FÊTE DU XVIII JUIN
Cette fête rappelle l'invention ou la découverte du corps de saint Aubert, vers 1009, sous Tabbé Hildebert I". A la mort du saint, son corps fut déposé dans l'église Saint-Pierre du Mont Saint-Michel. Que devint-il pendant les invasions normandes? Nous n'avons aucun renseignement (1). Du reste, les ravages des pirates du nord furent peu sensibles et n'ont pas laissé de trace au Mont Tombe. En 872, on y venait encore en pèlerinage (2). Il fut réintégré dans toute sa splendeur dès 912, par le duc Rollon(3). Les chanoines, de nouveau enrichis par Guillaume I", n'observaient pas la résidence et se faisaient remplacer par des clercs mercenaires. Le prince Richard I", impuissant à faire cesser cet abus, consulta le pape et appuyé par l'archevêque de Rouen, qui administrait alors le diocèse d'Avranches, résolut de remplacer les chanoines par des moines Bénédictins. Le projet fut mis à exécution en 966. Deux chanoines cependant demandèrent à rester. Le premier s'appelait Durand ; il fut conservé parce qu'on reconnut son amour pour saint Michel et le Mont Tombe. Le second, nommé Dernier, avait des vues bien différentes. Son but était d'enlever le corps de saint Aubert. Ses confrères, jaloux de se voir remplacés par des moines, avaient brûlé une partie des titres et emporté les joyaux les plus précieux. Dernier voulait se saisir d'un trésor, le plus riche entre tous. Que voulait-il en faire ? Sans doute en enrichir quelqu'autre église au détriment des Bénédictins. C'est ainsi qu'on avait enlevé le corps de saint Sever et de saint Berthevin, le premier pour le
au bas duquel était la médaille de l'Archange ; ce coquillage fut porté dans tous les sanctuaires célèbres de la chrétienté, et devint l'insigne distinctif du pèlerin. Louis XI porta ce collier. Plus tard il le changea en une chaîne d'or avec des coquilles richement émaillées, et en fit le collier des chevaliers de Saint-Michel. Ce fut la grande marque d'honneur des princes et des hauts personnages. C'est ce cordon et ces coquilles montoises qui entourent les armes de France, et qu'on voit encore sculptés sur les monuments ou imprimés sur les actes publics.
(i) M. Dupont, dans Le Cotentin et ses îles, Tom. I, page 140, affirme, mais sans preuve, que le danois Heriald, père de Godefrid, ravagea le Mont Saint-Michel, mais fut peu après assassiné par les comtes francs, et cela avant 830.
(2) Pèlerioagc de Bernard Lemoine au Mont Saint-Michel, en 872. Sa relation a été publiée.
(3) Willaume de Jumiège.
porter à Rouen, le second pour le donner à la cathédrale de Lisîeux. L'insistance que Dernier mit à vouloir rester dans sa cellule, située près de la basilique, fit soupçonner quelque mauvais dessein, et on le força, le jour môme, à descendre en ville. Il ne put alors réaliser ses désirs, mais pendant plus de quarante ans il priva les religieux des reliques du saint fondateur du Mont Saint-Michel.
Il serait difficile de dire si le corps de saint Aubert, en 966, était resté dans son sarcophage ou s'il avait été placé dans différents reliquaires, comme le pense Guillaume de Saint-Pair. Quoiqu'il en soit, il est certain que cette divisjon des reliques eut lieu après la découverte de 1009. Le chef du saint fut renfermé dans une châsse particulière, le bras droit dans une autre, et le reste des ossements dans un reliquaire très somptueux.
Le corps ayant été découvert le 18 juin, ce jour devint la grande fête de saint Aubert. Au Mont Saint-Michel, on la célébra très solennellement, avec octave. Le pape Martin V accorda sept ans et sept quarantaines d'indulgences à ceux qui visiteraient le Mont de l'Archange pendant cette solennité. Les religieux de tous les prieurés de France et d'Angleterre, dépendant du Mont Saint-Michel, étaient tenus de venir célébrer cette fête dans le monastère (1). Quand, au XV® siècle, on institua la solennité du X septembre, jour de la mort de saint Aubert, la liturgie diocésaine l'éleva bientôt d'un degré audessus de celle de l'invention des reliques; mais la fête du 18 juin resta toujours, au Mont Saint-Michel, la fête principale du saint pontife. Les églises qui ont saint Aubert pour patron, dans les diocèses de Rennes et de Séez, ne connaissent que la fête de l'invention des reliques.
La solennité du 18 juin a été célébrée jusqu'en 1840 dans l'ancien diocèse d'Avranches, c'est-à-dire jusqu'au jour où on dut renoncer à la liturgie particulière pour prendre celle du nouveau diocèse de Coutances. Dans les offices particuliers qui ont été ajoutés au Bréviaire romain, on a oublié d'y insérer l'office du 18 juin, ce qui est regrettable, puisque ce jour est encore célébré dans d'autres diocèses (2).
(1) Hùtoire du Mont Saint-Michel, par Dotn Huynes, Dotn de Camps, etc.
(2) La translation qui suit est insérée en entier dans Toffice du Mont Saint- Michel et dans le bréviaire de Robert Genalis, pour la fête du 18 juin.
Translation du corps de saint Aubert.
Les pieux ossements de saint Aubert restèrent longtemps oubliés dans l'endroit où les avait mis l'infâme Bernier. Enfin, il plut au Souverain Seigneur, qui dispose tout avec ordre, poids et mesure, de révéler le saint dépôt, au temps de Richard II, duc de Normandie, et de l'abbé Hildebert, gouvernant alors avec gloire le monastère du Mont Saint-Michel. Cet abbé, comme beaucoup d'autres abbés de son temps, avait près de l'église une chambre particulière, dans laquelle il reposait avec quelques autres moines, gardiens de l'église. Près de cette chambre, un peu au-dessous de l'église, était l'habitation où se trouvait caché le corps de saint Aubert. On y avait souvent entendu, comme nous l'avons appris, de douces et mélodieuses harmonies qui délectaient les oreilles des auditeurs. A cette époque, cet édifice était appelé avec raison une trésorerie, car il récelait, entre autres choses, une perle plus précieuse que l'or.
Une nuit, pendant que tout le monde dormait dans le couvent, on entendit, dans cette maison, un bruit extraordinaire, comme si quelqu'un eut voulu s'échapper avec violence par le toit. Ceux qui reposaient dans la chambre voisine s'éveillèrent, persuadés que ce tapage était occasionné par des voleurs qui désiraient s'échapper, après s'être introduits nuitamment dans ce logis.
Les religieux se levèrent donc promptement, et munis de bâtons et de lanternes, s'en allèrent pour saisir les voleurs. Ne trouvant personne, après avoir constaté qu'il n'y avait aucune effraction ni dans le toit ni dans les murailles, chacun regagna son lit fort étonné de cette affaire. Mais l'inquiétude, qui travaillait leurs esprits, les empêcha de goûter le sommeil pendant le reste de la nuit.
Le jour suivant, l'abbé exposa aux autres religieux ce qui était arrivé et leur demanda ce qu'il serait bon de faire dans la circonstance. Après avoir mûrement réfléchi, ils crurent, avec l'abbé, qu'il serait utile de jeûner pendant trois jours, pour implorer pendant ce temps la miséricorde du Seigneur, afin de savoir si ce bruit venait de Dieu, et de le faire cesser s'il n'était qu'une illusion.
Depuis quelque temps, la rumeur publique disait que Bernier avait enlevé et caché le corps de saint Aubert. Les moines appelèrent alors le neveu de Bernier, Fulcolde, qui leur était resté fidèle et dévoué. Ils lui demandèrent s'il se ressouvenait que son oncle avait
caché le corps du saint ou, comme le disait la renommée, porté quelque part. Fulcolde répondit qu'iJ avait été témoin que- le chanoine Bernier avait enlevé les reliques de saint Aubert du lieu où elles étaient précédemment, mais qu'il ignorait l'endroit où il lès avait placées, et pour nous servir de ses paroles : « Je me rappelle, y> dit-il, que les ossements étaient renfermés dans une urne, qu'il les » plaça sur mes jeunes épaules et me les fit porter dans la demeure » qu'il habitait , mais je ne sais où il les déposa ensuite. Je puis » seulement avouer qu'il fit exécuter, sous les poutres de sa maison, » un plancher neuf avec du bois très solide. » Ces paroles excitèrent vivement les moines à découvrir ce mystère. Ils s'imposèrent un second jeûne de trois jours et s'en acquittèrent avec beaucoup de dévotion. La nuit suivante, un bruit plus fort que le premier se fit entendre dans la même demeure. Une troisième nuit, le tapage recommença plus fort que jamais, et avec une telle violence qu'on crut que la maison allait s'écrouler. Ces bruits réitérés firent croire que sous ce toit existait quelque chose qui désirait en sortir. Le troisième jour déjeune, l'abbé et ses moines résolurent de faire des fouilles pour découvrir ce qui pouvait être caché dans cette maison. Ils s'y rendirent donc en chantant des hymnes et des cantiques. On défit alors deux ou trois planches qui étaient clouées au-dessous des poutres, et l'abbé fit monter, dans le grenier, quelques religieux pour examiner attentivement s'ils n'apercevraient point quelque chose. Ceux-ci virent les poutres couvertes de plusieurs petits coffres, en trouvèrent plusieurs ouverts et les examinèrent les uns après les autres. L'un d'eux était ferme. Ils essayèrent de l'ouvrir, et ils y passèrent assez de temps ; c'était justement la caisse où se trouvait le corps de saint Aubert. Tout à coup, comme nous l'avons appris des témoins oculaires, la serrure est enlevée comme par un rapide tourbillon, et violemment lancée dans une autre partie du grenier. Ils abandonnent aussitôt les autres caisses et viennent tous examiner celle-ci. Ils enlèvent la couverture et aperçoivent un vase renfermant le corps saint.
Fulcolde est appelé et monte immédiatement. Il vit le vase et le reconnut à différentes marques qu'il indiqua. On s'empressa donc de prendre l'urne et de la descendre. Enveloppée dans une étoffe précieuse, on la déposa sur un brancard et on la porta à l'église en chantant des hymnes d'allégresse. En arrivant à la porte de la basi-
lique, un des porteurs, nommé Ildeman (Lilman), se mit à douter si les reliques qu'il portait étaient bien celles de saint Aubert ou d'un autre défunt. A peine ce doute était-il entré dans son esprit, que le corps du saint, si léger auparavant, devint tellement lourd qu'il fut écrasé par son poids. Ildeman tombe à genoux sur le sol sans pouvoir se relever ni faire aucun mouvement. Il confesse alors publiquement sa faute, exprime son repentir, et par les mérites du saint il sent ses forces revenir. Il se relève, et le corps ayant repris sa légèreté première, il le porte sans aucune difficulté sur l'autel. On étendit une voile au travers de l'église, et sur une nappe blanche on déposa les ossements tirés du vase. En les contemplant avec une pieuse curiosité, on remarqua sur le chef du saint une perforation qui parut à tous le résultat de la percussion angélique. Au milieu de ces reliques, on trouva l'autel portatif du saint avec un parchemin déjà bien usé par le temps, et sur lequel on put lire ces mots : « Ici repose le corps du Seigneur Aubert, évêque d'A- » vranches. » On déposa ensuite, avec le plus grand respect, le corps du Bienheureux sur l'autel de la Sainte et indivisible Trinité, et on le conserve présentement, dans la même église, avec beaucoup d'honneur.