‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 15 sur 57 · L — ÉTAT ANCIEN DE LA BAIE · texte numérisé non relu

L — ÉTAT ANCIEN DE LA BAIE

.L'état ancien de la baie a préoccupé une foule d'historiens et de géographes qui ontémis sur son origine les opinions les plus exagérées ou les plus contradictoire.^. Tous admettent Texistence d'une forêt primitive dans les grèves. Mais les uns, tels que les auteurs du ^a//ta,Trigan^ Toustain de Billy, Desroches, Blofndel, M. LeHéricher, la localisent au midi du Mont-Saint-Michel, les autres, non moins nombreux, nous la montrent occupant toutes les plaines sablonneuses et s* étendant même dans TOcéan, audelà des îles de Chausey et de Jersey ■*-. Afin de jeter la lumière sur une question si controversée, il est besoin de remonter aux sources historiques.

Un seul auteur ancien nous atteste Texistence d'une forêt dans les grèves du Mont-Saint-Michel, c'est Thistorien de l'apparition de saintMichelà saint Aubert, évéqued'Avranches, en 708, et de la dédicace de l'église angélique, le 16 octobre 709. Cet historien a d'autant plus de valeur qu'il appartient au siècle dans lequel saint Michel voulut se révéler aux peuples occidentaux : « Notum enim se fkri voluiù mtatis nostreB mortalibus, » Son texte a été conservé par les Bénédictins qui, en 966, le recueillirent des mains des anciens Chanoines de saint Aubert et en firent des leçons pour la fête du 16 octobre. Ces leçons se re.trouvent, comme une page d'histoire précieuse, dans les princi* pales bibliothèques de l'Europe et en particulier à Londres, au

(1) GàUia ChrUiiana, t. XI, coi. 511. — 0i$t(àrê ecclésiattiquê de Normandie, t. II, p. 17. — Toastain de Billy, Histoire du Coteniin, maDUScrit, p. 5, et Vies des Evéques de Coutanees, t. I, p. 3. — Desroches, Histoire du Moni*S4nnt'Michel et de l'aneim diocèse d^Awranches, t. I, p. 101. — Blondel, Hûtoiredu montSaint-Mickél^ p. 88. -^M. Le HéfMher> ÀvrancMn i9iotiifinefifai«l AifforigtM, t; H, p.Mi.

Vatican, à Montpellier, à Paris. Mais, de tous ces manuscrits, le

plus ancien est assurément celui du Mont-Saint-Michel, conservé aujourd'hui dans la bibliothèque d'Avranches. II fait partie du numéro 21 1 , désigné sous le nom de gros volume « volumm majm. » Les leçons consacrées à la fête du 16 octobre n'ont que cinq titres précédés d'un exorde. 1® Delà situation du lieu; 2® De la construction du lieu d'après la révélation angélique: 3"" Comment des gages de Tarchange sont apportés du Mont-Gargan; 4® De la réception de ces gages au Mont-Tombe; 5^ De Teau obtenue par une révélation angélique. C'est dans le premier titre : de la situation du lieu, de situ loci, que l'auteur nous décrit le Mont, d'abord tel qu'il était à l'époque de l'apparition de saint Michel, ensuite ce qu'il fut dans les temps les plus éloignés.

« Ce lieu est appelé Tombe par les habitants. Emergeant, « pour ainsi dire, du sein dessables, en forme de tombeau, il « s'élève vers le ciel à une hauteur de deux cents coudées. Ceint « de tous côtés par l'Océan, il offre l'espace étroit d'une île « admirable. Il est situé aux embouchures où se perdent dans « la mer les fleuves de la Sée et de la Sélune. Distant de six « milles de la ville d'Avranches, il sépare TAvranchin de laBre- « tagne. On y trouve une grande abondance de poisson, qui « est apportée par l'épanchement des fleuves et de la mer. Aux « yeux de ceux qui le voient de loin, il ne parait être autre chose « qu'une spacieuse ou plutôt une fort belle tour. Mais par son re- « trait, la mer, deux fois par jour, offre une roule désirée aux .,« peuples pieux qui gagnent le seuil du bienheureux Michel « Archange ^' ».

(1) 06 tituloci. Lectio m. « Hic igitur locus Tumba vocitatur ab incolis, qui ia morem tumuli quasi ab arenis emergens in altum, in spatio ducentorum cubitorum porrigitur, Oceano undique cinctus locas, angustum admirabilis iosulœ prebet spatium. inter ostia situ8> ubi immergunt se mari flumina Segia necnon et Senuna .. qui ab Abrincatensi urbe sex, distans millibus/ occasum prospeetans, Abrincatensem pagum diriînit a Britanoia.... copia tantum piscium ilndem reppehtur quse plerumque flaminum ttiarig. que infasione congeritur. Procul vero oemeidibus nil fore aliud quam spa-

Cette première description nous montre quel était l'aspect du Mont quand saint Âubert Taborda pour y construire l'église angélique, au commencement du viii" siècle. Mais en voici une autre qui suit immédiatement la première et qui nous rappelle ce qu'était le célèbre rocher bien des années avant l'apparition : « Ce lieu ^*\ dans l'origine, comme nous avons pu l'apprendre » de narrateurs véridiques, était entouré par une forêt très » épaisse, distante du flot de l'Océan, de six milles, comme on >► l'estime, fournissant aux bêtes sauvages des retraites pro- » fondes. Et comme les déserts ont coutume d'être très chers à » ceux qui cherchent à pénétrer les secrets du ciel par l'élan de » la contemplation, nous savons qu'autrefois des moines habi- » tèrent ce lieu où existent maintenant encore deux églises » bâties par la main des anciens. Les moines qui servaient Dieu » dans cette retraite étaient nourris par la libéralité du Seigneur » qui gouverne tout, un prêtre de la villa, qui est appelée Asté- » riac, leur portait des secours... Et comme ce lieu, par la » volonté de Dieu, était préparé pour un miracle futur, et pour » la vénération de son saint Archange, la mer qui était éloignée,

tiosa quœdam immo speciosa turris videtur. Sed et mare recessu suo devotis populis bis in die desideratum iter prebet Beati petentibus limina ArchangeliMicbaelis.» (^cta Sanctorum). Ordinis Benedic. saecul. m, p. 84- — Acta Sanctorum de BoU. septembre, t. VIII, p. 78. - Mémoires delaSo* ciété des Antiquaires de Normandie, xxix* vol. Année 1877. p 557;

(t) « Qui primum locus, sicut a yeracibus cognoscere potuimus narrato- » ribus, opacissima claudebatur sylva longé ab Oceani, ut estimatur, estu millibus distans sex , abtissima prebens latibula ferarum. Et quia'secre- » tiora cœli per contemplation! s subtilitatem rimari yolentibus , gratissima

> esse soient remotiora beremi loca, inibi oUm inhabitasse comperimus mo- ^ nacbos ubi etiam usque nunc duœ exstant ecclesiœ priscorum manu cons- » tructaB. Nam ipsi monac^i ibidem Domino servientes dispensatione cuncta » regentisDei sustentabantur, presbitero quodam'de viUa qu» diciturnunc » Asteriacus taliter eis ferente auxilium... Sed quia hic locus nutu Dei » futuro parabâtur miraculo, sanctique sui Archangeli venerationi, mare » quod longe distabat paulatim assurgens pmnem sylvœ illius magnitu-

> dinem virtute complanavit sua et in arenœ suœ formam cuncta redegit, » prebens iter populo terr» ut enarrent mirabilia Dei. Jam vero ad iUud V yeniendum est quai iter idem Beatorum princeps Spirituum angelica reye- » latione dedicavei It . redictum iocum. » Àcta SS, or4. B* sœeul. UI^ p« 85,

» se soulevant peu à peu, applanit par sa force la forêt dans » toute son étendue et réduisit tout en la forme de son arène, » offrant ainsi au peuple de la terre Toccasion de raconter » les merveilles de Dieu. Maintenant il faut dire comment le » prince des Esprits bienheureux, par une révélation divine, )> consacra ce lieu. »

Après ce premier chapitre, vient l'histoire de l'apparition de saint Michel à saint Aubert, et cette histoire n'a plus aucun rapport au sujet qui nous occupe. Mais du texte qui précède il résulte qu'une forêt a existé avant l'apparition de l'Archange au sud du Mont-Saint-MJchel, appelé alors le Mont-Tombe et qu'elle ne devait guère dépasser le Mont, si elle le dépassait. A Touest elle s'arrêtait au Gouesnon et s'étendait à Test jusqu'à la rivière de la Guintre, dans le marais de Courtils. Peu après, la mer, secondée surtout par les rivières, renversa ses arbres, dévora son sol et le réduisit en sable. Cependant toutes les traces de cette forêt n'ont pas entièrement disparu. De 1880 à 1882, en traçant des canaux dans les marais d'Ardevon et de Beauvoir, l'ancien Asteriac, on a trouvé, à une profondeur de deux à trois mètres^ une grande quantité d'arbres, la plupart de l'espèce chêne, ensevelis dans une marne noir&tre. Le long séjour qu'ils ont fait dans la bourbe a modifié leur substance. Lorsqu'on les retire, leur bois est noir et bulbeux; exposé à Tair, il devient compact et acquiert une extrême dureté. On en a fait des meubles qui portent avec eux leur peinture couleur d'ébène. A la mên^e profondeur on a également trouvé, avec les chênes, des bois de cerfs et une tête d'urus. C'est à n'en pas douter les débris des animaux sauvages qui parcouraient les bois touffus.

Guillaume de Saint-Pair, poète du xii* siècle et moine du Mont-Saint-Michel, donne à cette forêt le nom de Quokelunde et, la rattachant à celle des marais de Dol, il nous dit qu'on pouvait très bien aller d'Avranches à Aleth(Saint-Malo) dans le Poelet, ^ans craindre la mer ;

Dmouz Avrenches vers Bretaigne Qui toz tens fat terre grifaine»

Eirt la forest de Quokelunde Dont grant parole eirt par le munde.

Cen qui or est meir e areiue»

En icel teng eirt forest pleine De meinte riche veneison ; Mes or, il noet li poisson :

DuDC peust l'en très bien aler»

N'i esteust jà crendre meir, D'Avreinches dreitè^Poelet, A la cité de Ridalet (1).

Cette poétique exagération prise à la lettre, devient une naïveté ou une absurdité, car si le voyageur, allant d'Avranches à Saint-Malo, en parcourant les forêts qui bordaieat le rivage^ n'avait nullement à redouter la mer, il lui fallait, néanmoins, traverser les larges estuaires de la Sée, de la Sélune et du Coues-non, toujours dangereux, et il ne pouvait les franchir qu'à l'aide d'un bateau, quand la Dper avait envahi les gués. Aussi Tauteur se hâte-t-il, quelques pages plus loin, en décrivant la baie, de mitiger sa première assertion, en nous prévenant que sa forêt de Quokelunde, qui se dirigeait du Mont vers Avranches, n'avait que sept milles de circonférence, c'est-à-dire seize kilomètres environ, et c'est précisément ce circuit que nous révèlent l'auteur primitif, et les fouilles de Beauvoir, d'Ardevon, d'Huynes et de Bas-Çourtils.

Dès Avrenches de sic qu'ai Mont Aveit seit miles à roont De pleine terre e de boschasj^e.

Qui ore est tôt greive e rivage (2).

Le poète revient dès lors à la réalité et nous donne de la forêt détruite une idée juste et raisonnable. Les rivages de Dol avaient

(1) Ridalet, ou Aleth, est une ancienne ville occupée, aujovfd'liui (par Saint-Servan Sonisiège épisoopal ;fut transféré dans l'ile d'Aron,. i^^ée depuis Saint-Malo. Cette île, unie à la terre ferme par un sUloa, sei trouvait l'extrémité nord^uest d'un canton appelé le Pooalet*

(S) GuUlaume de S.nint-Pair. vers 437-440

aussi leurs foutelaies verdoyantes, comme le témoignentles grands arbres retrouvés dans les marais. Mais le voisinage de ces forêts était loin de rendre le passage des gués plus facile, selon ces paroles d'un manuscrit du Mont-Saint-Hichel, portant aujourd'hui le n** 213, et le titre de Volumen minus : « Avant la rêvé- » lation angélique, dit-il, le Mont-Saint-Hichel et la contrée » voisine étaient couverts de forêts et de grands arbres, mais du » pays d'Avranches jusqu'à Aleth, qu'on nomme aujourd'hui, » ajuste titre, Saint-Malo, la traversée n'était alors ni facile ni ^ même possible, tandis que de nos jours on peut se rendre au » Poulet "\ avec assez de sécurité ^^\ » C'est le développement de la pensée de l'auteur primitif qui nous dit que la mer, en détruisant la forêt, offrit ainsi une route aux peuples de la terre pour venir au Mont-Saint-Michel et raconter la puissance et les merveilles du Seigneur : « Prebens iter populo terrm ut enarrent mirabilia Dei. »

Ainsi, pendant près de huit cents ans, on a cru qu'une forêt s'étendait simplement au midi du Mont-Saint-Michel, et qu'elle fut détruite peu à peu par les invasions successives de la mer, avant l'apparition de saint Michel, en 708. Les manuscrits des XI®, XII®, xin®, XIV® et xv® siècles reproduisant, sans altération, l'auteur du viii" siècle, en sont une preuve évidente. Mais à la fin du XV® siècle, époque d'innovations et de réformes, on brisa avec ces traditions si respectables et on vit paraître des nouveautés.

Le manuscrit portant ce titre : « Variétés concernant l'histoire

(1) Le Poulet ou Poualet est un petit pays, une presqu'Qe comprise entre Saint-Malo. Cancaie et Chàteau-Neuf. lia formé. les cantons de Saint-Malo. de Saint-Servan, de Cancaie et une partie de celui de Chàteau-Neuf. Le Poulet, dans le diocèse de Saint-Malo, ftdsait partie de i'archidiaconé de Dinan et du doyenné de Poudouvre. (Voir la carte du diocèse de Saint-Malo).

(3) «c Ànte revelationem angelicam iste locus tum circumstans patria erat » silyis et magais arboribus plena, sic quod à pago, Abrincatensi ad usque » Daletum quod nunc a Sancto Macuto denominatur, et non immerito, non » erat pei mare transitus facilis seu tune possibilis, nunc etiaiu usque ad p Pouletam securus aditus. »

du MoDt-Saint-Michel. — Varia ad hisUniam Montis Sancti Michaelis speetarUia ^^\ renferme deux abrégés de la fondation du Mont-Saint-Hichel, Tun en latin, l'autre en français, dans lesquels apparaissent des variantes tout à fait inouïes. Le premier affirme que ce n'est pas avant l'apparition qu*eut lieu l'anéantissement de la forêt, mais pendant le voyage des messagers de saint Aubert au Ilont-Gargan, en 709. Cette assertion purement gratuite est en contradiction avec Tauteur primitif qui dit positivement que la submersion se fit avec lenteur, peu à peu, paulatim^ et avant la fondation de l'Eglise angélique ^*K

Si la submersion est arrivée pendant le pèlerinage des envoyés de saint Aubert au Mont-Gargan, on ne s'explique pas comment l'historien du viii® siècle qui décrit avec tant de détails les travaux du pontife, la joie des pèlerins d'Italie, leur ravissement en croyant entrer dans un nouveau inonde à la vue de cette montagne jadis couverte de ronces et d'arbustes et maintenant couronnée d'une basilique, d'un monastère, de voies et de constructions nouvelles; on ne s'explique pas, dis -je, comment l'auteur ancien, beaucoup mieux renseigné qu'aucun autre, n'indique pas cette submersion comme ayant eu lieu pendant l'absence des envoyés du pontife. C'était un fait si insolite, si merveilleux et si promptement accompli que l'écrivain ne pouvait l'oublier. La submersion aurait dû effrayer les populations^ interrompre le travail des ouvriers, rendre impossible les communications avec le Mont par les affouillements du sol, les ruines et les débris de la forêt, enfin changer complètement l'aspect du pays ^^K Or, l'auteur primitif ne dit rien de cette catastrophe, il l'a indiquée, au contraire, comme ayant eu lieu

(1) MaD usent du Mont-Saint-Michel maintenant déposé dans la bibliothèque d'Avranches sous le n* aiS.

(2) Pendentevero illo tempore quodicti nuncii missi fuerant. (Manuscrit, N* ais.

(3) Elude de l'Ancien état de la Baie du Mont-Saint-Michel d'après les manuscrits de Tabbaye du Mont, par M. Laisné, président de la Société d'Archéologie d'Avranches.

longtemps avant l'apparition, et le 16 octobre, joar de Tarrivëe des pèlerins du Mont-Gargan, on va processionnellement jasqu'à Beauvoir recueillir les gages qu'on leur a confiés. On procède ensuite à la dédicace de l'élise et tout se passe dans l'allégresse et le bonheur. Donc l'abréviateur du xv* siècle, par un goût trop prononcé pour le merveilleux, a non seulement embrouillé une question fort claire avant lui, mais propagé une erreur que recoiinaitront difficilement ceux qui ne peuvent remonter aux sources.

L'auteur qui raconte, en français, la fondation du Mont-Sàint- Michel, débute par une erreur non moins grave, en donnante la forêt détruite une étendue chimérique et sans fondement : « An-

> ciennement, dit-il, cest rochier estoit une montaigne esievée

> en haiit de la terre laquelle estoit toute avironnée de bois et y> forest six leues de long et quatre de large joignant à la mer )^ et y demeuroient moynes hermites servans à Dieu ^'^ »

Ainsi ce n'est plus une forêt de seize kilomètres de circuit, comme l'indiquait Guillaume de Saint-Pair, mais de quatre cents kilomètres carrés de superficie. Toutes les plaines sablonneuses sont dès lors littéralement couvertes de grands arbres, l'écrivain ne se préoccupant nullement des rivières et du flux de TOcéan, si impérieux sur ces côtes.

Ce thème devient séduisant : une forêt de quatre cents kilomètres carrés détruite par une marée I Aussi pendant près de quatre siècles il trouvera des partisans et même des défenseurs qui agrandissant leur sujet finiront par donner à la forêt des proportions gigantesques. Rien n'effraie et tout est possible quand on se laisse entraîner par l'imagination. On ne lira donc pas sans intérêt les différents systèmes émis, de siècle en siècle, pour . soutenir les faits av^pçé?, par les auteurs, (lu xv" siècle,.

i® Au XVI®, un évêque d'Avranches, originaire de Paris, •Robert Cénaii^, est^îngùlièrétfaent frappé'fteicès liégettdes de forêts et de rétat boisé que présente le sol de TAvrancbin. Il ))ense qiie

(1) lfanu8Ci|t delà bibliothèque d'Avranchei numéro àii, p. iif, Veirso.

de Tabondance des arbres qu'il produit, sont venus les mots AmbiliaUSy ou Abrincaies^^K mais qu'on doit écrirQ Arboricenses. Aussi, dans ses nombreux ouvrages prend-il le nom de pontife du pays boisé, episcopus Arborieensis ^'^ Quant à la forêt disparue et à ses dimensions, il garde le silence.

2** Au XII* siècle, trois auteurs propagent la thèse du manuscrit numéro 212. Le premier est le père Feuardent, dans son Histoire de la fondation de Féglise et abbaye du Mont-Saint- Michel. Ce livre de pèlerinage qui parut en <604, reproduit mot à mot le texte français et le texte latin du manuscrit. L'auteur ajoute que Tétonnement des pèlerins revenant d* Italie est occasionné, non par les nouvelles constructions élevées sur le Mont, mais par la destruction de la forêt, qu'une forte marée renversa. C'était une heureuse découverte pour aflSrmer le mensonge historique. Mais cette découverte la prouve-t-ilî Nullement ^'\

3** Dom Quatremaire, Bénédictin de la Congrégation de Saint- Maur, publia, en 1659, Thistoire abrégée du Hont-Saint-Michel, dans laquelle il modifie l'étendue de la forêt : « Ce mont était au « milieu d'une forêt qu'on dit avoir eu six Heues de long et une 4c de large. En effet, la quantité d'arbres a donné le nom au pays « Avranchin. » Après que saint Aubert eut envoyé trois ecclésiastiques choisis au Mont-Gargan, « la mer, qui jusqu'alors « n'avait poussé son flux que jusqu'à trois lieues près du ro- « cher, s'épancha d'une telle roideur cette même année, qu'elle « renversa toute la forêt voisine qui rendait les abords difficiles,

(1)« Ambiliateg.MnimimmBUQt vel omnium authorom conseilla quos Abrincates sias nostra appellat, non refragante et3rmoloçia. Nam a/utf^* circum, Grœcis innuit et vihi syivam, syivis scilicei ambiti et circunidati.. Sunt prœterea Arborici nostri qui Abrincates vocantur, Neustriœ incolœ

V accolsc vero Britanniœ, ab arborum frequentia sic appellati gaiUco vocal

» bulo adstipulante Avrenches seu Arbranches. {^) Hierarchia Neiutriœ ^huihoTe Reverendoin Ghristo pâtre Roberto Genal^

diyina ciementia Episcopo Arboricensi theologo doctore et origine Parisiensi,

|o quinque deducta tomos. (Manuscrit de la bibliolbèque nationale, numéro

5301, p. 4 et 5).

(3) Hittoirê delà fondation de VégUse et ahbayè au Mont'$aint'iSichel*»>$

Parle père F. Ardent, docteur en la sainte Théologie, p. î, iô etii.

« et enferma tout le Mont de ses eaux. Elle apporta une quantité « si immense de sable, qu'elle changea tout ce bois en une belle « grève, pour préparer et applanir un chemin très facile et « très agréable aux pèlerins qui doivent ensuite y arriver ^*' ».

Cet auteur qui s'est laissé entraîner par son imagination ne dit cependant rien de Tétonnement des pèlerins d'Italie en voyant les ravages de" la mer qu'il vient de signaler.

i^ Le pèreÂrtur du Moustier, récollet de Rouen, dans son Neu^riapia, publié en 1663, reproduite peu près les traditions qu'il recueillit dans les manuels de Feuardent et de dom Quatremaire, qu on vendait alors à tous les pèlerins. Voici son texte :

« Hsec rupes antiquitus mons erat cinctus sylvis et saltibus, « adsex milliaria in longum, ad quatuor in latum, productus, « hinc solo, indè mari Oceano contiguus, quatuor leucis ab Âr- « boretanea urbe dissitus, in confinio NormannisB et Britanniae « Armoricae : dictus, Mons in procella Maris, vel, in periculo « Maris, aut Mons in Tumba. »

Plus loin il ajoute : « Dum igitur dicti nuntii, itinere perii- « ciendo, annum impenderent, Deo permittente, mare sillam « (lege sylvam) quantacumque essetsuperavit acprostravit; re- « plevitque arena locos Monti Tumbelino adjacentes. Nuntii, « autemreversi 16 octobris, saltus arena refertos adeb mirati « sunt, ut novum orbemse ingressos putaverint ^^\ »

5** Le père de Boisyvon, capucin du couvent d'Avranches, fit paraître en 1665 un curieux travail sur le flux et reflux de la mer, dans lequel il reproduit naïvement l'opinion de son siècle sur la prétendue forêt qui couvrait toutes nos grèves^ :

(( Qui pourrait s'imaginer que l'espace depuis la côte de Cou- « tances jusqu'à la ville de Saint-Malo en Bretagne, et qui com- « prend tout le grand marais de Dol et le trajet du Mont-Saint-

(i; Hittùire abrégée du MonUSaM-Hîichel enNormandiêf par un religieux de la Congrégation de Saint-Maur, p. 16 et 18. (2) Neustria pta, p. 871 et 872.

« Michel (trajet surnommé péril de la mer) jusqu'à Pontoràon et « à Âvranches, eût autrefois été uue forest, si la tradition ne « nous rapprenait; et dont il ne faut point douter, puisqu'outre « les écrits qui traitent de cette antiquité^ Ton trouve dans les « marais de Dol (que Ton a repris sur la mer en l'arrêtant avec € de fortes digues) de toutes sortes d'arbres de haute futaye à « cinq ou six pieds dans la terre, avec des sondes de fer; ce bois ^ servant à faire des ouvrages de couleur d'ébène et tout ce que « l'on veut de plus ferme? Cependant ce n'est qu'à cette heure 4( qu'une mer très-furieuse ^^^» DeBoisyvon a déjà dépassé les limites de la forêt du manuscrit numéro 21 2.

6° Le xviii* siècle agrandissant encore cette forêt déjà si riche, lui donne de nouveaux noms avec des limites inconnues jusquelà. C'est Laurent Rouault, curé de Saint-Pair, qui commence. Il a lu dans la vie de saint Paterne, par Fortunat^ que, dans les dunes qui avoisinent l'Océan, dans la commune de Saint-Pair, l'ancien Sessiacus, le saint pontife d' Avranches, manquant d'eau a touché la terre de son bâton et une fontaine a jailli au sein des sables. L'écrivain de Poitiers appelle justement ces dunes un désert, in deserto. Mais de cette petite solitude, de ce naodesle désert de Scicy, desertum Sessiacense, le curé de Saint- Pair fait une forêt. N'ayant jamais lu les manuscrits du Mont- Saint-Michel ni Guillaume de Saint-Pair, enfant de la bourgade dont il est le pasteur, L. Rouault ignore que la forêt dont il veut parler a été baptisée, au xii® siècle, par le poète sous le nom de forêt de Quokelunde et qu'elle n'avait que les proportions d'un bois assez ordinaire. Aussi sans se préoccuper de cet auteur qu'il ne connaît pas, il étend sa forêt sur toute la surface du golfe de Saint-Michel, la limite par les rochers de Chausey, tout en nous prévenant qu'il n'en restait plus que des débris au sixième siècle. Ecoutons du reste Tauteur et l'inventeur de la nouvelle forêt de Scicy :« Environ l'an quatre cents delà naissance du Sauveur » du monde, il y avait dans la basse Normandie, vers l'Occident,

(1) Eclarctuement de Vabyme du flux et reflux de la mer» etc. par F: G. D. 6. à Avranches, chez Philippe Moiays» 1665, p. 61, 62.

» sur la mer Océane, uoe vaste forêt qui comm^çait à la chaîne » des rochers de Chausey, et s'étendait vers le midi au-delà du » Mont-Tombelaine aujourd'hui le Mont-Saint-Michel. Cette » forêt qui portait le nom du Désert de Seiey, avait environ sept » lieues de long et près de quatre de large : car elle occupait » tout le terrain où est maintenant le bras de mer qui sépare la » Normandie de la Bretagoe, qui n'étaient alors divisées que par » la rivière de Goënon (il omet la Sélune ei la Sée beaucoup » plus considérables), où la mer avait déjà son flux qu'elle a » étendu peu à peu si loin que la forêt n'avait plus dès le » sixième siècle qu'une lieue de large, c'est-à-dire demi- » lieue du coté de Normandie et autant du côté de la Bre- » tagne. »

Ayant remarqué que les marées les plus fortes^ les plus agitées sont souvent celles du mois de mars, il affirme, comme un fait prouvé, que c'est précisément celle-là qui a produit tous les désastres :

« La marée de mars de l'an sept cent neuf fut si violente » qu'elle renversa presque toute la forêt, ne laissant que quel- » ques arbres sur le bord, dont on trouve encore des racines » dans la grève; elle a même gagné une grande partie des prai- » ries qui touchaient à cette forêt du côté de l'orient... La côte » de Bretagne, à Topposite de celle de Normandie, a souffert » les mêmes inondations de son côté : car plusieurs personnes » encore vivantes assurent avoir vu, il y a cinquante ans, » plusieurs villages dont les ruines sont à présent couvertes » parla mer^*\.. »

7^ Les offices particuliers, ajoutés comme supplément aux bréviaires romains ou parisiens des diocèses de Dol et de Saint- Malo, admettent la forêt de Scicy de M. Rouault dans son intégrité et l'appellent le Setûicum nemus, dans les leçons de la fête

(1; Abrégé delà vie de saint Gaud, évéque d^Evreux^ de saiiU- Pair {ou Paterne), évéque d^jàvranches, de saint ScubUionf abbé, de saint Senier, aussi évéque d'Avranches, et de saint Aroastre, pr^é, tous. anachorètes du désert de Scicy, inhumés dûns l'église de 5ainl-Patr-sur-/l/er. Préface^ p. 1, 2, 8.

du 16 octobre, ou de Tapparition de saint Michel au tfont- Totnbe. Il suffit de remarquer que ces lectionnaires sont très modernes puisqu'ils appartiennent tous au xvm^ siècle ^*\

S^ Gilles Deric, dans son Histoire eccksiastique de Bretagne, ne donne plus à la forêt le nom de Scicy, mais il lui impose une autre appellation avec'de nouvelles limites qu'il détermine avec plus de hardiesse que L. Rouault : « Le bras de mer que » Ton voit entre Cancale et Grandville était autrefois de la terre » ferme. Un ancien auteur assure que ce terrain était couvert » d'une vaste forêt. Elle s'appelait Cbosey ou Chesey. Une » chaîne de rochers qui portent encore ce nom, parce que cette » forêt s'étendait jusque-là, servait de digue à la mer. . . La sub- » mersion de cette forêt arriva vers l'an 709 ; la mer rompit les

> digues que lui opposaient les rochers de Chosey> et bientôt

> elle en fit une île. Les ravages qu'elle causa alors n'étaient » que le prélude de ceux qu'elle devait faire dans la suite. Elle

> respecta longtemps après les landes de Tommen, celles qui lui » étaient contiguës, et une grande étendue de terrain qu'elle ^e » platt aujourd'hui à couvrir de ses eaux. La paroisse de Bourg-

> neuf subsista jusqu'au quinzième siècle ^*K » On voit que son point de vue est bien différent de celui de L. Rouault.

Plus loin il assure quela submersion eut lieu pendant le voyage des envoyés de saint Aubert au Mont-Gargan : « Les députés qui, » avant leur départ, n'avaient vu dans ce lieu que des ronces et

> des épines, furent frappés du changement qu'il avait subi. » Ils se crurent transportés dans un nouveau monde. L'oratoire » et les cellules de ceux qui allaient le desservir avaient été » bâtis pendant leur absence ^^. »

9^ Sur la fin de ce même xviii* siècle, M. l'abbé Lefranc, qui avait composé plusieurs ouvrages manuscrits sur les diocèses

(\) SanetordU Macloviense, 16 octobre, leçon 5. — Lectionarium Dolense 16ootobrd»leçoai. — Ce supplément ou propre des offices de Dol fat rédigé par Gittes Derlcyicaire^généraldeMgr deHercë, dernier ëvéquede Dol. ^S) HistoireeceliiiattiquedeBretagnefi, I, p. 41, 42. Introduction.

(3) HUtaire 'eccléiiaitique, t. II, p. S85 et 9S6.

àe Coutances et d'Avranches, aujourd'hui perdus en grande partie, publia, en 1793, une carte de la Manche dans laquelle la forêt est indiquée, mais divisée par les estuaires de la Séluneet du Couësnon. Elle s*élend jusqu'au delà de Chausey. La partie septentrionale porte le nom de Sylva Chessay, celle du sud est inscrite sous l'appellation de Sylva Cancaven, Tancien nom de Cancalle, diaprés les chartes du Mont-Saint-Michel. Une voie romaine allant d'Âllauna (Valogoes) àC'ondate (Rennes), passe au milieu de cette forêt, à cinq ou six kilomètres ouest du Mont- Saint-Michel, c'est-à-dire au milieu des grèves actuelles et de la mer où nous voyons apparaître Saint-Pair, l'ancien Sessiacus, sous le nom de Fanum-Martis. Cette carte où toutes les connaissances acquises de la géographie ancienne et de la voierie romaine sont complètement méconnues, est la première qui indique une route militaire traversant la baie du Mont-Saint- MicheH^^

10® Nous entrons dans lexix® siècle.' Il va embellir et consacrer les fables déjà débitées sur la prétendue forêt de Scicy, Chesey, Cancaven et pervertir de plus en plus les données historiques.

En 1810, Richard Seguin, de Vire, ayant hérité des manuscrits de M. Lefranc, les publie sous son nom, sans même indiquer Fauteur qu'il pille impunément. Son livre, imprimé à Vire, atteste que Tauteur de la carte du pays des Abrincates et des Unelles a largement puisé dans Deric. Il lui emprunte son celtique ou plutôt le celtique de BuUet, langage puéril et imaginaire, mais dans lequel on trouve toutes les acceptions dont on peut avoir besoin. Voici le texte : « Depuis le grouin (sic) de Cancale, jus- » qu'à rtle d'Origny et Grénesey, la mer est hérisée de rochers; » l'état et le nom de ces îles portent à croire qu'il y a eu ancien- » nement une forêt nommée la forêt de Chesey, du nom des ro- » chers dont elle est remplie. L'ancien nom de Gersey était Cesa--

(4) Tabula topographica antiqua pagi Abriocatuorum et Venellorum dicata D. D, de Talaru de Chalmazel, GonstantieDsi Episcopo Del. etsculp. Dalencourt, aD 1792.

» rea, d'autres l'appellent Resia (sic), ce qui signifie, en langue » celtique, grande forêt ou auprès de la forêt, car ger veut dire » auprès, et sey, forêt; on fait également dériver des mots ces, » forêt, et ar, grande, Cesarea, grande forêt.

» Le père Mabillon dit que Tespace occupé par la mer, entre )^ Granville et Cancale, était une vaste forêt oîi il y avait plusieurs » abbayes, entr'aulres celle de Scicy, la plus célèbre de toutes. » Le diocèse de Dol confinait de ce côté à celui de Coutances. » La rivière de Couesnon qui faisait la limite naturelle, coulait » entre le grouin de Cancale et le rocher des Landes. La grève » d'entre ces deux caps s'appelle encore vieille rivière. Le che- » min de Rennes à Valognes passait à travers la forêt de Chesey, » au-dessus de Barneville sur la Sandre (sic).

» L'an 709, une partie de la forêt de Chesey fut renversée par » la mer, il n'en resta que quelques îlots, formés de quelques » gros rochers que la mer entoura ; on les nomme encore Chesey. » Tommen, gros village au milieu d'une lande, subit le même » sort, il n'en reste plus que le rocher de Tombelaine. »

M. Lefranc, d'après Richard Seguin, pense déjà à étendre la forêt jusqu'à Gersey et Aurigny, mais il est arrêté par les noms romains de ces tles et il la limite avec assurance par les rochers de Chausey. Il invoque Mabillon et lui fait dire ce que ce savant bénédictin n'a jamais écrit. Mabillon, en effet, n'a publié que le texte de l'historien primitif du Mont-Saint-Michel, d'après la copie fort exacte du moine Ingérai, remontant à 1060 ; il ne dit par conséquent rien de cette prétendue forêt s'avançant entre Cancale et Granville, de cette abbaye de Scicy ou Sessiac, située au milieu de la mer, et par conséquent fort loin du lieu occupé aujourd'hui par l'église de Saint-Pair. Mais peu importe, le nom de Mabillon est une grande autorité pour une semblable thèse, et vérifiera qui pourra .

(1) Essai sur V histoire et l'indttstrie du Bocage en général et de la ville de Vire sa capitale, en particulier, précédé d'une introduction contenant la description historique et topographique de ce pays, etc., par M. Richard Segain. A Vire, chez Adam, imprimeur, an 1810, p. 55 et 56.

1 r M. l'abbé Manet, de Pontorson, ancien chef de l'iBstitation de Saint-Malo, a composé tout un livre pour prouver l'existence de la forêt de Scicy ^^K Pas plus que ses devanciers il n'a lu un seul manuscrit du Mont-Saint-Michel, mais il résume Rouault, Deric, Lefranc, tous ceux qui ontparléde l'histoire primitive du Mont-St-Michel comme Mabillon, de Thou, Trigan, Masseville, Robert Cénalis, kGallia Christiana, leNeustriaPia^ lesLectionnaires de Dol et de Saint-Malo, etc., et en fait une liste écrasante, une autorité formidable et sans réplique pour ceux qui ne peuvent vérifier les faits. Ses affirmations sont si précises et si formelles qu'on est porté à croire, en le lisant, qu'il a parcouru la forêt dans le passé et qu'il a assisté à sa destruction. Nous citons^ comme exemple, quelques passages de ce curieux volume publié en 1829.

« On n'aurait encore que des notions fort imparfaites de ce » pays, presqu*entièrement submergé de nos jours, si Ton ne se y> représentait en outre tout ce vaste bassin que nous offrent les » grèves du Mont-Saint-Michel et les marais de Dol et de Châ- » teauneuf, couvert d'une forêt épaisse et sombre, qui s'éten- » dait jusqu'à la chaîne des rochers de Chausey inclusivement, » lesquels selon que nous l'avons raconté plus haut servaient de » digues naturelles à la mer. —Cette forêt, chez les anciens au- » teurs latins qui en ont parlé, portait les noms de Sdsciacum^ » Scesciacum Scescyacum^ Sidacum ou Seiiacum nemus, qu'on a » traduit d'abord en français par ceux de Sciscy, Sicy, Setiac ou y> Sessiac, et qui ont dégénéré en ceux de Calsoi^ Chezé, Chause\ » etc., et maintenant CAai^^^, Chosey. Deux grandes routes mili- » taires, dont une partait de CandcUe ou Rennes actuelle, et l'autre » de Corseul, venaientse réunir aux Hayesde Dol entre St-Léonard » et Carfantin. Là elles n'en formaient plus qu'une seule, qui, se » dirigeant par la Mancellière en Baguer-Pican, traversait dans

(1) De V état ancien et de Vétat actuel de la baie du Mont-Samt-SSichelet de Cancale, des marais de Dol et de Châteauneuf et en général d^ tous les environs de Saint^lUalo et de Saint'Servan, depuis le cap Fréhél jusqu^à GrandviUe, par M. F. G. P. B. Majoet, «kSt«jtfalo^ taS9.

» toute sa longueur cette affreuse solitude, et allait aboutir à » Crociatonum, capitale des Unelles, située selon toute appa- » rence, en la paroisse d'Âlleaume, à un quart de lieue de Va- » lognes, dans le Cotentin. Du reste, ce désert, rempli de bétes ^ fauves, comme l'histoire s'explique (prmbens ahissima latibula » feranm), n'était guère peuplé originairement par d'autres » créatures humaines^ que par quelques payons à demi-sanya-^ » ges auxquels, dans les siècles chrétiens, succédèrent une foule » d'anachorètes, qui s'y retiraient pour servir Dieu plus libre- » ment, loin du tumulte du monde ^*K »

Yoilà de l'érudition, mais faisons remarquer en passant que Fortunat est le seul auteur qui nous ait fait connaître Sessiac Sesciaeus, ou Scicy dans la vie de Saint Pair, sans allusion à aucune forêt. Ce nom de lieu n'a été rappelé depuis que par les traducteurs ou les abréviateurs de cette vie. La voie romaine empruntée à M. Lefranc ne prouve pas une grande connaissance de notre géographie ancienne, enfin H. Manet confond Alauna avec Crociatonum, et fait voyager dans la prétendue forêt, ensevelie sous les flots, les bêtes fauves citées par l'auteur primitif de la fondation du Mont. Assistons maintenant à la destruction de cet immense bocage. « La mer assaillait et » minait sourdement depuis longtemps les digues que lui avait » opposées la nature, lorsque dans les vi® et vu® siècles, elle » parvint enfin à les entamer en quelques endroits sur la côte » de Normandie, oii elle emporta dès lors quelques parties de la » forêt de Seiscy. Mais ces premières dévastations^ toutes fu- » nestes qu'elles furent, n'étaient rien en comparaison de eelle 1^ qu'opéra la fatale marée de Tan 709, Tune des plus considé»- * raWes qu'on eut jamais vues, et qui, par malheur, fut sou- » tenue d'un vent du nord des plus terribles.

« Les environs de Chausey cédèrent encore les premiers à ses » coups, et les tempêtes continuant d'unir leurs fureurs aux efforts

(i) DeVétat ancien et de VHat actuel de la haie du Idont'Saint'Hichelf pages, 6 et T.

» des marées suivantes, achevèrent de produire les plus affreux » changements. Tout disparut sous les eaux, à l'exception des » montagnes qui formèrent des fies, et d'une portion de la forêt » entremêlée de prairies, qui fut encore épargnée pour un temps > le long des côtes de TAvranchin. Man quod hnge distdbat^ » dit l'anonyme cité par Mabillon, paulatim assurgens, amnem » sylvm magnitudinem stui virttUe complanavit, et arenœ formam » cuncta mbegit. La mer, qui en était à une grande distance, » ayant élevé graduellement ses vagues, abattit avec impétuosité » ces bois dans toute leur étendue, qu'elle réduisit à Télat d'une » vaste grève. Tandis que l'ouragan changeait ainsi le cours du » Couesnon, et faisait passer sous le domaine de l'Océan presque » toute cette portion de la baie qui dépend actuellement de la » Normandie, la nier agitée n'entra pas avec moins de brus- » querie dans les canaux du Guyoul et fut exercer sur le reste de y> la plaine, qui appartient aujourd'hui à la Bretagne, tous les » ravages dont elle est capable dans sa violence. Elle gagna, par » les paroisses actuelles de Saint-Beoott-des-Ondes et de la » Fresnaye, jusque dans les marais de Dol qu'elle acheva de » bouleverser complètement en 811 , aux approches de l'au- » tomne; délaya et rongea ceux de Cherueix, de Saint-Broladre, » deSaint-Harcan,deRoz-sur-Couesnon et de Saint-Georges-de- » Gréhaigne. Cependant elle respecta encore, à ces deux époques, » diverses portions de terrain qu'elle a englouties depuis, et que » nous citerons en note ^*^ »

On s'étonne de retrouver ici une nouvelle invasion de la mer, en 811. L'auteur ne prouve pas cette date, mais était-ce utile, quand tout le travail repose sur des hypothèses ? Quoi qu'il en soit, le nom de Scicy l'emporte désormais sur tous les autres et M. Manet confirme l'existence de l'immense forêt pour laquelle les croyants ne feront pas défaut.

12'' M. de Gerville admet une forêt dans la baie, non dans le sens de M. Manet qu'il combat, mais d'après le texte de Mabillon

(1) m Vétat ancien de la baie duJUtmt Saint^HieM, pages il et li.

et rautorité de Neustria pria. Cette forêt lui suffit pour établir une route romaine, qui, partant de Genêts traverse les grèves et arrive à la Paluelle. Cette voie, ajoute-t-il, a été suivie par les ducs normands qui se rendaient à Genêts, au Mont-Saint< Michel et en Bretagne. Il la retrouve même, en 1249, dans une charte dont il extrait ce qui lui plaît et retranche ce qui eut anéanti sa thèse. Ce titre parle de la restauration de la Croix mi-grève qui fut élevée au sein des sables, entre Genêts et le Mont, au commencement du xf siècle. Les courants avaient ensablé les enrochements artificiels, la croix avait été brisée et on accordait des indulgences à ceux qui contribueraient à sa réédification. La charte ajoute que ce monument est très utile aux pèlerins et aux voyageurs qui se rendent au Mont ; elle leur trace la route et si le piéton est surpris par la mer ou un brouillard épais il peut se retirer sur sa base et échapper ainsi à une mort inévitable. En lisant le texte de M. de Gerville, on voit des voyageurs, des travaux qu'on doit exécuter, mais on ignore de quels travaux on veut parler, car ce qui regarde la croix a été supprimé. Assurément on allait au xiu® siècle de Genêts au Mont-Saint-Michel, à pied, à cheval ou en voilure, comme on le fait encore aujourd'hui, mais les titres, le livre des miracles et tous les manuscrits du Mont-Saint-Micbel démontrent surabondamment qu'aucune voie ou chaussée n'a jamais existé dans nos grèves, ni au xiii'' siècle, ni dans les âges précédents t*).

MM. Maximilien Raoul, Fulgence Girard, Léopold Quenault, René Kerviler, etc., soutiennent la thèse de M. de Gerville et citent les autorités déjà énumérées.

i 3** Une carte qui ne serait guère moins curieuse que celle de Peutinger, si elle était authentique, fut publiée à Coutances, en 1863. Elle représente la Gaule celtique-armorique à l'arrivée de César dans notre pays. Trouvée dit-on, en 1714, au Mont-

(1) Supplément au Mémoire sur les villes e( voies romaines en Basse-Nor-^ mandie, p. 18.

SâiDt-Hichel, elle portait la date de 1406 et était écrite avec des caractères du xiii" siècle, ce qui a fait supposer qu'elle n'était que la copie d'une tah]e beaucoup plus ancienue. Dans cette carte, Chausey, Jersey et Aurigny font partie du continent. On y trouve encore de vastes forêts, des camps, des voies et des stations romaines. Pourquoi n'a-t-on pu conserver les lambeaux de cette antique carte de la Gaule ?

Pourquoi? Parce que cette carte n'a jamais existé au Hont- Saint-Michel. Elle D'est citée par aucun historien du Mont, et en particulier par Thomas Leroy qui, au xvii" siècle, enregistre minutieusement toutes les chartes et tous les objets eu-, rieux concernant l'illustre monastère ^**; ensuite parce que cette carte, faite pour confirmer les erreurs et les hypothèses modernes sur la baie, porte avec elle les traits frappants de son extrême jeunesse. Ainsi on, y retrouve les îles d'Agna, de Sarnia, de Selsouef et du mont Belenus de l'histoire archéologique des Bocains, donnée par Richard Seguin, en 1822; la forêt de Quokelunde (Koad-Land), de Guillaume de Saint- Pair, ressuscitée par un passage de M. de la Rue^*^ ; la forêt de Scissy (Koad-Scissi), inventée par M. Rouault, en 1734, dans son histoire de saint Gaud^^^; le tracé des voies romaines de M. deGerville et spécialement celle qui traverse la baie du Mont- Saint-Michel, en passant par Genêts, Tombelaineet le Mont-Saint- Michel, avec les stations de Grannona à Porlbail-Gouey, Regedia à Regnéville, Fanum-Martis à Saint-Pair, le retranchement de la Hague et le port d'Omonville du même auteur ^*>. Enfin le

(1) Thomas Le Roy — Livre des curieuiês recherches du Afont*<Satnl-4ft'cA«l, Mémoire de la Société des Antiquaires de Normandie, années 1 876 et 1877.

(3) Essai historique sur les bardes, les jongleurs et les trouvères Normands et Anglo-Normands, C&tn, 183i.

(3) Ahrégé delà Viêde Saint Gaud, etc. Goutances, 18S9.

(4) Recherches sur les villes et voies romaines dans le Cotenttn, par M. de Gervilie, t. V. Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie. — Supplément au Mémoire sur les villes et voies romaines en Basse-Normandie. — Recherches sur le Hague-Dieke et les premiers établissements militaires sur nos côtes, par M. deGerville» t. V des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie.

camp de Champrepus de M. Lefranc et celui du Ghàtelier de M. Fulgeace Girard* etc. Profondément modifiée et amplifiée quand ou la publia, en 1863, elle pouvait l'être davantage sans perdre de sa valeur, puisqu'elle ne tend qu'à dérouter ceux qui, au premier abord, ne peuvent se rendre compte de son esprit et de son but,

ii^° Le docteur Bienvenu, au commencement du siècle, fit une autre carte qui a certains rapports avec la précédente. Son dessein est de représenter ia baie dans les temps primitifs, alors que tout le golfe depuis Cherbourg jusqu'à Brest et au-delà faisait partie de la terre ferme. On ne compre^nd guère comment l'auteur s'est arrêté daos une si belle voie et ne nous a pas représenté l'Angleterre unie à la France, ainsi que Tidentité des terrains et des couches géologiques portent à le croire. Il nous eut ainsi donné une idée de notre globe aux premières époques de sa formation. Quoi qu'il en soit, cette carte, publiée en 1877, ne peut nous servir, puisqu'elle remonte à une époque échappant à toutes investigations de l'histoire'^^

Nous avons épuisé les différents systèmes émis pour soutenir la prétendue forêt du manuscrit composé au xv® siècle. La variété n'a pas fait défaut. Les auteurs ne sont d'accord ni sur l'étendue, ni sur le nom de la forêt. Les unes gardent le silence sur les voies romaines, les autres prétendent qu'une ou deux routes strate-giques traversaient la baie, mais ne s'entendent nullement sur leur direction. Tout ce qui a été avancé est indécis, confus et contradictoire, et il ne pouvait en être autrement.

Ainsi, comme le dit très bien M. Le Héricher, « Cette forêt » littorale de Sciscy est devenue, grâce à la tradition qui exagère > toujours une vérité, et grâce aux archéologues qui ont ampli- » fié un texte, et cédé aux séductions d'un système et du mer- » veilleux, une forêt immense qui, selon les uns couvrait toute » rétendue de la baie, qui, selon d'autres, se développait jusqu'à » Chausey, et qui, selon les plus intrépides, allait jusqu'à

{i\ Mémoires de la Société Académique du Cotentin, t. II, p. a64«

)► Jersey Des inondations partielles sur les côtes, des ves-

» tiges d'arbres sur le littoral, des empiétements de la mer, » point de départ vrai des récits et des traditions, devinrent un » cataclysme immense, balayant une immense forêt, voilà ce que » fit la tradition^»'. »

Il nous reste maintenant à prouver que l'auteur primitif du VIII® siècle, est seul dans le vrai et que la forêt n*a pu dépasser le Mont-Saint-Michel.

1** Preuve historique. Jersey et les autres Iles de la Manche, depuis les temps qui appartiennent à Thistoire, n*ont pu faire partie du continent, car les Romains nous les montrent entourées comme aujourd'hui, par la mer, et nous les désignent, dans l'Itinéraire maritime d'Antonin, sous les noms de Riduna, Sarmia, Lesiaj Cmsarea, Andium,

En 556, saint Sarason, évoque de Dol, revenant de la cour du roi Childebert avec le prince Judicaël, s'embarqua pour aller visiter les îles de Lesia et d'Angia. « Lesiam Angiamque marinas insulas, prospéra navigio petieru/nt ^^K »

Prétextât, archevêque de Rouen, en 577, est conduit en exil dans l'île de Jersey, « in insulam mariSy qum adjacet civitati ConstarUinm in exilium estdetrusus ^^^ ».

Non seulement Jersey était au milieu des flots, mais il en était de même de Chausey, puisqu'on s'embarquait de Saint-Pair pour aller dans les îles de la Manche, cotùme on le ferait aujourd'hui. C'est ce que nous prouvent i** La vie de Saint Paterne, par Fortunat. Arrivés à Sessiac, saint Pair et saint Scubilion veulent s'embarquer pour se retirer dans une des îles qu'ils voyaient du rivage << in quamdam insulam -^^ »

Saint Senier, dans ce môme vi® siècle, s'embarquait à Sessiac,

(1) Avranehin monumental et historique, ^bx Edouard Le Héricher, t. I, p. 580.

(2) yita Sancti Samsonis, apud MabilIoD, t. I. Acta Sanctorum ordinis sancti Bened,

(3) Grégoire de Tours, /listoria Francorum, liber quintus, N** 228

(4) Vita Sancti faterni» episcopi Abrincensis, 16 Aprilis, Àcta Sanctorum Qfd. Bened,

àujourd'hui Saint-Pair, pour aller dans Ttle de Lesia : « Cum exisset de Sesciaeo monasterio ad insulam quee vocatur Lesiam ascendensque in navim ^*^ »

La mer venait donc baigner le rivage de Saint-Pair, comme elle le fait actuellement ; mais nous ajoutons qu'elle couvrait encore les grèves du Mont-Saint-Michel.

En effet, dans le vi^ siècle, Saint Hélier vient visiter le port de Genêts, et s'y embarque pour aller à Gersey. « Perrexerwat aiUem Romardus et beatus Helerius usque ad locum qui vocatur Geneys (variante Gènes ou Genêts) de quo cum parva lintre usque ad insulam quœ vocatur Gersuthy Deo disponerUe, pervenerunt^^^y^.

Sur la côte opposée et en face de Genêts, saint Samson et saint Magloire viennent aborder à Tembouchuredu Guioult, dans le port du Vivier, à une petite distance du mont Dol. m Portus fFiniau qui est in flumine Gubioli ^^K »

De ce même port du Vivier, saint Magloire ^*? se rend dans l'île de Sargia (île de Serk) et visite en même temps les autres îles de Bisargia (Guernesey) et d'Augia (Jersey) appelée aussi Agna, dans la vie de saint Marcou ^^K

Gautier, historien de saint Anastase, moine du Mont-Saint- Michel, nous montre, au commencement du xi* siècle, ce saint religieux abandonnant Venise, sa patrie, pour se faire moine au Mont-Saint-Michel. Il traverse la mer Britannique et arrive au lieu appelé Port d'Hercule ou autrement le Mont-Saint-Michel au péril de la m«r. m Admire BrUannicum pervenit, ad locum qui Portus Herculis appellatur, qui et alio nomine, ad Montem

(4) Vita Sancti Seneriivel Sanatoris Epitcopi AbrinceruiSf mense septembris, Acta Sanctorum, N** Sseu lectio octava.

(2) Vita Sancti UeUrii,àpnà BoUand. Acta Sanctùrum.

(3) Vita Sancti Samsonis, Acta Sanctorum Ordvnis Bened, -r- Dom Lobineau, Vie de Saint Samson,

(4) Vita Sancti Magloriif Acta Sanetorum Ordinis Bened.

(5) Vita Sancti Mareulphi, Acta Sanctorum ordinis Bened,

SaneU Mkhaelis in periculo maris dieituT ^^\ » Le Port d'Hercale est sans doute le nom romain du Hont-Saint-Michel, et son nom de port prouve que la mer y venait dans les temps les plus reculés, puisque nous la voyons à Genêts et au Vivier dès le VI* siècle. Le père Dumoustier, dans le Neustria Pia, et le poète Navet affirment le même fait quand ils nous représentent saint Àubert, se rendant en bateau au Mont-Saint-Michel pour commencer le travail que Tange lui a commandé, et cela avant Tenvoi de messagers au Mont-Gargan, et la prétendue marée de mars détruisant la forêt : « Qua dum Episeapus f^n^ lisset populo, ad locnm navigio aceesserunt, et taurum invenientes ut Archangelus prœdixeraty ecclesiam designarê cwperurU ^'^ ».

Gertiorhis factusprassul, nihil atque moratus, Ad populum mâDdata refert : illi agmine denso Navigiis adeuDt rupem. prœruptaque scandant, Ac taurum inveniunt, Isti quod consona sîgnis Jussa forent, necnon templi molimina ducunt (3).

Ainsi, d'après tous les documents historiques, la mer, dès les temps les plus reculés, occupa la baie du Mont-Saint-Michel, comme elle l'occupe de nos jours.

2® Prewe physique. En dehors de ces documents historiques, il en est d'autres qui forment une sorte de preuve physique, et qui ne permettent nullement la présence d'une forêt gigantesque au nord du Mont-Saint-Michel. Nous voulons parler de la hauteur et de la rapidité des marées dans l'intérieur de la baie. Il est peu de golfes, en effet, où la mer atteigne une si grande hauteur et s'accumule en masses aussi imposantes. « Dans le monde )► entier, comme le fait remarquer M. Elisée Reclus ^*\ on ne

(1) VitaSanctiAnastasihauetore GàUêriêf apud Mabillon, itf cta SS, ord. Btned. sscal. VI, parte II, p. 4S7. X

(i) Seustria pia, Mons Sancti Michalis, cb. T, p. 372.

(3) Michael Navœus. in Neuitria pia, p. 3T8.

(4) Elisée Reolu9» Géographie tmiverjeZta, La Terre et les Hommes» II. La France, p. 604.

» connaît que deux passages où Teau entre le flot et la basse 1» marée soit plus considérable, c'est l'estuaire de la Saverne, en » Angleterre, et la baie de Faudy^ dans la Nouvelle-Ecosse. Sur y^ la côte aiéridionale de la Bretagne où la marée venant du sud, » se déroule avec une assez grande régularité, le flot n'a rien » d'exceptionnel; il atteint d'ordinaire cinq mètres de hauteur » au-dessus des basses eaux; .dans les grandes marées de » syzygie il s'élève de six à sept mètres au plus, mais dans le golfe 1» du Mont-Saint-Michel les conditions ne sont plus les mêmes ». Cet excédent d'eau est dû à la situation et à la disposition des lieux. A partir de Brest, la mer de la Manche va toujours se resserrant jusqu'au détroit de Calais, et se trouve, en outre, comme barrée par la presqu'île du Coteptin, de sorte que les eaux qui aflluent, poussées par celles qui les suivent, sont forcées de prendre en hauteur ce que le canal leur refuse en largeur. Mais il est d'autres causes qui augmentent le niveau des eaux dans la baie. Le flot de la marée pénètre librement dans le golfe en contournant le groin de Cancale et en suivant le rivage où il forme un courant fort rapide. Mais les autres flots remontant la Manche heurtent les îles de Jersey et de Gùernesey et du choc qu'ils éprouvent se forment deux courants, l'un qui remonte vers le nord, l'autre qui redescend vers le sud et vient exhausser les premiers flots. Les autres ondulations un instant retardées par les îles vont encore se heurter sur la presqu'île et forment de nouveaux courants dont l'un descend au sud par ce fameux passage de la Déroute, pour augmenter en second lieu la masse des eaux renfermées dans la baie. « Ce n'est pas tout, ajoute encore M. E. Reclus, un autre flot de marée qui vient de contourner les Iles Britanniques, le canal des Orcades, la mer du Nord et le Pas-de-Calais s'ajoute au flot précédent venu directement de l'Atlantique ; les deux intumescences se superposent et l'ensem^ ble de la vague de marée peut monter à' dix, douze et même quinze mètres de hauteur au-dessus des mortes eaux (*- ». Ces différents

(1) Géographie unit)«rMl<6,U Terre et le& Hommes, II. La France, p. 605 et 607 . M. de Gerville qui croyait à une forêt et à une route romaine an milieu

- so -

flots forment des courants opposés, car les uns arrivent quaiid les autres commencent à se retirer, et il en résulte des tourbillons d*eau tellement violents que les navires sont trop faibles pour lutter contre eux. La baie du Mont-Saint-Michel est donc le réservoir, le réceptacle naturel de ces excédents d'eau, et comme ces grands mouvements de TOcéan, ces courants des marées existent depuis Torigine des mers, on comprend que notre golfe a été creusé, à peu près comme nous le voyons, depuis des milliers d'années.

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