‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 20 sur 57 · IV. — LA MER DANS LA BAIE DU MONT-SAINT- MICHEL · texte numérisé non relu

IV. — LA MER DANS LA BAIE DU MONT-SAINT- MICHEL

La baie, comme nous Favons déjà vu, offre une surface d'environ six cents kilomètrescarrés, dont deux centcinquante sont perpétuellement recouverts par les flots à mer basse. Ce bassin maritime forme une sorte d'ellipse dont la courbe descendant du nord-est vers le sud-ouest, c'est-à-dire de Granville versCaocale, passe à Carolles, laisse le Mout-Saint-Michel à douze kilomètres pour se rapprocher peu à peu de la côte bretonne. Le reste de la baie n'offre plus qu'une vaste plaine sablo nneuse detrois cent cinquante kilomètres carrés que l'Océan couvre et .découvre deux fois en vingt-quatre heures, mais eu entier seulement dans les grandes marées. Ce sont ces grands mouvements de la mer tou-

jours si saisissants dont nous voulons parler. On va les ôontcnàpler sur différents lieux, mais nulle part ils ne sont plus admirables que dans la baie du Mont Saint-Michel, puisque là ils atteignent une hauteur qu'on ne retrouve sur aucun autre point de r ancien continent. Aussi le débordement des flots sur ces plages, que Ton croirait sans limites, présente-t-il un spectacle vraiment solennel.

Au temps des syzygies '*\ et particulièrement aux équinoxes, lorsque l'Océan sort de son lit pour couvrir les sables qui s'étendent à perte de vue, le commencement de la marée, même des hauteurs du Mont-Saint-Hicbel, se devine plutôt qu'il ne s'aperçoit. Le cri des oiseaux de mer attendant les premiers flots, la vue des pécheurs regagnant la côte à pas pressés, un mugissement confus mais encore éloigné, en sont les premiers signes révélateurs. Peu après « une ligne brillante barre le ciel, un » bruit sourd arrive du large comme le grondement lointain de » l'artillerie qui défile au galop, c'est la marée. Bientôt on dis- » tingue nettement le flot; la grève diminue rapidement d'éteny^ due. Puis la mer n'est plus qu'à deux ou trois kilomètres de » distance. Le coup d'oeil change brusquement, le flot n'avance » plus en bon ordre, les rangs sont rompus, il va plus vite au » milieu que sur les côtés, à droite qu'à gauche. Et tout à coup » la masse écumeuse projette en avant de grandes nappes d'eau » qui luisent au soleil comme des coulées de plomb fondu; on » dirait d'immenses tentacules qui barrent la grève^ l'enserrent » et l'étouffent. L'eau gonfle les ruisseaux tout à l'heure à sec; » de tous côtés les grands bras liquides se rejoignent, ne lais- » sant pins çà et là que des lambeaux de grève. Le cercle se re- » ferme de toutes parts. Malheur à l'imprudent qui n'a pu » fuir à temps ^^K » Le flot continue dans les rivières sons la

(1) Dans nos ports les plus grandes marées suivent d'un jour et demi la nouvelle et la pleine lune. Ainsi on aura Tëpoque de leur arrivée, en ajoutant un jour et demi à la date des syzygies. Les plus fortes marées sont eeUesdes mois de février» de mars, d'avril, de mai, d'août, de septembre, d'octobre, de novembre et de décembre.

(S) Cauié\n$$ sdMiiftques, par M. Henri de Parville; xv* année. Paris itTK.

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foripe d'une barre perlée et éeumeuse, comme le mascaret de la Garonne. Son bruit est effrayant, sa vitesse et sa régularité implacables, tant l'impulsion du flot qui se déverse est forte et puissajite. Les bancs et les ilôts de sable se rapetissent à vued'œil et, en quelques minutes, Tarène disparaît partout sous les eaux. Le Mont-Saint-Michel et Tombelaine sont de véritables iles, les plaines de sable un golfe considérable et les embouchures des fleuves ou estuaires, des bras de mer gracieusement découpés par des baies et des caps verdoyants. Lorsque l'inondation est complète et que la mer est arrivée à son plus haut point, rien n'est beau comme le spectacle que présente la baie. Si le temps est clair, on voit briller à l'ouest d'Âvranches, comme du Mont- Saint-Micbel, les blanches voiles des bateaux pécheurs de Granvilleet deCancaIe,oucellesde petits navires marchands du Vivier et de Pontorson. Avec la réflexion du soleil, la mer change d'aspect ; sous un ciel sombre, elle parait bronzée ; si le temps ^st calme, elle ressemble à une immense plaine argentée qui çà let là prend une teinte vert pâle dans les grandes profondeurs et une cquleur bleu transparent dans les bas-fonds. Mais plus elle appfpche du fond de la baie, ses ondes ont la couleur de la tangue qu'elle remue. Excité par les tempêtes, ce lac placide change tout à coup d'aspect. Ses vagues viennent alors ronger les rivages, battre les falaises ou grimper sur les rochers, en bruissant et en retombant sur elles-mêmes comme des montagnes d'^umes ou des avalanches de neige. Enfin, si elle est phosphorescente, ce qui a lieu surtout dans les jours d'été, à l'approche d'un prage^ ses vagues, sur les récifs, apparaissent cooime des flammes ; les rames du nautonnier les font jaillir en mille étiniçelles et le pêchçur, en descendant pieds nus sur la rive, sem- Ipl^ marcher dans ijine mer de feu ^^K

(^)^'^t)9^jrtûuldu haut des caps qu'A faut (.^optempler la m^r dâmum furei^fs, et en parliculicr dans» tes rocbers de Carolles» à Tombclâlne, au G^pipdt^SaÂouau MQat-SaiQt*Micti6h A l'aagle septeDtrioaal de ta Tau r- Boiicle> nous l'avons vue mûDler eu gerbes do feu au-dessus des remparts, g^delle ét^it pboâphoîûâc^ate* A Ca^pUes, il est d^g^reux de la coat^-

Ouaod la mer est arrivée eo son plein, ou^ comme on le dit, est étale, elle reste quelques instants en repos, puis commence à redescendre. Ce second mouvement, appelé reflux, dure six heures, c'est-à-dire autant de teinps que le flux ou la marée montante. Les courants delà mer descendante ne sont guère moins rapides que ceux de la marée montante^ mais ils offrent plus de danger, parce qu'au lieu de pousser sur le rivage, comme le fait le flux, ils entraînent vers la pleine mer. Ces immenses masses d'eau s' enfuyant, pour aller s'équilibrer autour des tles et des archipels, forment, dans les passages étroits, des courants si forts que les navires S voiles sont souvent trop faibles pour lutter contre eux. Lorsque les eaux sont arrivées à leur plus grande dépression, elles prennent le nom de basse mer ou de marée basse, puis le flux recommence.

Cette agitation perpétuelle des flots, due à l'attraction combinée du soleil et de la lune suit d'un jour et demi l'instant des phases. Les heures des marées varient comme leur altitude, suivant le lieu, les rivages, la direction des courants et la puissance des tempêtes. Les matelots et les pêcheurs exercés ne s'y trompant jamais.

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