DU MARQUIS DE VILLETTE-MURSAY AU MARQUIS DE SEIGNELAY
Monseigneur ,
Je vous supplie de recevoir les témoignages de la joie que j'ay des heureux commencemens de cette campagne ; c'est l'eflfetde vos travaux et de vos veilles. La perte des ennemis est beaucoup plus grande qu'on ne l'avoit cru; j'en ai des preuves bien certaines. M. de Tourville m'avoit détaché, il y a trois jours, pour empescher la retraite de Portsmouth à sept vaisseaux, qui estoient trop désemparés pour tenir la mer. Je vis, dès le premier jour, que celui que M. de La Roque-Persin poursuivoit donna à la coste, et que tout l'équipage se jetta à terre auprès d'un petit village qui est sous le cap de Beveziers, du costé de l'est. Ce vaisseau estoit un hollandois à trois ponts. J'avois commandé un bruslot, et donné au chevalier de Saujon le commandement des chaloupes qui dévoient favoriser cette exécution ; mais comme elle ne se pouvoit faire que sous le feu des vais-
' Cette lettre, dont l'original est aux Archives de la Marine, a été publiée dans VHistoire de la Marine frat2cai.se sous Louis XIF, t. IV, p. 375.
seaux, j'en fis approcher ceux de MM. Riberé et de Forbin- Gardanne, qui ne tirent que seize à dix-sept pieds d'eau, et M. de Riberé vient de me faire savoir qu'il n'y a pas d'eau à une portée de canon, et que de plus ce vaisseau-là ne se relèvera jamais. Cinq autres vaisseaux en fort mauvais état et de la mesme nation, ayant passé le cap de Firley, et cherchant à doubler celui de Beveziers, m'y trouvèrent posté, de manière qu'ils en perdirent l'espérance, et ayant donné à la coste, ils s'y sont bruslés en ma présence; au moins il y en a quatre dont je vous assure , et pour le cinquiesme, qui estoit au delà du cap de Firley, devant la Rye, on n'en a vu de mon bord que la fumée. Il y a encore un petit navire anglois de quarante canons eschoué à la coste. Roque-Persin s'en est approché par mon ordre jusqu'à toucher, et il m'est venu dire qu'on ne pouvoit l'aller brasier, mais qu'il ne pouvoit aussi se retirer de là. Je vais donc rejoindre l'armée, afin de ne perdre pas l'occasion de rendre quelques services plus importans, en cas que nous puissions joindre le petit nombre d'ennemis qui tient encore quelque ordre.
Je dois croire. Monseigneur, que M. de Tourville vous aura rendu compte du mouvement que fit ma division à la tête de l'armée, le 10 de ce mois, puisque ce mouvement a eu des suites heureuses , et qu'après avoir gagné le vent aux ennemis , nous le misraes entre deux feux et dans une confusion qui n'est pas imaginable.
Nous eussions coupé treize hollandois, si le vent n'eust pas manqué. Nous eusmes affaire à une partie de ceux que je viens de voir brusler. Vous apprendrez, par les avis d'Angleterre et de Hollande, d'autres circonstances qui vous feront juger que leur perte est irréparable et qu'il y en aura eu beaucoup de coulés bas.
Après cela, Monseigneur, je me sens obligé à vous dire quelque chose de la satisfaction que j'ay de tous les officiers de ma division. Ils ont tous montré de l'ardeur et de la bonne volonté. Je dois principalement ce témoignage à M. de Relingues, qui se loue fort du chevalier de Montgon, son capitaine en second. Je dois aussi, Monseigneur, le mesme témoignage à MM. de Septème et de Pointis, qui estoient mes seconds, et à MM. de la Harle-Loire et de la Galissonnière, qui pstoient entre M. de Relingues et moi ^ ce n'est pas que Riberé et Roussel n'aient rempli leur devoir dans la situation où ils estoient, mais il n'y eut que nous six qui ayent pu nous élever assez au vent pour le gagner à l'avantgarde des ennemis. Je puis aussi vous assurer. Monseigneur, que vous n'avez point de capitaines de vaisseau auxquels il convienne mieux d'avoir le commandement qu'à MM. de la Rochalard et de Saujon, ni de lieutenant qui mérite mieux d'être avancé que M. de Granges.
MM. de la Tavinière et de Chavagnac firent fort bien , l'un à ma seconde batterie, l'autre à porter mes ordres aux vaisseaux qui estoient le plus près des ennemis. ' *"' '^
Le chevalier de Montchevreuil a beaucoup de cbiirâge' et il se donne de l'application. Pasdejeu est un excellent officier.
Les gardes de marine ont fort bien fait, et j'ose vous dire. Monseigneur, qu'il seroit d'exemple d'en faire deux enseignes de vaisseau, avant la promotion. L'un est Teurez et l'autre Février ; le premier commande le détachement de la compagnie de Toulon sur mon bord, a de la sagesse et de la valeur ; l'autre ayant été blessé en trois endroits , dès le commencement du combat, y servit jusqu'à la fin. Les autres gardes sont gens de mérite et sans aucun reproche. Je mettrai leur nom dans une feuille à part. Le petit Rossac a eu une cuisse emportée : c'est dommage.
■^ Je n'ai perdu que neuf matelots ou soldats, mais j'en ai vingt-cinq blessés et la plupart à mort; je ne comprends point dans ce nombre ceux qui n'ont que dos contusions. Brémont, sergent, a eu un poignet emporté, et il a reçu un coup de canon, qui lui a fait une blessure considérable à la cuisse. C'est un objet digne de votre charité.
J'avois pris la liberté, Monseigneur, de vous demander, il y a longtemps, un brevet d'enseigne pour Lager ; il fait ici les fonctions de garçon-major, et comme il m'a fort contenté et soulagé le jour du combat , je recevrois comme pour moi-même la grâce qu'il recevroit dans cette conjoncture.
De trente deux cadets , la plupart des meilleures maisons de Poitou ou de Guyenne, il y en a quatorze ou quinze qui ont du service, ou des qualités, qui les distinguent. Je les ai placés dans la liste de manière qu'il est de votre justice de commencer par eux, quand il vous plaira de faire des gardes de marine.
Je suis avec un très profond respect. Monseigneur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
ViLLETTE-MuRSAY .
Sous les voiles, le 15 juillet 1C90.