle s'imagine que vous la craignez.
M. de Preuilly arriva bientost après avec une nouvelle escadre. Enfin M. le mareschal d'Estrées se trouva à la teste de trente quatre vaisseaux de ligne et de quantité de bruslots. Il fit un ordre de bataille , mais il ne disposa point des postes des officiers-généraux, au nombre desquels il mit toujours le bailly
Colbert, parcequ'il avoit commandé les galères de Malte.
Je tournay les choses de manière que j'eus la teste de l'armée, c'estoit à mon avis le poste d'honneur, parceque, si le traité de Madrid, pour l'affaire de l'induit, s'estoit rompu, il s'agissoit d'entrer dans la baye d'où je venois de sortir.
Je garday toujours avec les Espagnols la liberté de faire de l'eau. Ils avoient accordé cette liberté, aux m.esmes conditions, à M. le duc de Mortemart, avant l'arrivée de M. le mareschal d'Estrées, mais parceque trois de ses chaloupes, au lieu de deux, se présentèrent à l'aiguade, on ne voulut plus souffrir qu'il en envoyast aucune, et je demeuray seul en possession du privilège dont je n'avois point abusé. Quand j'envoyois à terre acheter des provisions, les paysans disoient que j'estois le patron de leur terre. On voulut persuader à M. le mareschal qu'il ne devoit pas me permettre la distinction que ces gens-là m'accordoient; il m'en parla un jour, mais je luy représentay que les commodités 'qtie j'en pouvois tirer ne me regardoient pas seul, et qu'il luy estoit avantageux que je pusse non seulement conservjer la santé dans mon vaisseau, par la facilité d'y avoir de l'eau, mais que j'en pouvois faire et que j'en faisois en effet pour tous les autres vaisseaux de l'armée, et que j'en usois ainsy pour toutes sortes de rafraîchissemens, dont je faisois part à mes camarades.
La garde ordinaire de notre armée estoit composée de quatre vaisseaux; on m'en donna huit pour aller au devant du comte de Slirum, qui venoit avec le mesme
nombre. J'allay jusqu'au cap Saint-Vincent où M. le
mareschal d'Estrées m'envoya relever.
Belisle , qui avoit esté détaché avec un autre vaisseau sur le mesme cap, pour avoir des nouvelles, y rencontra les deux vaisseaux hollandois que j'avois fait saluer le jour que je mouillay devant Cadix. Les deux capitaines de ces vaisseaux , qui estoient venus à mon bord , m'avoient donné leur parole de passer le détroit, et ils ne me l'avoient pas tenue. Leur dessein estoit de joindre M. de Stirum, sur le cap Saint-Vincent, pour fortifier de dix vaisseaux hollandois l'armée d'Espagne, qui estoit de vingt deux. On peut juger, par ces mesures et par beaucoup d'autres circonstances, que les Hollandois estoient entrés avec les Espagnols dans la résolution d'exclure les François du commerce des Indes- Occidentales, et de soutenir pour cela l'induit de cinq cents mille escus, et que la diligence que le Roy avoit fait faire pour assembler en si peu de temps, et d'une manière si extraordinaire, de si grandes forces navales, estoit le seul moyen de soutenir ce commerce, sans estre obligé de déclarer la guerre.
Belisle combattit un des vaisseaux hollandois donlj'ay parlé, et le fit rendre, après que le capitaine eut esté tué.
Il arriva dans ce temps-là une fausse alarme , pendant une nuit fort obscure. M. le mareschal fît le signal de couper nos cables, et toute l'armée se trouva dans une grande confusion , parceque les courans nous mettoient en danger de nous aborder les uns les autres. On avoit eu avis que le comte de Stirum vouloit passer par les intervalles de nos vaisseaux et entrer dans la
baye de Cadix, M. le mareschal crut que pour l'en empescher, il valoit mieux nous tenir sous les voiles, mais quand mesme cet avis eust esté véritable , il n'y avoit qu'à nous tenir dans l'ordre où nous estions mouillés, au moins jusqu'au point du jour; mais enfin ce fut une fausse alarme , et nous apprismes le lendemain que l'accommodement qui s'estoit fait à Madrid . avoit esté ratifié et publié, de sorte que M. le mareschal, qui, sur le retardement de cette publication, avoit fait les signaux d'appareiller, et se mettoit en estât d'entrer dans la baye, eut la satisfaction d'avoir réussy, et de voir les marchands françois en liberté de prendre toute la part qu'il leur plairoit au commerce des Indes-Occidentales. Il n'eust donc qu'à ramener en France les vaisseaux de Ponant, et à laisser M. le duc de Mortemart en liberté de prendre la route de Toulon, avec l'escadre qui en estoit partie. Je suivis M. le mareschal d'Estrées jusqu'au cap Finistère, d'où je pris avec ma petite escadre la route de Rochefort, sur le signal qu'on m'en fit de l'Amiral.
Ce qui me reste à faire pour la satisfaction de la personne, qui m'a obligé à tirer de mes Journaux ce que j'avois résolu de laisser dans l'oubly, mériteroit d'estre escrit avec beaucoup d'exactitude, car on pourroit faire une belle histoire des campagnes de la guerre, qui commença en 1 688, de nostre costé, par le siège de Philisbourg, et, du costé du prince d'Orange, par son passage en Angleterre; mais voulant me réduire non seulement à ce qui regarde la mer, mais aussy aux choses où j'ay eu quelque part, et dont je puis estre
tesmoin non suspect, je ne m'attacheray qu'à ce qui peut estre eschappé à la connoissance de cette mesme personne pour qui j'escris, et aux choses dont elle peut n'avoir pas esté assez informée par ceux qui ont rendu compte des actions ' .
' On lit dans les Mémoires du marquis de Sourches des détails curieux, demeurés inconnus jusqu'à présent, sur les causes qui donnèrent lieu à l'expédition de Cadix.
n Les marchands françois , et surtout ceux de Saint-Malo , esloient « fortement intéressés dans le commerce de lingots d'argent que les « Espagnols faisoient dans le Pérou, et, quand la flotte arrivoit à Cadix, « ils y avoient des correspondants qui enlevoient les lingots d'argent « qui leur appartenoient et les envoyoient en France , où l'on n'a voit « de ce métal quasi que par cette voie. Pendant la dernière guerre la « flotte du Pérou estant arrivée à Cadix, le roi d'Espagne voulut faire « saisir tous les effets qui appartenoient aux marchands françois, mais « la fidélité des,marchands espagnols fut si grande qu'ils ne voulurent « jamais déceler aucun des marchands françois qui estoient associésdans « leur commerce. Le roi d'Espagne, voyant qu'il n'avoit pu réussir et n ne pouvant souffrir que les François emportassent la plus grande n partie du profit qui se faisoit par la flotte dans les Indes occidentales, <f résolut de la faire partir avant que les marchands françois en pussent " être avertis, et ce dessein fut conduit si secrètement que, quand les « trafiquans de Saint-Malo arrivèrent à Cadix, ils trouvèrent que la n flotte en estoit partie depuis dix jours. Ainsi, n'osant hasarder de faire « le trajet sans escorte, ils revinrent en France pour en demander une <f à M. de Seignelay. La perte que la France fit à n'avoir point de part « dans la flotte du Pérou, ohligea le Roi de prendre la résolution d'en- « voyer à Cadix une forte escadre de ses vaisseaux , afin que le roi « d'Espagne n'osât empêcher une seconde fois les marchands françois « de s'intéresser avec ceux d'Espagne dans la flotte qui devoit partir au « premier jour. » (Mémoires secrets et inédits de la Cour de France sur la fin du règne ds Louis XIV, par le marquis de Sourches, publiés par Adelm Bernier. Paris, Beauvais aîné, i856, t. 1% p. log.)