‹ Mémoires;Chapitre 54 sur 77 · DIX-SEPTIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME CAMPAGNE

La campagne de 1694 n'eut rien de remarquable que le bonheur que nous eusmes M. de Chasteau-Renault et moy de passer le détroit le septième jour de nostre départ de Brest. Je luy envoyay dire devant Malgue que s'il vouloit destacher deux de nos meilleures frégates pour porter, l'une à Roses et l'autre à Toulon , des nouvelles de nostre arrivée dans la mer Méditerranée, le Roy pourroit en tirer de grands avantages, et que peut estre cela seroit cause qu'on entreprendroit le siège de Barcelonne. M. de Chasteau-Renault dit à l'officier que je luy envoyay qu'il vouloit porter de ses nouvelles luy-mesme. Nous nous amusasmes aux costes d'Espagne à y porter l'espouvante et à brusler quelques bastimens marchands.

Nous brulasmes aussy quatre vaisseaux de guerre espagnols aux Offas de l'embouchure de l'Èbre. Il m'en cousta le chevalier de la Rochalard, capitaine de mon vaisseau. Je fus cause par mon opiniastreté de tout le bien et de tout le mal de cette avanture , car M. de Chasteau-Renault, à qui j'avois envoyé dire que les voiles que nous voyions à la coste de Valence estoient apparemment les vaisseaux espagnols qu'on nous avoit dit, devant Alicant, devoir porter de l'infanterie à Barcelonne, me fit dire que ce n'estoit que des barques. Mais comme il vit que je faisois porter sur ces

prétendues barques et que nos vaisseaux de chasse fai-

soient la mesme chose, il se descilla les yeux.

Deux vaisseaux se bruslèrent eux-mesmes, dès le premier jour, et cinq galères qui avoient servy à remorquer les deux autres vaisseaux aux Offas s'estoient retirées pendant la nuit. Je m'opposay encore le lendemain au départ que M. de Chasleau-Renault a voit résolu, et luy ayant persuadé de faire une tentative, ou du moins le semblant d'entrer dans la rade, où ces vaisseaux s'estoient retirés, et de détacher des officiers dans des chaloupes ; Rochaiard y alla et n'en revint point. Mais les deux vaisseaux se bruslèrent eux-mesmes comme les deux du soir précédent. Nous joignismes M. le comte d'Estrées aux costes de Catalogne. M. de Noailles ne jugea pas à propos de faire le siège de Barcelonne. Il n'eust pas besoin de nous pour celuy de Palamos , et sur des avis du passage au destroit de l'armée angloise, on conclut dans le Conseil, composé des généraux de vaisseaux et de galèreit^i. que de quatre partis dont le Roy nous laissoit le choix, nous prendrions celuy d'aller à Toulon. Je ne m'opposay point à cette résolution , mais bien à la précipitation avec laquelle on l'exécuta. Nostre retour en Provence y porta l'épouvante, et si je ne m'estois opposé au premier dessein de faire rentrer tous les vaisseaux dans le port, il seroit peut-estre arrivé du désordre à Marseille, où la canaille estoit disposée à piller les honn estes gens.

M. de Tourville trouva bon que je demeurasse avec quatorze vaisseaux derrière une bonne estacade dans 1»

petite rade de Toulon, pendant qu'il s'occupoit à faire faire des batteries pour la défense du port et de la coste. On croyoit que la campagne finiroit de cette sorte , mais il y eut au mois de septembre ordre de remettre à la mer, et d'embarquer des troupes de terre pour les conduire en Catalogne. Nous essuyasmes un rude coup de vent en traversant le golphe de Lyon. Ce coup de vent dura pendant six jours, et nous nous en consolions par l'espérance d'estre employés au siège de Barcelonne ; mais dès que les troupes de terre furent débarquées, M. de Tourville exécuta l'ordre qu'il avoit de détacher M. de Chasteau-Renault, avec trente vaisseaux, pour repasser en Ponant, et ce détachement estoit déjà fait quand un contre-ordre arriva de remener toute l'armée à Toulon.

C'est ainsy que cette campagne finit. Les deux suivantes ne furent que de défensive, n'y ayant eu d'armemens que pour la course, qui n'a pas laissé de couster cher aux ennemis.

Ce que les armemens en course ont cousté aux ennemis, s'estant tourné en France au seul profit de quelques particuliers, nous a presque mis hors d'estat de mettre sur pied des armées, qui puissent disputer la mer aux Anglois .et aux Hollandois, et d'employer utilement les fonds que le Roy a continué de faire pour sa marine ' .

' Le Roi confiait à de certaines conditions des vaisseaux à des armateurs ; on en voit de fréquents exemples dans les Mémoires de Duguay- Trouiii. Un arrangement de cette nature, fait avec ce grand marin» a été publié dans V Histoire delà Marine française , t. y , p. 5oo.

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