‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 8 sur 35 · SAINT AUBERT · texte numérisé non relu

SAINT AUBERT

IKTotionii préllmliialrefl et critiques.

Le bienheureux Aubert est non seulement la grande figure historique de TAvranchin, mais encore le saint vraiment populaire, celui qui a le plus illustré son pays par ses miracles et ses vertus. La fondation du Mont Saint-Michel attira dans son diocèse les populations de l'Europe chrétienne. Pendant douze siècles elles y sont venues honorer l'Archange sur sa montagne sainte. Celles qui, de nos jours, ne s'y rendent plus, sollicitées par un sentiment de foi, y accourent encore et y viendront toujours pour contempler ce Mont célèbre, qui rappelle un des faits les plus importants de l'histoire nationale. Elles y viendront pour y évoquer des souvenirs de sainteté, de grandeur et de courage, pour y admirer une sublime architecture, une ville du moyen-âge, des monuments gigantesques et une pyramide sans égale.

Aussi trouve-t-on, pour ainsi dire, le nom de saint Aubert à chaque page de l'histoire locale. La liturgie offre trois fêtes spéciales qui ravivent son souvenir ; les vieux cartulaires ont conservé son image et une vue du monastère qu'il éleva. Les chartes antiques nous signalent ses miracles ; les seigneurs confirment leurs donations en jurant par son bras : « per brachium smicti Auberti; » son chef est porté chaque année dans la cité et la basilique d'Avranches ; les cérémonies de l'entrée des évêques dans leur cathédrale lui sont attribuées ; le Livre-Vert du chapitre décrit une de ses largesses à son église-mère ; les poètes le chantent dans leurs vers, les hymnographes composent tour à tour des chants en son honneur, et les Bénédictins de Saint-Maur reproduisent en cinq ou six manuscrits la traduction de sa vie latine.

Les trois fêtes dont nous venons de parler sont : 1« celle du 10 septembre, qui est le jour de la mort du saint, et dans lequel on lisait sa vie; 2« celle du 16 octobre qui célébrait l'apparition de saint Michel et la dédicace de son église ; S® celle du 18 juin, qui solennisait l'invention des reliques de saint Aubert. Nous allons

donner séparément les textes en français et en latin, composés pour ces fêtes* Nous raconterons ensuite les miracles du saint et l'histoire

de ses reliques*

La vie de saint Aubert fut-elle écrite au VIII® siècle ? Nous l'ignorons, mais les preuves font défaut. Il ne nous est resté, de cette époque, que l'histoire de l'apparition de saint Michel et de la dédicace de son église.

Dans ce texte, saint Aubert tient une place considérable. Le fait le plus glorieux de son épiscopat y est longuement décrit, mais ce n'est après tout qu'une page glorieuse de son épiscopat.

Au XII® siècle, sous l'administration du savant abbé Robert de Torîgni, un moine du Mont Saint-Michel, Guillaume de Saint-Pair, composa en vers et en langue romane tout un poème sur les origines de son monastère. Dans ce poème, la vie de saint Aubert, bien qu'incomplète, est écrite avec des détails fort intéressants. Mais la fête du X septembre n'existait pas encore. Ce n'est qu'à la fin du XV® siècle qu'elle apparaît au Mont Saint -Michel et au commencement du XVI® siècle, dans la liturgie diocésaine, c'est-àdire dans les missels et les bréviaires de 1502, 1534, 1548 et 1592. Encore ne fait-on qu'une mémoire du saint en ces termes : « Die X septembris^ memoratio sancti Auberti. » Le Mont Saint-Michel eut un office beaucoup plus tôt. Un moine de l'abbaye recueillit les traditions de son monastère, les légendes du poète Guillaume, avec les notes des manuscrits, et composa une vie en neuf leçons qui furent insérées dans le lectionnaire de l'abbaye, pour la fête du X septembre. Ce sont ces leçons que les Bénédictins de Saint-Maur ont traduites et qu'on lisait au réfectoire le jour de la solennité. Mais elles ne. parurent dans la liturgie avranchinaise qu'en 1698, dans le bréviaire de Daniel Huet. Ce pontife éleva le X septembre au rang des fêtes doubles, avec deux hymnes qu'il composa. La fête du XVIII juin diminua d'un degré et fut classée parmi les semidoubles. Les BoUandistes n'ont pas connu cette vie. Ils citent le X septembre, mais renvoient au XVIII juin, où ils donnent un abrégé des actes de saint Aubert, d'après le bréviaire de 1635.

Le lectionnaire du Mont Saint-Michel, où se trouvaient les douze leçons dé saint Aubert, résumées dans le bréviaire de 1698, est aujourd'hui perdu. Mais les leçons ont été conservées dans le

manuscrit du chanoine Guérin, ou les Acta sanctœ Ecclesiœ Abrin-cemis. Elles n'indiquent point le lieu natal du saint. La vie en français qu'on lisait au réfectoire, le jour de la fête, dit positivement que saint Aubert naquit dans l'Avranchin, comme le déclare encore le bréviaire. Mais en quel lieu du diocèse ? Quelques auteurs ont fixé son berceau dans la bourgade de Genêts (1)^

« C'est à Genêts, dit un auteur moderne, que vécut et fut inhumé le père de saint Aubert, seigneur puissant et fort respecté. > Des preuves sérieuses, il n'en donne pas. Tout ce que l'on sait, c'est que saint Aubert possédait sur le rivage de la mer plusieurs propriétés dont Genêts était la principale. On y trouve des champs de vigne qui portent encore son nom. C'est à Genêts, d'après le père Dumoustier, que saint Aubert dut s'embarquer pour aller jeter les fondements du Mont Saint-Michel ; c'est sur ces grèves, sur ces plages de l'Océan que nous le retrouvons à chaque instant. Genêts offre donc de fortes présomptions pour réclamer saint Aubert comme son fils le plus illustre et le plus glorieux. Au VII® et VIII® siècles. Genêts était déjà une bourgade importante. Saint Hélier s'y embarqua, au VI® siècle, avec son compagnon Romuard, et, d'après les fables gauloises, le grand Artur était parti de Genêts pour aller, sur le Mont-Tombe, combattre le géant Dinabuc. Aussi le savant Huet, en parcourant cette grosse bourgade, comme il l'appelle, dont le nom renferme la racine gauloise Gen de Ingena (Avranches), en considérant ses ruines, ses vieilles rues pavées comme à Jubbains, à Pompéi et à Rome, dans la voie sacrée, s'imagina, dans ses Origines de Caen^ que Genêts avait pu être le port et la capitale des Abrincatui.

S'il n'est que probable que Genêts ait été le berceau de saint Aubert, il est certain que le Mont Saint-Michel fut le lieu de sa sépulture, comme sa vie et une foule d'autre monuments le constatent. Avant la fondation du Mont Saint-Michel, saint Aubert dut visiter l'Italie et en particulier Rome et le monastère du Mont- Gargan. Il semble même avoir si bien étudié ce Mont angélique, qu'avant le retour des chanoines, qu'il avait envoyés en Apulie pour en rapporter des reliques, le monastère du Mont-Tombe était terminé et offrait tous les détails de celui du Mont-Gargan. Aussi con-

fi) Septans, Notice sur Genêts* — René Bienvenu, Histoire manuscrite de Genêts, page 87.

tracta-îl avec ces religieux une alliance fraternelle. Au moifastère de la mer océanne on imita ce qui se faisait dans le monastère de la mer Adriatique, et les moines de ce dernier couvent voulurent dans leur église posséder la statue de Saint -Michel du Mont- Tombe (i).

Le pape Constantin envoya aussi à saint Aubert un grand nombre de reliques pour son église naissante, et le roi Childebert III, en 7il, lui en apporta lui-même de nouvelles, dans un beau dôme d'argent doré (2). Saint Aubert mourut vers 725, après un épiscopat d'une vingtaine d'années.

Première Vie de saint Aubert, XII^ siècle.

Traduction de cette vie, écrite par Guillaume de Saint -Pair.

Sous le règne du très puissant roi de France, Childebert III, vécut en Neustrie un évêque remarquable par sa sainteté. Son nom est écrit Autbert dans les vieux titres. Favorisé de Dieu, il obtint non seulement la dignité épiscopale, mais encore la seigneurie temporelle de la ville d'Avranches (3). Pendant toute sa vie il se montra digne de tant d'honneur. Doué d'une piété remarquab-e, il fit fleurir la religion dans son diocèse et accomplit une foule d'œu vres agréables au Seigneur. Parmi ces œuvres, il en est une qu'on ne peut omettre, parce qu'elle est glorieuse à dire et merveilleuse à entendre.

Une nuit qu'il reposait dans son manoir épiscopal d'Avranches, un ange, saint Michel, comme on le croit, vint l'éveiller et lui dire d'aller au Mont-Tombe, dès le lendemain, et d'y élever une égr'ise à l'ange qui tient une place si élevée dans le ciel, puisqu'il introduit les âmes dans le paradis. Il n'en dit pas davantage. Saint Aubert ayant entendu ce commandement le mit bientôt en oubli. Ul soir, s'étant endormi d'un profond sommeil, l'ange vint de nouveau le

(1) Nous avons eu le bonheur de yisiter le Monastère du Mont^Gargan en 1874, et c'est avec une joie particulière que nous avons vénéré cette statue de Saint- Michel du Mont-Tombe. Elle nous rappelait le voyage de saint Aubert bur cette plage lointaine, et celui de ses chanoines qui, en 708, en rapportèrent des /cliques, c*est-à-dire un peu de ce marbre sur lequel l'Archange apparut et que nous avons vu et touché.

(2) Voir Dom Huynes et Dom de Camps, au catalogue des reliques.

(3) Les Ëvéques d'Avranches avaient le titre de Barons ou Comtes d'A franches.

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réveiller, l'appela par son nom et lui intima l'ordre déjà donné. Saint Aubert se rappelle alors cette parole de l'apôtre saint Jean : t Examinez bien si les esprits viennent de Dieu. » Mais pendant qu'il réfléchissait sur ces paroles, saint Michel lui apparut une troisième fois pendant son sommeil. Son visage paraissait sévère, et touchant du doigt le chef du pontife, il y laissa une perforation qui se voit encore. Il lui enjoignit en outre d'aller sans retard sur le Mont, et de commencer l'église à l'endroit même où il trouverait un taureau qu'on y avait attaché. Le pontife, bien persuadé que telle était la volonté de Dieu, se leva de grand matin, réunit ses chanoines et leur raconta ce qui lui est arrivé ; il fit la même confidence à ses barons, et ayant fait venir des ouvriers, munis de leurs instruments de travail, il se dirigea vers le Mont, dont il gravit le sommet. Quand les manœuvres eurent aplani le lieu, il resta deux énormes pierres qu'ils ne purent renverser. Saint Aubert fit alors appeler un de ses serfs nommé Bain, père de douze fils et qui habitait le petit village de Huisnes. Déjà averti par une vision angélique. Bain accourut avec ses enfants, et soulevant la plus grosse pierre il la roula au bas de la montagne. La plus petite fut alors facilement renversée. Pour ce service. Bain devint homme libre, son fief fut exempt de toute redevance et ses héritiers, au XII« siècle, jouissaient encore des mêmes avantages dans la paroisse de Beauvoir.

Pendant que saint Aubert faisait construire lé monastère de Saint-Michel, il avait coutume de s'asseoir sur une pierre qui fut longtemps conservée comme un souvenir, mais qui, depuis longtemps, n'est plus visible. Quant à l'emplacement de l'église construite alors, il se trouvait sous les voûtes de la nef de l'église souterraine, où se voit encore la belle chapelle de Notre-Dame. Le saint évêque, s'occupant toujours de ses constructions, saint Michel lui inspira la pensée d'envoyer deux de ses chanoines au Mont Gargan, en Apulie, pour en rapporter des reliques, c'est-à-dire un peu de l'étoffe que l'Archange laissa sur l'autel de cette église, et un fragment du marbre sur lequel il reposa ses pieds, quand il vint dédier ce sanctuaire. L'abbé du Mont-Gargan accorda aux messagers de saint Aubert ce qu'ils étaient venu demander de si loin, c'est-àdire un peu de drap rouge et de ce marbre où l'on voit l'empreinte de pas, semblables à ceux d'un enfant. Après un assez long séjour

au Mont Gargan, les messagers se disposaient à partir quand l'abbé vint leur demander à contracter avec eux une amitié fraternelle, puisque l'Archange les avait pareillement aimés. Les envoyés ayant accueilli la proposition avec joie, prirent congé de leurs hôtes. Après de longues journées de chemin, ils regagnèrent leur pays et arrivèrent dans l'Avranchin. Du haut d'un tertre ils revirent le Mont, avec d'autant plus de bonheur que l'absence leur avait paru la durée d'un siècle.

Ils contemplèrent les monts et les vallées, les douces eaux des prairies, les bois, les villages et les châteaux, et tout le pays qui est si beau. Comme le jour était pur et serein, et que de leur éminence ils dominaient la plaine, ils aperçurent la mer, les campagnes, les terres incultes, dans une étendue de plus de sept lieues. Mais ce qui les frappa le plus, c'est le Mont-Tombe, si changé depuis leur départ. Les broussailles, les épines et les buissons qui le recouvraient ont disparu. La cîme a été aplanie et les grosses pierres roulées au bas du rocher qui, de loin, paraît d'une forme ronde. Au haut s'élève l'église dont le soleil fait ressortir la blancheur éclatante, ainsi que celle des bâtiments qui l'environnent. Après s'être rassasiés de ce beau spectacle, ils font annoncer leur arrivée à saint Aubert. La nouvelle de leur présence mit le comble à la fête, car le pontife avait invité plusieurs évêques pour la consécration de la basilique nouvelle. Pour cette solennité étaient accourus des clercs, des seigneurs, et une foule de peuple, tant de Bretagne que de Normandie. Après la dédicace, saint Aubert ayant pris conseil de ses confrères expérimentés, annonça qu'il avait fait une fondation pour cette église et donné une partie de son patrimoine pour l'entretien de douze chanoines. Dans ce monastère, ditril, ils serviront Dieu et seront égaux en dignité aux clercs de l'église d'Avranches. Les dons comprenaient principalement la bourgade de Genêts et le village de Huisnes, avec leurs dépendances. Il en remit la charte qu'on conservait dans le monastère. Mais si ces chanoines avaient au-delà du nécessaire, il leur manquait encore de l'eau, si indispensable à la vie. Le saint évêque se mit alors en prière avec ses clercs, comme les manuscrits en font foi, et l'ange saint Michel lui révéla un lieu, au bas de la montagne, où il trouva, en creusant, une fontaine salutaire. Cette eau, abondante et agréable, a la vertu d'éteindre les fièvres, et les malades qui en boivent s'en retournent

guéris. Pendant toute sa vie, saint Aubert visita souvent le Mont et son bonheur était de Tenrichir de nouveaux dons.

Parvenu à un âge avancé, les forces l'abandonnèrent, et le mal le contraignit de rester à Avranches. Son état de langueur fit comprendre que sa fin approchait. Saint Aubert appela alors ses chanoines et leur fit promettre de porter, après sa mort, son corps au Mont Saint-Michel. Il voulait être inhumé dans l'église Saint-Pierre, qui lui avait servi de chapelle pendant qu'il faisait construire celle de l'Archange. Il se fit ensuite administrer l'extrême-onction, persuadé que la mort était proche. Ses prévisions ne le trompèrent pas, car le mal ayant fait des progrès, il rendit bientôt son âme à Dieu. Saint Michel, qu'il avait si bien servi, le plaça avec honneur dans le paradis.

Les chanoines le vêtirent alors de ses ornements pontificaux et lui donnèrent une crosse, non d'or, mais d'ivoire, aux crochets taillés en trèfles. Ils le déposèrent ensuite dans le cercueil, enveloppé d'un suaire de toile cirée. Une étoffe précieuse recouvrit le tout. Après le service dans l'église cathédrale, quatre barons prirent la bière et la portèrent par les rues de la: cité. Le peuple pleure et maudit le jour qui leur a enlevé un si bon père, un pasteur qui gardait son troupeau et savait le défendre. Quand il jugeait, il agissait toujours avec droiture. Pour les malades, pour les captifs, il avait des soins particuliers. S'il savait quelqu'un dans la souffrance, il le visitait avec bonté, lui prodiguait ses consolations et ne se retirait point sans lui laisser quelques secours. Pour tous il était très aimable, simple, doux et bienveillant. Il était le père des orphelins, l'hôte des pèlerins, le pied du boiteux et l'œil de l'aveugle. Aussi tout ce peuple qu'il nourrissait aurait-il voulu retenir son corps.

Près du Mont, les barons mirent pied à terre et montèrent le cercueil dans l'église Saint-Pierre. On l'inhuma non au milieu du chœur, mais dans un beau tombeau en pierre, dont la tète fut placée sous l'autel, et les pieds en dehors, afin que le prêtre officiant reposât dessus.

Peu après, des miracles s'opérèrent sur le tombeau de saint Aubert. Les chanoines de Saint-Michel firent alors une châsse couverte d'or et d'argent et, avec une permission du pape et du roi, tirèrent le corps du sarcophage et le placèrent dans le reliquaire

qulls avaient préparé. Le chef fut mis à part pour être porté en procession, ainsi que le bras droit qu'on présentait aux barons dans certaines solennités. La chasse fut portée dans la basilique de TArchange. Là, on vint désormais invoquer saint Âubert, et des infirmes qui le prièrent avec confiance et dévotion, bien peu s'en retournèrent sans être guéris.

Le texte, ei lanpe roinane, par Gullane de Saint-Pair.

Quand Childebert eirt reis de France,

Qpi molt aveit ample puissance,

Out un evesque en Normendie,

Qpi molt esteit de sdnte vie,

Li escriz dit que Albert out non ;

Si li donna Dex si grant don

Que d'Avrenches, une cité

Dum il aveit la dignité,

Li fîst aveir la segnorie

A bien prof le lonc de sa vie.

Bien conveneit à cel seignor

Tel dignité e tel ennor ;

Quer de sa grant religion

Tote amendant la région,

Il fist meint fait qui à Dieu plout.

Entre les autres un en out.

Que l'en ne deit mie celer,

Ainz le deit l'en manifester,

Quer à conter est glorious.

Et à oïr molt merveillous

A Avrenches ert une noit, Où se dormeit enz en son liet.

Iluec li vint angles des ciels Si quit que ce fut seint Michiels, Qui Tesveilla e pois li dist Que lendemein au Mont venist, E que desus édefiast Une chapelle e commenchast En le nom Deu e Seint Michiel Qui poesté a grant el ciel.

Que prevoz est de paréis, E fut et est et ert toz dis.

Quant seint Autbert out entendu Bien cest message e retenu, Trestot le mist en nonchalier, Tant que avint que à un seîr S'eirt endormi de somme grief, Quant li vint l'angle de rechief, Si Ta de son sonne esçité ; E par son dreit non apelé, E li recommande ensement Cen que dit out premièrement.

Donc se porpense seint Aubert Qjie se Deus velt qu'en seit plus cert De cen que Fangles dit li a,

La tierce feiz encore vendra

E li apostres cen diseit

Qjie nus hoem creire ne deveit

Esperit tresque provei eust,

S'il iert leals ou de Deu fiist

Pois avint si qu'il se dormeit Enz en sa chambre, com soleit, Li angles vint, cen li sembla, Iriement, e si bouta D'un de seis deiz en mie le front ; Encore il piert feiz en roùnt, Icil pertus que il li fist.

Quant le bota, icen li dist, Que il alast seinz demoreir Le mostier faire e commencier En son le Mont, là où veirreit

Lié un tor qui iluec esteit

Donc sout très-bien, pas ne douta, Li evesques que Dex voleit Que ce fust fait que cil diseit.

En lendemain matin leva, Ses chanoines à sei manda.

Q.uant il furent tuit assemblés.

Sa vision lor ad contei

Quant ce unt dit en lor conseil, Saînz Autbert fait son apareil ; A ses barons icen mostra Et ad vileins trestoz manda Que ovec lui par ban alassent

E lor ostuiz ou els portassent.,..

Il vint al Mont, si Famonta....

Chescuns de els ovre en son endreit.

Quant li leus fut aplanie,

Dous roches unt en mie Idssié,

Que il ne poest fors geter

Par nul engieng ne remuer....

Près d'iluec out une vilete

Iz aveit non, molt petitete,

Baïns il mest, uns païsans

Qui d'enfanz est assez mananz,

Douze filz out granz e petiz,

Od lui esteient tuit à Iz.

En son dormant Tangles li dist

Qu'il levast sus e si venist

O ses enfanz la pierre oster

Qui a Autbert tout son ouvrer...,

Donc va Baïn e si enfant,

La pierre unt prise en solzlevant

Aval le Mont Font roolée...

L'autre pierre est tost remuée

Quant la granz fut d'iluec ostée

Li biens Baïn, pour tel servise, De seint Autbert rechut franchise.

Encor ore tienent si heir

Tout lor feu franc à Bel-Veier

Quant seint Aubert ovreir feiseit

A son mostier, seier soleit

Sor une pierre molt souvent,

Gardée fut pois longuement,

Por soe amor, et ennorée;

Meis ore cres-jen qu'ele est emblée.

Dierre soleit li anceisor

Que li mostiers, à icel jor

Que seint Autbert le commencha,

Fut en mie cest lu oue a,

Soz une volte, une chapele

De Nostre-Dame ; si est bêle (1).

(1) Celte chapelle était sous la grande nef de Téglise, comme le dit dom de Camps^ dans la Vie de saint Aubert, et comme nous le prouverons par un plan levé en 1775. « L'autel, dit-il, sur lequel saint Aubert célébra la messe, se voit

Li buens evesques espleita

De son mostier tant que fait la...

L'Archangle vint là où esteit.

Cen li a dit que il aprestast

Dous de ses clers, si's enveast

En Puille, au Mont dreit de Gargaine...

Des reliques là demandassent,

Cen qu'il auvrunt en aportassent

De scint Michiel de cen qu'il l'unt,

Del roge paille que laissa

Desus l'autel quant dédia,

Il e li angles, le mostier,

E del marbre qu'il ont molt chier,

Sor quel li angles tint ses piez

Quant li mostier fut dédiez

Si a li abés aprestei

Les reliques honestement

Que il ont quis tant longuement.

De cel seint drap un poi i a...

Et de cel marbre out tint ses piez ;

Encore il sunt apareissant

Li leu des piez, cum d'un enfant...

Li messagier ont séjourné...

Quant cil eurent assez estei...

Dist lor li abés debonaire :

« Seignors, por Deu or vos preions

Que dès or mais nos entr'amons.

Bien devun estre d'une amor,

Quant tuit servum à un seignor. »

— « Si serom-nos mais, se Dex plaist. »

Respondent cil quant il se taist.

Congié ont pris, si s'en revunt

Tant ont alei par lor jorneies.

Que venu sunt en lor contreies.

La merci Deu e seint Martin El pais sunt d'Avrenchein.

Desus un tertre sunt poies :

Dout le Mont veient, sunt lié ; Avis lor est, quant l'ont veu,

encore au-dessous de la nef, dans la chapelle dite de Notre-Dame et de Saint- Aubert sous terre, et cela seul nous reste de tout ce qui fut basti pour lors. »

Ké novel siècle seit devenu.

Veient les monz e les valeies, Les eves dolces e les preies, Les bois, les viles, les chasteals, Et le paîs qui molt est beals.

Li jorz ert clairs e serains, £ li paîs ert bas e plains ; Veient la mer e les forez, Les champaignes e les deserz ; Bones seit lieues environ, La terre veient à brandon ; Veient le Mont e le mostier, Molt se prenent à merveiller :

Toz ert mué de tel cum fu A icel jor que sunt méu.

Hosteiz en eirt le bruihairez, Les espines, les buissonneiz ; Li bois esteit trestoz hosteiz.

Et el planistre roeleiz A val el bas, el pié del Mont, Qui loing lor semblout roont.

En son le Mont tôt cleir pareit Celé igliese, que faite esteit ; Deforz esteit tote blanchie.

Vers le soleil molt reflambie.

Maisontz i ont faites noveles, Qui de loing perent estre bêles.

Quant asseiz ourent esguardei E tuit se furent reposei.

Avant enveient isnaument Por denuncier lor venement.

La joie fut le jor doublée, Quer au Mont out grant assembleie De clers, d'evesques, de barons E de Normans e de Bretons, Que seint Aubert* aveit mandeiz.

Li pueples eirt granz assembleiz Quer dédier idonc voleit

Celé igliese que faite aveit

Quant cen fut fait, si r'a mostrei Seint Autbert cen qu'a enpensé.

« Seignors, fait-il, or m'escolteiz.

su* uu.il.

ait iiiic [ulilc

,imi£ soulïrpaiiK. d.i,lt1<i

Puis que ci estes assembleiz, Par voz conseilz dei bien esreir.

Je voil ces leu molt ennorer, Se vos veiez que ce seit bien, Rentes i voil mètre del mien ; Doze chanoines i métrai E tant de rentes lor dorrei

Que il auront soufeisaument

Gênez li doms et Iz ouvec

A chels d'Avrenches pers serunt Quer tel ordre cum cil tendrunt Voil que cil teigent ensement ; De Deu servir ne seient lent. » Une chape en ad saisie Qui encore est en Tabéie.

Li chanoine dont ai^parlé

De tote rien ourent plenté

Seint Autbert seit e veit très-bien Que il n*ourent besong de rien, Fors d'eve dolce senglement, Sanz que ne puet vivre gent.

Od ses clers a fait s'oreison

Par molt grantde devocion

Si cum je Ttruis el livre escrit, Que Tangles vint, si li mostra Une pierre que il cheva, Donc eissit eve à grant plenté Qui meint malade a puis sané ; A meint feivros fut saluable, Si r'eirt à beivre délectable.

Alquant malade qui en beveient,

Sans demoreir santé aveient

De seint Michiel molt ennoreir

E de cel leu bien atomeir

S'est saint Autbert pénei tos dis,

Taut cum vesquit postéis

Quant saint Autbert fut de grant tens,

E li troubla del cors li sens,

A Avrenches, en sa cité

Li prist seis mais e s'enferté ;

Malade fut et angoissons,

Morir se crient tôt à estretous.

Ses clers manda communément,

Si lor preia molt dolcement

Que ses cors fust au Mont portez

E sepeliz et enterrez,

En un mostier de Seint Perron

E c'esteit nis sa chapele,

Quant il faiseit s'ouvre novele.

Aprof requiert que il seit enoiz

Q.ue sa mort seit que n'est pas loigz.

Ne demora se petit non

Emprof ceste peticion,

Cel enferté tant le greva

Que de cest siècle trespassa.

El ciel en est Tâme portée

Seint Michel la bien aloée :

Bien servi, ce m'est avis,

Quer il Ta mis en paradis.

Li chanoine out le cors vestu

De toz les dras que ordres fut.

Croce li mistrent demanéis.

Ni out rien d'or, einz fut d'ivoire

Li crocerons tallié trifière.

Quant issi l'ourent revestu,

En la bière l'ont estandu.

Un pailemestent sor la bière

E de desoz fut li suaire D'un drap cired sor le viaire...

Quant le servisse fut finez...

Le cors metent fors de l'igliese...

E defors l'unt pris et porté Quatre baron par la cité.

Par les rues espressement Crient e plorent povre geht Molt par maldient icel jor Que il perdent lor bon pastor :

Il les guardout«e defendeit ; Quant il jugout, il jugout dreit...

As malades, as enchartrez Esteit li suens toz dis privez.

Il-méismes, quant il saveit Où en langor pouvre géseit, Visitout-lei molt dolcement.

Si el confortaut benignenient ;

Et en aprof, quant se tornout,

De sa sustance li leissout.

A tote gent eirt molt amables,

Simples e dois e enorables ;

Il esteit peire as orfenins,

Si r'eist ostes as pèlerins ;

Il esteit piez as esclopez,

E si eirt oil as essorbez.

La pouvre gent, que il norrisseit...

Aunez sunt entor la bière

Tomer la volent tuit arière

Prof del Mont sunt e descendu...

Amont le portent tesaument...

Dedenz Tigliese Seint-Perron Metent la bière od le baron.

Il ne fut pas mis emmie Taire Enciez fut mi? enz el chancel.

En un sarcourchevé, molt bel, Desoz l'autel enterrei Tunt ; Li pié de lui defors sunt.

Issi fut mis que en sum estout Li chapeleins, quant il chantout...

Miracles sunt maint avenu Par seint Autbert, puis que mort fu.

Li chanoine, qui cen veient Porpensent-sei que faire deient ; En un fiertre honestement, Qui couverte eirt d'or e d'argent De l'evesque mettront le cors, Que osteront del sarqeu fors.

Conseil en vunt e congié querre A l'Archevesque de la terre Et al segnor qui eirt en France...

Aprof ont levei le cors seint Si i guarirent enfers maint.

Puis l'ont enclos enz en la chasse, Où argent out e d'or grant masse ; Mais ne le chief, ne le braz destre N'i voldrent-il pas leisser.estre, Por porter as processions E por mostreir-les as barons

Qui vendreient à haute feste, E le pertus qu'est en la teste.

Quant le cors seint fut aloez, A Seint-Michiel en fust portez ; Dessus Tautel la chasse eut assise, Espressement fut puis requis De malades, je Tvos plevis ; E guaires nul n'en n'i aveit Qui cen n'eust que il quereit, Si par bone devocion Il faiseient lor oreison Par la preière seint Autbert E seint Michiel, qui à Deu sert.

Guillaume de Saint-Pair.

(XII* Siècle).

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