DU DERNIER JUIN 1680, A LA MARTINIQUE
Les vents d'ouest ayant continué jusques à la fin du mois passé , il n'y auroit pas eu de prudence , estant si pressé par la saison , de s'opiniastrer à vouloir joindre M. de Chasteau- Renault devant Salé, outre que je ne crois pas qu'il ayt pu y estre luy-mesme plustost que le deux ou le trois de ce mois, ce qui auroit consommé tant de temps que je ne sçay si nous aurions pu arriver à propos pour naviguer avec les précautions nécessaires.
Les vaisseaux de Sa Majesté sont arrivés à cette isle le 24, deux jours plus tard que l'année passée , les vents ayant esté extresmement favorables depuis Madère, n'y ayant pas eu un seul jour de calme, et parcequ'on a porté beaucoup de voiles , la nuit, et navigué avec toute la vigilance possible.
Cette diligence estoit absolument nécessaire pour recouvrer promptement icy des pilotes , faire l'eau, le bois , et essayer de profiler de ce qui reste encore de beaux jours afin de rencontrer les vaisseaux des Espagnols. Le hazard nous a fait trouver icy un nommé le capitaine Moing, qui depuis cinq ans navigue dans ces mers, et y a fait des prises considérables et de bonnes actions 5 c'est un homme très hardy, du consentement de tout le monde, et j'examineray cette campagne s'il a toutes les qualités que les officiers qui ont l'honneur de servir le Roy dans sa Marine doivent avoir '.
' Il paraît que le comte d'Estrées fut content des résidtats qu'il obtint par ses investigations au sujet de cet oflScier , car on voit dans l'État de i683, parmi les lieutenants de vaisseau de 1681, un Le Moing
Le sieur Proust, de Nantes, qui est icy, et avec qui il a quelques comptes à reigler, l'y a engagé, aussi bien que M. le comte de Blenac, et tout s'est fait de concert. Ce dernier a bien jugé qu'il estoit absolument nécessaire de remplacer le pilote qui vint l'année passée avec nous, et qui n'est pas icy, ayant esté donné au sieur de Rochefort pour le conduire , c'est le seul qui pouvoit le faire. Nostre diligence a réparé en quelque façon ces contretemps, car estant arrivé plus tard , on auroit esté privé de toutes sortes de secours. *? " *'
Comme on s'est pressé de faire l'eau et le bois, on doit mettre à la voile le trois ou le quatre du mois prochain. Les équipages sont en si bon estât qu'il n'y est mort jusques icy que deux hommes en toute l'escadre , et pour les vaisseaux, hormis un hunier des Jeux * emporté un jour que le vent fut assez grand, et quelques baux de VHazardeux ' rompus ,
qui paraît pour la première fois sur les listes de la Marine à cette époque. (A. J,)
' Les Jeux, vaisseau de cinquième rang, commandé par le marquis de Villette. (Voyez ses Me'moires , page 52.) Il avait pour capitaine en second M. de Pallas, très-brave officier, qui, commandant Z'^c?fe«<«rier, eut, le a3 août 1687, un fort beau combat contre les Turcs. M. de La Galissonnière vint le remplacer sur les Jeux, par décision du u5 mars 1680. C'est le père du marquis de La Galissonnière, lieutenantgénéral des armées navales, mort en 1756, que son combat contre l'infortuné amiral Byng a surtout rendu célèbre. Il y avait encore sur les Jeux un troisième capitaine, M. de Lestenduère, père de Lestenduère des Herbiers , qui devint chef-d'escadre en 1745. Outre ces trois capitaines, on comptait quatre lieutenants sur les Jeux, les sieurs de Montbaut, d'Armanville, de Tivas et de La Guiche, et quatre enseignes qui étaient MM. de La Bourdonnière, de Nauré, de Mazy et de Grosloy. (A. J.)
' Le Hasardeux, construit à Rochefort en 1674, était armé de 40 pièces de canon. Il était monté par M. Gabaret, chef-d'escadre de
ce qu'il sera aisé de fortifier, il n'y est arrivé aucun accident; aussy ay-je fort recommandé au commissaire de ne pas consentir légèrement aux petits secours que les officiers demandent tousjours.
Nous devons aller aujourd'hui au Fort-Royal pour examiner les travaux qu'on doit continuer à y faire 5 il me semble que M. de Blenac ' a fait beaucoup de travail depuis l'année passée , tant par le desseichement du marais et les défrichemens aux environs que pour les fortifications -, mais il est temps de se fixer à quelque chose , et de finir, car comme on s'est mal servi d'abord de l'assiette , et qu'il faut s'accommoder aux premiers travaux, on en feroit d'infinis , si M. de Blenac ne donnoit des bornes à son zèle et à son activité. Pour les soldats, ils m'ont paru sains et mieux tenus que dans les autres voyages que j'ay faits aux Isles , mais je ne peux encore rien dire de leur discipline et de leur adresse.
Le père Taschard, jésuite *, qui est auprès de moy, tra-
la plus haute considération. Colbert lui écrivit le 5 avril 1680 : « S. M. vous accorde douze cents livres de gratification, en considé- « ration de vos services.... Je ne doute point que cette grâce ne vous « excite à vous appliquer à tout ce qui peut estre du bien de son ser- « vice. » {Collect. des Ordres du Roy, vol. XLIX, p. 186.) Et dans une lettre du même ministre à M. de Seiiil : « Ledit sieur de Seiiil « doit savoir que S. M. veut qu'il suive l'advis des meilleurs et des « plus anciens officiers de marine qui naviguent eux-mesmes les vais- «t seaux et les font combattre, et entre tous les officiers de Marine, il « faut qu'il sache que S. M. considérera toujours plus l'advis dudit « sieur Gabaret que des autres. » {Lettre de Colbert à de Seuil, inten-' dant de la Marine, à Brest, du 7 novembre 1679. Ibid., vol. XL VI, p. 468.) (A. J.) Les baux sont les poutres 5 en anglais balk.
' M de Blenac était gouverneur de la Martinique.
' Guy Tachard, jésuite, accompagna le chevalier de Chaumont, en i685, dans son ambassade auprès du roi de Siam. On a de lui deux
vaille avec beaucoup de zèle et de soin à la conversion des huguenots, mais jusques icy il n'a pu en convertir que deux, dont l'un est simple matelot, l'autre garde de la marine, appelle Meusnier, assez bon homme de mer et qui a fait tout le voyage des Indes avec M. de La Haye '. Je me suis engagé de représenter ses services et de faire considérer que, comme il sera abandonné de ses parens, on le pourroit faire enseigne à la première promotion , en estant capable, ou du moins de luy accorder trois ou quatre cents livres au retour, pour l'aider à subsister en attendant ".
Estant tombé sur le chapitre de la promotion, je prends la liberté de représenter qu'il y a six au sept bons lieutenans dans cette escadre , et surtout les trois qui sont sur le Pavillon, dont il n'y en a point de meilleur, dans la marine, ny guères de plus anciens , sçavoir Keramoual, Julien et La Peaudière, et que n'en avançant aucun, c'est rebuter tout le monde des grands voyages , dans lesquels on peut rendre toutesfois des services si importans à Sa Majesté ^, joint
Voyages à Siam, Paris, 1686 et 1689, i^"4°5 réimprimés in- 12 en Hollande. Il mourut vers 171 1.
' M. de La Haye, à la tête d'une escadre de dix vaisseaux de guerre, de la Compagnie des Indes, s'était emparé de la ville de Méliapour ou Saint-Thomé , située sur la côte de Coromandel. Il la conserva pendant deux ans , mais elle fut reprise par le roi de Golconde qui la détruisit de fond en comble.
'' Meusnier ne fut point promu au grade d'enseigne ; du moins il ne figure pas dans l'Etat de i683. (A. J.)
' Malgré les justes observations du comte d'Estrées, ces trois lieutenants de vaisseau ne furent point avancés ; on retrouve sur la liste de i683 de La Peaudière et Julien ; quant à Keramoual, il ne figure plus sur cet État. Sans doute il se retira du service vers 1681 . En 1690, Julien était encore dans la marine comme lieutenant; en 1684, de La Peaudière fut fait capitaine de galiole, et en 1689 il devint capitaine de vaisseau,' (A. J.)
que ce ne seroit pas en efifet tirer tout l'avantage qu'on pourroit du rétablissement de la marine , si l'on se contentoit de naviguer le long des costes d'Espagne et dans le destroit. /
\ Le Comte d'Estrées.
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