‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 15 sur 37 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Puisque la distinction des genres d'éloquence, celle des anciens et des modernes, est nettement établie, on peut se demander ce que c'est que la Rhétorique, ce joli mot grec qui signifie couler et rappelle le passage d'Homère où « la parole coulait pesv de la bouche de Nestor comme le miel. x>

L'abus et la mode ont yicié ce beau nom de Rhétorique et il est triste d'avoir à défendre la théorie de l*art de la parole, qui, au moyen-âge, était de la poésie, témoin les chants des Rederikers ou Rhétoriciens belges et picards. Je n^ai rien de plus respectable pour cela que l'autorité de Fénelon, que personne n'est tenté d'appeler un rhéteur : « Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour inspirer à la faible imagination de la multitude et pour trafiquer de la parole : c'est un art très sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. » Partout, Fënelon, comme Cicéron, chante des hymnes en Thonneur de l'éloquence : ce grand esprit, très moderne, comprit tout, excepté I''art gothique, chose incompréhensible dans une âme mystique : cela se conçoit mieux de Montesquieu, qui fut aussi fermé à la beauté surhumaine d'un art pour lequel d'ailleurs il n'était pas organisé. C'est l'abus du style grandiose en France qui a donné à l'art oratoire un mauvais renom : c'est chez nous qu'a fleuri ce style académique, qui n'est pas précisément le style simple : nous avons une veine à nous, c'est la veine élogiste, marquée par d'Alembert, Vicq d'Azir, Thomas, Cuvier, Mignet. De l'un d'eux, Voltaire tirait le nom de Galilhomas. La Rhétorique a ses puissances ; on y trouverait aisément une douzaine de suzeraines, pour faire allusion au titre d'un ouvrage célèbre : « Les douze dames de Rhétorique, » J'écris ces lignes en face d'un vitrail du xvP siècle, à trois personnages, l'élève, ephèbe à moustaches, au costume antique,

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cothurne doré et coiffare du siëeleruo vénérable vieillard à figure très fine et à longue barbe d'argent, qui doit représenter la Philosophie ; puis Rhetorica^ une femme forte, aux puissantes mamelles cuirassées, penchée vers la Philosophie, sur un siège avec un dais ; elle tient un caducée d'or, symbole du commerce, fils de la persuasion ; dans le fond, une tribune aux harangues. Au moyen-âge, on appelait Rhétorique un homme éloquent : ^ Pleurez Machaut, le noble Rhétorique, » dit une ballade d'E. Deschamps : c'est le latin rhetoricus. Il y avait les douze dames de Rhétorique, et sœur de la poésie, celle-ci dénommait les poètes chanteurs du Nord sous le nom de Rederikers. La Rhétorique, en définitive, est comme toutes les puissances de Tesprit, c'est comme la langue d'Esope : tout dépend de l'usage qu'on en fait, par exemple. « La Rettorica délie putane^ y^ de Pallavicino. Le diable aussi, dit Dante, est un dialecticien. Quand Pascal a dit : « L'éloquence se rit de l'éloquence, :» il veut dire des règles et des rhétoriques. La liberté est sa vie. Aussi l'éloquence dite académique n'est pas une éloquence. C'est le monologue sans la lutte ; or, l'éloquence est un combat. Son intérêt vient de ce que le résultat reste inconnu. Or, dans la prétendue éloquence, la fin est prévue, puisque c'est l'éloge voulu, arrêté. Si l'éloge est une étude, il appartient à la critique et à la philosophie. La Rhétorique est l'art de bien dire ; bien dire, c'est parler de manière à persuader et à convaincre. La persuasion est Passentiment du cœur; la conviction est l'adhésion de la raison. L'éloquence est le don de persuader; l'inculte, le sauvage peuvent être éloquents. La logique est le talent de convaincre. Les lois de l'éloquence et de la logique constituent donc la Rhétorique. Démosthène, c'est la conviction ; Cicéron, c'est la persuasion. Bossuet ne semble-t-il pas les réunir tous deux en lui ? Au moyen-âge, la Rhétorique rentrait dans le domaine des beaux-arts et les poètes de la Hollande s'appelaient Riderikers. Elle tire ses règles de la nature même de Tesprit humain, en s'appuyant sur la psychologie et la morale et sur les produits remarquables de l'art oratoire; elle est donc théorique et pratique. Le cri de Thomme entraîné malgré lui : quelle peste que l'éloquence ! montre qu'elle peut être irrésistible. Mais reconnaissons qu'en général le sentiment est plus fort que la raison, le cœur que la tête, et Véturie, près de Coriolan, triomphe où les ambassa^ deurs de Rome ont échoué. La Rhétorique est utile à trois points de vue : elle aide Tespril à produire, soit qu'elle provoque, rectifie ou confirme l'invention ; elle apprend à mettre le meilleur ordre dans ce qui a été conçu ; elle enseigne à réaliser par la parole ou le style ce qui a été conçu ou ordonné. De là, les trois parties de la Rhéto-» rique et de toute œuvre : l'Invention, la Disposition, l'Elocution.

Cette dernière partie, dans Téloquence parlée, se complique d'aune partie extérieure et vivante, qu^on appelle le langage du corps, de TÂction, c^est-à-dire de la manifestation sensible de la pensée par le geste, la physionomie, la voix. Ces trois éléments, essentiels à toute composition, la substance. Tordre, la forme, sont ainsi désignés par Cicéron : ^ Quid dicat, et quo quidque loco^ et quo modo, i> et par Horace dans sa poétique : « Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret hunCy nec lucidm ordo, » Celui qui aura choisi un sujet selon ses forces, nulle qualité ne lui fera défaut, ni Télocution, ni Tordre lumineux. Ce sont là d'excellents principe&v de praticiens ; cet ordre littéraire et artistique n'est qu'un reflet de Tordre universel ; le prétendu désordre n'est souvent qu'un fait que nous ne pouvons mettre à sa place. C'est la disposition des grands éléments du monde que Shakespeare a ainsi célébrée :

The heavens themselves, the planets, and this center, Observe degree, priority and place.

Insistîire, course, proportion, etc.

L'invention consiste à trouver dans un sujet donné les moyens d'arriver à un résultat. La nature est une immense invention réalisée, puisqu'elle est partout l'accommodation des moyens au but. Dans les lettres et dans les arts, ce résultat est le beau, le vrai, le bon. Le résultat de Tart oratoire est d'amener la volonté des auditeurs à un but déterminé. Or Torateur ne peut y parvenir sans se faire agréer de ses auditeurs, satisfaire leur raison et émouvoir leur cœur, trois opérations qu'on appelle plaire, instruire, toucher. Or, on plaît par les mœurs^ on instruit par les preuves^ on touche par les passions. Ainsi les mœurs, les preuves, les passions, voilà les trois éléments de Tinvention.

La vraie source de Tinvention, c'est une intelligence étendue et profonde, développée par la réflexion. L'art de penser, ou la philosophie, se présente comme un des moyens de féconder Tinvention, et Tun de ses procédés les plus puissants ; c'est le procédé socratique, Tart de faire accoucher les esprits, disait le fils de la sagefemme, l'interrogation. Hais cette interrogation ne s'applique pas moins aux choses elles-mêmes qu'aux esprits. Le Pourquoi est la clef qui ouvre bien des portes. La Rhétorique possède aussi, pour féconder l'esprit, un certain nombre de moyens généraux qui résultent des conditions de Tâme humaine pour être convaincue et persuadée, et de l'expérience des maîtres de Tart oratoire, c-est-àdire des procédés et des exemples. La force qui préside à Tinvention, c'est Tattention, ou, comme on dit plus souvent aujourd'hui,

Tobservatk». On damaûdaii à Newton comment ii avait découvert la loi de Tattraction : ic A force d^ penser, ^ r^ondit^l. Baflkm définissait le génie : « Taptitade à la patience. > EUe en est dn moins une partie. On signale la prodigieuse paissance de cette facalté dans on des plus grands découvreurs de notre temps : j^ai nommé Darwin. La Rhétorique, sans donner le talent et la réflexion, indique les méthodes propres à faciUter les découvertes de Pinventicm oratoire, les sources des preuves, des mœurs et des passions.

Mais» avant l'étude spéciale de son sujet, Torateur, c'est-à-dire celui qui combine en sa personne le philosophe, le poète et Fhomme de bien, puisqu'il est Thomme qui plait, qui émeut, qui prouve, doit avoir eu la préparation générale qui donne l'initiation à toutes les connaissances. C'est l'homme universel. La philosophie, la poésie, l'histoire même, la science, forment le fonds d'où il tire les idées, les sentiments, les comparaisons, les faits, les arguments. <ic Âpres cette préparation générale, dit Fénelon, les préparations particulières coûtent peu, au lieu que, quand on ne s'applique qu'à des actions détachées, on est réduit à payer de phrases et d'antithèses; on ne traite que des lieux communs ; on ne dit rien que de vague ; on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres ; on ne montre point les vrais principes des choses ; on se borne à des raisons superficielles et souvent fausses ; on n'^est pas capable de montrer l'étendue des vérités, parce que toutes les vérités ont un enchaînement nécessaire et qiill faut les connaître toutes pour en traiter solidement une en particulier. y>

Ce que j'ai dit de l'auditeur qui, vexé d'être entraîné par un orateur dans une direction qu'il ne voulait pas suivre, s'écriait : ce Quelle peste que l'éloquence t j> montre que la preuve avait créé cette meta-morphose psychologique. L'intelligence avait entraîné la volonté, selon le mot de l'Ecole : « Voluntas intellectum sequitur. » La preuve est donc une raison qui produit la conviction. Son plus haut degré de force est l^évidence, lumière irrésistible ; son degré moyen est la probabilité ; son plus bas degré, c'est la possibilité. La preuve est la base de l'éloquence : la conviction prépare la persuasion. CelleH)i^ sans la preuve, est souvent une séduction ou un éphémère entraînement. La vérité doit donc précéder l'émotion : l'esprit doit être éclairé avant d'être ému. La conviction peut se passer de la persuasion, car < l'homme est ainsi fait que la lumière de la vérité le contraint, lors même qu'elle ne l'entraîne pas. » La persuasion n'est pas complète sans la conviction. Toutefois, i! est des cas où elle s'en passe : Goriolan est ému par sa mère ; il n^est pas certain qu'il soit convaincu. Plus d'un fils a pu dire à sa mère : Je ne suis pas convaincu, mais à vos larmes je ne puis résister. Même

sur la grande masse des esprits, la persuasion, rémotion exerce plus d'influence que la conviction. Shakespeare dit bien celte victoire du cœur sur la pensée : « Lords, what Ishould say my tears gain-my ; for every word I speak, ye see, I drink the water of my eyes, » Toutefois, les mœurs, qui ont pour objet de faire agréer Torateur et son sujet, précèdent les preuves et dans une étud« logique de la Rhétorque devraient, contrairement à Tusage, former un chapitre antérieur, car, dans Tordre naturel du discours, l'orafteur agrée, prouve, persuade.

Dans un sens restreint, l'argument est la forme donnée au raisonnement : c^est son sens philosophique. Dans son acception générale, l'argument est la vérité elle-même, c'est-à-dire la preuve. Où Torateur doit-il donc puiser ses arguments ou preuves ? Il doit lès tirer d'abord, comme on le dit très bien, des entrailles mêmes du sujet, ex visceribus rei^ ensuite des circonstances extérieures présentes et locales, enfin de ses connaissances générales, en d'autres termes : l"* de la nature même du sujet, de ses circonstances, de son but ; 2* de la personne de l'orateur, du temps, du lieu, de Pauditoire lui-même; S*" de ses connaissances générales en philosophie, en histoire, en poésie, en science. Ces trois choses réunies constituent la matière de l'éloquence. Les trois questions les plus propres à féconder et à rectifier l'invention sont celles-ci, qui devraient être écrites en lettres de feu dans l'esprit de l'orateur : 1* Quel est celui qui parle ? 2** A qui parle-t-il? 3' Pourquoi parie-t-il? Cela semble très simple, mais il n'y a pas de question que Toraleur oublie plus que la dernière. L'art du moyen-âge, formaliste et mécanique, avait sa Rhétorique à procédés généraux, ou lieux communs, mais presque toujours symboliques : ses sources d'inspiration étaient : « res, persona, lociis, factum, tempm, mimerus, vox. » C'est ce que professe Jean de la Rochette, l'un des prédicateurs les plus remarquables du XIII* siècle ; mais il fait tout aboutir à un sens spirituel. Par exemple, pour le lieu : la montagne de la Transfiguration signifie réminence sur laquelle le vieil homme se dépose pour en revêtir un nouveau.

Le pourquoi, voilà la clef qui ouvre toutes les portes, lé Sésameouvre-toi de toutes les sciences, et donne au découvreur des joies infinies : « Félix qui potuit renim cognoscere causas. » Homère appelait le sommeil icavSafAàTcop u^rvoç, le sommeil dompteur de tout ; mais pourquoi ? Il eût dit sans doute que Horphée secouait sur les yeux les effluves des pavots. Le pourquoi des modernes a provoqué une autre réponse : c'est l'acide carbonique qui se répand dans les nerfs ; c'est le sang qui afflue dans tout organe en travail et quitte tout organe en travail ; vous ne riez plus et vous croyez. Est-ce

moins poétique? Je ne sais ; mais pour que le dieu du sommeil soit poétique, il faut y croire.

La première source est la principale et la vraie matière de Téloquence. Or, tous les sujets, outre certaines idées qui les particularisent et qui en font, comme on dit au barreau, une espèce, peuvent recevoir un certain nombre d'idées propres à tous, des ressources générales, des catégories de moyens que Ton appelle topiques chez les Anciens, lieux communs chez les Modernes. Ce sont, en effet, des cases, des endroits, des lieux déterminés où les rhéteurs ont renfermé les principales preuves qui peuvent ressortir à un sujet. Les uns, extérieurs au sujet, sont : la loi, les litres, le serment, la renommée ou notoriété publique, le témoignage. Autrefois, on avait la question, ou l'extorsion d'un aveu par la souffrance, dont on a dit justement : « la torture interroge et la douleur répond. »

Les lieux intérieurs importent davantage à la littérature et Tart, et ils demandent quelques développements.

Le premier lieu commun intérieur est la définition : elle est souvent par elle-même un élément de la preuve. Par exemple, la définition antique de l'orateur : « Vir probus dicendi peritm^ » établit que le talent et la probité, et implicitement la modestie, sont les trois parties constitutives de l'art oratoire et pose un idéal, un modèle qui doit servir de point de comparaison. On dislingue deux sortes de définitions : la définition oratoire, esquisse générale d*une idée, et la définition philosophique, formule exacte et précise, dont le caractère propre consiste en ce que ses deux parties puissent être renversées. Un rhéteur définira l'orateur : l'homme qui parle de manière à convaincre et à persuader ; un littérateur le définira, comme Fénelon, par exemple : « L'homme vraiment digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » Condillac a dit avec raison qu'une définition est une analyse, puisque analyser, c'est résoudre un tout en ses parties. Peut-on tout définir? On a prétendu que les faits primitifs ne se définissaient pas. Mais prenons par exemple deux faits primitifs, le sentir, le vouloir. Ne peut-on pas dire que sentir, c'est éprouver une peine ou un plaisir; que vouloir, c'est tendre vers un but ? La géométrie ne définit-elle pas son élément le point, la ligne droite? Les contraires, ou raisonnements à contrario^ sont une définition négative : on démontre ce qu'est une chose en disant ce qu'elle n'est pas. Tel est le portrait du sage, par d'Aguesseau : « Le vrai sage n'est pas celui qui vante la sagesse sans la pratiquer, etc. » Le degré le plus élevé des contraires est ce qu'ion appelle les Répugnances. C'est un lieu commun qui repose 9ur l'impossibilité naturelle d'admettre une idée ou un fait. C'est ce

lieu commun qui dicta cette réponse à Marie-Antoinette, accusée d'avoir corrompu ses enfants : « Je n'ai pas répondu, parce qu'il y a des accusations auxquelles la nature se refuse. J'en appelle à toutes les mères ici présentes. »

Le second lieu intérieur est Pénumération. Elle est une définition développée, car si la définition détermine une idée et par conséquent la délimite des idées voisines, Pénumération étend et détache cette idée : au fond, c'est l'analyse de cette synthèse. Massillon, alors qu'il veut prouver que Pambitieux ne jouit de rien, analyse tout ce que renferme cette dernière idée : « Il ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure ; ni de ses places, il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu^on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille. » L'énumération est le procédé des esprits analytiques et des époques de décadence. Démosthène est synthétique dans l'idée et son style est périodique ; Cicéron est périodique dans le style, mais analytique dans sa pensée : c'est un beau diseur, un artiste de la phrase ; Senèque est analytique pour le fond et pour la forme; Bossuet, c'est la synthèse et la période; Massillon, c'est l'analyse et le style menu, haché, subtil ; Shakespeare développe à grands traits. Les petits écrivains disent tout ; les grands font penser : Michelet. La monotonie des formes et la futilité des détails, voilà les écueils de Pénumération.

Le troisième lieu commun intérieur s'appelle le genre et l'espèce. Ce lieu commun, qui se trouve au fond de toute déduction ou syllogisme, repose sur cet axiome que tout ce qui est vrai du genre est vrai de l'espèce, parce qu'en effet le genre contient l'espèce et que l'idée de genre est formée de toutes les qualités communes à plusieurs espèces : tout ce qui est vrai de l'oiseau est vrai du perroquet. Par exemple encore, on détourne d'une guerre particulière en démontrant les calamités de la guerre en général. L'œuvre principale du barreau repose sur ce lieu commun : on y appelle espèce une affaire particulière qu'on rapporte à une disposition générale de la loi. La déduction est-elle un procédé créateur? Gela n'est pas possible; en déduisant, on ne fait pas autre chose que de rendre à l'espèce que ce que Pespèce a donné au genre : c'est un simple transport réciproque. Le mouvement contraire à la déduction, c'est Piûduclion, le vrai procédé créateur, c'est-à-dire la conclusion de Pespèce au genre, s'emploie quelquefois, mais ne donne que la possibilité. On a ridiculisé ce procédé par l'anecdote dç l'Anglais qui

débarque à Calais, trouvant à Tbôtel une servante rousse, écrit sur son livre de notes : toutes les Françaises sont rousses. Rien donc de plus injuste que le mot « ab uno disce omnes, » La passion obscurcit le jugement, mais on pardonne à la passion et celui à qui lago a dit : «c Sit\ you are eaten up with passion. » Othello pourrait raisonner comme Hamlet, irrité contre sa mère : ^ Frailty, thy name is woman i »

Le quatrième lieu commun intérieur est la comparaison. C'est un rapport établi entre deux choses semblables : s'il repose sur l'identité, c'est une preuve absolue, c'est une équation et il produit Tévi* dence ; si c'est un rapport d'analogie, c'est une preuve relative et elle aboutit à la probabilité. Il y a deux degrés dans la probabilité : on conclut du semblable au semblable , c'est la comparaison à pari^ c^est ainsi qu'on peut prétendre qu'un homme, qui a commis un vol, a pu en commettre un autre, le degré moyen de la probabilité, ou bien on conclut du plus au moins d'après l'axiome que qui peut le pl^s peut le moins, ce qu'on appelle la comparaison à fortiori, le plus haut degré de probabilité. Ainsi un homme a assassiné, à plus ibrte raison a-t-il pu frapper violemment. Il y a un troisième degré de comparaison, qui est le p)us faible et qu'on appelle à minori. C'est comme si l'on disait : cet homme est vif ; donc il a pu tuer. La comparaison latente, en poésie, s'appelle métaphore : les poètes affirment, mais ils ne prouvent pas : leur vérité, c'est leur foi ; leur foi, c'est leur passion. Shakespeare se complaît dans les comparaisons carrées : woman is frailty, dit Hamlet ; to die, to lie, dit le môme ; beauty is a witch ; to be fartons is te be frighted ont of fear and in that moad the dove wil peck the estridge ; glory is a circle in the water, etc, dans Henri VL Hais à ces ressemblances, la sagesse populaire dit : comparaison n'est pas raison et les savante disent : « claudicat omnis comparatio, »

Çnfm^ pour cinquième lieu commun, on a ce que l'Ecole appelle Antécédents et Conséquents, Causes et Effets, deux groupes à peu près identiques. Les antécédents et les conséquents sont les circonstances qui préparent un fait ou qui le suivent : c'est souvent un topique judiciaire ; c'est celui des cours d'assises : ce Vous avez eu des démêlés avec un tel, vous l'avez menacé, i Yoilà les antécédents. Un poète a dit : c Quelque crime toujours précède les grands crimes. -» Voici les conséquents^ ce II est tué, vous disparaissez, vous vous méfiez de ses amis, etc. :» Les causes et les effets consistent à descendre d!un fait à ses résultats : « Il a reçu une détestable édth cation, donc il a commis le crime, » ou à remonter des résultats au principe : ce II a fait le mal, donc il a été mal élevé, d

JiOs lieux communs ont été résumés dans un vers technique que

plus d'un avocat ou procureur tient écrit au fond de son bonnet : (( Quis? Quid? Ubi ? Quibus auœiliis ? Ciir? Quomodo? Qumido. »

Marmontel a justement apprécié la valeur des lieux communs, qu^il a comparés à des instruments dans un atelier et à des couleurs sur une palette : leur valeur dépend de Tusage qu'on en fait : « La palette de Raphaël et du Titien était la même que celle des plus mauvais peintres. » Les lieux oratoires étaient les mêmes pour Cicéron que pour le plus mauvais raisonneur de son temps. Mais le Titien et Raphaël négligeaient-ils de bien connaître le nombre et l'effet des couleurs que Ton broyait pour eux, comme pour une foule de mauvais coloristes ?. . . Que les disciples de l'éloquence ne dédaignent pas ces théories ; c'est la raison qui se rend coiûpte à elle-même de ses procédés et de ses moyens. » L'effet des couleurs î c'est bien dit ; mais qu'est-ce que l'effet des couleurs, ce que les peintres appellent aujourd'hui les valeurs ? La couleur et l*idée ne sont pas des valeurs absolues : elles ne valent qu'autant qu'elles se fondent dans Tensemble. «Une couleur, dit un praticien artiste, n'existe pas en soi, puisqu'elle est modifiée par l'influence d'une couleur voisine. ))0n en peut exactement dire autant d'une idée, des lieux communs, des preuves et des arguments. On a beaucoup comparé l'acteur et l'orateur : Marmonlel a trouvé la différence : « L'orateur souffre pour son client ; mais l'acteur est le patient lui-même. »

Malgré une certaine sécheresse, l'art de l'éloquence et toute œuvre littéraire ne peuvent se dérober à l'étude de l'argumentation, pas plus que la mécaniquo ne pdut se refuser à démonter une machine. Le moyen-âge avait fait de l'argumentalion une machine aux rouages les plus fins, les plus subtils, et, pour un grand nombre, parfaitement inutiles. Mais on ne peut nier que la syllogisme ne soit un instrument de précision dans Tart de raisonner. Il semble que, sous le rapport du raisonnement, le cerveau humain s'est agrandi, et qu'il opère des jugements avec une intuition plus vaste et plus facile. Cette mathématique du raisonnement prend des proportions étonnantes dans les logiques profondes, comme dans celle de Stuart Miil : c'est un monument. La logique est-elle une science ou un art? le logicien Waleley résout la question : c'est une science, si Ton entend l'analyse de l'opération mentale qui a lieu quand nous raisonnons ; c'est un art, s'il s'agit de règles fondées sur cette analyse pour exécuter correctement l'opération. Celte bonne distinction s'applique à toutes les branches des connaissances. Dans ce qui va suivre, on trouvera la fusion de l'art et de la science du raisonnement.

L'argumentation est l'emploi des arguments ; or, les arguments sont la forme des preuves. Prouver qu'on homme a eu le droit de

tuer un homme, Milon Clodius, c^est ce qui peut revêtir un grand nombre de formes. Les preuves sont philosophiques, quand elles sont réduites aux éléments nécessaires et constitutifs; elles sont oratoires quand ces éléments sont, ou dans le nombre, ou dans

Tordre, ou dans l'expression, différentes des formes philosophiques,

ou purement logiques. Dans ce dernier cas, elles admettent le développement et Tornementation.

Le raisonnement consiste à tirer de deux jugements, appelés principes, un troisième, appelé conclusion : la réunion de ces trois éléments se nomme Syllogisme. La première proposition est dite Majeure, la seconde Mineure, la troisième Conclusion. Le syllogisme est la forme élémentaire et essentielle de l'argumentation. Prenons pour exemple un syllogisme, souvent cité, mais qui est plus spécieux que solide : <3c Tout mensonge est une lâcheté ; or, la flatterie est un mensonge, donc la flatterie est une lâcheté. » Ce procédé, qui consiste à aller d'une vérété générale à deux vérités particulières, est le procédé de la Déduction. Le dernier jugement est évidemment contenu dans les deux premiers ; dès lors ce procédé est démonstratif et non créateur ; il dégage une vérité latente, il ne la crée pas. Ensuite, les deux premières propositions ont un terme commun, c'est mensonge; ce terme commun, ou moyen terme^ élabUt une comparaison entre le grand terme, qui est ici lâcheté, et le petit terme flatterie. Telle est Texplication donnée par TEcole. Mais ne pourrait -on pas dire avec la démonstration géométrique : « Flatterie égale mensonge qui égale lâcheté ; » donc ce sont trois quantités identiques, ou mieux encore : « deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ; ^ donc flatterie et lâcheté étant égales à mensonge sont égales entre elles.

J'ai dit que le syllogisme en question est plus spécieux que solide ; non, si l'on n'aspire qu'à une vérité générale ; oui, si Ton veut une vérité absolue. En effet, s'il y a un mensonge qui ne soit pas une lâcheté, par exemple le mensonge pour sauver la vie d'une mère, d'un père, d'un ami, le point de départ n'est plus exactement vrai. Hais absolument vraie serait la majeure suivante : « Tout homme est mortel, etc. 3> Or, qui fournit la majeure : c'est le procédé qui crée, c'est l'induction. L'observation a fourni tant de faits particuhers de mensonges qui étaient une lâcheté que la somme de ces faits a fourni une vérité générale ; la mort successive des individus, sans exception, a fourni une vérité universelle. Dans la Scolaslique, il était soumis à des règles innombrables; aujourd'hui, on les réduit à deux : 1° le moyen terme doit conserver dans chaque prémisse une signification identique ; 2Ma conclusion' ne doit pas être plus étendue que les prémisses. Tout raisonnement qui

manque à ces règles s'appelle sophisme, si la faute est volontaire, et paralogisme, si elle ne l'est pas. Si le syllogisme n'est pas un procédé créateur de Tidée, c'est du moins une arme de précision : « On n'a pas besoin de formes syllogistiques pour raisonner, dit Stuart Mill dans son Système de logique, mais pour s'assurer qu'on raisonne correctement. » La mineure représente un fait d'observation, car pour dire : « Tout homme est mortel, or Socrate est un homme... » il a fallu observer que Socrate est distinct des autres êtres; mais, en outre, comme le remarque judicieusement Stuart Mill, avoir constaté que Socrate ressemble à tous ceux qui ont été mortels, car le raisonnement tomberait sans cette ressemblance.

Evidemment, toutes ces armes de la logique dépendent, comme moralité, de l'emploi qu'on en fait. Il faut bien les opposer aux sophismes : (l Le diable, lui aussi, dit Dante, est un grand logicien.» Du reste, cette mathématique de la logique a un grand attrait pour ceux qui aiment à tout condenser en formules, et il faut convenir que la logique se rapproche de la rigueur des mathématiques. Je viens d'essayer sur le syllogisme la méthode de la géométrie : le traité de logique de Stuart Mill a tout l'attrait et le sombre mystère des calculs et des formules. On a remarqué que beaucoup des grands philosophes ont été de fortes têtes à mathématiques : longtemps la philosophie ne s'est pas séparée des sciences exactes et physiques : on cite surtout Descaries et Leibnitz Platon n'avait-il pas écrit sur son école : Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre.

Il y a plusieurs espèces de syllogismes : l'Enthymême est un syllogisme sans majeure ; Aristote, qui l'appelle le syllogisme des orateurs, en fait la base de la rhétorique. La forme logique doit donc être rejetée pour qu'il subsiste et on peut le reconnaître dans ce vers de Molière : « Quoi f vous êtes dévot, et vous vous emportez ! » Le nom de cet argument lui vient de ce qu'une des prémisses lui reste dans l'esprit.

Le Prosyllogisme est, comme le dit son nom, un syllogisme qui est précédé d'un autre, avec cette condition que la conclusion du premier sert de majeure au second, tel est l'argument de la philosophie spiritualiste : « Une chose simple ne peut périr par la décomposition des parties; or, l'esprit est simple, donc l'esprit ne peut périr par la décomposition des parties ; or, l'âme humaine est un esprit, donc elle ne peut périr par décomposition. »

Le Sorite, un mot qui veut dire monceau, accumulation, est une série de propositions enchaînées de telle sorte que l'attribut de la première sert de sujet à la seconde, que l'attribut de la seconde sert de sujet à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à la conclusion. C'est un argument de ce genre que Montaigne met dans l'esprit de

son renard, quand les Scythes le lancent sur la glace. Scarron remploie dans sa dédicace à Louis XIV de Don Japhet d'Arménie : a Je ticherai de persuader à Votre Majesté qu'elle ne se ferait pas grand tort, si elle me Taisait un peu de bien ; si elle me faisait un peu de bien, je serais plus gai que je ne suis; si j'étais plus gai que je ne suis, je ferais des comédies enjouées ; si je faisais des comédies enjouées. Votre Majesté en serait divertie; si elle était divertie, son argent ne serait pas perdu. :»

L'Ëpichéréme est un syllogisme où les prémisses sont accompagnées de sa preuve ; aussi est-il appelé, à cause de ses développe-^ ments, l'argument oratoire par excellence. Son nom dérive de Teffort, de Tinsistance de Torateur sur les prémisses. La Hilonienne se réduit à un épichéréme : ^«11 est permis de tuer qui veut tuer : la loi naturelle, le droit des gens, les exemples le prouvent; or, Glodius a tendu des embûches à Milon : ses armes, ses soldats, toutes ses manœuvres l'attestent ; donc Hilon a eu le droit de tuer Glodius. :»

Le Dilemme, littéralement la double prise, la double étreinte, qu^on appelle l'argument à deux tranchants — ^ utrinque feriens^ » ou encore l'argument fourchu et cornu, consiste en deux propositions contraires, qui doivent battre l'adversaire, soit qu'il adopte Tune ou l'autre. C'est au fond un double syllogisme, mais c'est un argument irrésistible, s'il n'y a que deux hypothèses possibles. Autrement, l'adversaire échappe par la tangente, par un moyen terme, comme par exemple on échappe par la Uberté à la mise en demeure d'opter entre la licence et le despotisme. C'est par un dilemme que Nathan essaie de triompher de la répugnance d'Âthalie à faire mourir le jeune inconnu du temple :

A d'illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son rang doit hâter sa ruine ; Dans le vulgaire obscur si le sort Ta placé, Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé ?

Sans doute, les peuples, comme les individus, tirent toutes les conséquences d'un principe, heureux quand ils ne tirent que les conséquences immédiates ou, mieux encore, quand ils unissent les conséquences par des transactions : la paix publique et le bon pro-^ grès sont à ce prix. Ainsi il n'est pas possible de ne pas tirer l'égalité du principe de la liberté, mais il faut y arriver par degrés. Toutefois, il n'est pas vrai que l'égalité, qui est pour l'individu le pouvoir de se développer, soit le nivellement : dans un champ, toutes les tiges poussent librement, selon leur force native, mais tous les épis ne sont pas à la même hauteur. Mais dans le chapap

social acttiel, bien que mieux cultivé que dans les époques antérieures, je suis autant attristé par la pensée des plantes qui avortent ou s'étiolent que réjoui par la vue des épis forts et vigoureux. Le meilleur état social est donc celui qui permet au plus grand nombre de naître et de grandir, comme le meilleur champ est celui où le plus de grains peuvent naître, grandir, et, selon un terme de mon pays de Normandie, parvenir à épier.

L'Exemple est un argument fondé sur l'analogie des circonstances, et il est d'autant plus probant qu'elles se rapprochent davantage de ridentité. Il y aurait un argument de cette espèce, si Ton disait : « A pareil jour, vous avez vaincu ces mêmes ennemis : pourquoi ne les vaincriez-vous pas encore ? » C'est un exemple de poète, c'est-à-dire d'homme passionné, que ce mot dont on abuse considérablement : a: ab une disce omne$y\ c'est-à-dire par un Grec juge tous les autres, et la majeure serait : « Tout Grec est un fourbe » contre laquelle protesteraient Agamemnon, Achille, Hénélas, Nestor, etc. Le peuple a ses axiomes mieux éprouvés ; il dit : une fois n'est pas coutume. Le mot de Virgile est donc une fausse induction. L'Argument personnel est une variété de l'exemple : il est tiré des paroles ou des actes d'un adversaire qu'on lui oppose à lui-môme. L'oraison pour Ligarius repose sur cet argument : Cicéron y démontre que son client n'a fait rien autre chose que ce qu'a fait Tubéron, l'accusateur. Mais naturellement cette riposte n'est forte que quand des deux côtés tout est égal d'ailleurs.

Tous ces arguments appartiennent à la Déduction, puisqu'ils sont tous le syllogisme plus ou moins déguisé. L'Induction est le contraire de la déduction ; c'est un procédé et un argument par lequel on va de faits particuliers à une vérité générale ou à une loi, ce que l'école anglaise appelle une uniformité. La chute d'une pomme, dit-on, révéla à Newton la loi de la gravitation. C'est le procédé le plus fécond, le plus créateur de l'esprit humain : il repose sur l'observation des faits et sur la généralisation, et il approche d'autant plus de la certitude que les faits sont plus nombreux. Ainsi, pour citer une théorie contemporaine, l'évolution, en tout, c'est-à-dire le perfectionnement, arrive à la certitude par les conquêtes de faits qu'elle opère tous les jours L'induction offre de magnifiques perspectives à l'histoire et à l'éloquence. C'est par induction qu'on a dit : « la civilisation suit la route du soleil, » loi tirée de la chute successive de l'Inde, de l'Assyrie, de l'Egypte, de la Grèce, de Rome, de quelques nations occidentales et du lever éclatant du soleil sur l'autre rivage de l'Atlantique. Enfin, pour prendre la définition de Stuarl Mill : « l'induction est la généralisation de l'expérience. »

L'induction de Newton, que je viens de citer, me donne lieu de

citer de Stuart Mill une pensée assez extraordinaire : € Pourquoi un seul exemple suffll-il dans quelques cas pour une induction complète, tandis que dans d^aulres des myriades de faits concordants, sans aucune exception connue et présumée, sont de si peu de valeur pour établir une proposition universelle ? Celui qui peut répondre à cette question en sait plus en logique que le plus savant des anciens et a rédolu le problème de Tinduction. "» Mais il a répondu lui-même en démontrant qu^elle est souvent une opération si rapide qu'elle devient une véritable intuition. Le lièvre suivra la même route que la tortue, mais il la franchira d^un bond. Le lièvre, c'est le talent, c'est le génie ; mais le génie est un homme et suit les procédés de Thumanité, mais d'une manière qui fait qu'il est le génie. On parlait devant Soult de l'inspiration dans la guerre : « Il n'y a pas d'inspiration, dit-il ; il y a des calculs rapides. » Il n'y a que les idées nécessaires, comme le temps, l'espace, la cause, qui soient intuitives véritablement et elles résident dans l'homme simple comme dans l'intelligence supérieure.

Toutefois, on peut dire que tout ce qui est concevable, les lois de la nature étant respectées, peut exister. Stuart Mill ne croit pas impossible que les hommes, dont a parlé Pline, dont parle Shakespeare dans le grand discours d'Othello, c'est-à-dire qui ont la tête au-dessous des épaules, puissent être une réalité. Mais est-il assez physiologiste pour assurer que les lois de l'organisation humaine ne s'opposent pas à cette existence ? Je sais bien que beaucoup de choses, regardées comme inconcevables, comme la rotation de la terre autour du soleil, les antipodes, etc., ont acquis un état de certitude, mais c'est parce qu'on a conquis de nouvelles lois naturelles, la gravitation, la rotondité de notre globe, la force centripète, etc. ; plus on ignore, plus il y a de choses inconcevables : le roi de Siam ne concevait pas la glace dont lui parlaient les voyageurs européens. C'est donc avec prudence qu'il faut nier la concevabilité des choses, excepté dans le cas où les lois de la nature seraient évidemment violées. Une pierre lancée ne restera jamais suspendue dans l'air. Pour les vérités nécessaires, il n'y a pas l'ombre d'un doute : deux et deux ne feront jamais cinq ; il n'y aura pas d'effet sans cause ; rien n'existera en dehors de l'espace et du temps. Toute induction, tout syllogisme est précédé d'un fait de croyance, qui précède et embrasse tout, c'est la persistance du cours de la nature. Aussi, je puis bien suivre Stuart Mill, lorsqu'il dit : « Une simple disposition, même supposée instinctive, ne garantit pas la vérité de cette croyance ; les choses qu'on a supposé ne pouvoir être niées sont innombrables... une époque ou une nation ajoute une foi implicite à ce qui semble incroyable ou inconcevable à une autre ; tel individu

est entièrement libre d'une croyance qu'un autre juge absolument inhérente à Thumanité. )!> Tout cela est parfaitement vrai ; mais je ne puis suivre ce penseur, tout profond qu'il est, quand il va jusqu'à affirmer qu' « il n'y a point de proposition dont on puisse dire que toute intelligence humaine doit éternellement et irrévocablement la croire. » Stuart Mill lui-même cite comme vérités, d dignes de foi, y> ces axiomes mathématiques : oc Des choses égales à une môme chose sont égales entre elles. — Des quantités ajoutées à des quantités égales donnent des sommes égales. — Tout ce qui est composé de parties est composé des parties de ces parties. ]e>

Quant aux hypothèses, leur importance scientifique ne saurait être niée : elles sont les avant-courrières de la vérité. « Sans ces suppositions, dit le même penseur, la science ne serait jamais arrivée où elle est ; ce sont des pas nécessaires dans la marche vers quelque chose de plus certain, et presque tout ce qui est maintenant théorie fut d'abord hypothèse. » Mais hypothèse ne veut pas dire rêverie : l'hypothèse elle-même s'appuie sur des connaissances sérieuses, d'où elle s'élance dans le champ, non pas des suppositions, mais d'une supposition qui a plus de vérité qu'une autre. C'est en ce sens, qui n'a pas été suffisamment compris, que Newton disait : « Hypothèses non fingo >> qu'on traduit par « je ne fais pas d'hypothèses, » car lui-même ne se dépossédait pas de ce procédé nécessaire, et d'ailleurs il faisait réellement des hypothèses ; il disait : je ne forçe pas des fictions, c'est-à-dire que partant d'un point vraiment scientifique, il cheminait vers la vérité, ou d'une base solide il s'élançait vers elle. Si, par exemple, je suppose qu'il y a des corbeaux blancs, comme on a pu supposer qu'il y a des cygnes noirs, ce qui s'est réalisé, c'est que je pars d'une notion scientifique, c'est que le genre corbeau n'est pas caractérisé par la couleur, c'est que la couleur, dans les plantes ou les animaux, ne peut être la caractérisque fixe d'un genre, pas même d'une espèce. Ce n'était pas une invention pure de Newton que cet air subtil qu'il imagina entre le soleil et la terre pour expliquer l'action de l'un sur l'autre, alors qu'il était gêné par ce principe de son temps qu'une chose ne peut pas agir où elle n'est pas, ce qu'il croyait vrai, puisqu'il dit luimême ^ qu'on ne peut concevoir que la matière inanimée puisse, sans l'intermédiaire de quelque autre chose non matérielle, agir sur une autre matière sans contact mutuel. y> C'était l'époque où, pour expliquer les diverses actions matérielles ou morales, on inventait des intermédiaires, où Cudworth imaginait l'influx plastique pour rendre compte des actions réciproques de l'âme et du corps. Aujourd'hui, l'observation rempla^îe l'hypothèse ; par exemple : qu'estce que la flamme? c'est de la chaleur; et la chaleur? l'expérience

prouve que toute combinaison chimique produit de la ebaleur, puis que toute combinaison est du mouvement. Ainsi la science va des faits à des lois de plus en plus étendues. Elle s'arrête à la plus étendue ; mais qui peut dire qu'elle n'ira pas plus loin.

Si l'orateur instruit par les preuves, il platt par les mœurs, il touche par les passions.

Les mœurs sont les qualités personnelles par lesquelles il se concilie la bienveillance de son auditoire. La première de ces qualités est la Probité, d'où découle la Bienveillance ; la seconde est la Capacité, ou, en terme d'école, la Prudence ; la troisième est la Modestie. L'antique définition : Yir probus dicendi peritus, renferme les deux premières et sans doute aussi la troisième, car il est rare que l'homme probe ne soit pas modeste. C'est dès le début, ou Exorde, que doivent se révéler les mœurs qui produisent, pour l'auditeur, la confiance, pour Torateur, l'autorité.

La probité est la qualité par laquelle l'orateur apparaît à son auditoire comme convaincu de la vérité, de la justice et de la moralité de sa cause ou de sa thèse. Parce qu'il est probe, il est vrai, du moins, au moment qu'il parle ou qu'il écrit. Avec cette réserve, on peut répondre à l'objection tirée des fautes ou des vices des grands orateurs ou écrivains, de Senèque écrivant de la pauvreté sur une table d'or, de Rousseau exaltant les vertus domestiques et envoyant ses enfants à l'hôpital. Quand même Torateur pourrait n'être pas vertueux, c'est-à-dire probe et vrai, au moment où il parle, l'infériorité où il se placerait alors, relativement à son éloquence et à ses effets, consacrerait encore la vertu comme condition de l'art oratoire. Que Salluste et Senèque et Jean-Jacques aient eu des actes en contradiction avec leurs écrits, comme on le prétend quelquefois, qui vous dit qu'ils n'aient pas été sincères, au moment où ils écrivaient ? Et s'ils ne Tétaient pas, ils ont dû parler moins bien de la vertu que s'ils y avaient cru. Parce que l'orateur est probe, il est bienveillant, c'est-à-dire qu'il est animé de zèle pour les intérêts qu'il défend, autrement dire, pour l'auditoire, qui représente ceux de la vérité et de la justice. S'il est soupçonné de malveillance, d'égoïsme ou d'indifférence, il est écouté avec défiance et hostilité.

La Capacité ou Prudence est la puissance intellectuelle de traiter convenablement le sujet, ce qu'on appelle encore compétence. La capacité combinée avec la probité porte la confiance à un haut degré, mais elles sont inséparables, car ce n'est pas assez de vouloir la vérité, il faut être jugé capable delà découvrir et de l'exposer. Ces mœurs manqueraient leur effet, si elles étaient accompagnées d'un sentiment de présomption ou d'orgueil, sentiment qui déplaît en soi, d'abord, et qui ensuite se montre comme un danger pour

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