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MÉMOIRE DU COMTE D'ESTRÉES

DU VINGT DEUXIÈME MAY 1680, A SAINTE-CATHERINE, DANS LA RIVIÈRE DE LISBONNE, ADRESSÉ AU MARQUIS DE SEI- GNELAY.

Les vents se sont opposés jusques à celte heure à la diligence que l'on avoit résolu de faire ^ depuis le dernier du mois passé que l'on mit à la voile des rades de la Rochelle, jusques au treize de celuy-ci, on a toujours eu du calme, ou des vents fort foibles et quelquefois contraires, mais depuis le treize jusques au dix sept, que l'on estoit environ à six lieues du travers des Berlin gués ', on a essuyé une tourmente aussy rude et aussy grande que celles qu'on a accoutumé de souJBfrir en hyver, et d'autant plus fascheuse que le vent ne nous permettoit pas de nous eslever de la coste autant que l'on avoit raison de le désirer. Cependant je dois dire que c'est la route ordinaire que l'on tient pour aller au cap de Saint-Vincent , et de là à la coste de Salé , et celle que les vents nous avoient forcé de tenir.

La vergue du grand hunier de L'Excellent " rompit par le milieu, le 15^, et le mast de hune du Dromadaire 3, le 18*;

' Les Berlingues ou Barlingues sont de petites îles de Portugal, sur la côte de l'Estramadure.

' L'Excellent (voyez la note de la page 6i) était monté par le comte d'Estrées, vice-amiral. Le sieur de la Caffinière en était capitaine, ayant sous ses ordres le sieur de la Galissounière, capitaine en second. Le vice-amiral ayant exprimé le désir d'avoir son fils auprès de lui , le marquis d'Estrées, par une décision du 23 mars i68o, remplaça sur ce vaisseau M. de la Galissounière, qui passa sur les Jeux, commandés par le mai'quis de Villette. ( Collect. manusc. des Ordres du Roy, vol. XLIX, fol. i58 v», aux Archives de la Marine.) (A. J.)

' La flûte le Dromadaire, construite à Rochefort en 1676, était armée de 18 pièces de canon. Le sieur de la Vilaine, qui en était

i82 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

la continuation du mauvais temps, qui nous avoit donné du relasche un jour et permis de mouiller à Cascaye, nous contraignit d'entrer assez viste dans cette rivière jusques à Sainte-Catherine, pour esviter les accidens et y rallier les vaisseaux. Le Marin ' et la Belle ' qui s'estoient séparés de nous, le premier suivant mes ordres, l'autre par le coup de vent, rejoignirent le 19« le vaisseau-commandant, après diÉférentes aventures.

Je joins à ce Mémoire celuy que m'a donné le sieur de Flacourt de la rencontre qu'il a eue avec deux corsaires de Salé ^5 il se loue de ses officiers, et tout le monde convient que le sieur de Rivedou , qui a esté blessé , est un des meilleurs lieutenans du corps , et que c'est dommage qu'il soit de la religion.

Le sieur de Quincé m'a appris que pendant la tourmente un vaisseau de Salé , de 18 pièces de canon, le vint reconnoistre , à la portée de carabine , et que s'estant mis en devoir de l'attaquer, autant que le temps le pouvoit permettre, le corsaire défit le ris de ses basses voiles , afin de s'éloigner avec plus de vistesse^ il adj ouste qu'il estoit démasté, non seulement de son mast de hune d'avant , mais que sa hune avoit esté emportée.

capitaine, fut cassé, suivant une lettre du 8 septembre i68o, étant au registre des Ordres du Roy. On ignore par quel officier il fut remplacé. (Voir au vol. XLVIII, fol. 3o5.) (A. J.)

' Le Marin, rangé ici parmi les frégates légères, était un vaisseau de cinquième rang. Construit à Toulon en 1679, il était armé de 28 pièces de canon; son équipage était de 120 hommes. Le chevalier de Flacourt en était capitaine. (A. J.)

' La Belle était une barque-longue, appelée d'abord la Notre- Dame-de-Lorette. Armée de 4 pièces de canon , elle avait 5o hommes d'équipage. Le sieur de Quincé en était capitaine. (A. J.}

* Ce Mémoire n'a pas été retrouvé.

J'avois détaché le Marin, devant la tourmente, afin de surprendre quelque vaisseau corsaire , et pour faire préparer deux de ces bastimens de Portugal, propres à nous apporter en vingt quatre heures, à la rade de Cascaye , l'eau qui estoit nécessaire , car le mauvais temps qu'on a soufifert aux rades de la Rochelle, depuis le 12 avril, n'avoit pas permis de réparer celle qui se consommoit , et nostre navigation jusques icy ayant esté plus longue que l'on n'avoit pensé, il n'en restoit plus que pour vingt huit jours à la pluspart des vaisseaux.

L'Hercule, la Mutine et VEsveillée • avoientrelasché trois jours devant nous dans cette rivière , et estoient mouillés à Belin 5 lâchasse qu'ils avoient donnée, deux jours devant, à trois ou quatre corsaires de Salé , les avoit séparés de M. de Chasteau-Renault, qui leur en avoit fait le signal , tellement que sans le calme, qui donna aux Salétins le moyen de se sauver de leurs mains à force de rames, ils estoient persuadés qu'ils

' Ces bâtiments faisaient partie de l'escadre de M. de Château- Renault. L'Hercule avait remplacé le Mignon, et l'Esveillée avait été armée au lieu de la Maligne qui ainsi que le Mignon, ne s'était pas trouvée en état de tenir la mer. C'est ce qu'on voit dans une lettre de M. de Seignelay à M. de Seiiil, commissaire de la marine à Brest, du 6 février 1680.

L'Hercule était un vaisseau de cinquième rang, armé de 3o pièces de canon, construit à Brest en lôyS. Le marquis de Langeron en était capitaine, ayant sous ses ordres le sieur de Combes et le chevalier de Sainte-Hermine , capitaines en second , les sieurs de La Rouvraye et d'Evry, et de Chaulieu, lieutenants. La Mutine, construite à Brest, en 1676, armée de 28 canons, très-fine de voile, dit l'Etat de i68g, était commandée par M. de Rosmadec, capitaine, et M. de l'Estoile, capitaine en second; le chevalier de Villars-Malorty en était lieutenant. LEsveilUe, vaisseau de cinquième rang, construite à Brest en 1G72, était armée de 24 canons. Le chevalier de Montbron en était capitaine ; les sieurs de Sainte-Marthe et de Cardaillac y servaient comme lieutenants. (A. J.)

s'en seroient rendus bientost les maistres , et surtout le sieur de Langeron ne doute pas qu'il n'eust pu joindre celuy à qui il donnoit la chasse, si on l'avoit pourvu de rames à Brest. La Fée • en avoit suivi un autre, qui estoit une calque, armée en guerre; elle l'aura menée asseurément aux isles de Bayonne, où ils croyent aussi que le sieur chevalier de Chasteau-Renault aura esté obligé de relascher.

Nous nous préparons à sortir aujourd'hui tous ensemble pour aller au cap de Saint-Vincent , et de là devant Salé , mais comme la saison est desjà si avancée, en cas que les vents ne permissent pas d'y aller si promptement , il n'y auroit pas de prudence à s'y opiniastrer, et on estime qu'il faut faire droite route aux Isles en ce cas-là 5 il arriveroit peut-estre que voulant exécuter tout ce qui est ordonné, on manqueroit de faire ce qui , par mes instructions , paroist le plus essentiel , et le plus naturel service de cette escadre.

Je n'ai pu me dispenser d'avoir l'honneur de veoirla reine de Portugal " 5 pour le Prince ^, comme il estoit occupé à une reveue ce jour-là , je n'ay pu luy rendre mesme devoir, mais il n'a pas laissé d'envoyer neuf ou dix barques chargées de rafraischissemens pour les vaisseaux , et d'ofifrir tout ce qui estoit dans ses magasins , pour le service du Roy.

Le Comte d'Estrées.

' La Fée, de 28 canons et de 120 hommes d'équipage, construite à Brest en 16^6. M. de Relingues en était premier capitaine; il avait sous lui MM. de Mascarany et de Puysieulx. (A. J.}

'Marie-Françoise-Elisabeth de Savoie-Nemours , mariée en 1666 au roi Alphonse-Henri. Son mariage ayant été cassé pour cause d'impuissance, elle avait épousé, le 1 avril 1668, le prince Pierre, son beaufrère; elle mourut à l'âge de trente-huit ans, le 27 décembre i683.

3 Le prince Pierre, mari de la reine, était régent du royaume. Il ne prit le titre de roi qu'après la mort de son frère, arrivée le 12 septembre i683.

LETTRE DU COMTE D'ESTRÉES AU MARQUIS DE SEIGNELAY

Monsieur,

Après avoir esté contrariés encore deux jours depuis que j'ay eu l'honneur de vous escrire , nous avons mis à la voile aujourd'huy avec vent contraire. Les vaisseaux du Roy sont tous sortis de devant Cascaye ^ mais il n'y a plus d'espérance que nous puissions aller ailleurs que droit aux Isles , car les vents ne nous sont pas propres pour doubler le cap de Saint- Vincent , et la saison est trop avancée pour pouvoir exécuter précisément ce qui est porté par mes instructions. J'ay cru que je ne devois pas manquer d'avoir l'honneur de vous en rendre compte.

Je suis avec toutes sortes de reconnoissance et de respect, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,

Le Comte d'Estrées.

A bord de l'Excellent , devaut la rade de Cascaye, ce 26 mai 1680.

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