‹ Mémoires;Chapitre 55 sur 77 · DIX-HUITIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME CAMPAGNE

J'armay, en 1701, le Foudroyant à Brest, et suivy d'un petit nombre de vaisseaux , je le menay à Cadix, où je joignis M. le comte d'Estrées. M. de Chasteau- Renault y vint et fut détaché pour aller au Mexique. 11 nous trouva dans le Pontal , en estât d'y recevoir l'armée ennemie. Je ne croyois pas qu'il nous fust avantageux d'y estre attaqués , et je fus bien aise des ordres que nous reçusmes d'aller à Naples , sur les avis qu'on avoit eus d'une grande et dangereuse conspiration*.

M. le comte d'Estrées , aujourd'huy mareschal de Cceuvres , ne fit pas à mon gré toute la diligence que je jugeois nécessaire. C'est un homme si remply de luymesme qu'à peine escoutoit-il, pour la manœuvre de son vaisseau, les bons officiers dont il estoit remply. Il leur causoit d'extresmes dégousls. Cependant nous arrivasmes à Baies assez à temps pour donner les moyens au duc de Medina-Celi , viceroy de Naples % de se ren-

■ Cette conspiration avait pour but de soustraire le royaume de iVaples à l'autorité de Philippe V, et d'y faire reconnaître pour roi l'archiduc Charles d'Autriche. (Voyez VHistoire de la dernière conjuration de Naples , en 1701. Paris, Pierre Giffart; et Bruxelles, Jean van Vlaenderen, petit in-12 de 78 pages, imprimé en caractères des Elzevirs.) On peut aussi consulter les Mémoires pour servir à l' Histoire d^ Espagne , sous le règne de Philippe V, par le marquis de Saint- Philippe. Amsterdam, 1756, t. I, pag. 126 et suivantes.

'^ Louis de la Cerda, duc de Medina-Celi, vice-roi de Naples, dé-

dre le radîstre de tous les conspirateurs , et d'achever d'y rétablir l'autorité du Roy, son maistre.

M. le comte d'Estrées passa près de deux mois dans le palais de Naples , et quoiqu'on m'y eust préparé un appartement , et que je fusse souvent convié de l'occuper, je m'opiniaslray à demeurer sur mon vaisseau, et à y faire les honneurs de la rade à tous les princes et aux dames que la curiosité y attiroit.

On voulut me donner des mémoires contre le viceroy. Je ne voulus point m'en charger, et je dis qu'il n'y avoit que la voie des ministres de France, pour faire passer au Roy tout ce qui méritoit d'aller jusqu'à luy.

Le comte d'Estrées n'eut pas le mesme scrupule , car après avoir demeuré deux mois chez le vice-roy, il alla passer cinq ou six jours à un couvent, où il reçut tous les ennemis d'un homme avec lequel il avoit vescu dans une grande amitié , qui avoit esté son hoste , et dont il avoit esté traité avec magnificence.

Il nous envoya quatre prisonniers de conséquence; M. le comte d'Estrées me chargea du prince de la Riccia', et me sçut très mauvais gré de luy avoir donné

ploya dans ces graves circonstances un grand caractère; s'étanl mis à la tête des principaux nobles du pays, il étouffa une conspiration, qui, si elle eût réussi , aurait entraîné les plus dangereuses conséquences.

' Jean-Baptiste de Capoue, prince de la Riccia, était couvert de crimes ; redoutant la sévérité du vice-roi, qui aurait pu le livrer à la justice pour un assassinat exécuté par son ordre, il se jeta dans la conspiration autrichienne; puis, la voyant échouée, il chercha, mais inutilement, à se rapprocher du vice-roi. Amené en France, il y demeura prisonnier, tant à Yincennes qu'à la Bastille, pendant onze

trop de liberté. Je sçais bien que la réputation de ce prince, le plus riche de tous les Napolitains, estoit celle d'un scélérat, chargé de toutes sortes de crimes j mais je ne crus pas devoir luy refuser de le laisser entendre la m.esse deux ou trois fois, et de se promener une heure sur le pont , lorsque nous estions sous les \oiles , étant accompagné d'un officier que je chargeois de luy.

Cependant le comte d'Estrées y chercha un prétexte de me rendre un meschant office dans le temps mesme qu'il me témoignoit le plus d'amitié, et qu'il m'assuroit qu'il me distinguoit par une estime particulière entre tous les officiers -généraux de la marine.

Nous revinsmes et nous désarmasmes à Toulon. J'appris à mon retour à la Cour que M. le comte d'Estrées m'avoit rendu tous les mauvais offices qu'il avoit pu, et qu'il m'avoit accusé d'avoir entretenu tous les officiers de mon bord de desseins qu'il estoit de la politique de tenir cachés. Je ne sçay point sur quoy cela estoit fondé. C'est un homm.e méfiant et mystérieux ; je ne lui envie point ce caractère.

Il monta le Foudroyant la campagne suivante, et il y eut l'honneur d'y passer le roy d'Espagne à Naples. Ce vaisseau, qui alloit mieux, dans l'assiette où je l'avois rais , que tous les autres vaisseaux du premier rang, n'alloit plus du tout, à cause des changemens

années. Enfin, le i8 octobre ijiS, les portes de sa prison s'ouvrirent, et le prince fut relégué à Orléans. Ces détails sont tirés du Journal manuscrit de M. Du Jonca, lieutenant de Roi à la BastiUe. Us avaient été déjà indiqués dans une note de notre édition des Lettres de madame de Se'vigne'. Paris, Biaise, 1818, t. X, p. 277.

que le comte d'Estrëes y avoit faits; il a fallu le remettre comme je l'avois disposé.

Je ne dois pas oublier que le mareschal de Cœuvres m'avoit proposé de me laisser à Naples , mais que je n'avois pas jugé à propos d'y demem'er, n'ayant point sur cela les ordres du Roy. Cette proposition ne convenoit point à l'idée qu'il a voulu donner de moy.

DIX-NEUYIÈME CAMPAGNE.

Cette campagne, que, avant le combat de la Malgue, j'appelois la campagne des jonctions ^ fut signalée par trois ou quatre jonctions fort importantes.

La première fut celle des vaisseaux que j'avois armés à Rochefort, avec ceux que M. le comte de Toulouse avoit armés à Brest.

Nous apprismes à Cadix que les ennemis avoient paru dans la Méditerranée , et cela ne nous empescha pas d'y entrer, nous trouvasmes au cap de Gare six vaisseaux de 66 canons chacun, commandés par Du Quesne-Mosnier. Ils avoient rencontré peu de jours auparavant l'armée ennemie, et, peu de temps après, nous la trouvasmes nous-m.esmes entre Minorque et la Sardaigne. Elle estoit plus forte que la nostre de treize ou quatorze vaisseaux. Ainsy on fut d'avis d'aller droit à Toulon, pour joindre l'escadre qu'on y armoit. Nous cessasmes d'estre suivis par Rook , à la vue des terres de Provence. Bientost après Schovvell joignit Rook et le fortifia de vingt deux vaisseaux, de sorte que les Anglois et lesHollandois ensemble faisoient soixante deux bâtimens : leur jonction s'étoit faite à la vue de Grenade. On mit en délibération, devant Barcelonne, si l'on iroit chercher leur escadre pour la combattre. J'avois esté d'avis qu'on fist de l'eau auparavant, et qu'on ne s'engageast point dans un combat qu'on ne

fust en estât, ou de faire la retraite, ou de suivre la victoire. Le mareschal de Cœuvres dit qu'il ne falloit point examiner si tous les vaisseaux avoient de l'eau , et qu'il suffisoit qu'ils dévoient tous en avoir. Je cessay de parler, parceque je ne fus pas escouté; mais ayant perdu beaucoup de belles ayguades ' à la coste d'Espagne, nous fusmes contraints d'aller faire de l'eau à Velez-Malaga % ce qui donna occasion aux ennemis d'avoir le vent sur nous , et nous empescha de suivre la victoire jusqu'à Gibraltar, que les ennemis avoient pris depuis peu, parcequ'ils avoient trouvé cette ville entièrement dépourvue, quoyque très importante. Le combat se donna le 24 aoust. Les armées estoient séparées en trois corps de trois divisions chacun. Je commandois l'avant - garde ; Schowell commandoit celle des ennemis; M. le comte de Toulouse estoit au corps de bataille, Roock luy estoit opposé. Le marquis de Langeron commanda l'arrière-garde , ayant affaire aux Hollandois, qui composoient l'arrière-garde ennemie. Les deux avant-gardes combattirent de fort près, les deux corps de bataille à une distance raisonnable, et les arrière-gardes combattirent de plus loin. Les galères de France , d'Espagne , et d'Italie estoient en seconde ligne , sous le vent des vaisseaux sur lequel les ennemis l'avoient. Elles nous aidèrent le jour du combat à nous eslever au vent. Elles n'eurent point d'autre usage. Le combat finit par une bombe qui

' Lieux propres à cette sorte de ravitaillement. ' Velez-Malaga, ou Malaga-le-Fieux, ville d'Espagne dans le -i'oyaume de Grenade.

tomba sur le Fier que je montois , car Schowell prit ce temps-là pour faire sa retraite. On tira encore quelque temps au corps de bataille, mais peu à peu le feu se rallentit; il dura un peu plus long-temps à l'arrièregarde. Le combat fut fort sanglant. Relingues lieutenant-général, second de M. le comte de Toulouse, le bailly de Lorraine, autre second de M. l'amiral de Belisle contre-amiral de M. de Villette, furent tuésj Du Casse, chef-d'escadre, matelot de M. de Villette, fut blessé. La fermeté des officiers du Fier empescha les suites de l'accident de feu qui luy estoit arrivé. Il y eut plusieurs officiers blessés sur ce vaisseau ' . Il y en eust aussy

• Le marquis de Villette parle ici de lui avec une très-grande modestie. On complétera son récit en empruntant un passage d'une relation contemporaine adressée par M. de Sourdeval à M. de Pontchartrain. « Cependant le marquis de Villette se distinguoit à l'avant-garde. « Il s'étoit attendu à avoir affaire à l'amiral Schowell, mais Schowell « s'attacha à M. Du Casse, qui soutint dignement la réputation qu'il « s'étoit acquise dans la marine, et le maltraita extrêmement. Pour le « marquis de Villette , il eut affaire au matelot de Schowell ; au bout « d'une heure et demie, ce matelot fut obligé de se retirer derrière son « amiral. Trois autres vaisseaux prirent successivement sa place et pri- « rent comme lui le parti de la retraite. Enfin le vice-amiral de cette « escadre leur succéda : le marquis de Villette se flattoit de le renvoyer « comme les autres, lorsqu'une bombe tomba dans sa dunette, et, péné- « trant jusqu'à la troisième batterie, fit sauter l'arrière du vaisseau et « mit le feu dans toute sa poupe. Le désordre où cet accident le mit « fut d'autant plus grand, qu'il y avait dans la gallerie cinq mille car- « touches de fusil, que les armes de xecharge étaient dans les chambres « et que le feu s'y mit. Les coups de ces armes, qui partirent à l'in- « stant, portèrent sur le gaillard d'arrière, endroit où étoit le marquis <f de Villette avec les officiers : deux en furent tués , quelques autres « blessés, et lui-même fut renversé environné d'éclats, dont il reçut « plusieurs contusions. Il fut donc obligé d'arriver de deux airs du vent

beaucoup de tues et de blessés dans le reste de Tarmée. Le lendemain, nous avions le vent sur les ennemis, maïs ils estoient retirés à trois ou quatre lieues de nous; après quoy ils disparurent, quoyque le vent fust retourné en leur faveur ; on fit un grand détachement pour Gibraltar, mais tout fut inutile. Les Anglois avoient pourvu cette place de toutes les choses nécessaires. M. de Villadarias employa mal ce qu'il avoit demandé pour faire ce siège'.

M. le comte de Toulouse avoit eu ordre de me détacher pour repasser en Ponant avec vingt trois ou vingt six vaisseaux. S. Altesse Sérénissime jugea plus à propos de me mener désarmer à Toulon , à quoy il fallut obéir ' .

«pour éteindre le feu de sa poupe. Cette manœuvre, indispensable K pour lui , mais qui ne devoit être d'aucune conséquence , fut par « malheur imitée par son avant-garde; ainsi elle cessa tout à coup, et « sans savoir pourquoi, un combat commencé avec beaucoup de valeur « et qu'elle soutenoit avec un grand avantage. Les ennemis, en effet, « étoient si fort maltraités, qu'ils n'osèx'ent les suivre. » ( Relation du combat de Malaxa, insérée dans V Histoire de la Marine française , t. V, p. 280.)

' Il n'y avait à Gibraltar qu'une garnison de quatre-vingts hommes quand cette ville fut surprise en 1704 par l'escadi-e anglo-hollandaise. Inutilement assiégée par les Espagnols, cette ville fut cédée à l'Angleterre par le traité d'E trecht. Depuis, les efforts réunis de l'Espagne et de la France n'ont pu arracher aux Anglais cette clef de la Méditerranée.

' Cette obéissance avait bien coûté au marquis de Yillette. Il gémissait avec toute la marine d'avoir vu la victoire échapper à la France. Le surlendemain du combat les deux armées se retrouvèrent près l'une de l'autre. « Si le comte de Toulouse, dit M. de Sourdeval, eût pu alors « être instruit à quel point les alliés avoient souffert dans l'action , « et qu'il ne leur restoit en poudre que pour dix con])s jiar chaque «pièce de canon, il n'est pas douteux qu'il n'eût recommencé le

Ainsi finit la campagne de 4704.

« combat , et que, par une défaite entière qu'ils ne pouvoient éviter, il « n'eût rendu cette journée aussi avantageuse pour l'Espagne, que glo- « rieuse à la France , mais quoiqu'à leur contenance il dût les juger « très-afFoiblis . il ne pensa qu'à ramener sur la côte d'Espagne les « galères qui ne pouvoient se soutenir dans ces parages, se contentant « de laisser derrière lui quelques frégates pour avoir de leurs nou- « velles. Son éloignement leur donna lieu de profiter d'un vent d'est <f qui se leva ; ils s'avancèrent sans être aperçus de ces frégates vers ««Gibraltar, où ils jetèrent des troupes et des provisions, et, passant «le détroit, ils allèrent à Lisbonne se rétablir. La flotte françoise, de « son costé, entra le iy au matin dans le port de Malaga. » {Relation du combat de Malaga, déjà citée. Pag. 281.)

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