DOUZIÈME CAMPAGNE
En 1689, M. deTourville, alors lieutenant-général , eut ordre d'aller à Toulon armer vingt vaisseaux de guerre, et M. le mareschal d'Estrées alla à Brest, où quarante quatre, ou quarante cinq vaisseaux, bien armés furent assemblés de divers ports de Ponant , et mis en estât de sortir dès que M. de Tourville les auroit joint. Nous partismes ensemble de Paris , pour aller en Provence, et nous fismes une grande diligence jusqu'à Avignon, où nous nous mismes dans une mesme litière. Il ne me parla point du dessein qu'on avoit de nous faire passer le détroit, et je ne luy fis sur cela aucune question.
L'armement de Toulon se fit avec assez de diligence; mais nostre traversée fut longue. Nous eusmes des vents d'ouest presque jusqu'au détroit, et quand nous l'eusraes passé, et doublé le cap Saint-Vincent, les vents de nordouest s'opiniastrèrent, de sorte que nous allasmes bien près des Açores pour pouvoir gagner, en louvoyant, jusques par le travers du cap Finistère. Nous n'approchasmes point assez de ce cap pour trouver les bâtimens légers qu'on avoit détachés pour nous avertir que l'armée d'Angleterre et de Hollande, composée de soixante et quatorze vaisseaux de ligne, estoit hors de la Manche et se tenoit sur Ouessant, pour empescher nostre jonction. Nous n'approchasmes pas non plus des corvettes
qui croisaient sur Belisle , pour nous donner les
mesmes avis, et ce ne fut que par un Danois que
nous apprismes que nous trouverions les ennemis sur
Ouessant.
Une traversée de deux mois avoit consommé nostre eau. Cette raison et celle de l'impossibilité apparente dé nostre entrée dans les rades de Brest, mit M. de Tourville dans une grande inquiétude. Il assembla les généraux, pour prendre leur conseil. Messieurs d'Anfreville et de Nesmond ' dirent que le seul party qu'il y avoit à prendre estoit, ou de relascher à Lisbonne, ou de retourner à Toulon. Je m'opposay seul à ces deux propositions, les trouvant également contraires au service et aux intentions du Roy. M. de Tourville, touché des raisons que je lui dis en particulier, conclut que nous demeurerions bord-sur-bord % à douze ou quinze lieues de l'armée ennemie, pour profiter des mouvemens qu'elle seroit obligée de faire, quand les vents viendroient a changer. Je m'attachay à luy insinuer qu'il ne falloit pas qu'il se chargeast seul d'un événement de cette importance, et qu'il estoit de son interest de faire divers détachem.ens, pour donner de nos nouvelles à la coste de France , afin que M. le mareschal d'Estrées , que nous croyions à la teste de l'armée, dans la rade de Brest, où il avoit les plus grandes forces , et qui devoit estre informé de Testât et de la
' M. de Nesinond, capitaine de vaisseau de la promotion de 1667, avait été fait chef-d'escadre de Picardie en 1688. (A. J.)
' C'est-à-dire que nous demeurerions à peu près au même lieu, en louvoyant tantôt à droite, tantôt à gauche. (A. .1.)
situation des ennemis, eust à choisir de ces trois partis, ou de nous renvoyer, ou de venir à nous, ou de nous faire savoir comment et par où nous irions à luy.
M. de Tourville se sentit fort soulagé, dès que je luy eus ouvert ce moyen de rejeter sur autruy le dénouement d'une affaire accompagnée de tant de difficultés. Mais je ne pus pénétrer par quelle raison il me pria d'escrire à Brest et à la Cour, ne voulant pas le faire luy-mesme, par les divers bastimens qu'il détacha.
M. Du Chalard ' et M. de la Mothe d'Héran % l'un sur son vaisseau, qui estoit un des meilleurs voiliers de nostre escadre, l'autre sur une frégate, eurent la meilleure part à ces détachemens. Du Chalard alla croiser sur Pennemark. La Mothe d'Héran alla à Belisle. Ils firent tous deux ce qu'ils dévoient, et les lettres dont je les a vois chargés par ordre de M. de Tourville , tant pour la Cour que pour Brest , furent rendues quelque temps après , mais la Mothe d'Héran , ayant rencontré sur Belisle une frégate angloise, il la combattit , et ayant été blessé dans le combat , il se fit porter à terre, où il mourut de ses blessures.
« Du Chalard était capitaine de vaisseau de la promotion de 1676. 11 commandait le Fidèle en i68g. C'était un vaisseau de quatrième rang, construit à Toulon en i665 , portant 48 canons et i5o hommes d'équipage. ( A. J. )
' La Mothe d'Airan, ainsi que le nomme Y État manuscrit de la Marine pour l'année 1689, était capitaine de galiote de la promotion de 1684, époque de la nomination des premiers officiers de ce grade. M. de Yillette n'aura pas été bien informé du sort de cet officier, car il paraît qu'il survécut à ce combat, et fut fait capitaine de vaisseau ea 1696. VEtat de la Marine de cette année-là, pag. 17 v°, le nomme de Boisjoli de la Mothe d'Eyran. (A. J.}
Nous ii'attendismes point le retour de Du Chalard, car M. de Tourville ayant couru sa bordée jusqu'à douze lieues d'Ouessant, ne découvrant point les vaisseaux ennemis qui dévoient estre en garde , et jugeant par là que le mauvais temps du jour précédent auroit tiré leur armée de son poste, entreprit de tenter le hazard de passer brusquement. Cela lui réussit, et les ennemis, estant revenus le lendemain sur leur croisière, ne jugèrent pas à propos de s'y tenir plus longtemps, parcequ'ils apprirent par des pescheurs que la jonction estoit faite, et ils ne pouvoient douter qu'après cela nous n'allassions bientost à eux pour les combattre.
Nostre surprise fut grande d'apprendre en arrivant que M. le maresclial d'Estrées demeuroit en Bretagne, pour y commander, et que M. de Seignelay s'embarquoit sur le Conquérant , avec M. de Tourville, qui par-là estoit devenu général de l'armée navale. M. de Seignelay vouloit absolument qu'on entrast dans la Manche, et qu'on y clierchast les ennemis pour les combattre. Il avoit une passion extresme de se trouver à une bataille navale.
M. de Louvois, qui n'a jamais esté favorable à la Marine, prenoit soin de faire entendre au Roy que les forces ennemies estoient de beaucoup supérieures à celles de Sa Majesté , et qu'il y auroit de l'imprudence de bazarder toutes ses forces maritimes dans un combat très inégal, et duquel, quand on le gagneroit, on ne pourroit tirer de grands avantages, dans une saison déjà avancée.
M. de Seignelay envoyoit courriers sur courriers, et il savoit bon gré aux gens , qui estant dans les mesmes sentimens que luy, en témoignoient quelque chose aux amis qu'ils avoient à la Cour.
Enfin le Roy, persuadé par les raisons de M. de Louvois, permit seulement à M. de Seignelay d'aller croiser sur Pennemark et sur Belisle ; et , comme les ennemis ne sortirent point de la Manche , nous ne fismes de mouvemens que pour nous perfectionner dans la navigation.
Je montois VEsclatantf et je ne puis oublier que M. de Seignelay me permit de suivre toujours immédiatement son vaisseau, quelque changement qu'il y eust aux postes de tous les autres.
M. de Seignelay, ayant esté assuré que les ennemis ne sortiroient point de la Manche, nous laissa à la rade de Belisle , et retourna à la Cour. Peu de temps après, M. de Tourville nous ramena à Brest, et la campagne fut finie.