FÊTE DU XVI OCTOBRE
Cette fête, consacrée à l'apparition de saint Michel et à la dédicace de l'église du Mont Tombe, remonte à Tannée 709. Dans le livre des Offices ecclésiastiques de Jean d'Avranches, archevêque de Rouen, au XJe siècle, elle est indiquée au nombre des principales solennités de la province de Normandie (2). Les anciens bréviaires de Coutances la signalent encore, d'après Mabillon, comme étant célébrée, non seulement dans plusieurs provinces de France, mais encore dans toutes les églises d'Angleterre. Aux XI«, XIII^ et XVI® siècles, on composa pour ce jour des hymnes spéciales.
(1) Les traducteurs de la Vie de saint Aubert, dom Huynes, dom Le Roy, dom de Camps, disent que saint Aubert mourut en 723, à Tâgc de 63 ans. n serait par conséquent né en 660, sous le règne de Clotaire III et de sa mère sainte Bathilde.
(2) Joannis Abrincensis episcopi liber de 0/ficis ecclesiasticiSj de Festivitatibus tanciot^m, page 61, édition Aligne.
Les leçons qu'on lisait dans cette fête furent rédigées par un auteur du VIII« siècle. Il affirme, en effet, que l'apparition de l'Archange eut lieu dans le siècle où il vécut (1). Néanmoins comme plusieurs pontifes ont déjà, au moment où il écrit, succédé à saint Aubert et modifié le nombre de ses chanoines au Mont Tombe, on peut croire que son travail parut peu d'années avant ou après l'an 800(2).
Quel était cet auteur dont l'œuvre n'est point signée? Les Bénédictins ont supposé que c'était un des chanoines de saint Aubert. On doit avouer qu'il existait à cette époque, au Mont Tombe, des prêtres fort instruits et épris de la belle littérature. Il suffit de rappeler le chanoine Pierre qui, en 863, fit un voyage en Italie et en rapporta de précieux manuscrits. Le Mont Saint-Michel était déjà une école savante.
Quand on a lu le texte du chanoine du VIII« siècle et quelquesuns des anciens miracles du Mont Saint-Michel (3), qui donnent certains détails sur le monastère primitif, on a une idée assez complète des travaux exécutés par saint Aubert sur le Mont Tombe. Si on compare ensuite ces constructions avec celles du Mont Gargan, qui n'ont guère changé depuis douze ou treize siècles (4), on reste convaincu que saint Aubert a visité le Mont Gargan et l'a minutieusement étudié (5).
Au VIII« siècle on voit en effet sur le Mont Tombe, comme surje Mont Gargan, une église en forme de crypte, au plan circulaire, d'une égale étendue, précédée d'un portique à deux issues, une au midi, l'autre au nord, un autel majeur en l'honneur de saint Michel et de la Sainte-Trinité, une tour pour l'horloge (6), des cellules au nord et au couchant, un cloître sur le sommet de la montagne, comme le témoignent des marches antiques qui, comme au Mont
(1) Notum- enim se fieri voluit mortalibus œtatis nostrœ temporibus (2« leçon).
(2) Quamvis non ejusdem numeri in eodem loco à successoribus beati sint cleri eonsUtuH (8* leçon).
(3) Gomment fut puni nn homme qui voulut passer une nuit dans Féglise. — Gomment une femme ne put monter les degrés qui conduisent à la basilique de saint Michel. — Incendie du Mont Saint-Michel, en 990.
(4) On a la preuve que les constructions du Mont Gargan ont peu changé, d'après ce qui reste encore et la description qui en a été faite au VI* ou Vil* siècle, et qu'on peut lire dans le lectionnaire du X« siècle, conservé dans la bibliothèque d'Âvranches.
(5) M. 0. Delarc, du clergé de Paris ; les Normands en Italie, page 30.
(6) Gette horloge est citée dans un miracle du X* siècle, Ms. n* 211.
Gargan, longeaient la basilique au midi ; sur le penchant du Mont, au sud-est, une église dédiée à saint Pierre, avec deux chapelles de la Sainte- Vierge et de saint Jean (1) ; enfin, au bas du rocher, et au septentrion de l'église, une fontaine d'eau douce, qui a toutes les vertus de celle du Mont Gargan (2).
A son retour de PApulie, saint Aubert, tout émerveillé de la puissance de saint Michel et des miracles dont il a été témoin, conçoit le projet d'élever dans son diocèse une église à l'Archange (3). Il allait se faire ainsi l'apôtre des anges et propager la dévotion de leur chef dans les contrées occidentales. Depuis longtemps il mûrissait son dessein, lorsque saint Michel apparut et lui ordonna de lui construire un temple sur le sommet du Mont Tombe. Après cette apparition, saint Aubert hésite encore et temporise. Les difficultés surgissent. Il lui faudra édifier, sur la cime d'un mont isolé, au sein des sables et des flots de l'Océan, sans artistes, sans sculpteurs, sans architectes, qui partout font défaut. Il n'aura pas même les marbres et les matériaux qu'on allait souvent, à de grandes distances, arracher aux monuments romains (4). Cependant, après le troisième avertissement, le pontife se lève, rassemble des ouvriers et gravit le mont Tombe. Il fait aplanir la montagne, et avec son génie et ses réminiscences de l'antiquité, il doyne ses plans, commence le travail, et il ne quittera pas le rocher avant d'avoir vu la fin de ses constructions. Elles étaient toutes en pierres (5) et assez considérables pour servir, en 966, de monuments abbatiaux à une nombreuse colonie de moines bénédictins.
A la fin du même siècle, on y célébra même le double mariage de Geoffroy de Bretagne avec la sœur de Richard II de Normandie, et
(1) Histoire du Mont Gar^^an^ manuscrit déjà cité, et Tanclen nécrologe de Téglise du Mont Saint-Michel, qui cite les chapelles de la Sainte-Vierge et de Saint-Jean.
(â) La fontaine du Mont Gargan est également au nord, mais plus rapprochée de 1 église que celle du Mont Saint-Michel.
(3) Volens quemdam ecclesiam œdificare in honorem Sancti Michaelis Archati' geli circa mare oceanum, sanctus Michael appartiit ei in somnis dicens ut in loco qui Tumba dicitur eam construeret» (8» leçon de la Vie de saint Aubert).
(4) Ainsi fit Charlemagne pour élever sa chapelle d'Aiz ; on fit la même chose pour construire le monastère de Lehon, près Dinan, et l'église de Jouarre, près de Meaux.
(5) Plusieurs églises étaient alors construites en bois.
de Richard II avec Judith, sœur de Geoffroy (1). Ce n'était donc pas un monument vulgaire. Aussi quand les pèlerins, que saint Aubert avait envoyés au Mont Gargan, revinrent au Mont Tombe d'où ils étaient partis, ils crurent entrer dans un monde nouveau. A la place des épines et des broussailles dont le Mont était couvert, ils aperçurent une église avec son portique et d'autres constructions qui les ravirent d'admiration. L'historien de cette fondation, qui semble ignorer le voyage de saint Aubert en Italie et ses relations avec le pape Constantin, trouve lui-même son église trop merveilleuse pour être l'œuvre d'un mortel, et en attribue pour ainsi dire toute la gloire au saint Archange. C'est saint Michel qui indique l'endroit où elle devra s'élever (2), c'est lui qui donne le plan, les dimensions et la manière de la construire.
Cependant l'auteur dont nous venons de parler était un écrivain remarquable pour son siècle. L'histoire littéraire des Bénédictins le signalent comme ayant du « savoir, de la lecture et du talent pour écrire (3). » Son récit ressemble à un poème qu'on lit avec le plus grand charme. C'est assurément la page la plus belle et la plus ancienne, écrite, avant l'an mil, dans le pays çt par un homme du pays. Son exorde ou préface respire la grandeur et la majesté. Il montre comment l'Archange accorda aux nations chrétiennes le ministère qu'il avait jadis exercé auprès du peuple d'Israël. « Après la manifestation par laquelle il indiqua de quelle manière il voulait être honoré sur le Mont Gargan, sachez, ajoute-t-il, par quels indices le prince de la milice céleste voulut se montrer le défenseur des peuples occidentaux et choisir dans ces contrées un lieu où afflue la religieuse multitude des fidèles. »
Le premier, il donne l'état géographique du golfe de Saint-Michel au temps de saint Aubert, et sa description est encore exacte aujourd'hui, malgré certains envahissements de la mer ou quelques conquêtes qui ont pu être faites sur le domaine de l'Océan. Il indique ensuite l'état de cette même baie au VI*^ siècle. Une forêt entourait alors le mont de Tombe, où des moines s'étaient retirés comme
(1) Histoire du Mont Saint-Michel, par les Bénédictins Dom Huynes et Dom de Camps.
(2) Elle occupait la nef de Téglise souterraine de la basilique actuelle, et Faulel 8 appuyait sur le rocher. Nous en donnons le plan, et celui de Téglise sous-lerre.
(3) Histoire littéraire de France, par les Bénédictins. Tom. IV, page 12.
dans un désert pour « pénétrer les secrets du ciel par l'élan de la contemplation. » C'était l'abbaye de saint Scubîlion, le monastère de Mandane, dont le nom signifie Tombe, soit qu'il tire son origine d'un tombeau véritable ou de la forme de la montagne qui ressemble assez à une tombe. Enfin, il nous apprend comment cette forêt disparut peu à peu sous les envahissements successifs de la mer, longtemps avant l'apparition de saint Michel. Ce passage du chanoine du VIII^ siècle a été souvent cité et commenté par plusieurs écrivains qui ont mal compris le texte et la pensée de l'auteur. Ils supposent gratuitement un cataclysme arrivé en 709, c'est-à-dire à l'époque où les clercs de saint Aubert reviennent du Mont Gargan, puis affirment que l'étonnement de ces pèlerins est produit par la destruction de la forêt et la vue de la grève, où ils semblent entrer comme dans un nouveau monde. Quant à la forêt, ils lui donnent une étendue chimérique (1) et en désaccord avec toutes les données de l'histoire, puisque les îles de la Manche sont désignées dans l'itinéraire maritime d'Antonin, et qu'au VP siècle, comme le prouvent des documents authentiques et les vies des saints, on abordait en bateau sur toutes les plages de la baie (2).
Après ce préambule qui comprend trois leçons, l'auteur du Ville siècle commence son sujet principal qui a pour titre : De la construction de Véglise d'après la révélation angéliqiie, « Saint Aubert y> élève cette église, nous dit-il, dans la forme de celle du Mont 5> Gargan. Elle n'offre pas un faîte sublime, mais elle rappelle une
(1) On rétendait jusqu'à Chausey et d'autres jusqu'à Jersey. Ce qui est complètement absurde. Dépassait-elle le Mont Saint-Michel, allait-elle jusqu'à Tombelaine, nous ne le croyons pas. Guillaume de Saint-Pair, mieux renseigné que nous ne pouvons l'être aujourd'hui, nous la montre au dessous d'Âvranches, se dirigeant vers la Bretagne :
Desouz Avrenches vers Bretaigne
Qui toz tens fut terre grifaine,
Ëirt la forest de Quokelunde
Don grant parole eirt par le munde (vers 49 à 52).
n donne à cette forêt, qu'il appelle Quokelunde et non de Scissy, comme on l'a faussement nommée au siècle dernier, sept milles de circonférence ou 16 kilomètres au plus. On l'a retrouvée, en partie, dans les marais de Beauvoir, d'Ardevon, de Huynes et de Bas-Courtils.
(2) Voir les vies de saint Héller, de saint Sénier, de saint Pair, de saint Magloire et de saint Anastase. Si une forêt plus considérable a existé, elle est assurément préhistorique, et ce n'est pas cette thèse que nous voulons soutenir.
» crypte ronde pour apprendre aux hommes à pénétrer le ciel et » à ne pas rouler leurs cœurs dans les choses terrestres et les )> marais fangeux. »
Le texte du chanoine de saint Aubert a été reproduit dans une foule de manuscrits conservés au Vatican, à la Bibliothèque nationale, dans celles de Montpellier, de Dijon, de Rouen, du Mans, d'Angers, de Tours, de Rennes, et surtout du Mont Saint-Michel; Au XII^ siècle, Jacques de Voragine résuma cette histoire, dans sa Légende dorée, et au XVII® siècle, Mabillon la publia en entier dans ses Acta Sanctorum, d'après un manuscrit de Saint-Germaindes-Prés, écrit en 1060. La bibliothèque d'Avranches (fond du Mont Saint-Michel) possède un manuscrit plus ancien encore, puisqu'il remonte au X.*^ siècle ou au commencement du XV (1). C'est le lectionnaire des anciens moines du Mont Saint-Michel pour les fêtes du 8 mai et du 16 octobre. Ce manuscrit, assurément composé dans le monastère construit par saint Aubert, forme un petit in-4® de 0™29 centim. de long, sur 0™23 de large et comprenant 110 pages. Ecrit sur deux colonnes réglées à la pointe sèche ; il est divisé en deux parties. La première est consacrée à l'apparition de saint Michel au Mont Gargan. La page qui le commence ne renferme que ces mots : Memoriam Beati Michaelis Archangeli toto orbe venerandam ipsius et ope recondita,.. Les lettres, sur un vélin pur, sont en or et rappellent les grandes capitales romaines, avec des abréviations et des lettres intercalées.
L'M initial est orné de têtes de dragons, d'enroulements végé- Jaux, de filets enlacés de couleurs difiFérentes et alternées, sur un fond d'or, d'azur ou de pourpre. C'est la lettre la plus ornée et la plus riche qui ait été faite au Mont Saint-Michel. Elle prend tout le haut de la page. Au bas des jambages composés d'une sorte de colonne centrale entre deux demi-cercles, on lit ces mots, en minuscules romaines : Ego et Tu, sorte d'allusion aux deux offices renfermés dans le livre. La seconde partie du manuscrit comprend l'histoire de l'apparition de l'Archange au Mont Tombe, et la dédicace de son église. Le titre : Incipit revelatio Ecclesiœ S^'^ Michaelis est écrit en capitales carolines, de couleur rouge, et occupe seul une colonne d'un verso. Sur le recto, en face, commence l'exorde :
(1) H porte le numéro 2U, jadis 34, et se trouve à la fin de ce gros volume.
Postqmm gens Francortim Christi gratia insignita, etc. La première colonne est écrite en rouge, comme le titre et en petites capitales romaines ; la seconde est de couleur noire et en minuscules carolines. Le P initial de Postguam est à pleine page, et offre des dessins géométriques et des feuillages palmés. Les titres des autres chapitres sont écrits en capitales rouges, et les lettres qui commencent un alinéa sont peintes de différentes couleurs. Ce sont les 8 premières leçons de cette seconde partie du manuscrit renfermant l'œuvre du chanoine de saint Aubert, que nous donnons in extenso^ en ajoutant, en notes, les variantes de quelques autres manuscrits.
Ici commence la révélation de l'Eglise Saint Michel Archange, sur le Mont qu'on appelle Tombe, dans les contrées occidentales, sous Childebert, roi des Francs, et Autbert, pontife.
La natiou des Francs s'étant illustrée au loin par la grâce du Christ et ayant dompté dans les provinces les têtes des superbes, le très religieux prince Childebert vint gouverner avec vigueur la monarchie de tout l'occident, du septentrion et du midi. Ce fut alors que le Dieu Tout-Puissant qui régit non-seulement toutes les nations, mais dont la puissance s'étend sur l'univers qu'il a créé et jqu'il dirige par des légions d'anges qui lui sont soumis, délégua, dans nos contrées, le bienheureux Michel Archange, un des sept qui sont toujours debout en sa présence et qui est préposé à la garde du paradis, pour introduire dans la région de la paix les âmes des élus. Sachez-donc comment le saint Archange, après son apparition sur le Mont-Gargan où il indiqua de quelle manière il désirait être honoré, ainsi que l'enseignent différents écrits, apprenez, dis-je, par quel moyen ce prince des habitants célestes, qui s'était déjà manifesté à tous les fidèles illuminés par la miséricorde du Christ, dans les parties orientales de l'empire romain, voulut ensuite se montrer le défenseur des peuples occidentaux. Celui qui autrefois avait porté le secours de sa défense au peuple d'Israël béni par les patriarches, celui-là même devait encore rester le guide et le gardien des fils appelés à l'adoption. On lit, en effet, dans la vision du prophète Daniel, qu'un ange lui adressa ces paroles : a Personne ne m'assiste dans toutes ces choses sinon
l'Archange Michel, qui est votre prince. » Il dit votre prince, c'està-dire le prince du peuple Juif. Mais le Christ notre Seigneur,' venant parmi les siens qui non seulement ne voulurent pas le recevoir, mais le mirent à mort, remonte vers son père ; l'observation de l'ancienne loi est alors abolie, l'admirable dépôt de la prédication évangélique est assuré et pendant que la parole des apôtres se répand par toute la terre, les rites sacrés se propagent par le ministère des Saints Anges.