‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · ACTES DE SADTT MARCOUF · texte numérisé non relu

ACTES DE SADTT MARCOUF

Du temps que le glorieux et très pieux roi Childebert tenait avec vaillance et sagesse le sceptre du ro3raume des Francs, le bienheureux Marcouf s*illustra par de grandes œuvres et de sublimes vertus.

Il naquit à Bayeux de parents très nobles, très riches et surtout très fervents chrétiens. Dans sa tendre jeunesse, il apprit, à leurs leçons et par leurs exemples, i s^élever sans cesse vers la céleste patrie. En place de la légèreté naturelle à Tenfance, on voyait luire en lui les mœurs de la maturité ; loin d^aimer les jeux auxquels les enfants se livrent avec tant d^ardeur, il faisait consister son bonheur à apprendre les vérités que la divine religion enseigne, à les graver dans sa mémoire et à les mettre fidèlement à exécution. Doué d^une raison au-dessus de son âge, il dédaignait les amusements et les parties de plaisir et cherchait de préférence la conversation des serviteurs de Dieu. Il mettait en pratique, sans Tavoir apprise, cette recommandation de Moïse : Instruisez-vous aux enseignements de vos aïeux et aux leçons de vos pères. Ou bien encore celle-ci du Psalmiste : Eloignez vous de moi, méchants, afin que j*étudie les commandements de mon Dieu.

Lorsqu'il se livrait à ce premier apprentissage, comme aux préludes de la milice du Christ, ses maîtres, par une pieuse prévoyance, car il avait perdu son père et sa mère au sortir de Tenfance, Finitièrent à Tétude des lettres divines. II convenait en effet que celui que la grâce divine prédisposait à Faccomplissement de ses desseins, acquit Taptitude aux affaires divines et non aux affaires mondaines, n convenait pareillement que le Saint-Esprit, auteur de toute science, épargnât les lenteurs et les ennuis attachés à Tacquisition de la science, à celui quMl avait favorisé d'une si grande bonne volonté de bien faire. Aussi, Marcoulf surpassa ses compagnons d'étude et arriva promptement aux limites de l'enseignement théologique.

Dès qu'il eut atteint les années de la puberté, il montra une résolution virile, et, pareil au soldat exercé de longue date à la milice du Christ, il entra résolument et virilement dans la carrière de la divine vocation. Oubliant, comme l'apôtre, les choses passées, aspirant aux choses à venir, assidu à l'oraison, appliqué à la lecture, macérant sa chair par les veilles, la domptant par le jeûne, humble

et gracieux envers tout le monde, distribuant des aumônes abondantes, enclin à une bienveillance sans réserve, nourrissant les indigents de ses propres biens, subvenant au besoin des orphelins et des veuves, il dirigeait toutes ses voies dans l'observance des préceptes du Seigneur ; ou plutôt, il ne suivait pas ses voies, mais celles du Seigneur.

Une telle vie et de telles œuvres le rendirent agréable à Dieu et lui concilièrent le respect et l'amour des hommes. La population entière du Bessin se félicitait et s'estimait heureuse de posséder un tel concitoyen, dans l'espoir qu'il serait le ferme et constant soutien de la chose publique. Le saint jeune homme profitait de ces dispositions pour exhorter les populations à se tenir fermement attachées à la foi catholique, à mettre en Dieu seul leur espérance, à garder en toutes choses l'amour de Dieu et la charité à l'égard du

prochain, et par des progrès continuels dans le bien, à s'assurer de

plus en plus du bonheur du ciel.

Il avait hérité d'un grand patrimoine à la mort de ses parents ; mais, résolu à servir Dieu sans partage, il ne lui était plus possible de se livrer aux soins des choses séculières ; aussi, se conformant à la maxime évangéliquc qu'il avait si bien apprise et retenue : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être le disciple du Christ, » et à celle-ci de l'apôtre : « Quiconque se charge de la cause de Dieu ne doit pas s'impliquer dans les affaires du siècle, » il délaissa la maison et l'héritage paternels, et, s'échappant nu du naufrage du monde, il commença dans la pauvreté sa carrière apostolique à la suite de Jésus-Christ, qui s'était lui-même fait pauvre à cause de nous.

Il y avait alors à Coutances un évêque, du nom de Possesseur, qui était en grande réputation de sainteté ; Marcouf ne l'ignorait pas. Il se rendit près de lui, pour achever de s'instruire à ses leçons et à ses exemples. Le prélat l'accueillit avec bonté, le garda près de sa personne, et quand il eut atteint l'âge de trente ans, il l'admit à la tonsure, le revêtit de l'habit ecclésiastique et l'éleva progressivement par les différents ordres jusqu'à la prêtrise. Arrivé à ce degré, l'évêque lui confia la mission de parcourir le diocèse de Coutances pour prêcher aux populations les vérités du salut. « Montrez dans vos mœurs que vous êtes des chrétiens, leur disait le saint missionnaire, et accomplissez dans vos œuvres les engagements de

votre baptême. Ne vous écartez jamais des droites voies d'une sainte vie. Tenez peu de compte de la gloire et des avantages d'un monde qui passe et tendez tous vos efforts vers la patrie éternelle. *

Ses œuvres, conformes à ses paroles, lui formant une auréole de gloire, tous l'honoraient comme un père, en parlaient avec de grands éloges et se conformaient de leur mieux à ses saintes exhortations. Nous devons ajouter que le fervent apôtre était doué de qualités éminentes, qu'il était éloquent et disert, d'une prudence consommée, d'un conseil toujours sage, véritablement ennemi du vice et enseignant la vertu par son propre exemple. La beauté de son âme se reflétait dans son extérieur, car, s'il était petit de taille, il était beau de visage et d'une heureuse conformation.

Une nuit, pendant qu'il accordait le repos à ses membres fatigués, après avoir vacqué longuement à l'oraison et à la récitation des louanges de Dieu, un messager céleste, éclatant de lumière, mais d'un doux aspect, l'éveilla et lui dit : « La paix soit avec vous, bienheureux Marcouf, vos œuvres sont agréables au Roi tout-puissant ; les combats que vous livrez pour l'honneur de son nom lui sont particulièrement très agréables. Sachez que vous avez mérité ses bonnes grâces, surtout en ne vous occupant pas exclusivement de votre salut, mais beaucoup plus de celui de vos frères. Or, le Christ veut arracher par votre entremise un plus grand nombre d'hommes encore à la gueule des démons et se les conquérir à lui-même. Empressez-vous d'aller trouver Childebert, roi des Francs, et priezle de vous donner le lieu nommé Nantns^ en ce même pays de Cotentin, et tout ce qui en dépend. Vous y bâtirez un monastère, dans lequel vous réunirez des frères qui serviront Dieu dévotement sous votre direction. Comme le cœur des rois^est entre les mains de Celui qui vous donne cet ordre, ne mettez pas en doute si l'objet de la demande vous sera accordé. » — Cela dit, il disparut.

Le matin venu, Marcouf demanda pour compagnons de route Cariulfe et Domard, fit apprêter l'âne dont il avait coutume de se servir et se mit en chemin selon l'ordre reçu.

11 arriva à Paris en un jour de fête. Le roi, la reine Ultrogode et une multitude de grands du royaume étaient réunis à l'église et assistaient à l'office divin. Lorsqu'il y entra, il n'eut garde de s'offrir aux yeux du monarque ; loin de là, il chercha un coin obscur et solitaire pour faire humblement sa prière, à l'écart, sans être remarqué, n'étant

pas venu pour attirer les regards, comme font les personnes fastueuses. Le Seigneur dit dans l'Evangile : « Lorsque vous voulez prier, entrez dans le lieu le plus retiré de votre maison, fermez la porte et parlez à votre Père. » Il ajoute : « N'imitez pas la jactance des hypocrites, qui prient debout dans les synagogues et sur les places publiques, afin d'être vus ; je vous assure en vérité que leur prière est déjà exaucée. » Rien n'était plus éloigné des sentiments et des habitudes du saint missionnaire.

Cependant, comme la lumière de Jésus-Christ ne peut être retenue sous le boisseau, l'orgueil vaincu des démons manifesta ce qu'une vertueuse humilité voulait cacher : car voilà qu'à son entrée dans l'église, ils s'écrièrent avec des accents lamentables par la bouche de quelques possédés, hommes et femmes, qui avaient été amenés là : « Epargnez-nous, épargnez-nous, Marcouf, serviteur du Christ; votre présence nous fait endurer de cruels tourments. Mais si le Dieu tout-puissant nous chasse de ces demeures par votre entremise, du moins que votre sainteté nous obtienne la grâce de de n'être pas replongés dans l'enfer. »

Surpris et étonnés aussi bien que tous les courtisans, le roi ordonna de rechercher l'homme qui s'appelait de ce nom, après lequel les démoniaques poussaient de telles clameurs. On le trouva vite et on l'invita de se rendre auprès du monarque . Celui-ci le salua très gracieusement et lui dit : « Soyez le bienvenu, ô le béni de Dieu. Je ne doute pas que ce ne soit notre commun Créateur, le très doux Christ, qui vienne en votre personne visiter notre petitesse infinie. »

Le bienheureux Marcouf répondit, après lui avoir rendu son salut : » La paix soit avec vous, ô le plus illustre des hommes, et que la miséricorde de Notre-Seigneur-Jésus-Christ descende sur vous du haut des deux. Assis sur le trône de la majesté royale et le premier en dignité, vous n'oubliez pas que vous êtes aussi d'une condition mortelle. L'orgueil ne vous élève pas, et vous ne méprisez pas ceux qui sont au-dessous de vous ; mais dans le calme de votre humilité, vous vous égalez à eux, en vous souvenant qu'ils sont vos semblables selon la nature. De la sorte, vous accomplissez la recommandation du Sage : Si les peuples vous ont constitué leur prince, ne vous en enorgueillisez pas ; soyez au milieu d'eux comme l'un d'eux. On vous voit mesurer avec épargne les châtiments de la justice et

punir les crimes sans cesser d'aimer les coupables. Par la constante pratique de ces vertus, sans m'étendre sur les autres, vous vous rendez agréable à Dieu et à ses Saints. »

Disposé à la bonté beaucoup plus qu'à l'orgueil par la tournure de ces paroles élogieuses, le roi demanda avec une grande bienveillance au saint missionnaire de quel pays il venait. Marcouf répondit : « J'ai vu le jour au pays du Dessin ; je suis né de parents d'un rang élevé, et c'est par l'ordre de Dieu que je viens des contrées de l'Occident réclamer de votre royale munifence la donation à toujours du fief nommé Nantiis, sis au pays de Coutances, et de ses revenus, non pour moi, mais pour Jésus-Christ qui vous a donné lui-même les richesses que vous possédez et qui vous en réserve de plus grandes dans le ciel. C'est, je ne dois pas vous le laisser ignorer, l'ordre et la volonté expresse du Dieu tout-puissant que ce lieu soit dorénavant sa propriété exclusive, afin d'y élever un monastère et d'y mettre des religieux, qui y vivront d'une vie de pénitence et prieront le Christ avec ferveur pour votre salut et celui du royaume. »

Très heureux de cette demande, le monarque répondit : « Je rends grâce à mon Créateur miséricordieux, qui daigne mfe faire connaître sa volonté, à moi, qui suis le moindre de ses serviteurs, par l'intermédiaire d'un de ses amis tel que vous, la terre est à lui avec toutes les richesses de l'univers et tous ceux qui l'habitent; qu'il soit fait selon sa volonté et ses ordres de tout ce qu'il m'a donné dans sa bonté. Mais nous vous adressons tous ensemble une prière, ô homme de Dieu : c'est que vous ayez la charité de venir au secours de ceuxci, en les délivrant des cruels démons qui les possèdent et leur font endurer de si grands tournients. » Marcouf répondit qu'il n'était pas capable de satisfaire à une telle demande, ni digne de la présenter à Dieu. Mais enfin, vaincu par les supplications unanimes, il se mit à genoux, leva les yeux et les mains vers le ciel et adressa cette prière au Sauveur :

« Seigneur Jésus-Christ, Roi des rois, tout-puissant, aux ordres duquel toute créature obéit, qui êtes la vie, le salut, la bonté, qui par une grâce gratuite avez daigné vous faire homme, afin de nous racheter de la domination des démons, qui avez donné à vos disciples et à leurs successeurs le pouvoir de fouler aux pieds les serpents, les scorpions et toute la puissance de l'ennemi, accordez le secours de votre bonté à vos serviteurs ici présents, de sorte que, délivrés

des cruels démons qui les tourmentent, vous soyez vous-même leur seul possesseur, comme vous êtes leur créateur, leur rédempteur, et qu'ainsi rendus à leur santé première, ils vous adressent les louanges et les actions de grâce qui vous sont dues. »

Cette prière était à peine achevée que les esprits immondes s'enfuirent, en laissant des traces de leur retraite, car le sang jaillit en abondance par la bouche et par le nez de ceux qu'ils quittaient. Ravis à la vue d'un aussi grand miracle, le roi et tous les assistants rendirent au Dieu tout-puissant d'immenses actions de grâces.

Le roi appela ensuite un notaire et lui donna ordre de rédiger l'acte de donation du fief que le saint prêtre demandait. Par cet acte, le roi donnait, délivrait, délaissait, en présence des grands de sa cour, le fief de Nanttis, appartenant au fisc royal, avec tous ses revenus et dépendances, à Dieu et au prêtre Marcouf, pour en jouir, lui et ses successeurs, et le posséder à perpétuité.

Le roi ajouta verbalement la promesse d'être toujours favorable, si le saint prêtre venait à avoir besoin de quelque chose de plus dans la suite. « Demandez, lui dit-il, sans crainte d'être refusé. »

Les choses ainsi réglées, Marcouf sollicita la permission de quitter la Cour ; mais le monarque le retint dans un long entretien d'abord, et ensuite dans de longs adieux, se recommandant à ses prières, ainsi que la reine et leurs enfants, et l'engageant à revenir souvent. Enfin il lui permit de se retirer, et envoya avec lui un commissaire, nommé Léonce, pour déterminer dans des limites certaines l'étendue du terrain concédé.

Sitôt après son retour, Marcouf entreprit la construction du nouveau monastère. Il le disposa du mieux possible en vue d'une vie commune et réglée, tant pour le dehors que pour le dedans. Il s'adjoignit un grand nombre de frères, avec lesquels il commença cette même vie commune, régulière, séparée du monde. Il les exhortait sans cesse, non seulement de parole, mais aussi par les exemples d'une vie toute divine, à garder les voies étroites de la pénitence et du renoncement, à y progresser même constamment, afin de monter, comme par des degrés, vers la sainte Sion, où l'on jouit de la contemplation du Roi des rois. Il les exhortait principalement à se céder les uns aux autres en toutes choses, afin de ne former tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme, à l'exemple des chrétiens de la primitive Eglise ; à ne s'attribuer jamais rien per-

sonnellement, sauf pour chacun ses propres péchés ; il voulait que tout fût commun entre tous. Il leur disait que l'oisiveté est un poison plus dangereux que le venin des vipères, qu'il fallait à tout prix l'éviter, s'ils voulaient atteindre à la perfection religieuse, et pour cela faire succéder à l'oraison le travail, au travail la lecture, et ainsi perpétuellement.

Nous relaterons ici un fait digne de mémoire, qui montrera à qu^^l point le saint homme se tenait en garde contre les embûches de l'ennemi du salut. Quelquefois, à l'entrée du carême,, il se retirait seul dans une des îles voisines, appelées les deux Limons, pour y pratiquer un jeûne plus austère, s'y livrer mieux dans la solitude, à la prière, à la contemplation, au chant des louanges de Dieu et se purifier des moindres souillures par les exercices de la pénitence, comme l'or se purifie dans le creuset en passant par le feu. Or voilà qu'un jour, un peu avant la sixième heure, lorsqu'il se livrait à une sainte lecture devant la porte du petit abri qu'il s'était fait, l'infatigable et perfide adversaire du genre humain lui Icnd une embûche aussi dangereuse qu'imprévue : il lui apparaît sous la forme d'une femme qui vient de faire naufrage au bord de son ile et qui lui demande d'une voix lamentable un peu de pain et la permission d'entrer sous son toit. Mais le circonspect et prudent solitaire ayant soupçonné une ruse, posa son livre et entra lui-même dans sa cabane, traça un signe de croix sur un pain et le lui offrit en disant : « Tenez, si vous êtes ce que vous paraissez être, prenez et mangez ce pain que je viens de bénir d'un signe de croix. » Au mot du signe de croix, celui qui a été vaincu par la croix n'en put supporter le nom, le fantôme s'évanouit et le saint religieux entendit le bruit comme d'un fer rouge qui aurait été jeté du haut d'une falaise dans la mer.

Il n'est pas surprenant que celui qui avait été précipité du ciel se précipitât de nouveau après être venu se heurter inutilement à une des plus fermes colonnes de la sainte Eglise. N'ayant pu réussir dans sa guerre servile entreprise contre le Christ, notre chef, il la poursuit avec un acharnement sans trêve contre ses membres. Mais le saint était revêtu de cette cuirasse impénétrable recommandée par le Sauveur, qui s'appelle le jeûne et l'oraison, sans compter les autres armes défensives de la milice chrétienne, qu'il ne quittait jamais. Il ne se contentait pas d'un jeûne ordinaire et

facile : le pain d'orge et des herbes crues formaient son seul aliment ; il portait pour premier vêtement un sac, qu'il conviendrait mieux d'appeler du nom de cilice, et par dessus des peaux de bêtes. La lassitude seule pouvait lui imposer le sommeil, et il le prenait sur la terre nue, avec une pierre pour oreiller. C'est ainsi et par ces macérations incessantes que le Soldat du Christ s'armait contre les tentations de l'ennemi.

Quand la solennité pascale l'eût rappelé au monastère, il raconta à ses frères ce qui lui était arrivé, et ils se réjouirent doublement : de son retour d'abord, et ensuite de sa victoire.

La réputation du bienheureux Marcouf se répandait de proche en proche et jusqu'en des lieux éloignés, beaucoup de personnes venaient à lui, et, parmi le nombre, plusieurs, enflammés par ses exhortations et son exemple, renonçaient aux vanités du monde, apportaient ce qu'ils possédaient et le mettaient à ses pieds, en sollicitant la grâce d'être reçus au nombre de ses frères. Si l'homme du Seigneur accueillait leur demande, il acceptait aussi leur offrande et, économe fidèle du Christ, il en faisait trois parts, la première pour soulager les pauvres, la seconde pour délivrer les captifs, la troisième pour élever des monastères, car il en fonda plusieurs, outre le premier.

Parmi ceux qui embrassèrent son institut, il faut compter le vénérable prêtre Romard, qui renonça à tous les avantages et aux affaires du siècle, et en compagnie duquel il passa peu après dans une île adjacente au pays d'Angleterre, nommée Agnus^ pour y vivre quelque temps dans la solitude.

Cette île ne comptait qu'un très petit nombre d'habitants, parmi lesquels un homme très religieux, nommé Hélibert(\\ lequel macérait son corps par des privations extrêmement rigoureuses. Marcoulf et le bienheureux Romard s'adjoignirent à lui et pratiquèrent avec lui la vie contemplative et les rigueurs de la pénitence.

Il s'y accomplit, pendant leur séjour, un grand miracle, dû certainement aux mérites de saint Marcouf, et que nous allons rapporter. Un jour qu'un essaim de pirates saxons, au nombre de près de trois mille, s'approchaient de l'île à toutes voiles et à force de rames, dans le dessein de la piller, les insulaires, au nombre de

(1) Erreur de copiste et eonfosiou ; c'est Helerius qu'il faut lire : saint Hélier.

treiite environ (1), à ce que l'on dit, ne sachant que faire dans leur effroi, et ne pouvant fuir, puisque la mer les enfermait de tous côtés, se réfugièrent sous la protection de Marcouf. Ils se prosternèrent à ses genoux, en le priant avec cris et larmes de les sauver. « Mes enfants, leur dit le saint anachorète, soyez des hommes de cœur, prenez vos armes. Dieu est assez puissant pour vous faire triompher de ces gens-là ; marchez au-devant d'eux, il combattra pour vous ; souvenez-vous de la manière dont il fit périr les armées de Pharaon ; je vous promets la victoire ; allez. » Ils le crurent, s'armèrent et marchèrent à l'ennemi, moins confiants dans la force de leurs bras que dans les prières du saint et le secours de Dieu. Or, pendant qu'ils combattaient et mettaient à mort ceux qui débarquaient, sans perdre un seul des leurs, ceux qui étaient encore dans les navires furent tous engloutis dans les flots, et il n'en resta pas un pour aller porter la nouvelle dans leur patrie.

Le seigneur de l'île ayant appris l'événement, et en même temps que c'était par la vertu des prières de Marcouf qu'elle avait été délivrée d'un si grand nombre d'ennemis, en rendit à Dieu de grandes actions de grâces et donna au saint anachorète la seigneurie de la moitié d^ la même île. Celui-ci y construisit un monastère, dans lequel il établit un petit nombre de moines, pour le service de Dieu.

Etant revenu peu de temps après au premier monastère qu'il avait fondé, un père de famille, du nom de Genastis, lui présenta son fils qui venait d'être affreusement déchiré par un loup enragé et qui était sur le point de mourir. Le pauvre père criait avec larmes : « Homme de Dieu, sauvez-le, empéchez-le de mourir ! » A l'instant celui-ci, qui amait Dieu de tout son cœur, et qui était rempli d'une charité si tendre pour le prochain, se prosterna la face contre terre et pria. Il n'était jamais plus voisin du ciel que quand il était prosterné sur la terre ; lorsqu'il se releva, sa prière finie, l'enfant était guéri de ses blessures, à la grande admiration des habitants, à la grande reconnaissance du père et à la joie universelle pour un si grand miracle.

Aux approches de la fin de sa carrière, Marcouf fut informé du

(1) InêiUani, qui non plures triginta perhibentur fuisse, de longe deprehen^ dénies, subito metu perculsi,..

terme par une révélation divine ; mais il voulut, avant de quitter le monde, faire confirmer de la main du roi, aux monastères qu'il avait fondés, la propriété des biens qu'y avaient attachés, pour le salut de leurs âmes, une multitude de personnes pieuses, afin que les donations fussent irrévocables, définitives et à l'abri de réclamations ultérieures. Après avoir préparé ses moyens de voyage, il se mit donc en route pour Compiègne, où Childebert résidait alors. Nous allons le suivre en ce voyage et en rapporter les détails, à commencer par un événement miraculeux.

Arrivé près de l'Oise, le saint moine chercha un ombrage à l'écart au bord de la prairie, pour se reposer. Or, voilà que les chasseurs du roi poursuivaient à courre un lièvre sur lequel la meute était lancée. L'animal, après avoir arpenté la plaine, retardait par de fréquents retour le moment suprême et désormais inévitable, car il n'avait pas de refuge. Il se blottit, comme d'inspiration, sous le manteau du moine. Les chiens s'arrêtèrent. Un des chasseurs s'approclm avec colère et lui dit d'un ton menaçant : « Comment oses-tu, moine téméraire, t'approprier la venaison du roi ? Rends-le, ou je t'enfonces mon épieu dans le ventre. » Marcouf, non par un sentiment de frayeur, mais pour montrer que Dieu sauve les animaux aussi bien que les gens quand il lui plaît, ouvrit son manteau, et la bestiole s'enfuit en passant au milieu des chiens immobiles, cloués sur place, comme si on disait frappés de mort. L'insolent et menaçant chasseur se knça avec fureur à sa poursuite, pressant et labourant des talons les flancs de sa monture ; mais il fit une chute si terrible qu'il resta sur la terre, brisé, le ventre ouvert et les entrailles sorties. Ses compagnons, épouvantés;" mais comprenant la cause de son malheur, recoururent au saint homme et implorèrent sa pitié en faveur du misérable, qui était prêt à rendre l'âm^. Marcouf, toujours disposé à la miséricorde envers tout le monde et jamais à la vengeance, vint avec empressement, il prit dans ses deux mains les entrailles du moribond, les fit rentrer en place, se prosterna, pria longuement ; en se relevant, il fit un signe de croix sur le blessé. Celui-ci se releva lui-même guéri, sain et sauf, comme si rien ne lui était arrivé.

Le roi arrivant aussi sur ces entrefaites, et apprenant ce qui venait de se passer, se réjouit très fort du dénouement et plus encore de la venue de Marcouf. Il alla à sa rencontre ; du plus

loin qu'il l'aperçut, il descendit de cheval ; il l'aborda avec la plus grande révérence, lui demanda sa bénédiction. « Que Dieu vous bénisse de sa sainte Sion, dit Marcouf, puissiez-vous posséder les biens de Jérusalem tous les jours de votre vie, et que la bénédiction du Seigneur, qui a créé le ciel et la terre, soit sur tous les vôtres. » Puis ils se tinrent dans un long embrasseraent.

Le saint religieux exposa au monarque l'objet de son voyage, ensuite ils entrèrent ensemble à Compiègne ; le soir advint sur leurs entretiens. Le lendemain, Childebert fit rédiger un acte confirmatif de toutes les donations faites aux monastères de Marcoulf, le signa ainsi que la reine Ultrogode et les grands de la cour. Le roi et la reine le comblèrent de présents et se recommandèrent vivement à ses prières.

De retour à son monastère et lorsque le Seigneur l'avertit qu^ le moment était venu de mettre un terme à ses travaux et d'échanger les occupations passagères du siècle contre la vie incorruptible de l'éternité, il en éprouva beaucoup plus de joie que de tristesse, et devança de ses désirs l'heure finale de sa délivrance. Quand enfin la maladie approcha de son terme, les frères arrivèrent de tous côtés, pour rendre une dernière visite au moribond, de même beaucoup de personnes du siècle et en particulier le vénérable Lo, évêque de Coutances.

Cependant le saint vieillard, pareil à un bon pasteur, consolait bénignement le troupeau qu'il avait formé, et avertissait chacun de ne pas s'écarter si peu que ce fût de la règle de vie qu'il avait embrassée. Il priait le Christ, Souverain pasteur, d'environner de sa protection comme d'un rempaPt'ceux qu'il avait rachetés au prix de son sang divin. Enfin, élevant les yeux et les mains vers le ciel, il dit : « Seigneur Jésus-Christ, fils du Père Eternel, ayez pitié du pauvre vieillard épuisé de fatigue. Si vous trouvez dans votre miséricorde que j'ai assez longtemps combattu dans les rangs de votre sainte milice, rendez-moi la liberté vers laquelle j'aspire et admettez-moi en la compagnie des citoyens du ciel. »

Après ces paroles, il exhala son âme, et elle se réunit aux chœurs des anges.

Aussitôt éclatèrent des sanglots universels ; un trouble profond s'empara des assistants ; on n'entendit plus que des lamentations sur la perte d'un si grand homme.

MarcQuf mourut le jour des calendes de mai. Il reçut la sépulture en ce même monastère de Nanteuil qu'il avait fondé en premier lieu, auprès de ses deux frères, Cariulfe etDomard,qui moururent dans le même temps. Ils reposent avec lui dans la paix du Seigneur.

Plus tard, assez longtemps après, le vénérable Ouen, pontife de l'Eglise de Rouen, faisant la visite pastorale de sa province, vint au pays du Cotentin. Ernouin, abbé de Nanteuil, le supplia de visiter son monastère et de transférer le corps du saint fondateur du lieu où il avait reposé jusque-là, en un autre qu'il avait préparé, ce que le prélat accorda volontiers. Le saint corps apparut sans aucune corruption, le visage semblait plein de vie, seulement les chairs étaient consumées et la peau adhérait aux ossements. On le laissa exposé pendant trois jours aux regards du public, afin que chacun pût jouir de la vue de ce miraculeux phénomène. Le saint prélat demanda à l'abbé la permission de détacher une portion de la relique, à titre de dédommagement de la peine qu'il avait prise, et aussi pour satisfaire sa dévotion ; l'abbé y consentit. Or, comme il songeait, sans en rien dire, à s'approprier le chef, une cédule descendue du ciel apparut entre les mains du mort ; elle contenait ces mots : « Prenez ce que vous voudrez, mais non la tête. » Ainsi le saint archevêque fut arrêté dans son désir. Il plaça très dévotement le corps saint dans le lieu qui lui avait été préparé.

La multitude des miracles qui s'opèrent alentour prouvent que le saint fondateur de Nanteuil n'est pas mort, mais qu'il vit. A l'invocation du nom de Marcouf, les aveugles recouvrent la vue, l'ouïe est rendue aux sourds, les paralytiques retrouvent le mouvement, en un mot, toutes les infirmités disparaissent par la puissance de Notre- Seigneur Jésus-Christ, auquel appartient l'honneur et la gloire en union avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen.

— 2d — VITA SANCTI MARCULFI

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