‹ Mémoires;Chapitre 69 sur 77 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

JLe sieur (Je ViUetJ:fi-Mursay, premier enseigne sur VHeureux, 4oMt il est parlé dans la note de la page 262, était le fils aîné du marquis de Villette, auteur des Mémoires. Rappelé à la demande de madame de Maintenon, il fit son abjuration vers cette époque, et quitta la

Marine. ; j > ..

t., 'i'A MV-

LETTRE DE DU QUESiNE AU MARQUIS DE SEIGNELAY.

Monseigneur ,

Par ma dernière dépesche , escrite du golphe de Naples , le 2-2' juillet, par un patron de barque françoise , chargée en partie par le consul Boncardo , j'ay eu l'honneur de vous rendre compte de Testât des affaires pendant que j'ay resté devant ladite ville , et comme les galères s'estoient remises dans leur darse, qu'on a fermée avec beaucoup de précaution. Le consul françois vous aura informé par la voie de Rome , depuis que je suis parti , des instances faites au vice-roy pour avoir la justice deùe aux subjects du Roy des prises faites sur eux depuis la dernière paix.

Ensuite j'ai fait route avec l'escadre à Palerme. En approchant de la ville , les galères , au nombre de cinq , serpèrent ' de leur poste , et se présentèrent en ordre au bout du Mole , et sur ce qu'elles connurent que j'allois vers elles, elles rentrèrent tout au fond dudit Mole. Il estoit alors soleil couchant , le vent se calma , en sorte que le courant et les vagues nous jetoient contre la coste, où nous fusmes contraints de mouiller l'ancre , à plus de soixante brasses d'eau. Nous levasmes les ancres le lendemain inutilement, car il fallut de rechef mouiller à cause des calmes , et y demeurer pendant trois jours. Le consul françois , nommé Ferrari, nous dit que, la première nuit que nous arrivasmes, les galères sortirent à petit bruit de leurs postes, prirent au large , et ensuite la route de Messine , où elles dévoient se trouver à la foire du premier jour d'aoust.

' Serpèvent, levèrent l'ancre, de l'italien sarpate. (A. J.)

On nous asseure que la chiourme desdites galères est belle él bonne , mais que les gens de liberté sont en petit nombre et fort misérables, et que Ton ne croit pas qu'elles fassent campagne cette année.

C'est ce qui m'a confirmé dans le dessein de passer outre à l'exécution des ordres du Roy , ainsy que je m'en suis plus particulièrement expliqué par ma lettre en chiffres , datée du golphe de Naples ' .

Pour nous mettre en estât, j'ay entré avec l'escadre dans l'isle Favignane, à la vue de Trapano, au bout d'ouest de la Sicile , sur laquelle il y a deux forteresses , l'une en haut, l'autre en bas, pour protéger les tonares , avec lesquelles ils peschent des tons. Le lieu est fort commode pour mouiller avec des armées , mais il n'y a ny bois ny eau qui soit bonne.

Nous y avons mis les vaisseaux de l'escadre à la bande , nettoyé et frotté de suif deux et trois planches. J'y trouvay des galioltes de Caillery et de Maillorque", auxquelles on demande trois matelots françois ; et , sur quelque difficulté , je les fis surprendre au poinct du jour, et les obHgeay de les rendre avec précaution , à cause du soupçon ordinaire ^; lesdites galiottes ayant pris des Turcs à la coste de Barbarie.

Je suis ensuite arrivé à Caillery, où j'ay fait diligeamment notre ayguade , et après avoir esté informé par le consul combien d'instances inutiles il a faites pour avoir justice de la restitution de ce vaisseau le Saint-Louis-les-Arniesde-France et de son chargement, ou de sa juste valeur, et de la liberté des passagers marchands , embarqués dessus ,

' Voyez la letfrc précédente.

' Majorque.

' Soupçon (le pesle.

j'ay dressé un Mémoire, dor^t j'ay chargé le major de Chaumont' pour l'exposer, estant accompagné du consul , au vice-roy, et luy en demander la response décisive, dans vingt^quatre heures, ainsy que vous le verrez par la copie dudit Mémoire cy-joint, et mesme j'en ai fait offrir la copie au vice-roy, s'il le desiroit , ce qu'il a accepté d'abord; et le soir , après avoir assemblé son Conseil , composé de ceux qu'ils appellent du Patrimoine , les mesmes qui ont confisqué et pillé cette prise en question , ledit vice-roy refusa de recevoir ce Mémoire , lorsqu'il entendit que l'on en prétendoit prompte response, n'ayant autre intention que de lasser les demandeurs par des remises , dans la croyance qu'ils tesmoignent avoir dans peu la guerre déclarée.

Comme les habitants de Caillery et de toute la Sardaigne n'ont ni vaisseaux, ni mesme de barques, en propriété, excepté la prise en question, qui a esté vendue à Naples depuis peu , et que la plus grande partie du commerce se fait sur des bastimens françois, parceque ceux-ci ont plus de liberté de naviguer, les corsaires turcs ne les prenant point, comme ils font les Génois -, c'est pourquoy , Monseigneur, pour ne perdre pas de temps , n'y ayant nulle espérance de satisfaction des Espagnols qu'en les y contraignant, avec plus de temps que je n'en ay présentement , ou j'aurais perdu l'occasion d'aller à Tripolj , quoique l'occasion eût esté favorable de prendre les barques chargées de bled qui lui doivent arriver de tous les endroits , à cause de la disette qui est en ces cantons de Tisle, vers Caillery, mais je croys qu'en peu de temps , avec des vaisseaux bons de voiles et deux bonnes barques armées , on mettroit la disette dans la ville , ou au moins on feroit enchérir le bled , en defFen-

' Major de Levant depuis 1672. {Estât de la Marine pour lôyg,

dant partout le Languedoc et la Provence de naviguer à Caillery jusques à nouvel ordre ; le peuple se verroit sans commerce, et il menace déjà ceux du Patrimoine de faire rumeur, s'ils ne rendent justice aux François. C'est ce qui se peut faire pour avoir satisfaction , les ordres de la cour d'Espagne ne faisant pas la loy en ces provinces esloignées

Ayant mis à la voile de la rade de Caillery , le quatorzième aoust , pour faire route au Cap-Bon , sans avoir trouvé occasion de vous escrire, un coup de vent extraordinairement forcé nous surprit du quatorzième au quinzième, et fit rompre la vergue de mizaine du vaisseau l'Heureux ; nous sommes venus en cette rade de Port-Farine, pour faire de deux masts de hune une autre vergue, et cependant, j'ay détaché le Ferme et la Bien- Aimée , avec toutes nos chaloupes , pour aller, vers la Goulette, voir s'il y avoit des bastiments corsaires de Tripoly ou de Salé; mais il ne s'y en est pas trouvé. 11 y avoit seulement des barques françoises , dont la plus preste à partir pour Marseille a esté chargée de ce paquet. ,

J'espère donc faire voile de cette rade, dès aujourd'huv, ou à minuit pour le plus tard , n'ayant pas cru devoir parler d'affaires à Tunis, avant notre retour du lieu où nous voulons aller à droite route , pour voir ce qu'il y aura à faire. Si nous sortons de ce lieu-là en bonne intelligence , nous serons. Dieu aidant, de retour icy dans le mois prochain

Pour ce qui concerne Thunis , je sçais assez ce que j'y dois faire \ à l'esgard à" Alger, il n'y aura que la saison qui nous en pourra empescher , si nos vaisseaux sont en lestât où je les vois à présent.

J'ay eu l'honneur, Monseigneur, de vous informer ample-

ment de toutes les choses ; c'est à vous , si vous les avez agréables, de nous le témoigner et y adjouster, s'il vous plaist, ce qu'il y aura à faire de plus.

Vous estes déjà informé que les deux méchants voiliers sont le Fortuné et U Heureux : la Bien- Aimée mieux, non pas de toutes manières.

Le Ferme suit quelquefois de fort près le Saint-Esprit , dont les mats ont couru grand risque de tomber à la mer dans ce dernier coup de vent.

Je suis avec le respect que je dois, Monseigneur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur ,

Du QuESNE.

A la rade de Tort- Farine, ce 17* d'aoust 1680.

LETTRE DE DU QUESNE AU MARQUIS DE SEIGNELAY

Monseigneur,

Depuis ma dernière lettre , du jour de la partance de l'escadre des isles d'Hyères, je n'ay pas eu de sujet de vous escrire , puisque sans doute vous aurez esté informé pourquoy le chevalier de Lhery, montant le Che\'al-Mann ', a

' Le Cheval-Marin avait été donné au chevalier de L'Héry, par décision du 20 mars 1681 . C'était M. de Cogolin qui avait d'abord été désigné pour le commandement de ce vaisseau ; mais cet officier ayant demandé d'aller à Paris, pour se faire recevoir chevalier de Saint- Lazare, Seignelay lui donna pour remplaçant un des capitaines les plus estimés de la Cour. ( Voy. Lettre du Roy à de Vauvré, du 20 mars 1681, Collect. des Ordres du Roy, vol. L, fol. 118; et Lettre à Cogolin, du i4 avril, vol. LI, fol. i54, Archiv. de la Marine.) Le i4 avril, Seignelay expédia au chevalier de L'Héry l'ordre d'aller donner chasse aux corsaires d'Alger et de Salé, qui croisaient sur les côtes de Provence. Cet ordre était la confirmation de celui que le marquis d'Amfreville, en sa qualité de commandant du port de Toulon, avait donné au capitaine du Cheval-Marin. Ce vaisseau, qui était parti avec un mât de misaine craqué, ce dont on ne s'était pas aperçu, dut rentrer tout de suite à Toulon pour réparer cette avarie. ( Lettre de Seignelay à d'Amfreville, du 19 avril.) Des avaries dans son gouvernail forcèrent la rentrée du Cheval-Marin, à laquelle Du Quesne fait allusion ici. ( Voyez la lettre suivante. ) Les vaisseaux désignés d'abord pour former l'escadre de Du Quesne, en 1681, étaient -. l'Assuré, le Fort, le Cheval- Marin, le Laurier, l'Indien, le Bizarre et le Piaillant. Des changements furent apportés à cette liste ; la Collection manuscrite des Ordres du Roi ne les fait pas connaître bien clairement. Il ressort de plusieurs lettres copiées dans les vol L et Ll de cette collection, que le Ferme fut substitué à l'Assuré, la Syrène à l'Indien. Du Quesne eut avec lui, comme capitaine en second du Ferme , son neveu. Du Quesne- Guiton. Le marquis d'Amfreville, chef-d'escadre, montait le Fort. C'est le baron de Saint- Amans, capitaine de la promotion de 1673,

été contraint de faire route pour retourner à Toulon , dès le second jour de nostre départ.

Le consul de Gênes et celuy de Ligourne vous auront aussy informé comme j'ay passé à la rade de Vays et ensuite, avec ce qui me reste de l'escadre, devant les dites deux villes. J'appris du consul de cette dernière place que l'on y avoit reçeu agréablement l'intention du Roy, et qu'ils n'auroient plus de commerce avec Tripoly pendant que l'on auroit la guerre contre ces corsaires.

Je mouillay l'ancre devant Piombin, où, pendant le temps que nous y fismes nostre ayguade, j'envoyay dire au général du domaine du roy d'Espagne, qu'à faute d'avoir fait justice sur la restitution qu'ils doivent aux sujets de Sa Majesté, Elle estoit résolue de se la faire elle-mesme , et sur cela ils m'ont remis un billet qui promet de satisfaire les marchands qui en seront porteurs; je l'envoyeray au sieur de Vauvré pour le remettre aux interressés de Marseille , afin qu'ils envoyent l'un d'entre eux recevoir satisfaction.

J'ay passé aussi à Naples, où je pris occasion d'envoyer à terre, à dessein de faire sçavoir au vice-roy que Sa Majesté ne pouvoit plus souffrir que l'on maltraitast ses sujets , en leur promettant depuis deux ans le remboursement de ce qui leur a esté injustement confisqué, pendant la paix, quoi-

qui commandait l'Indien. Le Roi estimait beaucoup cet officier, car, le 4 février 1681, il lui avait envoyé le brevet d'une pension de quinze cents livres, dont avait joui, jusque-là, le chevalier de Buous, capitaine de vaisseau. Colbert de Saint-Marc commandait le Bizarre. On voit par la lettre de Du Quesne, à la date du 5 juillet 1667, que le Serieu.v, vaisseau de cinquième rang, faisait partie à ce moment-là de l'escadre de cet amiral; les volumes des Ordres du Roi, pour 1681, ne mentionnent point l'armement de ce vaisseau. Nous ne savons comment il fut adjoint à la division navale dont nous venons de donne»* la liste. (A.. T.)

que le roy d'Espagne ait donné plusieurs ordres pour celte restitution .

Ils ont tellement lassé et ruiné les marchands françois, par leurs remises et denys de justice, que ceux-ci ont esté contraints de se retirer en France , et de réitérer leurs plaintes , lesquelles sans doute obligeront Sa Majesté de se faire faire justice , tant sur celte déprédation que sur la rétention d'aucuns François que l'on détient injustement dans les galères de JNaples.

Quand l'officier aborda au Mole de cette ville , on luy refusa l'entrée , sur ce qu'il disoit avoir ordre de parler au vice-roy, supposant de méchantes raisons 5 enfin ledit officier, ne les pouvant souffrir, se relira avec sa chaloupe, en leur témoignant son ressentiment, ce qui obligea ceux qui avoient refusé à nostre officier de descendre, d'en aller informer leurs supérieurs, qui, après s'être assemblés, envoyèrent dire au consul françois de venir à nostre bord nous dire que nous pouvions descendre pour prendre des rafraischissemens, ce que je ne trouvay pas à propos, attendu la mauvaise manière dont ils avoient usé envers nostre officier, et de plus, je chargeay ledit consul de dire au vice-roy, ou au général du domaine , que l'injustice qu'ils faisoient aux François leur pourroit couster cher.

En vérité, Monseigneur, il est très facile, quand il plaira à Sa Majesté , de mettre à la raison ceux de Naples et de Cailleri , en prenant le temps et l'expédient pour cela.

Ayant donc fait voile du golphe de Naples, le mesme jour que j'y arrivay, je suis venu devant Thunis et j'ay fait joindre la fluste la Bien-Chargée à la Paresseuse, et ausaytost travailler avec partie de nos équipages à remaster celle qui avoit perdu ses masts , et à embarquer les chevaux et bagage et suite du sieur d'Oppède , ambassadeur, sur la

Bien-Chargée , qui est bonne de voile, destinée pour aller à Lisbonne, et l'autre retourner à Toulon. Je les feray mettre à la voile avec l'escadre, pour les sortir de cette baye, et pour faire ensuite chacune sa roule.

Vous sçavez , Monseigneur, qu'il importe au service de ne se détourner pas de l'exécution de ses ordres. Nous avons en assez peu de temps paru avec l'escadre en tous les lieux de la coste d'Italie qui me sont prescrits^ j'ay entré en cette rade pour la sûreté des flustes du Roy, sur l'avis qu'il y avoit des bastimens de Tripoly et de Salé dans Port-Farine 5 j'y ay fait passer le Bizarre, qui a appris qu'ils en sont partis , il y a plus d'un mois, après y avoir espalmé.

J'ay pris occasion dans le peu de séjour que je fais icy, qui ne sera pas plus de trois jours, d'apprendre sur quel pied est aujourd'hui le gouvernement, afin de vous en informer, et sur cela , s'il plaist à Sa Majesté , Elle pourra prendre des mesures justes pour obliger ce gouvernement de Thunis à rendre le peu de François qu'ils tiennent encore esclaves , contre la teneur du traité fait avec eux , et à régler avantageusement pour l'avenir les articles mal expliqués dans ledit traité.

Pendant quatre et cinq années, il s'est donné plusieurs combats entre les deux frères Mamet-Bey l'aisné , et Aly Bey, le cadet, tous deux prétendant , après la mort de leur père, au gouvernement de Thunis. Ce dernier, au commencement, estoit appuyé de leur oncle Mamet-Laply, qui avoit du vivant de son frère le gouvernement de la Mer, et qui avoit aussi le plus d'autorité , lorsque l'on a fait le dernier traité avec eux. L'aisné des frères , dans le temps qu'il s'est trouvé le plus fort, pendant qu'Aly-Bey estoit en campagne pour amasser des troupes, obligea Mamet-Laply, son

oncle, d'abandonner Thunis et de se retirer à Constantinople, où il se plaignit et demanda du secours qu'il obtint, après beaucoup de présens , avec la charge de Bâcha dans , le gouvernement de Thunis, pour le Grand-Seigneur.

Lorsque Aly-Bey estoit éloigné de Thunis et Mamet- Laply à Constantinople , Mamet-Bey, avec ce qu'il avoit de troupes, fit une tentative pour se rendre maistre de la forteresse de Thunis , qui estoit gardée par Tabaco-Dey , tenant le party d'Aly-Bey. La forteresse n'ayant pu estre forcée , ce Mamet-Bey, avant que de se retirer de la ville , rançonna ce qu'il put des habitans , et de plus , il fit mettre en prison le consul françois , nommé Gratian , avec menaces de le faire mourir, s'il ne luy bailloit sept mille piastres, ce que le consul fut contraint de faire, en prenant d'autorité l'argent de plusieurs marchands , avec promesse de le leur rendre, par le commerce de Marseille, qui pour ce sujet reçoit le droit dit de cotimo, pour acquitter les avanies que les Turcs font souvent dans les mers de Levant.

Il est arrivé que, les dernières années, par je ne sçais quel prétexte , Mamet-Laply, au retour de Constantinople , avec la qualité de Bâcha, a quitté le party d'Aly-Bey et pris celuy de Mamet-Bey, et , ne pouvant vraincre Aly, ils ont eu recours au Cham ' d'Alger, qui s'est avancé en leur faveur jusques à trois journées de Thunis. Ce Cham , ayant épuisé l'argent des deux partis , les a portés à un accommodement volontaire , scavoir qu' Aly-Bey demeureroit le commandant supérieur, qu'il donneroit une étendue de terres et les villes et habitations qui y sont situées pour domaine à son frère aisné Mamet-Bey, qui demeure à Carra van , ville de son domaine, à environ deux ou trois journées de Thunis,

^ Cham ou Kati, c'est le gouvernear nommé par le Grand-Sei-

et à Mamet-Laply, comme Bâcha, un autre domaine, n'ayant pourtant que très peu d'autorité.

Aly-Bey, estant le commandant de l'armée , l'a distribuée dans les places , et s'est réservé un corps de cavalerie pour sa garde , ayant pour sa demeure une maison de campagne proche de Thunis , et Maraet-Laply habite dans une autre assez proche, sans aucune troupe.

Cependant Tabaco-Dey demeure gouverneur du chasteau et ville de Thunis , du fort de la Goulelte et de Port-Farine, soubs l'auctorité d'Aly-Bey.

Voilà comme présentement les choses sont establies.

J'ay eu l'honneur, Monseigneur, de vous informer cydevant que pendant la guerre de Sicile , et mesme depuis , j'ay eu diverses occasions de venir icy avec des vaisseaux du Roy, sur l'avis que l'on me donna qu'il y avoit plusieurs esclaves françois détenus dans le royaume de Thunis , lesquels je demanday instamment au roy de me rendre. Il s'en excusa sur ce qu'il n'avoit pas le pouvoir absolu, et que les dits esclaves françois appartenoient aux deux frères et à Mamet-Laply, et que, lorsque les affaires seroient réglées entre eux et le gouvernement restably, luy, en son particulier, contribueroit à donner contentement aux François , y estant porté d'inclination : en effet, la nation françoise a reçH souvent de lui des facilités dans le négoce plus que des autres gouvernemeus-

Souvenez-vous , s'il vous plaist , Monseigneur, que vous n'avez pas esté d'avis , dans le temps de la guerre de Sicile , d'exiger aucune chose par contrainte , en ce lieu , afin de ne pas nuire au commerce-, mais présentement les affaires du gouvernement sont sur un tel pied, qu'ils n'ont plus d'excuse, et il convient, pour l'honneur de la Marine, et le bien du rommerce, de retirer les François esclaves , pris

contre la foy des traités et d'éclaircir les articles sur lesquels ces gens-cy prennent prétexte de ce qu'ils ont fait jusqu'à présent.

En arrivant en rade, avec partie de l'escadre, le fort de la Goulette salua le pavillon du Roy de sept coups de canon 5 je rendis le salut coup-pour-coup.

Ce pendant que je faisois travailler à remaster cette fluste, ainsy que je l'ay dit, je fis sçavoir au consul qu'il estoit nécessaire qu'il vint à bord , pour m'informer de Testât des choses. Il arriva, ayant avec iuy le capitaine du port, avec ordre de me faire un compliment de la part du Dey. Je Iuy renvoyai un officier pour Iuy tesmoigner la joye que j'avois de ce que son party avoit esté le maistre, et que je ne manquerois pas d'en informer Sa Majesté, pour recevoir ses ordres , et quand je reviendrois icy restablir un traité mieux expliqué pour l'avenir. Il fit une question à l'officier que j'avois envoyé, si l'on ne rendroit pas les esclaves de Thunis , qui sont en France , comme on renvoyé ceux d'Alger , si l'on veut r'avoir les François. L'officier respondit qu'il n'a voit pas ordre d'entrer en aucune discussion. Le Dey ajouta que sy on ne Iuy renvoyé tous ceux que l'on a acheptés et mis en galère , il seroit contraint de retenir toutes les barques qui viendroient dans les ports et rades de ce royaume.

Par ce discours , il me parut beaucoup plus de fierté en ce Dey qu'aux autres voyages, et j'ai cru que dans cette occasion il n'estoit nullement nécessaire de respondre, estant pressé comme je suis d'aller exécuter les ordres que j'ay reçus, mais qu'il falloit faire partir demain avec l'escadre les deux flustes , qui seront prestes à ce soir, et les mettre hors de vue de Port-Farine, pour qu'ensuite chacune fasse sa route.

Vous sçavez , Monseigneur, qu'il est dit dans le traité que les bastimens françois seront obligés, d'avoir patente du Roy, ou de l'amiral de France , sans quoy ils seront de bonne prise , et que pareillement ceux de la dépendance de Thunis auront la patente et de plus un certificat du consul françois, en bonne forme , sans quoy ils seront pareillement de bonne prise : c'est à quoy il ne veulent point se soumettre, mais que si l'on prenoit quelqu'un qui n'eut ny patente, ny certificat du consul , il leur sera rendu à leur simple réquisition , ce qui est directement contre le droit des gens , et par ce moyen ils mettront tous les bastimens sans patente, quels' qu'ils soient , en redemandant après coup qu'ils leur soient restitués. Ainsy, je tiens pour constant qu'on ne doit pas entrer en conférence avec eux , sans que ce soit au commencement d'une campagne , et qu'on soit en estât de rompre, s'ils ne se mettent à la raison ; car si l'on entre en traité, sans conclurre , ils auront le temps de commencer une rupture, ce qu'il faut éviter, et même il ne faut pas revenir icy avec des vaisseaux du Roy que l'on n'ayt traité avec les Tripolins^ faisant cependant défense au commerce d'envoyer icy aucuns bastimens que l'on n'ayt réglé ce qui est en question.

Je dois aussi vous dire que Thunis , ny Port-Farine ne sont pas scitués avantageusement comme Tripoly, qui n'a qu'une très méchante rade , beaucoup plus mauvaise que celle d'Alger, et que dans ce golphe plusieurs vaisseaux du Roy peuvent s'y poster, et mesme y passer l'hiver et tenir Port-Farine et la Goulette bloqués , et mesme Bizerte , de manière qu'ils n'auront plus de commerce. Voilà, Monseigneur, ce que mon devoir m'oblige de vous dire, me soumettant toujours aux ordres qu'il plaira à Sa Majesté de m'envoyer.

J'adjouteray encore qu'en cas que cette dépesche vous fut rendue avant que le Fleuron fut party ' de Toulon , il faudroit qu'il m'apportast les ordres, en cas que le Roy approuvast que je ne repassasse pas icy de cette année. J'aurois alors un mois de plus à demeurer sur les croisières contre les Tripolins : en cas que le Fleuron fut party, je pourray, à tout événement, recevoir vos ordres à Malte, y ayant souvent occasion de les envoyer par Marseille.

Le chevalier de Lliery ne nous a pas encore joint. Je crois le marquis d'Infreville sur la route de Malle à Modon; nous le joindrons sur ces croisières, ou en passant au Zante, pour faire ayguade. J'envoye le Bizarre par avance à Malte , mettre la felouque en estât de servir.

En achevant la lettre que je me donne l'honneur de vous escrire, j'en ay reçu une , par un exprès du consul françois à Thunis, pour m'informer de ce que le Dey luy a envoyé dire par son truchement que l'on avoit arresté au hastion de France un bastiment de rame, et pourquoy? Le consul a fait response que le rajs, ou capitaine, n'avoit point de certificat du consul et estoit par conséquent àe bonne prise; sur quoy le Dey répliqua amole, amole, ce qui veut dire relasche le, relaschelc. J'ay fait response au consul qu'il ait à soustenir le droit que luy donne l'article du traité, qui est décisif sur ce cas, et s'il peut vous informer, Monseigneur, par la barque françoise, sur laquelle le Dey menace d'envoyer un Turc se plaindre des prises que l'on fait sur ceux

■ Le Fleuron, vaisseau de troisième rang, commandé par Du Mené, capitaine de 1675, n'était pas encore à Toulon le 16 juin. Il devait escorter le Trident, qui portait à Du Qucsne des vivres et des ustensiles pour le carénage, avec la flûte le Bienvenu. (Lettre du Roy à Du Quesne, du i6juin 1681 , Collect. des Ordres du Roy, vol, L, fol. 246, Archiv. de la Mar.) (A. J.)

de sa dépendance , il ne sera question que de soutenir le droit que la France a de son coslé , puisqu'elle soumet ses sujets à la mesme condition qu'elle exige de ses alliés.

J'ay aussy mandé à nostre consul de vous envoyer la lettre que je luy escris , et je vous envoyé ci-joint la copie de la lettre que l'on escrit du bastion à ce consul , où vous remarquerez que ce bastiraent arresté est sorty de Biserte , dépendance de Thunis, et le commandant, de Constantine, qui est du gouvernement d'Alger.

Je suis avec le respect que je dois, Monseigneur, vostre très humble et très obéissant serviteur.

Du QUESJSE.

A la rade de la Goulette, ce 10' juin 1681.

LETTRE DE DU QUESNE AU MARQUIS DE SEIGNELAY

Monseigneur,

J'ay eu l'honneur de vous escrire , en arrivant à Malle , où j'avois trouvé le chevalier de Lhery , qui avoit remédié au gouvernail de son vaisseau.

Vous aurez sans doute esté informé par le chevalier de Tincourt, comme le 17* du mois de juin dernier, ayant fait voile pour continuer nostre roule vers Tripoly, le Grand-Maistre de Malle m'envoya une felouque avec une lettre escrite par le commandeur de Cany , laquelle me donnoit avis de la part du Grand-Maistre qu'il paroissoit trois vaisseaux du costé du sud de l'isle , qui faisoient route vers le Ponant, et qu'il croyoit estre corsaires.

Au mesme temps, je détachay le chevalier de Lhery avec le Sérieux et le bruslot , avec ordre de passer par le bout du sud-est de Malte-, et moy , je fis voile avec ce qui me restoit de l'escadre , pour passer par le bout du Gose ', afin de pouvoir enfermer ces vaisseaux corsaires.

Les vents me furent favorables jusques au bout du nordouest des Goses, où il changea tout contraire , en sorte que je ne montay ce cap que le lendemain dans la nuit , et après avoir fait le tour des isles Linouse et Lampadouse, et n'ayant descouvert aucune voile , je repris la route du bout du sud-est de Malte , rendez-vous pour rejoindre le chevalier de Lhery, lequel j'attendis quatre jours, avec beaucoup d'impatience.

Ce pendant que j'estois sur la croisière d'entre Malte et

' L'une lies îles de Malte.

Sicile, estant en my-canal, il me parust neuf vaisseaux, faisant vent-arrière sur nous, lesquels s'arrestèrent à une lieue au vent -, et comme ils vouloient essayer, en changeant un peu de route , de passer sans nous parler , ils reconnurent que , par ma manœuvre , ils ne pouvoient l'éviter. Ils mirent enseigne angloise à poupe , un d'eux avec flamme au grandmast-, et moy, ayant fait arborer les enseignes blanches, sept de ces vaisseaux oslèrent les couleurs angloises , mirent les enseignes turques , arrivèrent sur nous et passèrent à poupe démon vaisseau, criant qu'ils estoient d'j^lger et saluèrent du canon. Après qu'ils furent passés, je leur rendis le salut. Le commandant vint à bord avec sa chaloupe , de qui j'appris qu'ils estoient sept vaisseaux de guerre et deux prises , une angloise et l'autre génoise ; qu'ils s'en retournoient en Alger , leurs vaisseaux fort sales , ayant esté trente sept jours dehors , qu'ils s'estoient battus contre un vaisseau de guerre anglois qu'ils auroient pris, sans la nuit, qui le favorisa pour gaigner le golphe de Naples.

Après avoir congédié ce commandant d'Alger , je retournay vers Malte , résolu de faire route pour aller voir Tripoly , avec seulement trois vaisseaux de guerre et la fluste , laissant au chevalier de Tincourt un rendez-vous pour le chevalier de Lhery. En ce moment, il nous parut trois vaisseaux, qui estoient luy , lequel avoit aussi parlé à ces sept vaisseaux d'Alger, et avant cela avoit donné chasse à trois autres, auxquels il auroit parlé, sans que son mast de hune d'avant rompist en pièces, le fer des jambes de hune ne valant rien et ayant aussy rompu. Cet accident est cause que l'on ne sçait pas au vray quels estoient ces trois vaisseaux , que l'on croit pourtant estre turcs, ayant pris chasse quand les nostres alloient à eux.

En mesme temps que nous avons esté rejoints , nous avons

fait roule à Tripoly. A nostre arrivée à leur cosle, ils ont fait plusieurs fumées pour avertir qu'ils voyoient des vaisseaux. Nous avons fait force et louvoyé pendant trois jours, sans pouvoir gagner devant la ville, à cause que le courant estoit contraire , et un fort vent du nord-ouest qui nous faisoit reculer au heu d avancer.

Nous estions le soir à environ deux ou trois lieues de la ville, et le lendemain, 30* juin, il fut résolu que nous ferions servir le vent qui nous menoit à nos rendez-vous , ce que nous avons fait , et en quatre jours nous sommes arrivés à vue de la Cephalonie ' : cependant la fluste qui suit l'escadre avec les vivres , faisant beaucoup d'eau , sans quitter la pompe, nous a obligés d'entrer à la rade des Zantes, pour chercher les moyens de remédier à cette voie d'eau , à quoy l'on a travaillé depuis trois jours, sans l'avoir découverte , ce qui nous obligera de renforcer les esquipages de ladite fluste de ceux des vaisseaux de l'escadre jusques à la première occasion qu'on luy pourra donner carenne

Vous aurez esté informé , Monseigneur , comme le marquis d'Amfreville, après avoir remis les deux prises à Modon , s'estoit mis sur la croisière du rendez-vous que je luy avois donné. Estant lors seul , six vaisseaux corsaires de Tripoly l'ayant apperçu, le furent reconnoistre , et comme ils estoient en suspens sur ce qu'ils auroient à faire, ils mirent quasy en mesme temps le feu au canon , dont trois des moindres corsaires , les meilleurs de voile , prirent les premiers chasse et les trois plus gros ensuite , toujours en combattant , en sorte que le vaisseau a suivy les trois derniers jusques au lendemain qu'ils entrèrent dans la Canée ".

' L'île de Cephalonie fait aujourd'hui partie de la république des Sept-Iles.

^ L'ancienne Cydon, \illc considérable de l'île de Candie.

Un patron de la barque de Cassix ' , qui estoit alors dans le port de la Sude'', proche la Canée, eut la curiosité d'y aller par terre. Il m'a raconté l'entrée de ces corsaires en désordre, dans le port, où il les a vus travaillant à se remettre en estât. Celle rencontre a esté heureuse en ce qu'elle est arrivée au marquis d'Amfreville , sur un vaisseau de la force de celuy qu'il monte ; un des moindres vaisseaux de l'escadre ne seroit pas si bien sorty d'affaire en pareil cas , d'autant que , de ces six corsaires, les plus forts portent des canons de douze livres de balle , et c'est avec raison que je n'ay pas suivy le sentiment de ceux qui trouvoient estrange que je destachasse seul un chef-d'escadre pour l'escorte de ces deux vaisseaux 5 mais , Monseigneur , il vous plaira con^ sidérer qu'il est arrivé des cas dans les guerres de Sicile , où je me suis dispensé de suivre certains réglemens et couslumes, quand le service du Roy m'y a convié, quelques plaintes que l'on aye fait contre moy.

Le consul de Zante a eu avis que ces trois corsaires , qui s'esloient retirés à la Canée , après s'estre remis en estât , en sont sortis et ont fait d'abord la route du Levant ^ d'austres assurent qu'ils sont retournés à Tripoly (ce qui est le plus vraisemblable) , sur ce que le chevalier de Lhery, dans ce détachement que je fis, le 17' jour, de devant Malte, eut occasion d'approcher de Tripoly, et y remarqua quatre ou cinq vaisseaux entre les escueils du port , qui travailloient pour désarmer, ou pour sortir. Il n'y a nulle apparence que ce soit pour mettre en mer, puisque tous les avis de Malte et de Levant disent qu'il est sorty , dès le mois de mars , qua-

' Casso, petite île de l'Archipel, à environ 6 lieues au nord de ta partie orientale de l'île de Candie.

^ Sude ou Souda, port spacieux de l'île de Candie, à peu de distance ^c la Canée.

PIÈCES JUSTIFICATIVES, torze vaisseaux de Tripoly , et qu'il n'en estoit resté que deux qu'ils mettoient en estât de guerre et marchandise, pour Alexandrie.

Quoiqu'il en soit , nous partons à dessein d'aller au plus tôt à Smyrne et aux Dardanelles, si quelque bonne adventure ne nous en détourne pour l'exécution.

Je dois vous informer, Monseigneur, qu'en arrivant avec l'escadre en cette rade, voyant que la ville fortifiée, qui est sur la montagne, nesaluoit pas l'escadre, j'envoyai le consul sçavoir du provéditeur ' pourquoy ^ il fit réponse qu'il n'en avoit pas l'ordre , et qu'il l'alloit envoyer sçavoir du général qui commande l'armée de quinze galères et deux galliasses. Il y avoit six vaisseaux , mais ils sont allés au Levant. Je renvoyay le consul leur dire qu'il pouvoit en mesme temps avertir ce général qu'il devoit s'attendre de saluer le pavillon du Roy , ou que nous l'y obligerions en toute rencontre. Le lendemain, doublant que le consul pourroit avoir oublié quelque chose à dire , j'y envoyai mon neveu Du Quesne-Guitton , accompagné du consul , lui répéter la mesme chose. Le provéditeur l'assura qu'il alloit dépescher au général des naves, pour sur ce cas recevoir ses ordres. On luy dit de plus qu'il ne falloit pas qu'il s'estonnast de cela , puisque nous avons ordres de faire saluer les vaisseaux et galères d'Espagne , quelques marques qu'ils portent.

Nous avons fait icy tout ce qui se peut imaginer pour trouver la voye d'eau de la fluste , sans y réussir 5 nous luy augmentons son équipage des nostres, jusques à la carenne; enfin, Monseigneur, il ne s'oubliera rien, là où il ira du service , et de vous informer amplement en toutes occasions 5 ayez donc agréables les particularités que j 'employé dans

' Les provéditeurs sont des gouverneurs. Ce titre était sai'tout en usage à Venise.

mes lettres, ce qui les pourroit rendre importunes pour leur

longueur 5 ordonnez donc , s'il vous plaist, sur cela.

Je suis , avec le respect que je dois, Monseigneur , vostre très humble et très obéissant serviteur.

Du QUESNE,

De la rade de Zaute, le 5 juillet I68l.

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