III. — LES RIVAGES OU LES SINUOSITÉS DE LA BAIE
Pour avoir une idée générale de la baie, il faut aller au Mont- Saint-Michel. C'est de ce point d'obervation qu'on embrasse à peu près toutes les sinuosités du golfe. Le bec de Champeaux voile aux regards, il est vrai^ Granville et ses roches saillantes , Saint-Pair, l'ancien Seisiacus ou Scicy dont l'église renferme les tombeaux de plusieurs saints, la Roche et pointe du Thar ou fut primitivement Tabbaye mérovingienne de saint Paterne, enfin le Pignon-Butor ou Butte-d*Or, dont la vallée murmurante abrite une des jolies stations balnéaires du littoral; mais fbut le reste se distingue parfaitement et Tœil jouit d'un horizon parfait.
Nous ne décrirons pas ces perspectives lointaines^ ces montagnes, ces collines qui fuient et disparaissent dans une lumière vaporeuse ; ces bocages, ces vallées plantureuses^ ces clochers, ces châteaux et ces verdoyantes foutelaies qui s'élèvent au sein delà campagne comme des dômes de verdure; nous voulons simplement rappelerles îles et les dentelures de la baie.
A deux kilomètres du Mobt-Sainl-Michel, vers le septentrion, voici l'îlot de Tombelaine qui fut jadis un ermitage, un prieuré, une place forte et un sanctuaire vénéré de Notre-Dame. Au nordouest^ se dressent les falaises de Carolles, dites aussi le bec dé Champeaux, avec son port du Lnd, sa roche de Sard qui porte un camp romain sur sa crête et les ruines d'une léproserie monacale dite de Saint-Clément. Un coude du rivage forme à fest
(1) Archives de la douane en notre possessioQ.
Fanse deSatDt-Jean-Ie-Thomas, dominé jadis par une puissante forteresse dont on voit encore les restes do donjon. En suivant la côte du nord a'ùsud, on distingnefacilenaent les dunes de Dra* gey et U pointe jaunâtre du Bec-d'Andaioe ; au fond d'une crique, Tiitaportante bourgade de Genêts, Geniiiui, et son port ensablé, où s'erobarquërent, au vi* siècle, saint Héller et saint Homard; la proéminence du Mont Manet, le havre du Grand- Port et son prieuré de Saint-Léonard , fondé par Guillaume le Conquérant, puis le Groin du Sud qui, auxxvii*etxviii* siècles, servait de radeaux bateaux qui apportaient un peu de commerce et de vie sur ces plages reculées de la baie.
Après le Coin à la Carelle, qui limite Tanse gracieuse de Gisors, s'ouvrent les deux estuaires de la Sée et de la Sélune formant, dans l'intérieur des terres, des criques et des anses nouvelles. Entre les deux fleuves et en face de leur confluent, brille la pointe émoUssée du Gué de l'Epine, avec son ancien hospice de pèlerins. En arrière de cette pointe, sur une verte colline, s'élève la cité d'Avranches, l'antique logena gallo-romaine, la capitale des Àmbibarii, Ambiliates, Abrincatui, qui montre au loin les tours et les flèches élancées de ses églises.
Au fond de l'embouchure de la Sélune, apparaissent les onze arches du Pontaubault, restauré par Anne de Bretagne et primiti* vement construit sur un gué romain. En suivant ensuite la côte dusud-est au sud^ouest, on distingue le petit promontoire de MoDtvallon ou vient s'abriter le bateau du Gué de l'Epine, dans les grandes marées; l'anse de Céaux, bientôt conquise sur la mer; la roche du cap Torin où s'assemblaient les Mu-Pieds pendant la sédition de 1639, et qui avance son bras vers le Groin du Sud, comme pour fermer l'arrière baie d'Avranches ou le golfe de Sélune, selon l'expression de H. Elisée Reclus.
La côte méridionale se rapproche du point d'observation. Le havre de Courtils, avec ses mondrains, rappelant les salines an^nties, n'est plus qu'à cinq ou six kilomètres du HontrSaiDt-Hichel. Plus près encore sont les tertres de Huynes et de Mont-Itier, villa quœ dicUur Itiut; le chemiB digu^ protégeant les marais
d*ArdevoD et de Beauvoir ^^\ C'est dans ces marais et presqa'au pied du MoDt que s'élevait la forêt de Quokelunde ondbrageant le monastère de Mandane ou de saint Seubilion que remplaça celai de saint Aubert ; au pied du Mont est la digu^ qui traverse li grève et que suivent les voitures et les piétons; le canal du Couésnon que remontent ou descendent les bateaux du port de Pontorson; sur la rive gauche du fleuve, se trouve Tanse de Hoidrey creusée entre la Bretagne et la Normandie. Avec elle finissent les rivages maritimes de TAvranchin. Au sud-ouest on n'aperçoit plus que la terre bretonne, les falaises de Ros, correspondant à celles de Carolles, et au pied desquelles sont les restes de deux paroi3ses ensevelies sous les sables : La Palnelle et Saint-Louis. Ces hauteurs dominent encore les marais de Dol et cette longue digue commencée au xi** siècle, mais si souvent ravagée par les flots. Le reste de la côte présente un terrain bas, monotone et s'élevant à peine au-dessus du niveau des grèves. Dans un angle, formé par Tenrochement défensif, est la chapelle Sainte-Anne d'où doit partir une digue qui ira rejoindre celle du cap Torin au Hont-Saint-Michel. Une autre petite saillie appelée le Bec à l'Ane, signale Tembouchure du Guioult, en face dé Genêts^ avec le port du Vivier où abordèrent saint Samson et saint Magloire : « Portus Winiau qui est in fluminœ Gubioli ^'^ Sur la rive droite du Guioult et à quatre kilomètres du rivage s'élève le Mont-Dol, le Mont-Jou de Ninnius portant encore sur son sommet l'étang qu'il y a signalé ; « Siagnum super verticem Montis Jovis » ^^K En formant une courbe qui va du sud-ouest au nord-ouest, Jé rivage semble disparaître entièrement et n'est pïus indiqué qtfé par les villages ou les clochers d'Birel, de Saint-Benott, de Saint-Héloir et deChâteau-Richeux, où finit la digue de vifigthuit kilomètres.
(1) Fondation du Mont-Saint-Michel, dans les Acta Sanctor.ordiniiBenô' dicti, Saecalum II! [IHus). *
(2) Vie de saint Samson, d'après D. Lbbioeau, fiisMrê eceUikMIfùe dé Bretagne^ par Deric, 1. 1, p. 397.
(3) Ninnius apud Usserium, p. 107. M. Daru, Histoire de Bretagne, t. l» p. 61.
Le terrain se relève et sur le penchant de la falaise qui regarde Granville se dresse Gancale, le Caneavena des chartes du Mont- Saint-Michel, avec sa houle, son port, son château de Ttle des Rimains, ses rochers de Thoumain et du Chàtelier.
k l'extrémité du Grunium ou Groin, apparaissent, comme des lambeaux de sol perdus dans la mer. File déserte des Landes, le rocher du Herpin^ et les récifs de la Pierre et des Filles.
Par delà, dans TOcéan azuré, émerge, comme une poussière d'lles> TarchipeldeChausey, le Ca/<oi du duc Richard II, composé de cinquante-deux flots, dont le principal est seul habité. 11 rappelle Termitage du B. Bernard d'Abbeville, le prieuré du Mont-Saint-Michel, le couvent des Cordeliers et le chAteaufort de Montgommery et de Matignon.
Quand le temps est très clair, bien que la distance soit de soixante-seize kilomètres, on distingue encore les rives bleuâtres de Jersey où Tévêque d'Avraoches et Tabbaye du Mont-Saint- Michel possédaient de riches domaines.
Tels sont les rivages de cette vaste baie du Mont-Sain t-Michel dont Tensemble est aussi grandiose que varié.