‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 16 sur 57 · OBJECTIONS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS

P Vaffaissement du sol.

En présence de terrains enlevés, çà et là, de souches d'arbres trouvées sur certains points de la grève et de la mer^ on s'est demandé si les empiétements de TOcéan sur nos côtes maritimes n'étaient pas dus à un affaissement lent du sol.

Nous croyons volontiers à une dépression, à un plissement

des grèves ne pouvait croire, malgré l'assertion de Tastronome Lalande, que la mer pût atteindre trente pieds de hauteur dans la baie du Mont-Saint- Michel. « Les HoUandais, dit-il, qui voulurent élever unedigueen 1609, dans ce golfe, n'étaient pas assez fous pour entreprendre de barrer des marées de trente pieds. > (Réponse à M. Desroches, p. )8.)

M. de Gerville a prouvé qu'il avait entrevu la baie, mais qu'il ne la connaissait pas. Voici, d'après M. R. Bisson, et M. RuauU, pêcheur-canotier à Genêts, le tableau des différentes altitudes de l'Océan entre le Mont-Saint- Michel et Genêts^ suivant les marées, quand les eaux sont calmes.

Dans les marées de o,ii la hauteur moyenne est de 7 mètres.

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Lorsque la mer est agitée par la tempête, les marées de 1,14 peuvent atteindre 14 ou 15 mètres. C'est bien la confirmation des chiffres donnés par M^ Elisée Reclus.

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de Técorce terrestre qui a creusé la mer de la Manche. Cest sao^ doute cet affaissement arrivé à Tépoque de la formation du terrain tertiaire, qui a permis au bassin parisien et au sud de TAngleterre de sortir du sein des flots.

Mais, depuis les temps historiques, nos rivages maritimes loin de s'être déprimés se sont relevés considérablement. En voici plusieurs preuves qui concernent notre golfe en particulier :

l'^Les marais de Dol^ ainsi que ceux qui bordent le Couesnon, ont été longtemps recouverts par TOcëan. En creusant dans ces plaines, on retrouve la tangue par couches horizontales, à une profondeur de cinq ou six mètres, avec des coquillages, des débris d^arbres et de végétaux. En 1789, on trouvait même, sur le territoire d'Aucey, une barque ^^\ et à Moidrey, en 1880, dans la ferme des Hillardières, un crâne humain que les uns attribuent à un gaulois et que d'autres font remonter aux temps préhistoriques ^'■. les travaux exécutés pour le chemin de fer dans les prairies delà Sélune et de la Sée ont donné les mêmes résultats.

En 1875, on découvrait au Pontaubault, à une profondeur de plusieurs mètres, des coins celtiques, des médailles romaines et des débris de vases en terre rouge, dite de Samos.

Au Pont-Corbet, sous Avranches, à la jonction de la Broise avec la Sée, on rencontrait, à une profondeur de plus de dix mètres, du bois régulièrement coupé par la main de Thomme avec une tête d'urus et des bois de cerf -^^ Nous avons déjà parlé des arbres nombreux trouvés à une grande profondeur dans les marais d'Ardevon et de Beauvoir, ainsi qu'une nouvelle tête d'urus ^*K

(\) Manet, De Vétat ancien de la Baie du Mont^Saint-Siichelf page 96.

(2) Revue trimestrielle de la Société d'Archéologie d'Avranches, année 1880.

(3) M. Léon BesDOu , journal r^vrancAin» et Revue Archéologique d'AvraDches« année 1876.

(4) Journal d'jévranchee, 1881 et 1883, et Mémoires de la Société Archéologique de Rennes, année 1862.

bonc les alluvions marines et fluviales ont considérablement exhaussé ces terrains devenus de fertiles et verdoyantes prairies.

2** Le rocher du Mont-Saint-Michel était, au nif siècle, beaucoup plus élevé qu'il n'est actuellement sans ses constructions. L'historien primitif lui donne deux cents coudées romaines, c'està-dire quatre-vingt-huit mètres. Aujourd'hui il n'a plus que soixante-dix^-huit mètres soixante centimètres, ce qui indique que les sables ont recouvert sa base d'une hauteur de près de dix mètres.

3"* La Croix-mi -Grève, érigée au commencement du xi« siècle, au sein de la baie, dans la direction de Genêts, entre leMont- Sainl-Michel et Tombelaine, était placée sur un rocher artificiel. Les alluvions tendant toujours à le recouvrir, on l'exhaussait de siècle en siècle, comme le prouvent les chartes et les historiens du Mont-Saint-Michel. Bien que la croix eut cent pieds de hauteur, elle fut renversée plusieurs fois par les flots et sa base détruite, après avoir été restaurée en M47, 1249 et 1389. Malgré tous les eflbrts de l'homme, les alluvions furent les plus fortes et un jour la croix et sa base finirent par disparaître. Découverte trois fois au xvii® siècle, en 1623, en 1643 et en 1647, on ne l'a pas revue depuis. La profonde vallée qui existait entre le Mont et Tombelaine « a élé remplie et comblée dégrève * » et l'enrochement dont la conservation avait demandé tant de travaux est maintenant à une grande profondeur sous les sables.

4" Au moyen âge, le port do Genêts était fréquenté et prospère. Il est cité dans les chartes et les historiens des xiv*" et xv'^ siècles. Un titre <ie 4410, dans lequel on établit que les bateaux de la ville et du port de Genêts, in villa et portu de Gênez,

{ I ) Histoire générale du tlfont-Saint^ Michel, par Dom Jean Huynes, éditée en 1873, par M. E. de RobiUard de Beaurepaire, t. I, p. 162 et 163. — Histoire abrégée <^u Aîont'Saint-iilichel en Normandie, par dom Quatremaire, édition de 1777.

ôht toute franchise pour rentrée et la sortie, on lit sur la marge dudiplôme :

Genêts tiens nés, drômons et barges Qui sont belles grandes et larges. (1).

Or, dès le xvf siècle, ce port était déjà ensablé ^X les bateaux, les nefs, les dromons et les barges ne le visitaient plus.

C'est ce que nous apprend Robert Cénalis dans son Hierarchia Neustrimy en parlant des rivières de TAvranchin :

<i On cite encore, dit-il, le petit fleuve de Lerre qui, 5 Genêts, » se jette dans la mer. Son lit fut, dans le passé, plus avanta- » geux qu'il ne Test aujourd'hui. Jadis sa profondeur le rendait » navigable jusqu'à Genêts. Présentement les bateaux ne peuvent » y venir. Les alluvions marines ont tellement rempli son cours » d'algues et de sable de mer que les plus légers navires ne peu- ^ vent aborder. Ce fleuve a deux sources, Tune à la Lucerne, » l'autre près du château du Lerre, qui lui a donné son nom. ^ Après un cours de huit railles il se jette dans l'Océan en mê- » lant encore ses ondes à des eaux marécageuses ; quand elles » sèchent, presque toutes les fontaines d'alentour tarisseot en » même temps. »

» Enumerant praeterea fluvium quemdam Lerram qui apud » Genetium seso in mare exonérât, feliciori olim quam hodie » sese ostentat. Cum enim prius alvei sui profunditate naviga- » bilis foret apud Genelium, nunc est navigio ferendo inutilis, y> alluvione maris id agente, ut profunditas alga etarena usque » adeo impleta sit, ut jam reddatur cuivis quantulaeciimque )> vecturae inutilis. Progreditur autem partira ex fonticulo Lu- » cernensi, partira vero ex Lerra oppido, unde etnomen assu- » mit. Indeque in mare delabitur decursis octo milliaribus. » Tumescit autera sese exonerantibus in suuni alveum agres- » tibus lacunis, quibus exsciccatis, pcnè fontes arescunl ^^\ »

(1) Diplôme de M. Guiton de la Villeberge, dont nous possédons une copie.

(2) liÏBrarchia Neustriœ, manuscrit de la Bibliothèque nationale, N* SsiOl p. 19.

K*" Au viii* siècle, le Mont et sa forêt éuient à six milles An flot de rOcéan, c'est-à-dire à une distance égale à celle qui sépare le Mont-Sainl-MIchel d*Avrancbes : « Qui prinoum locus » (Mons), sicut a veracibus cognoscere potuimus narratoribus» )^ opacissinaa claudebalur silva longe ab oceano, ut estin^atur, » estu millibus distans sex... Qui (Hons) ab Abriocatensi urbe 1» sex distaos millibus, occasum prospectans ^*K » Ces six milles font treize kilomètres trois cent trente-deux mètres ; or cette distance n'a pas changé et la laisse de basse mer est aussi éloignée du Mont, que le Mont Test d'Avranches. Donc le sol loin de s'affaisser s'est exhaussé et le flot de la mer s'est arrêté à l'endroit où il était primitivement '*K

II* La mer dévore ses rivages.

La lutte incessante des flots contre le rivage a forcé la côte à reculer ses limites. C'est cette guerre continue de l'Océan qui a creusé l'anse de Vauville^ celte longue ligne de dunes entre Carteret et Granville et tous ces petits havres qui dentellent la baie. Mais les grands massifs, les caps, les promontoires formés de granit, de quartz, de schistes et de grauwaches ont résisté et généralement peu souffert. Ce sont les terrains âans défense, les

(1) Acta tanctorum ordinis BenedicH, Sacolum III, p. 81. CarttOairedu JUont-Saint-mchel, p. 1 et 2. Dom Le Roy, publié par M. de RobiUard de Beaurepaire, in fine, etc.

(2) Daniel Huet, évêque d'Avranches, pensait que Genêts avait été la capitale et le port de9 Abrineatui, parce qu'U croyait y retrouver le ooot îngena^ ^ Genêts, dit- il, grosse paroisse sur le bord de la mer> entre le Mont«Saint- » Michel et Grandville, parait par plusieurs ruines avoir été autrefois un » lieu fort habité. Que si ni Genêts, ni aucun autre lieu situé sur la côte de » TAvranchin, ne sont pas présentement propres à être des ports de mer, il » faut se sou venir que Nar bonne et une infinité d'autres lieux, qui étaient .^ autrefois des ports fameux, se trouvent présentement fort éloignes de la » mer ». (Originet de Caen, chap. xxii, p. 3tS). Ce passage prouve que Huet croyait à l'ensablement de la baie, et auxaUuvions marines qui avaient Comblé le port de Genêts

rivages sabloo^eux qui ont disparu en partie. Et encore, eo supposant que ces terrains se soient étendus, dans le principe, aussi loin que les Nez de Jobourg, de Flanoenville et de Carteret, la pointe de Granvilleet le bec de Champeaux, quelle est la plus grande déprevssion qu'ils aient éprouvée? En tirant une ligne de Carteret à Granville, dont Tare est d'environ soixante-dix kilomètres, on ne trouve que dix à onze kilomètres de flèche. Et cette dépression, la plus considérable dans un arc si étendu, s* est faite au sein d'une suite de dunes et de sables sans résistance. Combien de milliers d'années la mer a-t-elle mis à dévorer cette portion de terres meubles? Nul ne saurait le dire. Ce que nous savons bien, c'est que les églises de Portbail, de Saint-Pair, de Genêts et plusieurs chapelles antiques sont assises sur ces dunes et n'ont pas changé de place depuis douze siècles. Nous ajouterons encore que la mer a des compensations et ce qu'elle prend d'un c6té, elle le reporte d'un autre. Tous les jours on voit des alluvions marines se former en face ou près d'un lieu déprimé. La mer conserve donc généralement son bassin primitif. Aussi peut-on généralement dire, avec FEcriture, que : « En- » fermée dans ses .limites, comme dans un berceau, l'Océan » respecte les ordres du Très-Haut qui lui a dit : « Tu viendras » jusqu'à ce grain de sable, là tu briseras les soulèvements de » de tes flots et tu n'iras pas plus loin. » — Hue usque venies et non progredieris amplius; et hic confringes tutnentes fludm

II r Les inondations de la mer.

L'Océan, agité par les tempêtes ou des raz de marée, a souvent submergé les rivages, et surtout les terres basses. Les marais de Dol, malgré les digues qui les protégeaient, ont été souvent envahis par les flots. On cite particulièreniept les aq-

nées 4 163 et H 69, pendant lesquelles la mer pénétra, après avoir brisé les obstacles, jusqu'à Châleauneuf *'.

En 4244, dit la chronique de Gérard de Frachet, « entre la Normandie et la Bretagne, la mer sortant de ses limites ord i nairesoccasionnadegrandsdommagesetcouvritplusdesept lieues de terrain '^K » Où sont ces sept lieues de terrain envahis? On ne peut les trouver ni à Test ni au midi de l'Avranchin qui n'a pas été modifié depuis le xiii* siècle, comme le prouvent les archives du Mont-Saint-Michel et la description de Guillaume de Saint- Pair, elles sont donc dans la partie occidentale, c' est-a-dire dans le pays de Dol, si souvent occupé et délaissé par les flots. Malgré tous les efforts des habitants pour chasser l'Océan de leurs terres, la mer y rentra avec plus de violence, en 4265, témoin cette note d'un manuscrit du Mont-Saint-Michel : « Le 27 oc- » lobre, quatorzième jour de la lune, la veille de la fêle saint » Simon et saint /Jude, vers neuf heures du matin, un horrible » vent du nord se fit sentir tout à coup; sa véhémence fut telle » qu'il renversa les tours et les maisons habitées, déracina et » brisa les arbres des forêts. Cette affreuse bourrasque dura » jusqu'à minuit. Personne, si ce n'est Dieu, ne saurait dire les » désastres qui, pendant cette triste nuit, furent occasionnés par y> les flots et la tempête. En effet, la mer sortant de ses linaites » accoutumées fit périr un grand nombrp d'animaux, envahit » les champs incultes et cultivés qui bordaient ses rivages et » occupa ainsi une grande étendue de terrain. Des navires ve- » nantdela Gascogne et chargés de différents vins firent nau- » frage pendant cette nuit ^^K » Les populations de Dol furent

(1) Manet, De Vétat ancien de la Baie, p. 100

(a) c Item, anno i '244, mare inter Normanniam et Britanoiam exundans multum peremit, septem leucas et plus occupans de terra » Vingt-septième \oliime de la collection des Historiens de France, par M. de Wailiy, et dans celle publiée par M. Léopold Delisie.

(3) c Anno 1365, sexto calendas novembris, in vigilia SS. Simonis et Jadse, 4 circa terliam, luna décima quarta, factus est ventus vehemens et horribi- « lis, turres et domos dejiciens, sylvas eradicans, et virgulta confringeus ab ^ ))ora prsdiçta ad mediam noctem. Nullûs^ nisi' solus Deu«, sit quanta

encore affreusement éprouvées dans cette circonstance, aussi les voyons-DOus, dans leur détresse, faire appel à l'Etat. Le parlement de Bretagne fut souvent saisi de procès-verbaux signés par les communes intéressées, pour réclamer Tentretien de leurs digues. C'est ceque prouve le rapport de 1560, et celui de 1606, dans lequel on lit : « Il est commun et notoire qu'anciennement » la mer couvrait tous les marais de Dol à toutes les marées, » donnait jusqu'au bourg de Carfantin, contre le cimetière et » pour cette cause était appelé le port de Carfantin ; et soutiens » que si elle reprenait ce qu'elle a autrefois occupé elle y don- » nerait encore et noyerait tous les prés qui sont le long de la » rivière qu'ils appellent Guyou, passant à Dol '". »

Les digues réparées furent de nouveau détruites en 1629 et lepsys inondé. C'est on faisant travailler au dessèchement de ces marais que Mgr Antoine de Revol, évoque de Dol, fut atteint d'une fièvre dont il mourut, le 6 août 1629 *\

La submersion de 1735 fut plus terrible encore et les marais de Dol furent couverts par la mer pendant plus de six mois.

La dernière inondation, ayant laissé un profond souvenir dans toute la baie, est celle du 6 mars 1817. « La mer était » parvenue à son plus haut point et commençait à se retirer, » nous dit un témoin oculaire, lorsqu'un soulèvement extraor- » dinaire, un raz de marée la tit monter cinq mètres au-dessus » (lu niveau qu'elle venait d'atteindre. Les vents de l'ouest la fa- » vorisant, elle envahit les campagnes et en particulier les marais )> d'Ardevon et de Dol dont elle rompit les digues, ceux de Bas- » Courtils, de Céaux, les vallées du Couesnon, de la Selune et de

« damna illa oocte, aquilooe vehentissiiiie fiante, fecerunt ventus et mare . a Maresiquidem terminos suos nimis ultra solitum egrediens,multa8 bestias . « diversi generis submersitet terras juxta se positascultas etincuitas deba* t catione sua occupavit. Hultœ naves de pago vasconiensi vina afférentes « Ula die et nocte perierunt. « Ms. de la Bibliothèque nationale, N* 6042, et dans le ms. de Cb. Guerin, intitulé : « Acta $anctœ Ecckiiœ AbrincmiU, p. 395.

(1) Ifaaet, Etat aneiin de la Baie, p. 100.

[i) Manet. iM , note de la page 100.

» la Sée et même le bourg de Genêts en entier. Dans sa coarse » violente elle brisa les arbres, renversa plusieurs maisons el » fit périr un grand nombre de troupeaux. Les habitants furent » réduits à prendre la fuite, ou à monter dans leurs chambres » ou sur leurs toits. Ce fut un véritable déluge, une inondation 1» terrible et admirable ": JfirabiUs elationes maris, et les » anciens n'avaient jamais rien vu de pareille. En se retirant » elle emporta avec elle des animaux domestiques, des nsten- » siles de ménage, du bois, des instruments aratoires, des meu- » bles, en un mot tout ce qu'elle trouva sur son passage. Les » dégâts furent considérables. Mais après la tourmente, lesprai- » ries, les jardins, les campagnes reparurent à peu près ce » qu'ils étaient auparavant, de sorte qu'on put dire : Cessante » causa cessai effecius ^^\ »

IV® Les véritables enwwis.

Le sol au- lieu de s'affaisser s'exhausse, la mer mine simplement ses rivages, les arbres, il est vrai, sont renversés par les grandes tempêtes, mais les hautes marées se contentent d'inonder les terres basses, et cependant des villages, des terrains riches et fertiles ont disparu, quelle est donc la cause de ces désastres? La mer ? Oui, mais indirectement. Les véritables ennemis, les ennemis plus à craindre que l'Océan, ce sont les fleuves ou les rivières qui sillonnent la baie, le Couesnon pour la côte occidentale, la Sélune et la Sée pour les rivages orientaux. Les maraîchers du pays de Dol et du Poualel, à l'ombre de leur digues, les habitants de l'Avranchin sur leurs grèves, auraient pu, les premiers cultiver en paix leurs légumes, les seconds recueillir avec sécurité l'élément de leur sel, s'ils n'avaient eu à redouter l'affreux caprice des rivières. Les courants des marées en par-

(1) Narration de Madame Marie-Louise Mottet, V P —M. Biondel, li^h-

ticê historique et topographi^ue 4u àtgnt-^SQitU-Michelt de T9mbelame ei 4'Avranchetf p. 9Q.

courant les sables mobiles da golfe, les déplacent et leur impriment des dépressions ou des élévations partielles qui modifient le cours des fleuves. Le grand courant qui vient de TAtlantique creuse particulièrement la côte de Touest et fait que le rivage breton est souvent beaucoup plus bas que celui de TAvranchin. Le Couesnon suivait naturellement cette pente et au lieu de se diriger en ligne droite du Pas-au-Bœuf vers le groin de Cancale, il descendait au pied des digues de Dol et les suivait souvent dans toute leur longueur. Comme ces digues ont été longtemps un simple gazon, la rivière les sapait et les minait par la base. Suspendues, elles tombaient dans ses ondes et étaient entraînées avec elles. Grossi par le reflux de la mer, le Couesnon devenait un fleuve beaucoup plus considérable que la Seine; son action était si puissante que les digues, avec lenrséperons en pierre, se trouvaient impuissantes pour résister à ses attaques. Plusieurs brèches ouvraient alors un passage à la mer qui venait compléter les ravages. On était longtemps à réparer le mal et quand on voulait relever les remparts protecteurs, l'emplacement des anciennes digues était si profondément labouré par les fleuves et la mer qu'on était forcé de Tabandonner et de construire plus loin. C'est en reculant ainsi les limites du territoire qu'on vit disparaître, du xiii* siècle au xv!!** siècle, les paroisses de Saint* Louis, de Hauny, de la Feillette, de Bourgneuf et de Saint- Etienne-de-la-Paluel, qui ne fut dévorée en partie qu'en 1630 ^^K Raoul Glaber, au xi* siècle ^*\ nous parle de la course vagabonde de ces rivières et en particulier de TArdée ou Sélune qui se traçait un lit au midi du Mont-Saint-Michel, pour se joindre au Couesnon et augmenter avec lui les dégâts. Les historiens du Mont-Saint-Michel ^'^ rappellent aussi fort souvent les dommages occasionnés par les rivières. En 1757, le Couesnon coulait

(l)Manet, Etat aneien dé la Baie, p. lOa. — Blondel» iVofi^e MgUrique du Mont'Samt'âÊichel, p. 89.

(2) Radulphi Glabri historiarumsui tempori$.UM quinque, lih. III, cap. m.

(3) DomHuyoes etdom Le Ro^, HisioWe général^ dv, mor^-Saint-MiçM ^i Curkuies rechercha.

- ôo -

au pied des digues, de cinq à six mètres au-dessous du niveau des grèves qui entouraient le Mont-Saint-MicheP'-. On fit de nouveaux éperons au Pas-au-Bœuf et aux Qualre-Salines pour Téloigner, mais contournant les difficultés, il ébranlait les remparts et les faisait crouler. Aussi, le rapport de l'ingénieur Gayant, en 4792, affirme-t-il que « ces digues avaient beaucoup plus à » souffrir des affouillements du Couesnon que du choc de la mer » qui j arriverait à peine sans cette rivière '*\ »

Le Couesnon était la terreur des Bretons^ c'était pour eux une rivière affolée qu'ils auraient voulu à tout prix rejeter au delà du Mont-Saint-Michel afin d'être délivrés de ses fureurs. Leur désir était passé en proverbes :

Quelque chose que Ton en die.

Saint Michel est en Normandie.

Si dealers GouesiiûD a fait folie, Cy est le Mont en Normandie.

LeCouisnon par sa folie

A mis le Mont en Normandie.

Cette folie est fort ancienne puisqu'on la retrouve dans le plus lointain des âges historiques; mais ces dictons montrent combien les Bretons auraient eu à cœur de faire passer le fleuve à l'est du Mont-Saint-Michel. En 1792, ils donnèrent deux cent mille francs pour tracer un canal qui devait le rejeter en Normandie, malheureusement pour eux les travaux n*obtinrent pas le succès qu'on espérait...

Mais si le Couesnon ravageait la Bretagne, de leur côté la Sélune et la Sée n'épargnaient pas TÂvranchin. Plusieurs fois, dans chaque siècle, elles ruinaient ses grèves et ses rivagiîs du midi à l'est et de l'est au midi, et occasionnaient ainsi des dommages extrêmes à la fabrication du sel et aux propriétaires de la baie. Aussi, à une époque fort reculée s'efforça-t-on d'arrêler

(i) Brochure ayant pour titre, « niMsieurt Qutnette de la I/ogue et leun eonceisiom dam les grève* du M ont'^aint' Michel, p. 19< (2) Même brochure, p. 19.

ces rivières dévastatrices en leur opposant des éperoDS en pierre, des digues formées de quartiers de rochers et qu'on retrouve encore, quand les fleuves remuent les sables, à une grande profondeur. Courtils a sa chaine du port, Vains ses éperons de pierre et de bois, Genels ses rochers artificiels protégeant son vieux bourg et sa chapelle Sainte-Anne. Nous possédons plusieurs locations de salines dans lesquelles on lit cette formule : « Le bail sera résilié, si la mer vient à fondre les grèves <*\ expression aussi vraie que pittoresque et qui prouve que le cas mentionné n'était pas rare.

A la fin du siècle dernier, les grèves du Mont-Saint-Michel étaient très élevées ; on les avait clôturées, et, livrées à la culture, elles donnaient les plus beaux blés du pays ^'\ En 1810, les rivières attaquent ces clôtures, la mer envahit le riche domaine que quatre paroisses s'étaient partagées, et qui représentait à peu près tout le terrain occupé jadis par la forêt de Quokelunde. Le Mont-Sainl-Michel, qui avait eu sa large part du terrain conquis, conservaitencore, en 1 835, sa riche ferme de Devuambez^*^ Elle disparut peu d'années après et les propriétaires perdirent ainsi de huit à neufcenis hectares de terrain excellent. Vers 1850 les grèves s'étaient tellement relevées dans le même endroit qu'elles encombraient la porte de ville au Mont-Saint-Michel. Les voitures ne pouvaient y passer qu'en ôlant le sable qui obstruait rentrée '*\ De magnifiques terrains avaient été enlevés à la mer sur les rivages de Huynes et de Beauvoir. Mais hélas I dès 1854, nous parlons, comme témoin oculaire, la Sélune et la Sée réunies vinrent une troisième fois menacer le midi de la baie. Elles doublèrent le cap Thorin et se dirigèrent sur le havre de Courtils.

A leur approche, les fabricants de sel et les propriétaires

(1 ) Titres de la famUle Mottet, do Genêts, possédant des salines à Genêts et à Vaios-Si-Léonard.

(i) Bloûdel, Notice historique du .}I ont- Saint- ÎHichêlt p 96 et 97.

(3) Carte cadastrale de l' Arrondissement d'Âvranches, par Bitouzé, t835.

(4, Registre duu habitait dq Mput-Saint-Miebel, écrit de l$5Q 18^2).

s'efforcèrent de les éloigner^ en irisant des éperoos avec d>es arbres, des fascines et des cailloux. Efforts inutiles ! Profondément encaissées au-dessous des sables, elles les minaient sourdement. A chaque instant d'immenses portions de grèves se feu* dillaient et tombaient avec fracas dans le fleuve et, si on nous permet une comparaison qui nous semble pmdre avec une parfaite exactitude le phénomène, elles s'y fondaient plus rapide* ment que des grains de sucre dans un verre d*eau. Continuant leurs ravages elles eurent bientôt dévoré les grèves herbues, les grèves blanches des salines et arrivèrent aux terrains cultivés qui disparaissaient aussi promptement. Les populations en détresse appelèrent TEtat à leur secours. Mais avant qu'où eût pu les seconder, Courtils avait perdu toutes ses grèves, Euynes et Ârdevon leurs terrains les plus fertiles. Ce qui resta parut comme suspendu sur un abîme liquide et vaseux entouré de salines en ruines et de maisons délabrées. M. Pron, préfet de la Manche, fit alors construire un chemin-digue en pierre; mais on ne put reconquérir ce qui avait été pris, et deux cent cinquante hectares, parmi les meilleurs fonds, disparurent pour toujours... De tous les terrains enlevés se forma un banc de sable qui interrompit le cours des rivières et les reporta vers Test. On eût aussi bien des dégâts à déplorer. L'industrie des sels fut anéantie et plusieurs fabriques croulèrent. Si le fléau dévastateur eftt poussé plus loin ses conquêtes, le bourg de Genêts eût été détruit. HeU'reusement qu'au fond des précipices qu'elles s'étaient creusées, les rivières se heurtèrent contre des quartiers de rochers Jetés là, sur leur rive, par la main des anciens.

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