PREMIERE LETTRE
MOMSEIGNEUR ' ,
'**ïl n'y a point d'exemple qu'une armée ait fait autant de diligence que celle que nous avons faite, depuis Brest jusques par le travers d'Alicante ; et si on avoit détaché un vaisseau , à la sortie du destroit , les vents l'auroient mené le 17 (mai) à Ptoses ou à Toulon. J'ay beaucoup d'impatience que vous nous sachiés en pais d'action , ne doutant point que le Roy n'ait pris du costé de terre des mesures pour profiter d'une conjoncture si favorable. J'ay déjà pris la liberté de vous supplier, Monseigneur, que quelque chose rousle sur moy.
De douze vaisseaux qui composent ma division, il n'y en a point qui navigue plus régulièrement et plus juste que celui du milord Grand Prieur '.
' Cette lettre est adressée à Louis Phelypeaux , comte de Pontchartrain, ministre secrétaire d'État au département de la Marine. 11 y remplaça M. de Seignelay au mois de novembre 1690, et ayant été fait chancelier en 1699 , le ministère de la marine passa par survivance à Jérôme de Pontchartrain , son fiis.
' «Henri Fitz-James, duc d'Albemarle, grand prieur d'Angleterre, fils naturel de Jacques II; capitaine de vaisseau , i*"^ mars i6g4; chei
Bien que les prises que le chevalier des Augers a faites ne soient pas d'une grande valeur, elles ne laissent pas d'eslre de conséquence pour l'interruption du commerce 5 car les ennemis se croyoient en toute liberté dans ces mers, quand nostre arrivée les y a surpris et déconcertés.
Rochalard a une voye d'eau qui lui en fait faire 36 pouces en trois heures et demie ; mais comme elle est fort haute , il pourra y remédier à la rade de Roses.
J'apprens, Monseigneur, que trois vaisseaux anglois , de la compagnie de ceux que le chevalier des Augers a amenés, s'estanl retirés à une petite anse, qui est entre Carthagène et le cap de Palos, Messieurs de Cbampigny, du Chalard, et Ville Luisan avoient jugé à propos de les y attaquer, qu'ils en ont pris et amené un, bruslé les deux autres, dont l'un avoit seize canons, et que cinq barques espagnoles qui s'estoient retirées au mesme lieu , parce que l'ancrage y est bon, et qu'il y a du canon sur une tour, qui défend l'entrée de ce petit port, avoient eu le mesme sort. Il n'y a eu que trop de vigueur à cette entreprise et à la manière dont elle a esté exécutée. M. de Loubes, commandant la chaloupe du Marquis, y a esté tué avec trois gardes de Marine, et il n'y a eu qu'un seul homme des siens qui soit revenu sans blessures. Un caporal a receu sept coups de mousquet ; il y a eu aussy quelques hommes tués et blessés dans les autres chaloupes, et surtout dans celle du Trident, commandée par M. de la Guibourgère. Le chevalier de Hautefort ' com-
d'escadre, i" janvier 1690; lieutenant général, i«' janvier 1703; il était mort dans sa terre, en Languedoc, dès le 17 décembre 1702. » Registre intitulé Personnel , État des services des officiers militaires (Archiv. de la Marine). — Le duc d'Alberaarle commandait F Invincible dans la division de Villette. (A. J.)
' De Flotte d'Hautefort, lieutenant de vaisseau en 1691 , passa au service de terre en 1694. (A. J.) . ,L îraî;
mandoit tout le détachement. Tous les officiers y ont fait leur devoir.
J'en estois là , Monseigneur, quand on m'est venu avertir que quatre vaisseaux avoient changé de route à nostre vue. Ils faisoient celle de Barcelonne à Carthage, et j'ay jugé que c'estoit les quatre Espagnols qui y avoient porté des troupes. M. de Chasteau-Renault ne pouvoit le croire , mais enfin cela s'est trouvé véritable et à bonnes enseignes. On les a obligés à se serrer entre la terre et nous, entre Peniscola et les Alfaques de Tortose. M. du Chalard et le chevalier d'Anfreville les ayant couppés, en essuya force coups de canon , et surtout à bord du Boji, qui, ayant combattu un des plus gros , le fit eschouer sous Vineros , qui est une petite ville de la coste de Valence \ un autre eschoua sur un banc qui est entre Vineros et les Alfaques , où les deux autres ancrèrent avec le secours de cinq galères d'Espagne, dont la Reale est une. Tous les vaisseaux de chasse contribuèrent à faire prendre à ces gens-là un party de cette extrémité. M. de Chasteau-Renault appella le lendemain au matin les généraux de son bord pour prendre leur avis. Je le priay de me confier un détachement pour agir selon ses ordres. Il ne jugea pas à propos de me donner cette marque de sa confiance^ il voulut tout faire luymesme. Je lui conseillay de faire sonder à l'entrée des Alfaques, pendant qu'on brusleroit les deux vaisseaux eschoués. Ils se bruslèrent tous deux , l'un avant que les détachemens des chaloupes et des bruslots fussent faits , l'autre après , et comme on alloit à luy.
On a perdu quelque temps à délibérer sur ce qu'on feroit à l'esgard des deux autres vaisseaux et des cinq galères. Enfin , Monseigneur, il a esté conclu que Messieurs du Chalard, le chevalier de la Rochalard et de Granger
iroient sur l'Héroïne ' voir ce que des gens de guerre et des gens de mer peuvent et doivent entreprendre, et j'apprens
' L'Héroïne était une des vingt-cinq galères qui étaient à la suite de la flotte sous les ordres du bailli de Noailles. Elle avait pour capitaine le chevalier Barras de la Penne , célèbre par ses Mémoires sur les galères, très-connus des marins du xyiii" siècle, bien qu'une faible partie seulement ait été imprimée. La Bibliothèque royale possède une copie des écrits de cet officier de marine.
Le maréchal de Tourville, pour connaître la position réelle des vaisseaux espagnols, résolut d'envoyer quelques officiers aux Alfaques. Il désigna du Ghalard, qui commandait It Content, vaisseau de l'escadre du comte de Château-Renault; le chevalier de la Rochalai'd, premier capitaine du vaisseau le Vainqueur, sur lequel Villette-Mursay avait son pavillon; enfin de Granger, premier lieutenant du même vaisseau. Quand l'Héroïne fut assez voisine des bâtiments espagnols, il paraît qu'on fit un détachement d'embarcations, pour les observer de plus près, et que ce détachement fut accueilli par du canon ou de la mousqueterie ; car on lit dans un document intitulé : Services de Rochalard, conservé aux Archives de la Marine, une note ainsi conçue : « En i6g4 , sur le Conquérant avec M. de Relingue. Passage '( à Toulon , et brûlé six vaisseaux espagnols aux Alfages de Tortose ; « je perdis à cette attaque un frère , capitaine de vaisseau , comman- '( dant un détachement de canots , qui y fut tué. » L'auteur de cette mention est Charles-Gaspard Gousset, qu'on voit qualifié successivement des titres de chevalier, vicomte, comte et marquis; il avait commencé par être page de madame la Dauphine , en 1684. H entra ensuite dans la marine, et, en 1689 , il fut fait enseigne de vaisseau ; puis lieutenant de vaisseau en i6gi ; capitaine de fx'égate légère en 1696, capitaine de vaisseau en 1703, chef d'escadre en 1728 et lieutenant général en i74i' H mourut à Rochefort, le 12 octobre 1748.II avait été pendant neuf ans gouverneur de Saint-Domingue. Son frère, dont il parle dans la note qu'on vient de lire et dont Villette déplore la perte, se nommait Gousset, chevalier de la Rochalard ; il était l'aîné de Charles-Gaspard, car on le voit garde-marine dès 1676, enseig'ie en 1682, lieutenant de vaisseau en 1687, capitaine de frégate en 1692
ex. capitaine de vaisseau en i6g5, il fut tué en 1694. La marine avait
dans ce moment que les deux vaisseaux sont bruslés , et qu'il m'en couste mon neveu '. Je ne puis, Monseigneur, vous dire que cela^ il faut pourtant que je face un eÉFort pour vous demander en grâce que M. de Caumont, qui est aussy mon neveu et capitaine de la mesme promotion *, demeure commandant du J^ainqueur, et j'espère que le récit que Messieurs de Chasteau-Renault et du Chalard voua feront de l'action de M. de Granger vous conviera à le faire capitaine , après quoy je puis vous asseurer que le service de Sa Majesté se fera aussy bien qu'on avoit commencé aie faire sur ce bord. Je vous auray en mon particulier une obligation la plus particulière que je puisse jamais vous
avoir, 1 Jlf.i.ni":' 4
-i^ifJe suis, avec un très-profond respect, Monseigneur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
ViLLETTE-MuRSAY.
Sous les voiles , aux costes de Catalogne , le 23e may 1694.
eu, avant ce dernier, un Gousset de la Rochalard, capitaine de vaisseau en 1672, qui mourut en 1680. C'est l'année, où un quatrième la Rochalard, qu'on appelait Gaspard Gousset, comte de la Rochalard Dardai n , fut fait enseigne. Celui-ci, capitaine de vaisseau en 1689, devint inspecteur des compagnies franches en 171 1, chef d'escadre en 1720, lieutenant général en 1728, enfin vice-amiral du Levant, le i" janvier 1745. Il ne connut probablement pas sa nomination, car il mourut le 7 janvier, à Rochefort , son séjour ordinaire. (A. J.)
' Voyez les Mémoires de Fillette, page 148.
» « Tancrède, chevalier et depuis marquis de Caumont, fut fait enseigne de vaisseau le 19 février 1686, lieutenant de vaisseau le i" janvier 1689, capitaine de vaisseau le i»' janvier i6g3. Il mourut chez lui, le 17 septembre 1725. » (Registre intitulé : Personnel, Etat des services des officiers militaires, Arcb. de la Mar.) (A. J.)