DEUXIÈME VIE DE SAINT AUBERT, XV^ SIÈCLE
Traduction de la Tie latine»
1« Le bienheureux Aubert, évêque d'Avranches, parut comme un miracle de grâce et de sainteté. Issu d'une noble famille, il fut nourri et instruit avec soin dans les saintes lettres. Formé aux bonnes moeurs, il méditait jour et nuit la loi du Seigneur, mettant en œuvre ce qu'il enseignait. Aussi sa vie fut si pure que si elle n'eût pas été miraculeuse, elle eût paru incroyable. Dès ses premières années, saint Aubert était d'une piété remarquable, d'une prudence et d'une humilité extraordinaires ; sobre et très chaste, il s'adonnait continuellement aux œuvres de miséricorde.
2« Devenu orphelin, il eut en héritage de nombreuses propriétés dont il fit trois parts, à l'imitation de saint Joachim et sainte Anne. La première fut pour les églises et les prêtres qui les desservaient ; la seconde, pour les pèlerins pauvres et les personnes pieuses qui honoraient Dieu ; il se réserva la troisième pour ses usages particuliers. S'étant préparé à recevoir les saints ordres avec beaucoup de piété, il mena une vie plus âpre et plus austère. Après avoir été élevé au sacerdoce, l'église d'Avranches perdit son évêque. La nomination d'un successeur occasionna de grandes difficultés. Les élec-
teurs ne s'entendant point, ils convinrent de jeûner et de prier pendant sept jours, afin de connaître la volonté du Seigneur.
3® Le septième jour, ils se réunirent de nouveau dans la cathédrale. Pendant qu'ils étaient tous en prière, un grand bruit de tonnerre se fit entendre et une voix prononça ces mots : « Le prêtre Aubert sera votre évéque. » A peine avaient-ils entendu ces paroles que le Saint-Esprit descendit sur l'élu en forme de feu, remplissant l'église d'une brillante clarté. Témoins de cette merveille, les assistants s'écrièrent : « Aubert sera notre pontife. » Le saint ne pouvant se soustraire à l'honneur qui lui était fait, s'y soumit humblement. Il se détacha de plus en plus des affaires terrestres pour gouverner pieusement son église.
4« Pendant que saint Aubert visitait son diocèse, Notre-Seigneur daigna opérer, par son entremise, un grand nombre de miracles. Il rendit la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets; les boiteux furent redressés, les paralytiques et les lépreux guéris ; plusieurs morts revinrent également à la vie. Un grand nombre d'églises ayant été ruinées ou pillées par l'ennemi, saint Aubert les fit relever à ses frais, y établit des prêtres pour y célébrer le service divin et y annoncer la parole de Dieu. Après avoir opéré ces heureux changements, il reprit le chemin de la ville épiscopale.
5® En partant, une foule de personnes, tant hommes que femmes, accoururent vers lui en disant : « Ayez pitié de nous, bon père, car » nous allons périr, si vous nous abandonnez. Ici, près de la mer, » habite un dragon qui dévore nos animaux domestiques, nos che- » vaux, nos bœufs, nos moutons ; il essaie même d'attaquer nos » personnes. » En entendant ces paroles, le saint se munit des armes spirituelles, c'est-à-dire de la prière et, plein de confiance en Dieu, se dirige vers le dragon. A son approche, le serpent paraît, jetant feu et flammes de sa gueule béante, et brûlant les arbrisseaux de son haleine empestée. Saint Aubert fait alors le signe de la croix, et jetant son étole sur le cou du dragon, il lui ordonne de rester sans mouvement, de même qu'un mort.
Lorsque le peuple, hommes et femmes, apprirent que le dragon était enchaîné et ne pouvait plus faire de mal, ils rendirent grâce à Dieu et s'approchèrent du saint pour admirer cette merveille.
6® Saint Aubert ayant repris son étole, commanda au dragon de ne plus nuire à qui que ce soit et, pour en avoir plus de certitude,
il pria le Seigneur de permettre que la mer, par son reflux, entraînât le dragon et l'engloutît dans ses flots. Sa prière fut exaucée. La mer monta, entraîna le grand et antique serpent, qu'on ne revit jamais plus. Après cette victoire, tous, peuple et pontife, entrèrent dans une église pour remercier le Dieu tout puissant (1).
7« Saint Aubert fut toujours d'une bonté et d'une charité parfaites, et s'exerçant sans cesse dans toutes les œuvres de miséricorde. Il donnait la nourriture aux famélitiques, et à boire à ceux qui avaient soif (2) ; il procurait des vêtements à ceux qui en manquaient, hébergeait les pèlerins, visitait les prisonniers, ensevelissait les morts et ne s'intéressait nullement aux biens périssables de la terre. Les jours de jeune, il ne se permettait qu'un peu de pain et d'eau, et encore ne prenait-il cette nourriture qu'après les prières du soir. Sa charité s'étendait non seulement sur les hommes, mais encore sur les animaux domestiques, qu'il regardait comme les biens temporels de ses diocésains.
8» Vers l'an sept cent huit, saint Aubert désirant élever, près de la mer océanne, une église en l'honneur de saint Michel, l'archange lui apparut pendant la nuit. Il lui ordonna de construire cette basilique sur un Mont appelé Tombe, d'y établir des clercs qui célébreraient l'office divin et l'assura que les fidèles du monde catholique viendraient dans ce lieu honorer sa mémoire, comme au Mont- Gargan.
{^ Saint Aubert ne sachant trop dans quel endroit du Mont il
(1) Dans nne hymne antique consacrée à saint Aubert, et imitée plus tard par Daniel Huet, dans son bréviaire, on représente le Saint comme un puissant athlète qui a chassé et vaincu Tesprit du mal ou le démon :
(( Qui viriute potens pacratiastica Vicitti cacodœmonem, »
Dans cette victoire, remportée par saint Aubert sur une plage de l'Avranchin, il ne faut donc voir qu'une défaite infligée à Satan, l'antique serpent, le dragon infernal qui dévore les âmes et les souille par ses paroles et ses discours, représentés par son haleine empestée.
Le Bénédictin dom Huynes. dans sa traduction de la Vie de saint Avbert, pense que cette défaite de Satan eut lieu en face de Granville, c'est-à-dire à GaroUes ou à Bouillon. La légende du menhir de Bouillon raconte que le génie du mal fut vaincu par un prêtre qui vint vers lui, revêtu de son étole, et le mit en fuite.
Ce démon n'était sans doute qu'un prêtre des idoles^ chassé ou converti par saint Aubert.
(2) Dom Huynes, en traduisant cette vie latine, y a ajouté plusieurs faits qui ne se trouvent que dans la vie composée par Guillaume de Saint-Pair.
pourrait élever l'église, saint Michel lui apprit qu'il devait la construire dans le lieu même où des voleurs avaient attaché un jeune taureau, et qu'il donnerait à la basilique la forme ronde et l'étendue indiquée par le quadrupède, en tournant autour de son pieu. L'église construite, saint Aubert fixa le jour où il espérait pouvoir la bénir et prendre la parole. Revêtu de ses ornements pontificaux, il allait commencer la cérémonie, lorsque saint Michel lui apparut et lui dit : « Fidèle serviteur, votre bonne volonté me suffit, mais » l'église a déjà été consacrée par Dieu, Notre-Seigneur Jésus- )> Christ (i). » A ces paroles, saint Aubert rendit grâces au Très- Haut, qui seul opère de grandes merveilles. Le saint pontife, après avoir gouverné son église avec beaucoup de sagesse et de sainteté, comprit qu'il approchait de sa fin. Après avoir prédit le jour de sa mort, il se recommanda à Dieu, et son âme fut reçue par la main des anges. Il mourut le quatre des nones de septembre, l'an du Seigneur sept cent vingt, environ, et fut inhumé sur le Mont-Tombe.