‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 18 sur 57 · II. — LA BAIE AU MOTBiN AGE · texte numérisé non relu

II. — LA BAIE AU MOTBiN AGE

Des portsmaritimes nombreux, une mer profonde et poissonneuse, TaiBuence des pèlerins à Saint Hichel-du-Hont et à Notre-l)ame-de-Tombe laice, une ligne continue de châteaux forts^ quatre sièges épiscopaui domlnanl le rivage, répandaient sur la baie le commerce, l'abondance et la vie. Mais il est une industrie (fui, pendant tout le moyen âge, fut aussi un grand élément de travail, d'aisance et d'utilité, alors surtout que nos provinces de Bretagne et de Normandie vivaient isolées, quand des intérêts opposés ne les constituaient pas ouvertement ennemies. Nous voulons parler de la fabrication du sel de TAvranchin.

Dans les anses, les havres et les estuaires que la mer recouvre moins souvent, se forment sur la grève des etilorescences de chlorure de sodium. On pensa à les utiliser en les transformant en sel. À quelle époque remonte cette industrie qui devint le grand commerce de l'Âvranchin? Nous ne saurions le dire, mais un mémoire, adressé à Louis XVIII, en 1815, par les sauniers de l'arrondissement d'Avranches, assure qu'elle remonte à la plus haute antiquité ^^K Nous avons, eu effet, des preuves qu'elle est antérieure au xi^ siècle et qu'elle existait, par conséquent, au x* siècle et peut-être bien au-delà.

Ainsi, l'abbaye du Mont-Saint-Michel prélevait, depuis un temps immémorial une certaine quantité de sel sur les fabriques de Genêts dont le bourg leur avait été donné par saint Aubert, au viii® siècle ^*\

Richard Turstin et son fils Eude, dès 1056, gratifièrent l'abbaye de Lcssay des salines qu'ils possédaient dans les havres de

(t) Archives de la Douane.

(2) M Le Héricher» Avranchin monumental et historique, t. II. Article de Genêts. Chartes du xi* siècle du Moat-Saint-Michel Archives de la Manche.

Sainte-Opportune et de Créances ^'\ (ruillaume le Conquérant donne au monastère naissant de Saint-Etienne de Caen, en 1064, le prieuré de Saint-Léonard de Vains, avec le revenu de plusieurs de seî* salines '*^ Robert, comte de M'^rtain, en 1082, cède à la collégiale qu*ii a Tondée le revenu des salines de Barneville '*\ Raoul de Fougères, en M 86, accorde à l'abbaye de la Lucerne la dîme de son sel de Courtils '*'. Richard de la Hayedu-Puits, en 1154, fait une concession semblable à Tabbaye de Blanche Lande '^K Ces citations, que nous pourrions continuer, prouvent combien la fabrication du sel est ancienne dans nos contrées.

Cette industrie existait dans plusieurs élections du Cotentin, et dans celle de Bayeux, mais particulièrement dans celle d'Avranches où Ton comptait près de trois cents usines réparties dans les havres de Marcé, de Vains, Saint-Léonard, de Genêts, du Val-Sainl-Pair, deCéaux, de Courtils et de Huynes.

On lui donnait le nom de sel ignifer, parce qu'il se faisait par l'action du feu. Chaque industriel ou saunier possédait une portion de grève, d'où il tirait la matière première du sel, un mondrain pour lessiver le sablon, une usine pour cuire le sel.

1** La grève ou portion de sable prise sur le rivage, en face de la saline, était une propriété inviolable. Elle avait ses devises, comme celle des champs, et y porter atteinte était le sujet d'un

(1) « Iq viUa quœ apellatur SaDctee Oppprtanae... dederunt partem suam io salÎQis... in vUÎa de ('rienciis très satinas et unam piscâriam in mari. » (Ctiarte de fondation de l'abbaye de Lessay, en 1056, Gallia christfana, col. 235 et 396, instrumenta.)

(2) Histoire de l'abbaye de St-Etienne de Caen, par M. Hippeau, article Saint* Léonard de Vains. Chartes des xi* et xn* siècles, citées par M. Dtsrochcs. Archives de la Manche.

(3) « ApudBarnavlUam decimam telonei et unius molendiniet census salis » Charte do la fondation de la collégiale de Mortain.

(4) « Apud Cortis, decimam salis totius reditus Radulphi de Filgdriis. * Charte de la Lucerne, en 1186, Gàttia Christiana, Appendix col. 3i7.

(5) « Ricardusde Hayaconfertin mari unam piscariara et salinamOsbert.» Charte de la fondation de Fabbaye de Blanche-Lande, GaUia ehriêt, InstrU" m^nta ecdes. Const. col, 3i9i*

procès. Si des eonemis occultes venaient la détériorer, on |)où^ vait obtenir des juges laïques la permission de solliciter un monitoire. Les curés le lisaient aux prônes des messes paroissiales et les fidèles étaient tenus^ sous peine d'excommunication, de dénoncer les coupables s'ils les connaissaient '^K On défendait même de prendre de la tangue dans la crainte de nuire à la récolte du sablon ou chlorure de sodium ^^\ Toujours d*une blancheur admirable et parfaitement unie, aucune herbe ne pouvait y croître.

Pendant les beaux jours de Tété avait lieu la récolte du sablon. On la faisait en ratissant la grève à l'aide d'un instrument appelé Aat?ek^ C'était une large planche avec grattoir en fer, à laquelle on adaptait deux limons pour y atteler un cheval et des mancherons, comme ceux d'une charrue, pour diriger et relever de temps en temps le raeloir. C est ce qu'on appelait havekr la grève. On ratissait d'abord dans la longueur et chaque levée était à trois ou quatre mètres l'une de l'autre. On revenait au point de départ en continuant de ratisser à côté des premières levées, puis on recommençait jusqu'à ce que la grève eût été labourée dans toute sa longueur. Ce premier travail formait desondinsde grève en lignes parallèles. Le lendemain, on ratissait les ondins dans le sens de la largeur du terrain et on traçait ainsi de nouvelles lignes parallèles qui coupaient les premières à angle droit. Le soleil chauffait la grève, la poussière de sel revenait à la surface. Reprenant alors plusieurs fois la double opération du havelage en longueur et en largeur, ou obtenait des monceaux ou petites pyramides de sable disposées en damier. Ces monceaux étaient recueillis avec des pelles de bois fort légères et jetées dans

(i) Ud de ces monitoires futobtenu le s juillet 1757, par Hervé Lemperière, habitant du havre de Gisors, commune de Vaipfi* contre des mallaitears qui «yaie&t diminué sa grève en la foulant et en y amenant la rivière.

(2) c Accipiebant enim taogam «ne licentia.... in grande damnuoi mena- « choriun, nam salinœ eorum ex hoc in manerio perdebantur. » Prieuré de Saint-Germain-sur^Ay» acte dellM, œuvre deKobertde Torigni» publiées par M. Delisle, t. II, p. 336.

- 9f ^ des tombereaux. Au nombre de ciaq ou six pour ebaqtte grève, ces voitures étaient ordinairement traînées par an cheval et an bœuf. Pendant que deux ou trois tombereaux allaient porter le sablon, trois autres revenaient pour être chargés, et ce mouvement de va et vient, de voitures, d*attelages, de conducteurs, d'hommes et de femmes chargeant et déchargeant les voitures, donnaient au rivage un mouvement et. une activité exceptionnels, surtout quand ce travail s'exécutait à la fois sur un grand nombre de grèves du même littoral.

i"" Le mondrain élevé de quelques mètres an-dessus de la grève, n'était, à proprement parler, que le rivage exhaussé par le sable lessivé. Ce mondrain renfermait la mou& et la fosse. La mouée (grand monceau ou magasin de sable) était une sorte de tour ronde formée par le sablon, dit aussi sable vierge, et apporté de la grève par les tombereaux. Elle s'enfonçait dans le mondrain à une profondeur à peu près égale à sa hauteur. Pour cela on creusait une sorte de large cylindre dont le fond était garni de terre glaise. Quand le cylindre, appelé aireu (area), était rempli de sablon bien foulé par les pieds nus des sauniers, on continuait la moiiée au-dessus de ce soubassement, à une hauteur d'environ deux ou trois mètres et c'est alors qu'elle affectait la forme d'une tour blanche. On frappait fortement les contours avec des pelles appelées battes et le sommet était recouvert d'une couche argileuse avec gouttière, afin d'empêcher les eaux pluviales de pénétrer le sablon '\

A côté de la mou^, et regardant comme elle la grève, se trouvait la fosse. C'était une caisse ou châssis en bois, élevée de quelques centimètres au-dessus d'une couche imperméable formée de terre glaise bien foulée, pour empêcher l'infiltration. Le fond de la caisse était formé avec des solives recouvertes de planches

(1) Voir M. Le Héricher, description de la Saline» /éwranchin monumental et hiitwrique, t. I, p. 841. —M. Gaettard, en 175S» a aussi donn^une description des Salines. On en troure une autre assez complète, en t7S0, dans VEneyclopédie ou dieUannaire raUonné des seieneeê, des arti et màtUrêf t. XXIX, p. 756; mais les dessins du recueU laissent à désirer.

, légèrement espacées sur lesquelles on étendait da glui. La fosse était ensuite remplie de sable vierge tiré de la mouas. Un puits profond placé pr^ de la fosse, ou un réservoir creusé au pied du mondraio et appelé/otireat^df (tour d'eau), fournissait Teau douce. On la puisait avec des seaux ou Unes que deux hommes, à l'aide d'un levier, montaient sur leurs épaules. Cette eau versée sur la fosse, filtrait au travers du sablon, emportant avec elle le chlorure de sodium. Le nouveau liquide fortement saturé prenait, de sa couleur, le nom de brune et, à l'aide de petits canaux ou nocs, se rendait dans les réservoirs de la saline. Le sable lessivé était rejeté au bas de la grève et formait ces hauts monceaux de terres blanches, ces mondrains véritables qui servaient de remparts à la fosse et à la mouée.

Dans les grandes marées les flots enlevaient, en grande partie, ces sables lessivés et les répandaient sur la grève en les vivifiant de nouveau.

3^ Le troisième élément pour la fabrication du sel était la saline. Ce grossier monument dont La forme n'avait peut-être pas changé depuis mil a douze cents ans, était une usine très primitive ressemblant plus à la case d'un sauvage qu'à une fabrique véritable. Quatre murailles basses en pierre on en torchis, une couverture en chaume à pans rabattus, une double ouverture ou ballons au sommet de la fattière pour le passage de la fumée, une porte à un des angles de la façade, portant le numéro de la douane, enfin une petite ouverture en forme d'œil de bœuf tenant lieu de fenêtre, telle était la saline, vue extérieurement. Tout près de la porte se trouvait la provision de bois pour Tannée, c'est-à-dire douze ou quinze cents fagots, artistement tassés, en forme d'édicule.

Maintenant rétablissons par la pensée l'intérieur de rtt$ine« afin d'en faire plus facilement la visite. Au centre sont les four- A^ux en terre glaise^ sur lesquels reposent trois plateaux de plomb, d^une contenance de vingt litres chacun **\ On en fi»it le

(1) Ordonnance du Roi, 19 Jain 1816, article 14.

tour de tous les cdtée. Eo allant de la porte vers |^ wijraille opposée, voici à droite les ruches, sortes de côoes eo osier, reposant sur un trépied, comme les amphores romaines. C'est dans ces paniers qu'on versait le sel, sortaot des plombs, pour faire égouter le beiron ou eau de mer qui occasionne le déchet ou diminution <'^ A côté sont les poids et les balances étalonnées et vérifiées par les préposés de la douane. A la suite, une large pierre fortement noircie sur laquelle les plombs sont rebattus ou rebordés après quarante-huit heures de bouillon '^^ Dans l'angle est le moule pour les faire et la marmite pour liquéfier le métal t3).

En tournant à gauche, nous apercevons, près du mur, mais en grande partie enfoncés en terre, deux énormes tonneaux qui reçoivent la brune venant de la fosse. On en vérifie la qpalité à l'aide d'un essai ou brunomètre , sorte de boite renfermant trois boules de cire dont Tune contient une petite balle de plomb,

(i ) Chaqae ruehe renfermait S5 kilogrammes de tel.

(%) Ordonnance du 19 juin 1816, Article 14. (Archires de la Douane).

(3) Avant 1789 et jusqu'en 1815 on célébrait dans les ^lalines une honnête et yieiUe coutume qui revenait toujours à son anniversaire, c'était la réjouissance du bérlo cm tmrlot, qui dans TAvranckin portait le nom de p^irvHUe, parcequ'eUe commençait le soir et se prolongeait fort avant dans la nuit. Au temps de Noël, lorsqu'on avait saigné le porc, le maître de la saline festoyait les ouvriers. Une table était dressée près des plombs et les sièges étaient de simples planches reposant sur des fagots. Comme cos f ^tes prédeptaient toujours beaucoup de gaieté, les convives étaient assurés d'être victimes de quelques plaisanteries, c'est-à-dire d'être berlotés ou bernés. La mittresse boidrote, qui était alors la reine de la fête, s'avançait vers le propriétaire et lui disait : «MaUre, la saline n'a pas l'habitude derecevoir des visages blancs^ comme ceux des hôtes que vous amenés» permettez*moi de leur domer la couleur des habitants de ce lieu. Prenant alors un linge qui avait touché à dessein .la pierre borderesae, elle en frottait le visage des nouveaux venus, et en particulier des enfants du patron. Ceux-ci en regardant leurs figures de nègres ne se reconnaissaient plus et comme les autres convives ne pouvaient s'empécher de rire de cette innocente mésaventure. La fête se terminait souvent par une danse autour du chapu ou biUe de bois placée dans la cour de la saÛne et sur laquellele boidrot cassait le bois Au point du jour les étrangers regjsgnaisntkor demeuie, après s'être lavé dansla toureaude (lla^usoritdu doct^Eîsnvenu).

Tautre la moitié d*ane balle semblable, la troisième est vierge de tout mélange. Si les trois boales nagent au-dessus de la brune, le liquide est excellent, si la plus lourde s'enfonce, le liquide est médiocre, si elles disparaissent toutes les trois, il ne vaut rien. On puise la brune, pour la verser sur les plombs au moyen d'un seau armé d'un long manche, et appelé plongèoux, A l'angle de la Saline, opposé à celui où. nous avons vu le moule, existe un petit cabinet qu'on peut inspecter en ouvrant la porte : c'est le grenier ou magasin. Le sel y repose sur un plancher de* sable afin que les parties déliquescentes, qui ne se détachent que lentement, soient facilement absorbées. Viennent ensuite deux mauvaises couchettes ou les matelas sont remplacés par un peu de paille et les draps par un lambeau de couverture. C'est le lieu de repos, pendant une partie de la nuit, des boidreaux et boidrottes^ c'est-à-dire de ceux qui préparent le menu bois et de celles qui le mettent sous les plombs.

Debout, appuyés près des lits, nous avons devant nous les trois bouches du fourneau ; la boidrotte , avec son croc ou bâton fourchu alimente lès feux toujours clairs et continus, ou enlève récume qui se forme sur la brune en ébullition. Le boidrot, sur le côté opposé, près des ruches, dépose le bois sur la murette en glacis qui domine les évents ; les ouvertures donnent passage à la fumée et à quelques langues de feu qui viennent lécher le fagot en le séchant. Ce séchoir est appelé fumerot ou fumeras. Le douanier, enveloppé dans son manteau verdâtre, inspecte la fabrication et va bientôt présider au pésement du sel, pour en constater plus tard le déchet.

Mais la buée formée par l'évaporalion nous prend à la goi^^e, les tourbillons de fumée qui montent vers les toits nous offusquent et vont bientôt nous donner le teint des habitants de l'Afrique. Avant donc que la brune commence à s'épaissir pour se cristaliser, nous sentons le besoin de respirer un air plus pur. En longeant le mur qui conduit à la porte, nous n'apercevons, près de l'œil de bœuf, qu'une simple planche, en forme d'étagère. Là reposent les provisions des boidrots et des boidrottes avec un

plat de dessert que ne dédaigneraient point les palais les plus délicats. Ce sont des poires cuites sur le fumeras et des pommes de terre jetées dans la braise ou dans les plombs et qui ont reçu de Tarôme du sel uoe saveur délicieuse. Près de ces mets simples se trouve encore le registre enfumé du maître de l'usine sur lequel il indique la quantité de sel fabriqué, celle qui a été successivement vendue et le nombre de jours qu'il a exercé.

C'était eu hiver surtout qu'avait lieu la fabrication du sel, et cette réunion d'usines lançant vers le ciel leur fumée bleuâtre, de mondrains scintillant au loin comme des blocs d'argent, de mouées donnant au littoral la forme de lignes bastionnées, formait assurément l'élément le plus curieux du paysage.

Mais, il faut l'avouer, cette industrie des sels ignifères ne prospérait qu'à l'aide d'un monopole ou de privilèges. Les diocèses d'Avranches, de Coutances, les élections de Domfront, de Vire et cent vingt paroisses de l'élection de Bayeux, qui en comptait cent quatre-vingt-neuf, formaient un pays d'exception '-^K Là^ et là seulement, pouvait se vendre le sel de l'Avranchin, mais à l'exclusion de tout autre. Les taxes étaient relativement modérées. Sous les ducs normands, les seigneurs prélevaient quelques ruches de sel sur chaque saline. Quant, au xiv* siècle, les rois de France imposèrent la gabelle ou l'impôt sur le sel, les salines de l'Avranchin ne furent tenues qu'à verser le quart de leur fabrication dans les greniers du roi, c'est ce qu'on appelait le droit de quart-bouillon ou le droit de quatrième ^*K Le com.merce était alors florissant et le revenu d'une saline égalait celui d'une bonne terre. Lesnobleset les riches propriétaires trouvaient facilement la vente du bois de leurs taillis ou de leurs champs et

(1) Ordonnances, arrêts et règlements sur les ffabeUes; édition de 1696, titre XIV, p. T4.

(2j Philippe le Long, en f318, établit pour la première fois une taxe partielle sur les sels; Philippe de Valois retendit à tout le royaume, et Charles V, de temporaire/ la rendit perpétuelle. Cotte iai^Q i^ugmenta de siècle en siècle et ne reçut son organiwUou 4éftwtiyeq[ue pqusioiw^SIV, eftie^Q,

dix ou douze mille persoh nés, grâce aux salines, se trouvaient grandement à Taise ^*\

Aussi, quand, en 1639, Richelieu, au nom de Louis XIII, voulut anéantir lés privilèges en établissant la gabelle générale dans le pays de quart-bouillon, TAvranchin, à la vue de la misère qui le menaçait par l'importation des sels étrangers, se révolta et avec lui presque toute la Normandie. Les sauniers soutenus par des nobles, des prêtres, des bourgeois et des paysans, prirent les armes et s'organisèrent sous le nom d'armée de souffrance <*>. Leur général fut Quétil de Pont-Hebert qui prit le nom de Jean Nu-Pieds pour rappeler qu'il était le chef des sauniers marchant pieds nus sur le sable. Les autres capitaines reçurent des appellations analogues et furent désignés sous les noms de Hondrains, de Plombs, de Sablons, de Boidrot, etc. Ils envoyèrent des mandements dans les paroisses, composèrent des hymnes guerrières, et eurentleurs armoiries parlantes, représentant deux pieds nus sur les cornes d'un croissant ^'\ Au nombre de sept à huit mille hoinmes armés, ils attaquèrent tous les partisans du roi et en particulier les receveurs des traites et des droits de quatrième. Un de leurs lieux de réunion était le cap de la Roche-Thorin, au centre des havres et des salines. Plusieurs villes excitées par leur exemple et par la misère publique prirent aussi les armes. Coutances, Mortain, Vire, Caen, se révoltèrent, et Rouen commit des exactions regrettables an nom de Jean Nu- Pieds ^^'.Les capitaines des places fortes, les juges des bailliages et lè Parlement lui-même furent impuissants à calmer la révolte. La cour effrayée envoya alors Gassion, un de ses plus habiles officiers supérieurs, à la tête de six mille hommes bien armés, afin de réduire les séditieux. A son arrivée, Rouen, Caen, et les autres villes se soumirent. Avranches seule résista), préférant la

(1) Diaireou Jowmaldu chancelier Ségnàer en Normandie, aprèe la eeditlondeêNu'Piedttf, 491.

(2) Diaire ou Journal du chancelier Sèguier, par M. Floquet, p. 400.

(3) Ibidem, p. 401.

(4) ïbidèm, p. 6. Jean Nu-Pieds habitait à Avranches, place du Marché.

mort à une existence malheureose. Les Nu«-Pieds allèreiit méaie au-devant de leurs ennemis sur les roates de Gavray, de Vrtledieu et de Vire. Averti par les partisans du roi, Gassion les évita et s'avança rapidement parBréceysar Avranches. Instruits par leurs éclaireurs de h marche du colonel, on grand nombre de Na-Pieds purent revenir sur leurs pas et entrer dans le faubourg avant Tarrivée de Gassion. Ils se barricadèrent dans la rue Dame-Jeanne Destouches et se défendirent pendant près de trois heures. Le combat fut très meurtrier et on compta un grand nombre de morts dans les deux camps ^^K Les Nn-Pieds firent des prodiges de valeur. Le chancelier Séf^ier et Tallemant de Réaux citent surtout LePlé, du Val-Saint-Père, « gabmt homme qui sauta quatre foii la barricade » et vint tuer, à bout portant, le baroB de Courtaumor qu'il prit pour le colonel Gassion. Le commandant d'Avranolies ayant ouvert les portes de la ville à une partie des troupes royales, les Nu-Pieds furent pris entre deux feux et obligés de fuir. Les cavaliers de Gassion et quelques mécontenls les poursuivirent sur les grèves. La lutte terminée, on épargna la cité que les Nu-Pieds n'avaient pu prendre, faute d'artillerie^ mais les faubourgs furent abandonnés à une soldatesque sans frein. La plume se refuse à décrire les crimes et les sacrilèges qui furent commis à cette occasion I...

Après les horreurs de la guerre et du pillage, Louis XIII envoya le chancelier Séguier pour juger et punir les coupables. Les chefs qui avaient pu se retirer à Jersey, sévirent condamnés à la roue par contumace et leurs maisons furent rasées^'^ On roua, on pendit^ on exila tous ceux qu'on put saisir. La révolte fut ainsi noyée dans le sang; mais en présence de tant d'audace de la part des Nu-Pieds, le roi n'osa faire enregistrer ses édits sur la gabelle, et les vieux privilèges des salines furent maintenus. Ils subsistèrent encore pendant cent cinquante ans, et ne furent

(1) Relation latine du combat, dans les dcta Sanetœ EctUêlœ Àhrinttn^» de Ch. Guérin, p. 497.

(S) Séguier et Us. de H. Brémesnil^ à la Ijibtiotllèque d^iHrriMhet.

abolis qae le I* décembre 179G, par la Révolution française qui abrogea bien d'autres monopoles.

Les sauniers continuèrent néanmoins leur commerce, bien que très découragés, car les bails furent réduits au .sixième de leur revenu primitif '^K Comme ils avaient la latitude de faire du sel autant qu'ils le souhaitaient, ils se mirent à en fabriquer des quantités considérables, dont ils ne trouvèrent pas Técoulement. En 1815, Louis XVIII donna aux sauniers de TAvranchin de nouveaux règlements qui limitèrent la fabrication. On ne put, dès lors, comme par le passé, que satmier pendant une succession de jours, qui ne durent pas dépasser le nombre quatre-vingts par an/'\ C'était pallier le mal, mais non le guérir. Cependant le sel se vendait et de 1815 à 1845 le commerce fut assez actif. L'état prélevait des droits considérables, puisqu'il avait, comme au temps de Louis XIV, des receveurs avec leurs adjoints, à Genêts, à Saint-Léonard, à Vains, au VaU Saint-Père, à Pontaubault et. à Courtils, dont le havre fut le plus longtemps prospère. La recette principale était à Àvranches et snr tout le littoral étaient échelonnées de nombreuses brigades de douaniers avec capitaines et lieutenants. Hais à partir de cette époque le commerce diminua considérablement, les routes nouvelles, les canaux, les chemins de fer apportèrent en abondance les sels étrangers qui se vendaient le même prix que les sels du pays. Ces sels étrangers ne coûtaient presque rien à leurs propriétaires et on sait quelles dépenses considérables le sel ignifère occasionnait pour sa fabrication. Aussi les sauniers de l'Avranchin, ne pouvant soutenir la concurrence qui leur était forcément imposée, se découragèrent et abandonnèrent peu à peu leurs usines. En 1859, une saline ne produisait plus qu'un bénéfice

(1) Nous possédons des baux de salines, faits en 1787 et en 1788, Fun de 800 francs, l'autre de 600 francs; tous les deux furent résiliés en 1790 ; on rédoisit le premier à 125 francs, et le second à 100 francs. (Titres de la famille Mottet, de Genêts).

(2) Archifes de la douane, titre en notre possession.

iiHigoifiant» c'est-à-dire deciqquaQte à quatre-vJDgts {raocs ^^^ par an. Ed 1860, ii D*y avait plus que deux receveurs, Tunà Saiot-Léonard, pour le littoral du nord, Fautre à CourtiU pour toutes les contrées du midi. Ce commerce des sels, jadis si florissant, serait tombé de son propre mouvement, si une loi de l'Etat n'était venu Tanéantir, le 1*^ janvier 1865.

Page 1