DU 24* AOUST 1680, A LA RADE DU PETIT-GOAVE
Les vaisseaux de Sa Majesté viennent d'arriver à cette rade, et comme la fluste le Dromadaire n'est plus nécessaire à leur suite , je la fais partir incessamment pour retourner dans les ports de France , dans la pensée que Sa Majesté n'aura pas désagréable d'apprendre le succès de la navigation que l'on a faite à la coste de la Terre-Ferme. ^ "
Elle a esté plus commode que celle de l'année passée et les vents nous ont permis d'exécuter ponctuellement les points de mes instructions ' . On a reconnu les postes qui
' Nous pensons qu'il n'est pas inutilis de faire connaître les instructions données en 1679 au comte d'Estrées. Nous en extrairons ce qui touche la question espagnole. : J^"^,'^ 3iaft'V^)l?»H» >,a^iq f
« A Saint-Germain, le i2« avril 1679. — ta principale intientièiidë « S. M. dans la résolution qu'EUe a prise de tenir en mer un nombre « considérable de ses vaisseaux , mesme pendant la paix , est de main- « tenir et d'augmenter la réputation que ses forces navales se sont « acquise pendant les années dernières ; et comme il est nécessaire, « pour y parvenir, de pwiser continuellement aux services auxquels « Elle pourroit employer ses vaisseaux, et aux entreprises qu'Elle « pourroit faire tenter par sa marine , Elle estime nécessaire d'expli- « quer ses pensées sur ce sujet audit comte d'Estrées, estant d'ailleurs « persuadée qu'il apportera toute son application, et qu'il se servira « de toutes les connoissances qu'il a tirées des navigations différentes «^auxquelles il a esté employé depuis que S. M. luy a donné le com- « mandement de ses armées navales , pour parvenir à trouver toutes « les années de nouvelles occasions de rendre ses armes aussy glo- « rieuses sur mer qu'il les a rendues sur terre.
«,.... Il est pareillement informé que le vaisseau le Faucon et les « frégates la Tempeste et la Diligente sont parties des rades de la Ro- « chelle, sous le commandement du chevalier de Nesmond, pournavi-
y sont marqués , et Ton a cherché dans l'espace de six
vingt lieues le long de la coste de la Terre-Ferme U escadre
« guer entre les caps de Finisterre et du Saint- Vincent, faire la guerre « aux corsaires de Salé, et deffendre les sujets de S. M., trafiquans à « la coste d'Espagne, des insultes desdits corsaires.. . . En cas qu'il n'eust « pas de nouvelles de l'arrivée desdits galions, S. M. veut qu'il parte de « la hauteur de Lisbonne, après y avoir séjourné deux ou trois jours, « sans y faire un plus long séjour, et qu'il détache le vaisseau le Diaa mant et les frégates la Diligente et la Favorite, soubz le commande- « ment du sieur chevalier de Chasteau-Renault , avec ordre de « continuer à croiser entre les caps de Finisterre et de Saint- Vincent, « jusques à ce qu'il ayt advis de l'arrivée des galions , auquel temps il « se rendra à Cadix pour y suivre les ordres plus particuliers que « S. M. luy donnera. — Le second dessein de S. M. qui regarde la <i connoissance exacte et particulière qu'il est nécessaire de prendre « de l'estat du port et de la ville de Salé , ne doit point retarder quant « à présent l'exécution des autres ordres qu'il reçoit de S. M. Son « intention estant qu'il se mette seulement en estât de faire une entre- « prise considérable l'année prochaine, ou sur les vaisseaux corsaires « qui seront dans le port , ou sur la ville mesme et sur les chasteaux « qui la deffendent, pour la piller et la brusler , s'il est possible, ... Pour « l'exécution du troisième dessein de S. M., qui regarde les isles de « l'Amérique , S. M. veut qu'il parte avec les vaisseaux qui doivent « faire le voyage avec luy, et qu'il aille en droite route auxdites isles. « Aussy-tost qu'il y sera arrivé, il examinera avec le sieur comte de « Blenac tous les moyens d'augmenter les colonies et de faciliter le « commerce des habitans, prendre connoissance ide Testât de chaque « isle , du nombre d'habitans qu'on en pourroit tirer, en cas de besoin, « pour fortifier les équipages des vaisseaux que S. M. envoyroit dans « la suite auxdites isles, s'informera de Testât des compagnies de sol- « dats de la marine qui servent à la deffense des postes, et agira en « tout de concert avec ledit sieur de Blenac , dans ce qu'ils estimeront « estre du bien du service de S. M.... Et ensuite qu'il parte desdites « isles pour aller reconnoistre tous les postes que les Espagnols occu- « peut sur les côtes de Terre-Ferme de l'Amérique , mesmes le peu « d'isles qu'ils y possèdent, et S. M. est bien aise de lui expliquer le .« fruit qu'elle prétend tirer de cette reconnoissance. C'est-à-dire que
des Espagnols , mais sa bonne fortune l'ayant fait passer, dés le mois d'avril, à la V^era-Crux, l'a délivrée du
« la paix redoublant en S. M. la volonté d'en faire gouster à ses sujets « tous les avantages, Elle veut particulièrement leur donner toute la « protection dont ils auront besoin, pour maintenir et augmenter celuy « qu'ils feront à la rade de Cadix, lors du retour des galions et des « flottes, et pour cela, que les Espagnols les traitent aussy favorable- « ment que toutes les autres nations étrangères. Et comme les mau- « vais traitemens qu'ils ont toujours reçus jusqu'à présent font con- « noistre à S. M. que la protection ni les instances pressantes de son « ambassadeur à la Cour de Madrid ne sont peut estre pas suffisantes , « Elle veut que la présence d'une escadre de ses vaisseaux lors de l'ar- « rivée desdits galions et flottes serve à cet efiet, et Elle veut de plus « que la reconnoissance qui sera faite par ledit sieur comte d'Estrées «( de tous lesdits postes, oblige les Espagnols de bien traiter les Fran- « cois dans leur commerce, leur faisant connoistre que S. M, est en « estât de les troubler, en attaquant, ou les principales villes et postes « du golphe de Mexique, ou lesdits galions et flottes, dans leurs voyages « ou à leur retour, et en cas que cette reconnaissance ne produisît « pas cet efiFet, S. M. veut qu'elle mette ledit sieur comte d'Estrées en « estât d'exécuter toutes les enti'eprises qu'ElIe aura résolu de faire « sur lesdites villes et postes. ...» « S. M. veut qu'il fasse connoistre aux « gouverneurs et commandans desdites isles de l'Amérique que l'in- « tention de S. M. est tousjours que le commerce de tous lesdits « estrangers soit interdit dans lesdites isles , et mesmes qu'il employé « ses vaisseaux pour poursuivre ceux qui voudront y aborder, et pour « les prendre en cas qu'aucun se présente pour y aborder. Il fera visi- « ter tous les vaisseaux étrangers qu'il rencontrera à la mer , et en « retirera les François qui se trouveront sur leurs bords, pour estre « punis suivant la rigueur des ordonnances.... En cas qu'il rencon- « trast des vaisseaux anglois, non seulement il ne les visitera point, « mais mesme il leur offrira toutes sortes de secours, et les traitera « de la même manière que les vaisseaux françois. « ( Collection manuscrite des Ordres du Roi, vol. XLVI, p. 210-216, aux Archiv. de la Marine.) (A. J.)
Le reste de ces instructions est conforme aux instructions renouvelées en 1680.
danger, à quoy elle ne s'attendoit pas et qu'elle ne croira pas peut-estre avoir esvité , car j 'ay estimé devoir tenir secret le dessein de l'attaquer, jusques à sa rencontre , quoyqu'on eust disposé les vaisseaux à toutes sortes d'événemens.
J'ay appris quelle est composée de cinq vaisseaux, armés à Carthagène , et de trois , venus d'Espagne , qui les ont joints , mais il ne faut pas douter qu'on ne les eust fort embarrassés, si on les ai^oit rencontrés seulement avec quatre de ceux du Roj, et je m'estois flatté, qu'ayant armé en partie à Carthagène , et tenu la mer près d'un an , on pouvoit aisément la trouver sur ceste coste, à son retour, mais si cela a manqué à ma satisfaction , les connoissances qu'on a prises, ces deux dernières campagnes, sont si certaines que l'on peut quasi î'espondre qu'elles nous ont mis en estât , lorsqu'il plaira à Sa Majesté d'attaquer partout les galions dans ces mers-cy, et d'emporter les places les plus fortes de l'Amérique , avec des dépenses et des forces médiocres en elles-mesmes , et non pas à les regarder par l'importance de la conqueste.
Cependant il me semble qu'il est plus à propos de remettre à expliquer à mon retour les pensées que ces deux voyages m'ont fait concevoir, et lorsque f auraj les plans , je les feray porter par le marquis d'Estrées% quia eu quelque part aussy à les lever; mais je puis asseurer que comme j'ay eu la dernière application de m'instruire , elles* sont peut-estre plus justes que toutes celles que d'autres peuvent avoir eues jusques icy.
Taj appris plusieurs choses des Espagnols que j'ay eu
' Capitaine de vaisseau, second du vaisseau l'Excellent, comme on l'a vu plus haut, p. i8i, en note.
" Ces cartes ou plans.
moyen d'entretenir long-temps , mais ce que j'ay veu moymesme me confirme qu'on pourrait les obliger à partager les richesses des Indes, car je ne doute pas qu'on ne put , quasi en mesme temps , se fortifier sur la mer du Sud et traverser la navigation que l'on y peut faire 5 mais il faut venir au détail de tout ce qui s'est passé, entre nous et les Espagnols , à toutes les places où les vaisseaux de Sa Majesté ont paru. Je suis persuadé que la sincère relation que je vais faire ne diminuera pas l'opinion qu'on peut avoir conçeue de lafoiblesse des Espagnols dans U Amérique.
Les vaisseaux arrivèrent donc, le douziesme juillet, à dix heures du matin , devant la ville de Saint-Domingue , et quoyque ce ne fut pas la saison de s'en approcher, à cause des vents de Sud et de Sud-Est , qui y causent quelquefois de grandes tourmentes, et surtout vers la pleine lune , on ne laissa pas de le faire , parceque ceux qui souffloient de ce costé-là paroissoient assez modérés. On y demeura sous les voiles , à la petite portée de canon , et si près qu'il estoit aisé de juger facilement de tous les travaux. On envoya après au gouverneur le sieur Chevalier d'Hervaulx', avec une lettre de créance pour demander les prisonniers françois , et pour faire de l'eau et des rafraischissemens , et luy faire entendre , dans les entretiens qu'il pourroit avoir, que je ne pou vois regarder que comme une infraction à la paix les insultes qu'on feroit aux François
" M. d'Hervaulx était major de Ponant depuis 1677 ^État de la Marine de 1678, p. 25). Il avait quitté cette fonction en 1688. On le voit dans VÉtat de cette année , à son rang de promotion , parmi les capitaines de vaisseau, entre M. de Pallas et M. Colbert de Saint-Mars.
Le chevalier d'Hervaulx commandait le Laurier au combat de la Hogue. (Voir les Mémoires du marquis de ViUettc, p. 1 19.) (A. J.)
de la coste de Saint-Domingue , estans sujets de Sa Majesté, establis depuis trois traités de paix, et commandés par un gouverneur qui est honoré de sa commission.
Il convint qu'il estoit juste de rendre les prisonniers, mais qu'il n'en avoit eu que quarante cinq, qui n'estoient plus en sa puissance ; qu'il en avoit envoyé seize à la Havane, autant à Caraque, pour estre portés en Espagne, suivant les ordres du Roy Catholique , et que neuf s'estoient sauvés dans un canot, ce qui en effect s'est trouvé véritable. Il accompagna les offres de laisser faire de l'eau et des rafFraischissemens de toute la civilité possible , mais il ne demeura pas d'accord que les François fussent justement establis à la coste de Saint-Domingue, comme ils l'estoient à la Tortue, et ne parla du sieur de Pouançav ' qu'avec estime, mais comme gouverneur particulier de cette isle.
Le sieur Chevalier d'Hervaulx ne vit que six vingts hommes de garnison sous les armes et peu de monde dans la ville. Celuy qui y commande par intérim s'appelle Dom Francisco de Segura , créole de cette isle et qui ne lui parut pas un homme de grande intelligence. Sur les quatre heures du soir, le vent estant rafraischi , la Belle démasta de son ^rand-mast de hune , et à soleil couché , y ayant apparence de vent, on estima devoir s'éloigner un peu de la ville , pour y retourner le lendemain 5 mais comme on eut plus de suject encore 4e craindre le mauvais tmps, et qu'on avoit eu assez de temps pour faire ce qui
' Bertrand Dogeron, fondateur de la colonie française de Saint-Domingue, était gouverneur de La Tortue et de Saint-Domingue. Étant mort en 1675, M. de Pouançay, son neveu, fut nommé pour lui succéder. (Voyez Y Histoire philosophique des deux Indes, par Raynal. Genève, 1780, in-8°, t. VII, p. 161 et suiv.)
estoit nécessaire , on fit route pour reconnoistre le cap de la Vêle '.
La nuit du quatorze au quinze, la Belle , qui avoit remis aisément un grand-mast de hune, fit le signal des vaisseaux incommodés , et ayant passé à l'arrière de l'Excellent, on cria au sieur de Quincé que pour peu qu'il fut incommodé , il pouvoit relascher au Petit-Goave, et nous y attendre. Le quinzième , à quatre heures du soir on apperçeut le cap de la Vêle , où , après s'en estre approché , jette la sonde , trouvé un très bon fonds pour mouiller, on fit voile à Sainte- Marthe. On y arriva le lendemain , quoyque la carte marque une distance de plus de cinquante quatre lieues , mais on estoit porté d'un vent en poupe extresmement frais. Aucun de ceux qu'on avoit embarqués , pour nous ayder de leurs connoissances dans cette navigation , n'ayant jamais mouillé à Sainte-Marthe'', on fut obligé de détacher M. Cabaret^, avec le bruslot, pour marcher devant et reconnoistre le mouillage , parcequ'il y a près de vingt six ans, ou environ , qu'estant avec son père , il estoit entre dans la baye , pour y attaquer un vaisseau sous les forts : il ne se mesprit pas toutesfois, et, ayant quelque avance sur nous, il arriva à la rade, une heure ou deux devant le reste de l'escadre , et comme le gouverneur voyoit sonder une chaloupe suivie de deux vaisseaux , il fit tirer quatre ou cinq coups de canon à balle , quoique V Hazardeux eut mis son pavillon. Aussitôt que nous l'eusmes joint, j'envoyay le
' Au royaume de Terre-Ferme.
' Ville du continent, au nord de l'Amérique méridionale, capitale de la province de Sainte-Marthe , dans l'ancien royaume de Terre- Ferme. Elle a un très-bon port.
^ Il montait le Hasardeux, comme on l'a vu plus haut, p. 187, note,
major • au gouverneur avec une lettre ; il revint bientôt après avec une response très civile, accompagné d'un homme, pratique de la coste, pour nous convier d'aller plus loing faire de l'eau , parcequ'elle y estoit beaucoup meilleure. Sans luy donner le temps d'estre informé de la résolution que j'avois prise, sur sa réponse, j'entray dans la rade et fis mouiller les vaisseaux,
Le gouverneur est gentilhomme de Biscaye , à quatre lieues de Bayonne , et s'appelle Dom Ignatio de Spinosa ; il paroissoit honteux de commander dans un aussi meschant poste, où le roy d'Espagne n'entretient que cinquante hommes en garnison, après avoir servi dans la dernière guerre, en Catalogne, dans des employs assez honorables. Il fit de grandes excuses sur les coups de canon qu'on avoit tirés, et que si les deux premiers vaisseaux luy avoient donné l'allarme , la présence du reste et ma personne l'avoient rasseuré, sçachant bien qu'une place que les flibustiers avoient prise deux fois n'estoit pas digne d'un vice-admiral, et qu'il alloit faire revenir tout le monde , qui sur l'alarme s'estoit sauvé à la montagne. Il a accompagné tous ses discours d'une très grande civilité , pour ne pas dire déférence , a montré beaucoup de franchise et d'inclination pour les François , et une extresme vénération pour le Roy. Aussi la foiblesse de ce lieu-là est si grande qu'il tenoit pour ainsi dire de nous le pouvoir d'y commander^ mais on ne peut assez admirer que depuis deux cents ans que les Espagnols possèdent les Indes , ils n'ayent pas trouvé le moyen de fortifier un lieu si important , qui est une porte pour entrer dans le nouveau règne , un pays riche et délicieux, et dont la capitale" n'est qu'à cinquante lieues, et
' Le chevalier d'Hervaulx.
^ La ville de Carthagènc,
enfin de se conserver la plus belle rade du monde, où plus de cent vaisseaux peuvent mouiller et mesme se caréner dans le fonds de la baye, à couvert de toutes sortes de vents, et de laquelle on pourroit faire un grand usage, si on y estoit puissamment establi, ce qui n'est pas difficile.
On ne laissa pas de garder beaucoup d'ordre à faire l'eau et le bois dont les vaisseaux avoient besoin , plus à dessein de persuader les Espagnols de nostre bonne discipline , que par la nécessité de garder aucune mesure. Le gouverneur m'envoya le lendemain , ou un jour après , tous les officiers de guerre , qui consistent en un capitaine et un alfiere ' , pour me faire ses complimens. Il s'estoit joint à eux un supérieur d'un couvent de Cordeliers , qui estoit créole comme les deux autres. Ils ne manquèrent pas, après disner, de se plaindre de la dureté du gouvernement d'Espagne , qui bien qu'il tire tout l'argent des Indes , et leur fasse achepter les marchandises à un prix excessif , ne se met guères en peine de les garantir des corsaires , ny mesme des Indiens , qui leur font la guerre , et destroussent tous les jours ceux qui ne vont pas en troupe par les chemins. Comme je m'estois persuadé quil nefalloit pas se contenter seulement de connoistre la force ou la faiblesse des lieux , où les vaisseaux de Sa Majesté pourroient mouiller, mais qu'il falloit aussi profiter de ces occasion^ pour imprimer à ces peuples la puissance du Roy et ses héroïques vertus , leur inspirer le désir de prendre des François des marchandises de la première main , par la différence du prix , et enfin leur oster cette ignorance stupide des choses de l'Europe, dans laquelle le Conseil d'Espagne les entretient à dessein , et comme une des principales maximes qu'ils obser-
' Enseigne ou cornette. (A. J.)
vent dans le gouvernement des Indes j on n'a rien oublié de tout ce qui pouvoit contribuer à ce dessein, et je ne doute pas qu'on ne les ayt détrompés des erreurs où ils ont vescu jusques icy : Ils admirèrent les actions de Sa Majesté dans les dernières guerres , et sur le prix des marchandises que les chapeaux de castor, par exemple , qui ne coustoient en France que treize ou quatorze escus , leur fussent revendus icy jusques à quatre vingt et cent.
Quant à la religion , ayant veu un Père Jesuiste et un Recollet sur mon bord , et sceu qu'il y en avoit dans tous les autres vaisseaux, ils jugèrent bien que le soin que les Espagnols prenoient de nous faire passer pour hérétiques estoit un artifice pour nous décrier 5 cela s'est aisément répandu parmy ces peuples, qui se sont aussy accoustumés sans peine avec nous, tant à Sainte-Marthe qu'à Carthagène , où on a tenu mesme conduite.
Il semble que les Espagnols, qui sont venus d'Espagne, et ceux qui sont nés dans l'Amérique soient de nation différente. Ceux-cy sont d'un naturel doux et paisible , et n'ont ny l'orgueil , ny la sévérité des autres , qui les traitent avec beaucoup de rigueur, d'empire et de dureté, ce qui m'a fait croire qu'il pourrait arriver telle réuolution à la monarchie d'Espagne, que ces peuples choisiroient la domination du Roy, plustost que celle d'aucun autre prince , persuadez de sa puissance , de sa justice et de sa valeur.
Pour les Indiens, ils conservent une si grande haine contre les Espagnols , qu'il n'est pas difficile de les faire soulever contre eux , puisque dans les provinces , où ils paroissent plus soumis, ils leur font quelquefois la guerre, et qu'il y a beaucoup de pays où Us n'ont pu encore estre réduits par les armes.
On mit à la voile , le dix huit , à l'entrée de la nuit , et
l'on mouilla, le vingt, à la portée du canon de la ville de Carthagène , ayant envoyé auparavant le major au gouverneur avec une lettre de créance. Le sieur de Villette, s'estant trouvé à mon bord , dans l'incertitude de la disposition de l'esprit des Espagnols , me demanda permission de l'accompagner, afin de profiter de cette première occasion de voir la place. Bien loin de le luy refuser, j'aurois souhaité que tous ceux qui ont servi comme luy dans l'infanterie y eussent pu aller en mesme temps » .
Ils nous trouvèrent mouillés , à leur retour, et rapportèrent que le gouverneur les avoit reçeus avec beaucoup de civilité et asseuré, outre sa lettre, qu'il n'avoit pas moins d'envie que moy d'entretenir la paix et la bonne intelligence , lorsqu'il sçauroit ce qui pouvoit la faire durer, car dans le dessein de demeurer quelque temps devant cette place , je luy avois mandé que je le luy ferois sçavoir à loisir, cette lettre n'estant que pour l'asseurer de mon service.
Cependant on avoit pris les armes dans la ville , et on ne peut assez représenter l'allarme où on y estoit, et comme ils se voyoient privés du secours de cinq cents des meilleurs hommes qu'ils avoient détachés depuis trois semaines, je ne doute pas que cela n'augmentast encore leur crainte.
Ce détachement avoit été fait sur la nouvelle que trois ou quatre cents flibustiers , anglois et françois , favorisés des Indiens du golphe Darien ", ennemis déclarés des Espagnols, et qui sont au nombre de huit à neuf mille, s'estoient avancés jusques à une lieue et demie de la mer du Sud , avec le secours de six bons guides, avoient attaqué Pa-
' Voyez les Mémoires du marquis de Villette, pag. 53. ^ Le golphe Darien est situé au commencement de l'isthme de Panama , du côté de l'Amérique méridionale , à Touest de Carthagène.
nama , et ayant porté des canots sur leurs espaules , et pris par ce moyen des barques dans quelque petit port de la mer du Sud , avoient fait ensuite de riches prises. Il n'a pas esté possible de sçavoir la vérité des Espagnols , ingénieux à la cacher, lorsqu'elle leur est désavantageuse -, tout ce qu'ils ont dit , c'est que ces flibustiers d'abord avoient pillé en efifetunfauxbourg dePorto-Belo % et que s'estant approchés ensuite de Panama", ils avoient esté repoussés par cinquante hommes, devant que d'y estre arrivés, ce qui n'est pas seulement vraisemblable, mais ils n'ont pas dit un mot , ny du golphe Darien , ny des Indiens , ne voulant donner aucune connoissance, ny d'un chemin si dangereux, ny du secours qu'on pourroit tirer de ces Indiens.
Le 21 , le gouverneur envoya un capitaine , avec beaucoup d'autres gens de qualité , pour me faire des complimens. Afin de connoistre sa disposition à me rendre les prisonniers françois , et surtout le nommé Champagne ', qui estoit aux fers depuis onze ans , je priay cet envoyé de dire au gouverneur que j'avois à luy demander des prisonniers. Il m'asseura qu'il n'y avoit que le nommé Champagne , qui estoit prisonnier du Roy et de l'Inquisition , et comme je pris un ton plus haut sur sa réponse , il fit tant d'exclamations sur le nom de Champagne , et parut si estonné que je jugeay bien qu'il falloit leur donner de la crainte pour luy procurer sa liberté , tellement qu'après avoir laissé cette matière , je luy dis que j'avois dessein de faire partir le lendemain deux vaisseaux, sur l'avis qu'il y avoit des forbans le long de la coste. >^n A >
' Yille du royaume de Terre-Ferme , située dans l'isthme. ' Ville importante, baignée par la mer du Sud ; elle donne son nom à l'isthme.
' Capitaine de flibustiers, comme on le verra plus tard.
En eflfect le Marin et la Tempeste mirent à la voile , le 22, d'assez bon matin, les ayant détachés à dessein de reconnoistre le mouillage à vingt ou trente lieues le long de la coste , du costé de Porto-Belo , d'amener tous les bastimens qu'ils pourroient rencontrer pour servir de représailles , en cas que le gouverneur s'opiniastrât à ne pas rendre le capitaine Champagne , et surtout pour attaquer le convoy de Porto-Belo , qui est un vaisseau de 28 pièces de canon , qui apporte tous les ans à Carthagène , dans ce temps-là , de l'argent pour le payement des garnisons , et qui prit l'année passée /' Utile ' .
On en donna un ordre secret et cacheté au sieur Cheva-
' La prise de l' Utile était un des griefs de Louis XIV contre l'Espagne. Ce bâtiment faisait partie de l'escadre envoyée aux îles d'Amérique, en 1679, composée du Triomphant, de 76 canons, du Diamant, de 56 canons, de l'Alcion, de 44 canons, du Tigre , de 40 canons, du Mignon, de la barque-longue l'Utile, de 4 canons, et de la flûte le Tardif, de 20 canons.
Dans les documents du temps, l'Utile est tantôt appelé petite yregate, tantôt barque- longue. Ces deux espèces de bâtiments avaient alors beaucoup de rapports entre elles, et cependant elles ne doivent pas être confondues entièrement. Voici ce qu'on lit dans une lettre du marquis de Seignelay au comte d'Estrées, du 21 mars 1680 .
a J'ai remarqué que les barques-longues , qui ont passé de France « aux isles de l'Amérique, ont presque toujours pery ; c'est pourquoy « je vous prie d'examiner si , au lieu des trois qui doivent servir sous « vos ordres cette campagne , il ne seroit pas plus à propos d'armer « une frégate et de faire porter en fagot le bois nécessaire pour court struire une barque-longue auxdites isles, qui servira à donner les « advis, ou aux autres usages auxquels elle pourra être utile. » ( Collect. manusc. des Ordres du JRoiy vol. XLIX, pag. i52, aux Archives de la Marine.) M. de Seignelay écrivait, le 5 avril 1680, à l'intendant de Rochefort : « 11 a bien fait de faire doubler la Belle, puisqu'elle a « esté estimée assez forte pour aller aux isles de l'Amérique, mais une « autre fois il suiBra de faire porter en fagots les membres des barques* « longues, qui devront demeurer auxdites isles, afin de les faire bordcir
lier de Flacourt ', qui mesme n'est encore sçu de personne, hormis de M. Gabaret. Cependant le départ de ces deux vaisseaux causa une grande allarme dans la ville : on crut , les voyant à la voile , que c'estoit un renfort qui nous arrivoit, et ils ne doutèrent plus que l'on n'eut dessein de les attaquer, d'autant plus que ceux qui estoient venus avec l'envoyé du gouverneur, ayant veu ce grand nombre d'officiers et de gardes de la marine , qui sont embarqués sur les vaisseaux , surtout sur V Excellent, ils estoient persuadés qu'il y avoit pour le moins 3,000 hommes de bonne infanterie dans l'escadre , sans compter les matelots.
Le Père Jésuite, qui a bien voulu faire la campagne auprès de moy, avoit esté envoyé, dès le soir, à terre pour visiter la maison des Pères de son ordre , et faire compliment à l'évesque de ma part, dans le dessein que j'ay desjà expliqué^ mais le gouverneur ne luy permit pas de s'acquitter de cette visite, sous difFérens prétextes, tellement qu'ayant esté obligé de coucher à terre , il fut tesmoin de l'étonnement et de la confusion qui estoit dans la ville ; et les bons Pères Jésuites , qui sont tous créoles , le vinrent trouver, avec la dernière crainte , pour le prier de guarantir leur maison du pillage et de tous les malheurs qui arrivent dans la guerre 5 il les assura fortement qu'il n'y avoit pas de sujet d'avoir la moindre alarme , bien loin d'appréhender des choses si extresmes. Après qu'ils furent un peu rasseurés , ils luy firent mille questions sur l'efFect des bombes et de ces machines effroyables , de sorte qu'il estoit aisé de juger combien l'idée qu'ils en avoient leur faisoit d'horreur, et à tous les habitans et gentilshommes qui
« de poirier de l'Amérique, lorsqu'elles y seront arrivées. » [Ibid.^ vol. XL VIII, p. 162.) ' Commandant le Marin.
estoient présens, et qui n'en ont pas plus d'expérience. Je ne dois pas oublier qu'ils firent plusieurs autres plaisantes questions à nostre Père Jésuite, et dignes de gens nés dans les Indes , entre autres si l'on osoit faire profession ouverte de la religion catholique en France. Il les détrompa aisément des erreurs où les Espagnols les entretiennent à dessein 5 il raconta tout ce qui s'estoit passé en Hollande , au suject de la religion , dans la dernière guerre ; ils admirèrent toutes les actions de Sa Majesté , et depuis ce temps-là ils tesmoignèrent tant de franchise et d'amitié pour les François , qu'à la feste de Saint-Ignace il y eut beaucoup de capitaines et d'officiers qui furent priés d'y assister et d'y disner; aussi le Père Taschard, qui est le Jésuite embarqué sur V Excellent, n'a pas peu servi à insinuer les choses que j'ay dites au commencement.
Le 23 , on rendit le capitaine Champagne , ensuite du mémoire que j'avois envoyé par M. le chevalier d'Hervaulx, sur lequel le gouverneur, avec les principaux officiers, ayant tenu un grand conseil, l'interprète entendit qu'ils disoient entre eux : « Il faut tout accorder à cet homme , <( quand il nous demanderoit davantage. » Ils ont compté pour beaucoup d'avoir surmonté , à cause de la présence des vaisseaux de Sa Majesté , le dessein qu'ils avoient de ne rendre jamais ce chef de flibustiers. Je ne sçaurois l'attribuer à autre cause qu'à l'opinion qu'ils ont eue de sa valeur, et à celle que sa patience , dans une si longue prison , leur a fait concevoir de sa fermeté. Il est de bonne famille de Vitry-le-François -, il a fait des actions déterminées, et tesmoigne avoir de la prudence. Il connoist bien les Espagnols et les dedans de Carthagène \ et comme il peut seivir dans les desseins que l'on peut avoir, je Vay engagé à passer avec nous en France pour le garder pour ces occasions^
Le gouverneur tesmoigna ensuite à M. le chevalier d'Heivaulx qu'il s'attendoit que le marquis d'Estrées auroit la curiosité de voir la ville ; il sembla qu'il desiroit cette visite, comme une asseurance de ma satisfaction et de ma bonne foy ^ je la souhaitois aussi , mais à une autre fin , et pour y parvenir, je fis dire que j'y aurois desjà envoyé mon fils , si on pouvoit guérir les jalousies dont je voyois les efFects de tous les jours : sur cela il se picqua de générosité, et le jour ayant été pris, il luy fit tous les honneurs qu'il crut devoir faire au fils d'une personne que le Roy honore du commandement de ses vaisseaux 5 il le mena par toute la ville, dans tous les couvens, et surtout à la maison des Pères Jésuites, ce que j'avois le plus recommandé, parcequ'on y découvre d'un lieu élevé le circuit de la ville , les forts qui sont aux environs, les vieils et nouveaux travaux.
Le marquis d'Estrées profita de cette occasion , et le gouverneur, qui ne le quitta point, le convioit à voir la force de la place , ne se deffiant pas qu'il eut aucune connoissance des fortifications. Depuis il y a eu plus de liberté 5 et pendant dix ou douze jours que l'escadre a été mouillée devant Carthagène, il ne s'en est passé aucun que le major n'ayt esté à la ville , sous difFérens prétextes , et qu'il n'ayt mené avec luy cinq ou six officiers difFérens , en sorte que je ne crois pas qu'il y en ait aucun qui n'y aye été.
Le Père Jésuite , qui fit plusieurs voyages à la ville , vit enfin l'evesque chez luy, qui reçeut avec satisfaction les complimens que je l'avois chargé de luy faire , et l'asseurant de l'ordre que j'avois donné à mon fils de le visiter, il comprit aussitost qu'il n'avoit pu se débarrasser du gouverneur, qui ne l'avoit pas voulu quitter exprès , mais soit que ce gouverneur fut très en peine de la libre communication qu'on acqueroit dans la, ville, ou qu'il ayt l'huineur
difficile , il ne permit ny aux Pères Jésuites de venir à mon bord , ny aux Pères Jacobins et Recollets de visiter ceux de leur ordre qui sont embarqués sur d'autres vaisseaux.
Le Marin et la Tempeste arrivèrent le trentième juillet auprès de l'Excellent, n'ayant veu qu'une seule barque qu'ils n'avoient pu joindre, parcequ'elle s'estoit sauvée entre des rochers. Pour le vaisseau de Porto-Belo , il y a de l'apparence que l'entreprise des flibustiers a troublé les mesures ordinaires. Ils ont rapporté de leur voyage la connoissance exacte des terres et des mouillages.
On auroit esté plus loin, si l'on n'eut pas esté pressé par Testât des vivres , car le munitionnaire a fait une grande méprise sur la quantité qui devoit estre embarquée , et plus encore par la saison qui nous contraignoit de regagner le Petit-Goave , pour déboucquer avant le dix de septembre , à cause du mauvais temps , mais dans le Conseil que l'on tint , pour examiner les moyens de pousser plus avant nostre navigation , il fallut tous se rendre à ces raisons invincibles ' .
On mit donc à la voile , le premier aoust , pour remonter le long de la coste jusques au Cap de la Vêle 5 on vint en sept jours à Sainte-Marthe , et la brise , que nous trouvasmes un peu forte un jour, ne fit autre mal que de rompre les deux masts de hune de la fluste *, et celuy du perroquet de fougue du bruslot, mais tout cela fut raccommodé en une nuit.
On demeura jusqu'au onze à Sainte-Marthe à faire de l'eau et du bois ^ on y a vescu avec plus de liberté encore qu'on n'avoit fait la première fois. Les créoles espagnols menant les officiers dans leurs maisons, le gouverneur
' Voyez les Mémoires de Villette, pag. 54- » La flûte le Dromadaire.
mesme a ea un procédé plus franc et plus honneste , s'il est possible. Le jour que les vaisseaux mouillèrent, il estoit arrivé trois cents Indiens pour travailler au fort; je ne sais si c'est par un effet de la jalousie que cette escadre a causée , ou par une autre raison. Le gouverneur apprit aussi à nostre major que l'on avoit résolu dans le Conseil d'Espagne d'entretenir désormais trois cents hommes de gar- ^nison à Sainte-Marthe.
Depuis Carthagène jusques au Cap de la Vêle on a mouillé souvent, lorsque la navigation nous y a obligés, mais la joie d'arriver icy% après en avoir fait une assez heureuse , a esté troublée par le désastre que nous y avons trouvé. Nous avons veu l'image affreuse d'un terrible ouragan qu'il avoit fait, il y a huict jours; ce qui doit faire juger qu'il y a toujours du péril dans la navigation qu'on fait dans ces mers-cy, depuis le mois de juillet, jusques au quinzième d'octobre. Je ne m'estendray pas sur les pertes des marchands , qui sont grandes , et dirai seulement que le Roy y a perdu la barque-longue la Belle, par un pur effet de la destinée du capitaine , qui , bien que fort brave homme, avoit un tel pressentiment de se noyer cette année, qu'il le disoit à tout le monde , de sorte que nous ayant quittés à la moindre apparence de vent , sur mes ordres toutefois , il est venu périr où il espéroit trouver son salut. Cependant au lieu d'entrer dans le Cul-de-sac , il estoit demeuré dans la rade ordinaire avec les vaisseaux marchands. Il n'y a eu que deux hommes de sauvés, le reste a péri, au nombre de trente-trois , compris le capitaine et le lieutenant. On m'a asseuré qu'un autre bastiment plus fort que luy ayant frappé de son beaupré sur son arrière ,
' A la rade du Petit-Goave, dans la partie de l'ouest de l'île de Saint-Domingue.
l'avoit enfoncé et coulé aussytost à fond , soit que la Belle eust tombé sur ce vaisseau , en filant du cable , ou que son ancre eust chassé. J'ay offert à tous les capitaines de vaisseaux marchands de les secourir en tout ce qui pourroit dépendre de moy ^ j'ay visité ceux de Sa Majesté depuis qu'ils sont à cette rade , et je dois ce tesmoignage qu'il ne se peut rien ajouter aux soins des capitaines pour les tenir propres et en bon estât, ny à l'ordre et à la discipline qu'on y a observé. On y a vescu en bonne intelligence , nonobstant le grand nombre d'officiers et les incommodités qu'ils y souffrent par cette raison-là. Il n'est mort jusques icy dans toute l'escadre que deux ou trois hommes , ce qui n'est pas moins à estimer que tout le reste.
J'avoue que je ne croirois pas avoir satisfait entièrement à mon devoir si je ne faisois considérer que les officiers de cette escadre méritent de n'eslre pas oubliés à la première promotion , et à la distribution des grâces , car bien que ce voyage ayt esté plus aisé que le précédent , il ne laisse pas d'avoir esté accompagné de beaucoup de peines , de fatigues et de despenses pour les capitaines , qui ont un grand nombre d'officiers à nourrir, et n'ont esté en aucun lieu jusques icy où les vivres n'ayent esté plus chers qu'on ne peut s'imaginer.
Je joins à ce mémoire celuy que m'a donné un capitaine de vaisseau marchand qui a esté enlevé par un de guerre espagnol au Caïman ' . Cette action est tout-à-fait injuste et ne se peut défendre , mais enfin les Espagnols ne donnent que trop de sujet de les tourmenter dans ces mers-cy.
Je ne dois pas oublier que M. le chevalier d'Hervaulx
" C'est plutôt aux Caïmans, ou îles des Lézards , trois petites îles du golfe du Mexique , appartenant aujourd'hui à l'Angleterre ; elles sont situées entre la Jamaïque et Cuba.
s'est parfaitement acquitté de toutes les commissions qu'on lui a données, jusques à rassembler beaucoup d'animaux, comme je le lui avois dit , pour la ménagerie de Versailles, mais il n'a pas esté aussy heureux à les conserver, on envoyé toutesfois par la flûte , un oco d'une espèce particulière, qui est resté.
Il a fort bien ménagé l'esprit des Espagnols , et fait des libéralités, dans la veue du service, qui ne laissent pas d'incommoder la bourse d'un cadet.
Le comte d'Estrées.
tcn
LETTRE DU COMTE D'ESTRÉES AU MARQUIS DE SEIGNELAY
Monsieur ,
J'ay eu une grande satisfaction de pouvoir dire, sans aucune prévention , ce qui est contenu dans le Mémoire cy-joint', parceque le rétablissement de la Marine estant l'efiFet des soins de M. Colbert et des vostres , les avantages qu'elle peut produire relèveront désormais encore plus des services si importans ; jusqu'à ce que je puisse avoir l'honneur de vous faire voir les choses plus clairement , je vous supplie très humblement de croire que je ne me flatte pas légèrement.
Cependant, Monsieur, dans le désir que j'ay que la Marine ne partage pas seule l'honneur des plus grandes entreprises , je prends la liberté de vous dire qu'il seroit nécessaire , pour avoir une bonne infanterie , et n'estre pas chargé tout d'un coup de la levée d'un grand nombre de soldats , d'entretenir, dès à cette heure , cinq cents hommes dans les Isles, commandés par de bons ofi&ciers, outre ceux qui y sont desjà , et dans chaque port trois cents, au lieu de cent cinquante, qui servent à la garde des vaisseaux.
Je laisse au sieur Du Guay ' à vous rendre compte de Testât des vaisseaux et de nos vivres , où il y a eu une fort grande méprise , pour vous rendre seulement le tesmoignage que je dois au sujet des officiers.
' Voyez le Mémoire qui précède cette lettre.
» Commissaire ordinaire de marine, embarqué sur le vaisseau amiral , par ordre du Roi , notifié à M. le comte d'Estrées, le 8 mars 1680. {Colbert, manusc, des Ordres du Roi, vol. 48, p- 118.) (A. J.)
Il est certain que dans cette escadre il y a plusieurs bons el capables lieutenans , mais fort peu d'enseignes ; la pluspart mesme ont peu d'application et n'ont pas tous un père, comme M, Cabaret , qui prend soin d'instruire ses enfans , et qui rendra les siens très bons officiers.
J'ay permis à deux lieutenans, les sieurs de Montbaut ' et de Bouous *, de repasser en France à cause de leurs indispositions; mais trouvez bon que je puisse vous représenter encore , ce que j 'ay fait plusieurs fois , que nonobstant ce grand nombre de gentilshommes qui se jettent dans la Marine j elle ne laisse pas d'avoir besoin d'officiersmatelots , c'est à dire de gens eslevés par les degrés, nourris dans le mestier, et qui ayent beaucoup plus d'application que les gentilshommes , de sorte qu'il seroit à souhaiter qu'il y en eut jusques à quarante, tant lieutenans qu'enseignes, pour le moins, dans tout le corps.
Il me semble que je peux vous dire sur ce suject que le capitaine Lemoing ^ me paroist fort propre à commander un bruslot, ayant tout le sçavoir nécessaire à un bon matelot, et la réputation d'un homme de courage déterminé.
' Le Siieur de Montbaut avait été fait lieutenant de la marine , en 1676. Il fut nommé capitaine de vaisseau en i684' [Etais manuscrits de la Marine.) (A. J.)
^ Le chevalier de Bouous était lieutenant dès i656. Il paraît qu'il avait été embarqué en supplément sur un des vaisseaux, au moment du départ de l'escadre , car il ne figure pas sur les listes de l'armement. Cet officier n'est plus poi'té sur l'état de i685. (A. J.) Ce doit êti-e un chevalier de Buous, parent de M. de Grignan, dont a parlé deux fois madame de Sévigné. « Ne vous ai-je pas mandé que le chevalier de « Buous est ici.... Je fus ravie de l'embrasser. Il me semble qu'il vous « est plus proche que les autres. » {Lettre à sa fille, du 29 novembre 1673.)
' Voir ci-dessus la note de la page 186. (A. J.)
La conversion de Meusnier ', garde de la Marine, m'engage à A'ous parler de ses intérests 5 il seroit fort propre à remplir la charge de lieutenant de frégate légère, vacante par la mort de Flandin , d'autant plus que c'est quasi un homme de mesme génie, bon matelot, et ferme dans l'occasion , ayant fait le voyage entier des Indes avec •M. Delahaye, comme l'autre.
Le sieur Chabert' m'a appris qu'il avoit eu l'honneur de vous escrire , touchant quelques prétentions. Vous luy avez assez donné de marques de vostre protection pour juger que vous sçavez ce qu'il vaut. Comme il veut tenir entièrement de vous la grâce qu'il vous demande , je n'ay garde de joindre mes très humbles prières aux siennes sur ce sujet-là, mais j'ose dire qu'il y a des officiers faits d'une manière qu'il semble qu'on ne leur sçauroit faire trop de bien. Je prends la liberté de vous représenter qu'il ne mérite pas moins que les autres la gratification que l'on donne à cause du grand nombre d'officiers 5 il ne la toucha pas l'année passée , et la mérite encore mieux celle-cy, à cause du séjour qu'on a fait dans les rades, où il y a toujours une infinité d'officiers et beaucoup d'étrangers sur l'Excellent.
Il y a desjà sept ans que j'ay engagé le capitaine Brice , qui est capitaine-d'armes sur l'Excellent, dans le service de la mer, et je l'ay empesché depuis de quitter^ quoyqu'on
' Meusnier ne fut point fait lieutenant de frégate, mais enseigne de port. Il figure en cette qualité sur l'état de i683, comme attaché au port de Brest avec M. de JVoailles. En 1686, il avait encore la même fonction qui dut paraître bien calme à un homme du caractère qwe nous a peint le comte d'Estrées. Il disparaît en 1688. (A. J.)
' Troisième capitaine de VExcellent. Il était de la promotion de 1667, et plus ancien que les deux autres capitaines de vaisseau. H devait probablement remplir les fonctions de major-général de l'es-, cadre. (A. J.)
lui ofifrit des compagnies d'infanterie, sur l'espérance que je pourrois luy procurer une petite subsistance : je l'ay veu , en des occasions fort périlleuses , conserver beaucoup de sang-froid et de courage ; il s'entend fort bien à dresser les soldats, il a de l'esprit, de la mine, et est d'assez bonne famille , et quoyque je n'aye , Monsieur, l'honneur de vous en parler que dans la veue du service, je vous serai toutesfois infiniment obligé , s'il vous plaist luy procurer quarante livres de subsistance par mois , esgalement à la terre et à la mer, à condition de servir toujours sur le Pavillon , lorsque je seray employé. Il est estably à Brest depuis un an ou deux qu'il s'est marié aux environs.
J'ay averty M. Demuin ' qu'un écrivain du Roy , nommé Loubert, tenoit à son service un Espagnol qui donne des avis, ce que j'ay connu par des lettres qu'il avoit confiées au maistre-canonnier * de l'Excellent, pour les remettre à la première terre espagnole , sous prétexte de faire sçavoir de ses nouvelles à ses parents. Dans les lettres qu'on m'a remises entre les mains , il y a que cette escadre étoit destinée pour reconnoistre les places de l'Amérique que l'on veut attaquer, et il donne ensuite des avis sur des endroits foibles , comme si j'en avois parlé, quoyque je ne les aye connus que par ses lettres. Il ajoute qu'il apprendra beaucoup de choses, parceque les François parlent légèrement, et qu'il a beaucoup d'attention à s'instruire de toutes choses. Outre qu'un homme si zélé pour sa nation est toujours à craindre , dans un lieu aussy important que celuy de Rochefort , il ne seroit peut-estre pas mal à propos de l'arrester au retour de la flotte , où ceux qui y sont embarqués parleront peut-estre assez indiscrètement , et le tenir en prison pendant cinq ou six mois.
' lateadant de la marine, à Rochefort. (A. J.) ^ Jean Le Bel. (A. J.)
Le Mercure- Galant écrit aussy quelquefois nos voyages
si bizarrement, sur quelques relations des vaisseaux, que je
croirois , Monsieur, qu'il n'en devroit rien dire que suy-
vant vos ordres.
Je suis avec toutes sortes de respect et de reconnoissance,
Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
Le comte d'Estkées.
Au cnl-de-sac «la Petit-Gotve , ce 26* aoust 1680.
P. S. Le S. de Gennes " a pris beaucoup de soin de lever tous les plans ; mais , comme il entend moins les fortifications que les autres parties des mathématiques , j'ay obligé le marquis d'Estrées à y estre toujours avec luy ; j'ay prié aussi le S. de Flacourt ' de l'ayder de ses connoissances , et j'ose dire avoir contribué des miennes à rendre ces plans plus réguliers , mais il paroist avoir beaucoup de bonne intention et de docilité.
' Lieutenant sur la Tempête. H venait d'être fait lieutenant et fut promu , en i6gi , au grade de capitaine de vaisseau ; la frégate la Tempête, construite à Rochefort, en 1676, portait 28 pièces de canon et 120 hommes d'équipage. Elle fut armée pour remplacer deux barques-longues, désignées d'abord pour cette campagne, comme on le voit par une lettre écrite au comte d'Estrées le 25 mars 1680, où on lit: «A l'égard des trois barques-longues qui dévoient estre armées, « S. M. a approuvé le changement que vous proposez, de n'en armer « qu'une {la Belle), et de faire servir l'équipage des deux auti'es sur « une frégate. Pour cet effet, Elle a choisi la Tempeste, et Elle donne <f ordre au sieur Demuin de travailler promptement à son armement. » (Archives de la Marine.) (A. J.)
» Le chevalier de Flacourt , capitaine du Marin. Ce bâtiment, rangé ici parmi les frégates, était un vaisseau de cinquième rang, construit à Toulon en 1679 ; il portait 28 pièces de canon et 120 hommes d'équipage. M. de Flacourt devint chef-d'escadre en 1688. Il ne figure plus sur VEtat de la Marine pour l'année 1696. (A. J.)
LETTRE DU COMTE D'ESTRÉES AU MARQUIS DE SEIGNELAY
Monsieur ,
Les vaisseaux de Sa Majesté estant arrivés , le 24 du mois passé, au Petit -Goave % j'ay dépesché dès ce moment-là le Dromadaire *, pour retourner dans les ports de France -, mais n'ayant pu estre preste devant le reste de l'escadre, cette flûte mit à la voile comme nous le 29^ ; elle demeura un peu derrière avec les Jeux, qui n'est pas un trop bon vaisseau de voile ^. On les attendit l'un et l'autre, et elle nous rejoignit vers la Tortue "^j le 1" de septembre. Je luy donnai de nouveaux ordres de ne plus attendre le Pavillon et de forcer de voiles ; mais soit qu'elle eut besoin de rafrais chissemens pour des malades , comme le capitaine me le fit sçavoir, ou qu'elle n'ayt pas ménagé ses bordées aussy bien que nous , elle est demeurée derrière , et nous voicy à quarante lieues du déboucquement des Caicques, sans avoir plus suject de craindre les grandes et subites tourmentes qui arri-
' Port de Saint-Domingue, dans la partie occidentale de l'île.
* Voyez la note page i8i.
^ M. le comte d'Estrées ne pensait pas sur les qualités de ce vaisseau ce qu'on en disait à Colbert; en effet, l'état de 1678 porte, p. 20, v" : « Les Jeux , fin de voile et foible de bois. » (A. J )
Le marquis de Villette qui commandait ce vaisseau en parle comme l'amiral. (Voyez plus haut, page 55.)
* Une des Antilles , située à trois lieues au nord de l'île de Saint- Domingue. Habitée d'abord par les flibustiers, elle servit de premier chef-lieu à la colonie française qui prit plus tard possession de la partie occidentale de l'île de Saint-Domingue. (Voyez V Histoire politique et statistique de l'île d'Haïti, par M. Placide Justin. Paris 1826, p. 72.)
vent d'ordinaire dans ces parages dans le mois de septembre, et jusques à la fin d'octobre.
Quatre vaisseaux marchands ont déboucqué avec nous, et me donnent moyen d'avoir l'honneur de vous escrire cette lettre , mais non pas de vous envoyer le duplicata des Mémoires et des lettres contenues dans le paquet que j'ay l'honneur de vous adresser, y ayant tant d'escriture et de choses différentes à copier qu'il ne seroit pas possible de l'avoir fait en trois jours ; je puis seulement vous en faire des extraits , après vous avoir dit premièrement , Monseigneur, que nostre navigation a esté fort heureuse , et que la fortune de Sa Majesté nous a retenus à la coste de la Terre- Ferme, trois ou quatre jours de plus que l'on avoit pensé , dans le temps qu'un furieux ouragan faisoit périr à la rade du Petit-Goave vingt six bastiments qui y estoient mouillés, dont la Belle estoit du nombre , y ayant relasché un mois auparavant , et qu'elle a péri dans un lieu où le capitaine , qui avoit des pressentimens extraordinaires de se noyer cette année , comme il le disoit à tout le monde , hormis à moy, croyoit trouver son salut.
Secondement , que nous avons reconnu tous les postes qui sont marqués dans mes instructions et cherché inutilement l'escadre des Espagnols, qui , dès le mois d'avril , a passé à la coste du Mexique , à la Vera-Crux.
Troisièmement , que les connoissances que l'on a pnses ces deux années nous mettent en estât d'attaquer partout les galions dans ces mers-cy, d^ emporter les places les plus fortes de l'Jlmérique, et de faire de plus grandes choses que l'on ne peut imaginer.
Le reste des Mémoires est un long détail de ce qui s'est passé entre nous et les Espagnols, ce qui a beaucoup de rapport avec tout ce que je viens de dire j mais je viens
de me souvenir d'y avoir oublié une circonstance qui mérite d'estre escrite : c'est que le gouverneur de Sainte- Marthe, ayant fait connoistre à nostre major, qui alloit et venoit continuellement à terre , qu'il avoit besoin de cent livres de mesches , ou environ , et qu'il luy seroit bien obligé s'il luy en pouvoit faire recouvrer cette quantité pour de l'argent, celui-cy me l'ayant rapporté, j'assemblay le lendemain le Conseil de guerre sur cette bagatelle , et le commissaire présent , pour monstrer quelles précautions on doit prendre, lorsqu'il s'agit d'oster des vaisseaux la moindre petite quantité de leurs munitions : il fut résolu qu'on en donneroit un peu de chacun , et qu'il estoit beau aux vaisseaux du Roy de ravitailler les places des Espagnols dans les Indes. Le major, estant retourné à terre avec les cent livres de mesches, les fit délivrer au gouverneur, et luy dit que cela ne s'étoit pu faire sans ma permission. Le gouverneur le remercia en son particulier, et luy tesmoigna qu'il s'en estoit bien douté , et qu'il m'estoit d'autant plus obligé que je luy espargnois la honte de m'en remercier.
Dans les lettres que j'ay l'honneur de vous escrire, je vous fais considérer la justice qu'il y a de ne pas oublier à la distribution des grâces , et à la première promotion , les officiers qui servent dans cette escadre , où il y a quantité de bons lieutenans que je comprends dans une liste particulière , et que la conversion de Meusnier, garde de la Marine , m'obligeoit à parler en sa faveur, pour occuper la place de Flandin, lieutenant de frégate légère.
J'y parlois aussy des establissemens de la coste de Saint- Domingue , et de la nécessité que M. de Pouançay ' trouvoit à avoir encore un lieutenant de Roy, à quoy il jugeoit
' Gouverneur de Saint-Domingue.
le sieur de Cussy très propre 5 c'est en efFect un très bon sujet.
Il y avoit un article sur le sujet d'un Espagnol qu'un écrivain du Roy, nommé Loubert, tient à son service, qui donne des avis, comme je Tay connu par des lettres qui m'ont esté remises entre les mains 5 il ne seroit peut-estre pas hors de propos de le faire arrêter au retour de la flûte , ou sur les premières nouvelles que l'on aura de nostre navigation, et je suis persuadé aussy que le Mercure- Galant ne devroit rien escrire de nos voyages, sans vos ordres.
J'ay joint à ces lettres et Mémoires , qui sont assez estendus, la relation de la prise des forts de la Guerra, auprès de Caraque, par cent cinquante flibustiers, commandés par le sieur de Grandmont, avec les plans'. Les soldats prisonniers qui y estoient en garnison sont au Petit-Goave 5 ils sont tous Espagnols naturels , et m'ont paru fort bien faits. Je crois que cette entreprise a esté faite au mois de juin , ainsy que Grandmont m'en a asseuré.
Le Mémoire que m'a donné un marchand de la prise de son bastiment par un vaisseau de guerre espagnol , comme il peschoit à la tortue , aux Caïmans , sur la bonne foy de la paix, au mois de may dernier, et la déclaration d'un François , qui l'a veu vendre à la Havane et déclarer de bonne prise. J'ay esté surpris que les Espagnols veuillent donner des sujets de plainte dans ces mers-ci.
N'ayant point de double , ny du Mémoire , ny de la relation de la prise des forts de la Guerra, je ne puis pas dire bien précisément les dates. Il y a de plus le Mémoire des vaisseaux perdus à la rade du Petit-Goave *.
Nous retournons aux Isles , suyvant ce qui est porté par
' Celte Relation ne s'est pas retrouvée. " Celte Liste est également perdue.
mes instructions, et j'espère que tant de peines et de fatigues auront le bonheur de plaire à Sa Majesté, et de m'acquérir d'autant plus la continuation de l'honneur dé vos bonnes grâces et de vostre protection, aussy bien que de M. Colbert, dont je tascheray toujours de me rendre digne , estant avec toutes sortes de respect et de reconnoissance , Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
Le comte d'Estrées.
A la hauteur de 23 degrés et demi , à 40 lieues du déboucquement ' . des Caïques ', ce 7« septembre 1680.
P. S. Je ne sçays à quoi attribuer la séparation des Jeux, où jusques icy on a navigué avec assez de soin, pour ne pas s'éloigner du vaisseau-commandant, si ce n'est à la bizarrerie des vents que l'on trouve le long des costes , en sorte que les uns sont en calme , lorsque d'autres vaisseaux sont portés d'un vent qui les conduit à leur route , et cela arrivant la nuit, on se trouve insensiblement esloigné et sans remède.
' De'boucquement , de l'italien bocca, embouchure, ouverture d'un canal vers la grande mer. Ce canal peut séparer deux terres, il peut aussi se prolonger entre des îles ; le déboucquement est essentiellement le lieu par lequel les vaisseaux sortent de ces canaux, pour entrer dans une mer libre. ( Dictionn. de la Marine française, par Charles Romme. Paris, Barrois, i8i3, in-8.}
* Les Caïques sont situées à quarante-cinq lieues au nord de Saint- Domingue.
DU COMTE d'eSTRÉES, DU 20 OCTOBRE 1680, ADRESSÉ DU FORT-ROYAL DE LA MARTINIQUE, AU MARQUIS DE SEI- GNELAY.
Nous sommes arrivés le douze à la rade du Fort-Royal , après quarante quatre jours de navigation, depuis le Petit- Goave , et nous avons trouvé que l'ouragan , qui y a fait un furieux ravage, n'avoit pas espargné cette isle, car par une bisarrerie extraordinaire , il s'est fait sentir icy la nuit du 12 au 13 d'aoust , un jour plus tost qu'à la coste de Saint- Domingue , sans avoir touché à pas une des isles qui sont entre deux.
Quoique l'on dut estre rassuré , après une telle désolation, qui n'arrive guères deux fois en une année , et que le plein de la lune de septembre fut passé, cependant l'alarme des habitans et leurs pronostics d'un autre coup de vent , sur de vieilles observations, m'ont obligé de faire entrer les vaisseaux du Roy dans le port , jusques à la fin de cette lune , d'autant plus qu'on peut s'y raccomoder plus aisément que dans la rade sminsio yi oup t&mi
La Tempeste surtout en avoit besoin, luy estant survenu, le 27 septembre, une voye d'eau si inopinée que je crus la devoir détacher le lendemain à la hauteur de 25 degrés avec le Marin , pour se mettre dans le port, dans la crainte que son incommodité n'augmentast ; mais les courans ont rendu leur navigation et la nostre moins juste que l'on n'avoit pensé; il y a eu une erreur de près de cinquante lieues, également dans tous les vaisseaux, de sorte que nous avons esté portés sur les Isles plus tost que l'on n'avoit résolu , c'est-à-dire trois jours devant le quinzième de ce
mois , qui est le temps ordinaire auquel les vaisseaux de Sa Majesté et les marchands ont accoustumé de reprendre la navigation.
Cependant les précautions que Ton avoit prises contre ce second coup de vent ne nous auroient pas garantis, s'il estoit arrivé , d'après ce que les vaisseaux marchands y ont souffert du premier. Les maistres ont donné un Mémoire à M. de Blenac de ce qu'il y auroit à faire pour y demeurer en seureté ; nous Talions examiner avec beaucoup de soin, après avoir sondé tout le port, et l'on mettra à l'apostille de ce Mémoire ce qui sera conforme ou contraire à nos sentimens, y ajoutant ce qu'ils peuvent avoir oublié.
Mais il semble que le désordre qu'a causé ce dernier ouragan doit relever le mérite de la Grenade et de son port 5 il me paroist plus grand que celui-cy , et d'autant plus seur que l'on n'a point encore veu d'ouragan à ceste isle. Pour moy, je trouve sa situation si avantageuse que si l'on forme jamais quelque dessein dans ces mers-cy, il n'y a que la Martinique et elle que l'on doive considérer comme des places d'armes , propres à y establir les magasins et à y tenir les vaisseaux en seureté.
On verra par Testât que le commissaire doit envoyer qu'il ne restoit dans la pluspart des vaisseaux qui sont icy que pour huit jours de biscuit, lorsque nous y sommes arrivés, car bien qu'ils eussent des farines en la place de ce qui leur manquoit , il est impossible d'en faire l'usage qu'il faudroit, estant sous les voiles. Cependant on avoit retranché , dès le mois de juillet , trois onces de biscuit par ration , et fait vivre les équipages de pain frais pendant le séjour qu'ils ont fait au Petit-Goave '.
• On avait prévu à la Cour que les choses devaient arriver ainsi que d'Estrées l'apprend au ministre. M. de Seignelay écrivait à Demuin,
J'ai reçu icy le quatorziesme de ce mois de M. l'intendant et du sieur Payen , ingénieur, les ordres de Sa Majesté , et le duplicata , en date du 22 may, de Fontainebleau , d'attaquer l'escadre espagnole des gardes-costes , et , en cas que l'on ne la put rencontrer, de faire sçavoir aux gouverneurs des places que j 'ai ordre de la chercher et de la combattre sur le refus du salut et de la restitution de la barque-longue qui fut prise l'année passée, .ir : .'nrcï 1 mt)i. i
Je m'estois bien disposé à la chercher et à l'attaquer en effet, suyvant l'article de mes instructions qui me l'ordonne simplement, sans autre chose, et j'aurois creu devoir me servir de ces deux prétextes , mais j'avoue que je ne m'estois pas persuadé qu'il fut à propos pour le service de Sa Majesté de donner part de ce dessein aux gouverneurs des places espagnoles , si la Fortune m'ostoit d'abord les occasions de les exécuter \ au contraire , ayant cru que ce n'estoit pas le moyen d'y réussir que de le publier, je m'estois contenté de le confier à messieurs de Blenac , de Patoulet et de Cabaret et de laisser répandre dans l'escadre que je ne croyois pas
le 8 septembre i68o : « S. M. attend avec une extresme impatience la « nouvelle du départ de la fluste le Large, et s'il apporte le mesme retar- « dément qu'il fait au départ de tous les vaisseaux , qui sont armés à «( Rochefort , il arrivera que le sieur comte d'Estrées se trouvera sans « vivres aux isles de l'Amérique, et S. M. doitluy faire sçavoir qu'après « l'avoir adverty par toutes ses lettres que cette fluste devoit partir au « plus tard à la fin du mois passé , elle le rendra responsable de l'in- « convénient qui arrivera par le retardement de cette fluste. » On voit que le Roi et ses ministres n'étaient pas toujours obéis. La correspondance de Colbert et de Seignelay avec les intendants et les amiraux est pleine de réprimandes sévères qui montrent combien la machine administrative était encore mal montée, et combien les agents du pouvoir apportaient de mollesse à l'exécution des ordres les plus importants. (A. J.)
que le èommïandant de celle d'Espagne, qui a un pavillon au grand-mast, osast manquer à saluer la flamme que je porte, afin que chacun fut préparé dans son bord à la première rencontre. J'estimois cette conduite nécessaire afin que cette escadre n'eut pas le soin de nous esviter, le bruit ne s'en estant pas respandu , et ensuite pour qu'ayant à visiter les places de la Terre-Ferme , ce ne fut pas une raison de m'en défendre l'entrée 5 mais j'ose dire que je considérois aussi qu'ayant rencontré et battu l'escadre des Espagnols, sans qu'on eut appris l'ordre que j'en avois, Sa Majesté auroit pu donner telle couleur à cette action qu'Elle eut jugé importer à son service.
C'est sur ce raisonnement que j'ay réglé ma conduite et que j'ay visité les places des Espagnols, mais après estre arrivé à Carthagène, et avoir sceu que la barque-longue ', commandée par Longchamps , n'avoit point esté prise par l'escadre de Quintana , mais bien par le convoy de Porto- Belo , qui ne despend pas de luy, je l'envoyay attendre par le Marin et la Tempeste , avec mesme secret, pour me l'amener, et en ce cas-là j 'avois résolu de déclarer au gouverneur de Carthagène , que , ne me contentant pas de cette satisfaction, je chercherois encore le dit Quintana, supposant toujours qu'il avoit donné des ordres de prendre la barque-longue , appartenant à Sa Majesté ; mais toutes ces mesures ayant manqué par les choses que je diray cy après , je crus estre obligé, la veille de mon départ, de parler au gouverneur de Carthagène de la prise de ce bastiment, non pas tant pour m'éclaircir d'une chose que je sçavois déjà , que pour justifier tout ce que je pourrois entreprendre; car je pensay, dès ce moment, qu'après estre retourné aux Isles et y avoir pris des vivres, je pourrois faire un tour
' L' Utile. (Voyez la note de la page 2o5.)
à la coste de la Terre-Ferme du costé de la Marguerite et de Comane , et y rencontrer cette escadre à son retour dans le golphe, qui pourroit avoir déboucquée par le canal de Bahame, dès le commencement de septembre. Les ordres que je viens de recevoir me confirment dans cette pensée, et il n'y a plus d'autres moyens d'y satisfaire, joint que la persévérance à visiter toute la coste de Terre-Ferme , et surtout les parages par où cette escadre doit rentrer, donnera plus de force à ce que je dois faire sçavoir aux gouverneurs des places, et persuadera amis et ennemis de l'opinion que le Roy désire que l'on aye , si la Fortune oste les moyens de le tesmoigner par des efifects.
Je joins à ce Mémoire la copie de celuy du gouverneur de Carthagène , celle d'une lettre que j'escrivis ensuite et des ordres que j'ai donnés, tant au sieur de Flacourt qu'à tous les vaisseaux '. ' T'
Quant à l'escadre espagnole, voicy ce que j'en ay appris du capitaine Champagne, à qui le gouverneur et les soldats du chasteau, où il estoit gardé, l'avoient dit. Premièrement qu'elle estoit composée de cinq vaisseaux armés en Espagne, et commandée d'abord par Quintana; qu'après avoir tenupendant vingt mois la mer, le long des costes de Terre-Ferme , depuis Carthagène jusques à Comane, où elle avoitderaeuré long-temps et fait des prises sur les François et les Anglois , elle s'estoit retirée au mois de mars dernier à la Havanne, où ledit Quintana avoit esté arresté pour quelques plaintes qu'on faisoit de sa conduite ; qu'on avoit mis un autre , appelé Hastina, en sa place, pour la commander 5 que de la Havanne elle estoit allée à la Vera-Crux , où son payement estoit assigné et aussy à dessein de s'y raccommoder, y ayant beaucoup d'apparence que des vaisseaux, qui sont long-temps
' Ces pièces n'ont pas été retrouvées.
à la voile dans ce climat-cy, ont besoin de radoub et de
rechanges^ qu'il y avoit outre cela deux vaisseaux qui croi-
soient aux environs de Portorico , qui avoient ordre de les
joindre.
Le désir que j'ay de retourner à la coste de Terre-Ferme, pour exécuter avec la dernière exactitude les ordres de Sa Majesté , me fait attendre avec beaucoup d'impatience l'arrivée de la flûte ', qui doit apporter les vivres, car comme il faut s'accommoder aux temps et aux saisons pour naviguer dans ces mers-cy, si elle n'arrivoit que dans le mois de novembre, avec le temps qu'il faut pour mettre les vivres dans chaque vaisseau, il m'en resteroit peu pour faire le tour que j'ay résolu, et en retardant l'exécution jusques dans le mois de décembre , cela rendroit la navigation beaucoup plus difficile, à cause des vents de nord. On fera cependant jusques à l'impossible pour ne manquer à aucun point de mes instructions , et j'ose dire que jusques icy on a si bien ménagé le temps qu'on a fait plus de choses dans l'espace de trois mois et demi que d'autres , plus attachés que nous à leurs commodités, n'auroient fait en cinq.
On a découvert la voie d'eau de la Tempeste, qui estoit à cinq ou six pieds sous l'eau , à la rablure de l'estrave ' ....
Le vaisseau les Jeux n'est pas encore arrivé, et comme j'ai desjà fait sçavoir qu'il s'estoit séparé du commandant, apparemment par des calmes, il faudra en examiner les véritables causes à son retour. C'est une des plus dangereuses fautes que l'on puisse faire à la mer contre la discipline , et qui peut avoir de plus fascheuses suites. Mais , comme les capitaines sont avertis d'ordinaire trois ou quatre jours devant le temps que l'on doit mettre à la voile , ils doivent
' On a vu pins haut que c'était la flûte le Large.
> Ces détails sont omis comme dénués d'intérêt aujourd'hui.
se mettre en estât de le faire avec diligence , et Ton perdroit souvent beaucoup de temps , si le commandant se vouloit assujettir aux commodités et aux fantaisies des capitaines particuliers. Quand quelqu'un ne peut pas suivre, il a ses signaux pour le faire sçavoir à son commandant, qui alors le doit attendre, etluy donner des ordres de ce qu'il auroit à faire : toute autre conduite pèche contre l'ordre et la discipline.
Ce cas-là ne se rencontre pas sur le fait des Jeux. Il estoit à la voile comme nous \ on revira sur luy pour l'attendre aussy bien que le Dromadaire , et , comme il me semble qu'on a toujours navigué dans ce vaisseau avec beaucoup de soin , et servi avec exactitude , il faut attendre jusques à l'examen que je feray faire lorsqu'il aura rejoint, à dire les vérU^blçs causes de sa séparation'.
Le Comte d'Estrées.
' I^ marquis de Villette ne parle pas de cette circonstance dans ses Mémoires.
(A. - 1: t> 'MVitiU