‹ Mémoires;Chapitre 53 sur 77 · SEIZIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME CAMPAGNE

En 1 693, le Roy qui avoit fait bastir quatre vaisseaux, dont le moindre estoit assez grand et assez beau pour remplacer le Soleil-flojal, envoya son armée derrière le cap Saint-Vincent, auprès de Lague. Cestoit un poste admirable pour oster aux ennemis les commerces tant du Ponant au Levant que de l'Amérique à Cadix. Il y avoit long-temps que nous estions mouillés et que nous tirions des Portugais toutes sortes de rafraischissemens , de sorte que nos équipages se portoientà merveilles, quand l'amiral Rook vint avec une forte escadre et une flotte de plus de six vingt marchands, richement chargés, se jetter entre nos mains avec une confiance qui nous fit juger que c' estoit toute l'armée ennemie. Nos vaisseaux de garde en faisoient les signaux, et comme M. le comte d'Estrées ne nous avoit pas encore joints avec tous les vaisseaux de Toulon, M. de Tourville jugea à propos, dès qu'il eut appareillé, d'estendre la ligne de ses vaisseaux, en courant vers le destroit, mais, dès qu'on eut un peu repris ses esprits, on commença à douter si c' estoit la flotte ou rarm.ée, et les vaisseaux qu'on détacha ne revenant point, ou faisant leur rapport d'une manière très indécise, je priay M. de Tourville de m'envoyer sur le Henry que montoit M. de la Rochalart ra'asseurer

d'une vérité aussy importante que celle sur laquelle nous devions régler nos mouvemens.

M. le mareschal me dit que M. Gabaret, qui avoit un vaisseau propre à cette découverte, avoit demandé à y aller, et qu'il falloit le laisser faire. Je ne sçay pourquoy on a dit depuis que ce fut M. Gabaret qui empescha M. de Tourville de prendre chasse jusqu'au destroit.

Personne ne fut dé cet avis, et M. Gabaret n'en ouvrit aucun qui luy fust particulier. Il alla , suivy de tous les bons voiliers de l'armée, au devant des vaisseaux de guerre ennemis pendant que les marchands devenoient la proye du premier occupant. Rook fut bien heureux, car quand il n'auroit eu affaire, comme il s'en flattoit, qu'à M. le comte d'Estrées, la manoeuvre de ce général anglois n'estoit bonne qu'à le faire battre et à perdre son convoy. Cependant il se tira d'affaire et en fut quitte pour deux vaisseaux de guerre, par le contre-temps que fit M. Gabaret de mettre le signal d'ordre de bataille, et de demeurer en panne jusqu'à ce qu'il eust amariné un de ces vaisseaux, pour en donner le commandement à son fils.

Quand on fut bien asseuré, par les prisonniers , que Rook n'avoit avec luy que vingt deux vaisseaux de guerre, dont on luy en avoit déjà pris deux et que plusieurs de nos vaisseaux le poursuivoient , M. de Tourville nous mena mouiller à la rade de dehors de Cadix. On continua à faire des prises, et un vaisseau génois, richement chargé pour le compte des Anglois, s'estant meslé parmy nous, je l'arrestay. Il fut

envoyé à Toulon avec toutes les prises. M. de Chas-^ teau-Renault fut détaché pour le cap Spartel, et M. de Coëtlogon bientost après pour Gibraltar, où il brusla dans le port des ennemis tout ce qu'il y rencontra. ■■-, Après que toute notre armée fut ralliée, nous passasmes le détroit et nous vinsmes à Malgue, où nos chaloupes détachées bruslèrent aussy quelques vaisseaux sous les remparts de la place, malgré le grand feu des ennemis. On porta l'espouvante à toute la coste d'Espagne, et l'on vint mouiller devant Barcelonne, d'où je fus détaché avec quinze vaisseaux pour le siège de Palamos, que M. le mareschal de Noailles jugea à propos de remettre à une autre année.

M. de Tourville me vint trouvera la baie de Roses, d'où nous fîsmes nostre partance pour Toulon.

Le golfe de Lyon nous donna un coup de vent qui me força de relascher à Marseille, où je rassemblay quinze ou seize vaisseaux.

Le Men>eiUeux, que je montois, fut visité et adm.iré de toute la Provence. Il ne portoit pas bien la voile, et je fus obligé de le faire souffler à Toulon. Peu de jours après que j'y eus rejoint l'armée , tous les vaisseaux qui dévoient repasser le détroit vinrent à la rade des isles d'Hyères, d'où nous partismes pour venir à Brest, où nous désarmasmes.

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