SAINT. MARCOUF
Jlfotioliii préllminaireii et critiques.
La vie de saint Mareouf a été écrite au VU" ou VIII« siècle, mais certainement avant la fin du IX« siècle, par un auteur dont le nom nous est inconnu. Nous possédons même deux vies de ce saint, qui sont identiques quant au fond, mais différentes par la forme et par le style.
L'une possède un prologue et se termine à la mort du bienheureux. Les Bollandistes ont pensé qu'elle était la plus ancienne. Les manuscrits qui la renferment sont : 1» Un manuscrit du IX® siècle, portant le N® 141. On le trouve à la Bibliothèque du Vatican (fonds de la reine Christine de Suèd^); 2» la Biblothèque nationale en possède un du XIII® siècle, le N® 945, el vient de l'abbaye de Saint- Victor. Elle a de plus une copie du même texte, faite au XVII® siècle et provenant de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Les Bollandistes ont publié ce manuscrit en 1680.
La deuxième vie qui, aux yeux de plusieurs paléographes, paraît tout aussi ancienne que la première, a été plus souvent reproduite, peut-être parce qu'elle était plus complète et plus intéressante. On y trouve, en effet, la première élévation du corps de saint Mareouf par saint Ouen, archevêque de Rouen, au VII® siècle. Elle existe :
1« Dans un manuscrit du XIII® siècle de la bibliothèque d'Avranches, venu du Mont Saint-Michel et portant le N® 167. Il a pour titre : « Vitae aliquot sanctorum. » La vie de saint Mareouf est la 28® du recueil.
2® La Bibliothèque nationale possède une copie de cette vie envoyée en 1652 à Luc d'Achery, alors à Saint-Germain-des-Prés, par Grégoire Bodin, moine du Mont Saint-Michel.
3® La Bibliothèque nationale offre un autre manuscrit du XII® siècle, N^ 3788. On a interpolé dans le texte un nouveau chapitre racontant le passage de saint Mareouf dans le Bessin, en revenant pour la première fois de la cour du roi (ihildebert I®^
4® La même Bibliothèque possède encore cette vie dans un manuscrit du Xni« siècle, N« 5296.
Surius la mit au jour pour la première fois, en 1570, dans ses vies des Saints « De Sanctorum vitis ; » mais, comme pour tous les actes donnés par cet auteur, il en corrigea le style. Mabillon la réédita en 1668, dans ses Acta Sanctorum^ U, 128. II se servit du manuscrit du Mont Saint-Michel, dont il avait une copie.
Les BoUandistes la publièrent de nouveau en 1680, et M. Léopold Delisle l'a insérée dans la grande collection des'Historiens de France.
Dom Bouquet en a donné de longs fragments d'après Mabillon, et le savant Duchesne, d'après Surius.
Ces deux vies dont nous allons donner le texte nous apprennent que saint Marcouf naquit à Bayeux d'une famille noble, qui l'éléva dans la piété et les belles-lettres. Héritier d'une fortune' considérable après la mort de ses parents, il l'abandonna aux pauvres et vint se mettre sous la conduite de saint Possesseur, évêque de Coulances. Ordonné prêtre, Jl eut l'ordre d'évangéliser le diocèse en qualité de missionnaire. Plusieurs personnes désirant vivre sous sa conduite, il alla, avec son disciple Cariulfe, trouver le roi Childebert pour lui demander la terre de Nanteuil. L'ayant obtenue, il y éleva un humble oratoire, avec quelques cellules. Ce fut l'origine de la célèbre abbaye de Saint-Marcouf . La règle y était sévère, mais pas assez encore pour le saint fondateur, qui passait le Carême dans une des îles appelées « Limones » et connues aujourd'hui sous le nom de Saint-Marcouf. Là, une misérable hutte était son habitation, son lit la terre nue, une pierre son oreiller, du pain de seigle en petite quantité et quelques légumes crus sa nourriture. Plus tard il fonda un nouveau monastère dans l'île de Jersey, dont le supérieur ou l'abbé fut saint Hélîer. Ses disciples étant venus enrichir l'abbaye-mère par de nouveaux fiefs, saint Marcouf fit un second voyage à Paris, pour que ces dons lui fussent confirmés par le roi. De retour dans son monastère il ne pensa plus qu'à se préparer à la mort. Saint Lo ayant appris qu'il était malade, vint le visiter et présida à ses funérailles. On l'inhuma dans son église, entre ses deux premiers disciples, saint Cariulfe et saint Domard. Plus d'un siècle après, saint Ouen, parcourant la Neustrie, vint lever le corps de saint Marcouf. Ses reliques furent placées dans un endroit fort convenable^ où on vint les vénérer.
Translation des reliques de saint Marcouf et de saint Cariulfe.
Quand, au IX^ siècle, les barbares du Nord vinrent envahir la Neustrie, les moines de saint Marcouf prirent la fuite, emportant avec eux les reliques de leurs saints fondateurs. Ils allèrent dans différents endroits, cherchant un lieu sûr et tranquille. Ils durent partir en même temps que les clercs qui se dirigèrent vers Bayeux, avec les corps de saint Lo et de saint Romphaire. L'abbaye de Saint- Marcouf fut en effet une des premières ravagées par les chefs normands Hasting et Bier, qui, après l'avoir pillée, l'incendièrent. C'est ce que nous apprend Wace dans son poème de Ron :
A Saint-Marcof en la rivière
Riche abéie ert è pianière
Nantes à ce jor aveit non
Tote la contrée d'environ :
Hastainz è Bier la gastèrent
Robereut la, poiz i'alumèrent. (T. i. p. 20).
Quand le monastère fut ainsi brûlé, les moines étaient déjà bien éloignés de leur pays. Mais nous ne saurions dire toutes les stations qu'ils firent en pérégrinant à travers la France. Au commencement du X^ siècle, en 906, quelques-uns de ces religieux arrivèrent à Corbiniacum (Corbeny), avec la majeure partie du corps de saint Marcouf. Corbeny étant un domaine royal où Charles-le-Simple possédait un palais, les moines allèrent trouver le prince et lui demandèrent un lieu pour y déposer leurs précieux gages. Le roi les accueillit avec bonté et leur donna l'église Saint-Pierre de Corbeny, qui devint plus tard le prieuré royal de Saint-Marcouf, au diocèse de Laon et sous la dépendance de l'abbaye de Saint-Remi(i).
Mais toutes les reliques de Nanteuil ne vinrent pas dans ce prieuré. Les religieux se partagèrent les pieux ossements et s'en allèrent de différents côtés, convaincus que si un de ces trésors tombait au pouvoir des barbares, les autres pourraient être conservés. C'est ainsi que plusieurs de ces moines se dirigèrent vers Paris. Arrivé à Rosnysur-Seine, l'annonce des Normands, remontant sans doute le fleuve, les empêchèrent d'aller plus loin. Ils s'empressèrent de cacher en
(1) Voir le diplôme de Charles-le-Simple à la suite de la Vie. de saint Marcouf.
terre leur trésor, qu'ils gardaient à vue. Longteriips après leur mort, le clergé de Mantes, ayant connu l'endroit du précieux dépôt, vint l'enlevei* et le plaça dans l'église, où il fut toujours en grande vénération (1).
D'autres moines vinrent demander asile au comte d'Angers, le pieux Ingelger. Ce prince qui déjà avait accueilli avec bonheur les reliques de saint Lo et de saint Romphaire, reçut avec joie celles de saint Marcouf et de saint Cariulfe et les déposa dans la chapelle de son castrum. Plus tard elles furent transférées dans l'église de Saint- Lo d'Angers. Le comte Foulque leur donna un nouveau reliquaire, et, en 1632, on y prit un omoplate de saint Marcouf et un os du bassin, ainsi qu'un autre ossement de saint Cariulfe, dont on fit hommage au Chapitre de Coutances (2).
Mais de tous ces dépôts, le plus connu fut celui de Corbeny. Après quatre translations, le 20 mai 1229, le 2 octobre 1295, le 22 mai 1352 et le 17 janvier 1479 (3), les ossements furent placés dans une magnifique châsse en vermeil offerte par le roi Louis XI (4). Le chef du saint eut même un reliquaire particulier et non moins riche que le premier ; mais des malfaiteurs l'enlevèrent de l'église Saint- Pierre, à la fin du XVI« siècle. Retrouvé dans la ville de Saint- Quentin il fut rapporté dans l'église prieuriale. Peu d'années après il fut volé de nouveau, et on ne l'a pas revu depuis (5).
On invoque saint Marcouf pour les maladies de la peau et en particulier pour la guérison des scrofules^ Les rois de France rendaient aussi la santé, le jour de leur sacre, aux personnes atteintes de cette infirmité. C'est ce que nous apprend un auteur du XII® siècle, Guibert de Nogent, dans son livre intitulé « De pignoribus samtorum^ » ou « Des reliques des saints » dernier paragraphe du livre premier, ainsi résumé : « Ludovicus grossus seu sextus, scrophas curât. Quod Philippi patri criminibus obvoluto negatum est.
(1) Neustria pia, pages 73 et 74, et Faroul, chap. 16, 17 et 18.
(2) Voir la translation des reliques de saint Lo et de saint Romphaire dans le premier volume de nos Vies de Saints, Tome I*', pages 148 et 164.
(3) Oudard Le Bourgeois « Apologie pour le pèlerinage de nos roys k Corbeny, » p. 114 et saiv.
(4) Ibidem, p. 118, 121 et 122.
(o) Coliettc « Mémoire pour l'histoire du Vermandois, » II, 44, et Oudard Le Bourgeois, p. 123*
Id anglicus rex potestatis minime habet. » — Louis Legros ou Louis VI, guérit les scrofules. Ce pouvoir fut retiré à son père Philippe 1^% à cause de ses méfaits. Le roi d'Angleterre n'a jamais eu cette puissance. » Il est vrai que l'auteur, qui ne cite même pas saint Marcouf, ne nous dit point pour quelle cause les rois de France avaient obtenu ce pouvoir ; mais ce qui prouve que nos monarques attribuaient à saint Marcouf la vertu de guérir des écrouelles, c'est qu'après leur sacre et après avoir guéri les malades, ils allaient remercier saint Marcouf dans son prieuré de Corbeny et y faisaient une neuvaine, soit personnellementy soit par un de leurs aumôniers. Le 29 mai 1825, le dernier roi de France, Charles X, sacré à Reims, avec l'huile de la Sainte Ampoule, toucha et guérit les scrofuleux et envoya ensuite son aumônier à Corbeny faire la neuvaine accoutumée.
Ancienne abbaye de Saint-Marcouf ou de'Nanteuil.
De cet ancien monastère mérovingien, il ne reste que le souvenir. Sur son emplacement on a élevé, au XI^ siècle, une église paroissiale assez curieuse. Une tour à double toit et à trois voûtes superposées forme une chapelle au midi, entre le chœur et la nef. On voit encore quelques ouvertures étroites et cintrées avec des contreforts très peu saillants. Mais la partie la plus curieuse est assurément la crypte ou chapelle souterraine, au-dessous du sanctuaire. Sa voûte à arrêtes repose sur quatre colonnes isolées et sur une dizaine d'autres engagées dans la muraille. On croit que là fut l'église primitive de l'abbaye où reposèrent les corps de saint Marcouf, saint Domard et saint Cariulfe. Un autel est placé au fond de l'abside. Jadis on aimait à se faire inhumer dans ce lieu sanctifié, et comme à Saint- Floscel, comme à Saint-Pair, on trouve dans les champs qui entourent l'église une quantité de cercueils en pierre. Près du cimetière et à quelques pas de l'église on voit encore la fontaine monumentale de Saint-Marcouf. Elle offre la forme d'une maison carrée, couverte en pierre. Sa porte est un grand cintre surbaissé soutenu par deux colonnes du XIV<^ siècle. Au haut de cette ouverture est une niche renfermant la statue de saint Marcouf. Cette fontaine attire encore les pèlerins, et les malades se dépouillent parfois de leurs vêtements pour se plonger dans le réservoir et y prendre un bain.
Du haut de la tour de l'église on aperçoit la mer et les iles Limones. Dans la plus grande, qui posséda jadis une chapelle, se trouve maintenant une phare, près de l'endroit où saint Marcouf passait son carême.
Eglises sous le patronage de saint Marcouf.
Saint Marcouf possède un grand nombre d'autels dans les différentes églises du diocèse de Coutances et Avranches. La plus belle, assurément, est celle de la cathédrale. <sc On venait en pèlerinage, nous dit Toustain de Billy, et les oblations étaient considérables (i). » On y voit une petite statue du saint qui rappelle beaucoup celle qu'on voit aussi dans l'église paroissiale du Mont Saint-Michel ; puis un beau vitrail représentant, en douze médaillons, l'histoire de saint Marcouf. Plusieurs paroisses ont leurs assemblées le jour Saint- Marcouf. Mais nous ne poiïvons citer que deux églises sous le vocable du saint abbé de Nauteuil :
1» Celle qui a été élevée sur l'emplacement de l'ancienne abbaye, au canton de Montebourg, arrondissement de Valognes ;
2« L'église Saint-Marcouf, au diocèse de Bayeux, canton d'Isigny, arrondissement de Bayeux, et à peu de distance de la station de Lison.
Martyrologes qui citent saint Marcouf.
Quatre martyrologes, dans les suppléments d'Usuard, nous rappellent saint Marcouf :
io Herinien. « In pago Laudunensi, S^î Marculfi confessons. » « Dans le pays de Laon, saint Marcouf, confesseur. »
2o Greven. « De Blando et Sto Marculfo. » — « Des St Blandin et St Marcouf. »
30 Molanus. « In aliis de Sto Marculfo. » — « Dans d'autres martyrologes, St Marcouf. »
40 Centulen. « Die i. Kalen. maii S" Marculfi abbatis. » — « Le i«' jour de mai, S* Marcouf, abbé. »
50 Le Martyrologe gallican le cite également et plus longuement.
(1) HUtoire de la cathédrale de CoutanceSt publiée en 1876, page 349.