‹ Mémoires;Chapitre 10 sur 25 · GUERRE DE CRIMEE · texte numérisé non relu

GUERRE DE CRIMEE

On se rappelle que lorsque le Prince Président fut proclamé Empereur et reconnu par les principales puissances de l'Europe, l'empereur de Russie, en répondant à la notification de l'avènement de Napoléon III, crut devoir faire un changement dans le formulaire habituel entre les souverains, c'est-à-dire qu'au lieu de la formule de Monsieur monfî^ère, il avait, seul des Princes de l'Europe, maintenu celle de Monsieur et bon ami, précédemment usitée envers le Président de la République. Cette modification introduite dans les rapports de souverain à souverain n'était pas sans importance. Elle ne tendait à rien moins qu'à donner à la reconnaissance du nouvel empire le caractère d'un fait accidentel et transitoire, en même temps qu'elle semblait placer le nouveau souverain en dehors de la famille des rois de l'Europe. Le gouvernement

français fut donc naturellement ému de cet incident, et cette affaire fut portée au conseil. Là, contrairement à l'opinion de la plupart de mes collègues, j'avais émis l'avis de ne pas recevoir les lettres de la Russie, mais l'opinion qui prévalut fut de ne pas se préoccuper de cet incident par considération pour l'Empereur lui-même, qui, en prenant les choses de trop haut et en exposant la nation à un conflit, aurait pu paraître plus préoccupé de sa situation personnelle que des intérêts du pays. Ce fut l'Empereur lui-même qui exposa cet avis; je m'empressai d'y adhérer, mais je fus péniblement affecté du ton général du ministère.

C'était la première fois qu'une question d'honneur, de dignité, se présentait à l'examen du gouvernement impérial. Sous un prince s'appelant Napoléon, une impolitesse faite à la France, dans la personne de son souverain, était nécessairement une chose grave. Mais pour MM. Fould, Baroche, etc., ce n'était qu'une question d'étiquette, une formule rappelant les préjugés des vieilles monarchies, une manie particulière à l'empereur Nicolas égaré par ses idées du droit divin, manie qui lui faisait tort aux yeux de l'Europe, mais dont l'expression, quelque peu convenable qu'elle fût, ne pouvait toucher ni la France ni l'Empereur. En vérité, il me semblait assister à un de ces conseils de ministres sous Louis-Philippe, tels du moins

que je me les représente, les préoccupations matérielles et bourgeoises y dominant les aspirations de la politique, et le manque d'élévation se cachant sous les dehors de l'indépendance d'esprit. Je ne pus m'empêcher de protester contre cette attitude. « J'approuve, dis-je au conseil, l'opinion de l'Empereur, car il serait regrettable qu'un différend sérieux s'élevât entre la France et la Russie à l'occasion d'une question en apparence personnelle à Sa Majesté; toutefois, en réalité, l'injure est encore plus pour la France que pour l'Empereur, car si l'Empereur n'est pas un vrai roi, si ses pairs ne l'acceptent pas au même titre que les autres souverains, c'est qu'on dénie à la nation le droit de disposer d'elle-même et de se donner un gouvernement. C'est donc la France qui est blessée, menacée dans l'exercice de sa souveraineté. Vous ne voyez là qu'une question d'étiquette : moi j y vois le symptôme d'une hostilité audacieuse qui ne tardera pas à se manifester d'une manière plus grave. L'Empereur croit préférable de laisser tomber cette affaire, je m'incline et me rends à ses raisons; mais alors sachez bien que vous aurez la guerre avec la Russie et préparez-vous à la faire, car après avoir pu nous blesser impunément, pourquoi l'empereur Nicolas aurait-il plus de ménagements pour nous que pour Louis-Philippe ? Dans son orgueil ne se croira-t-il pas tout permis ? Or, cooime l'Empire

n'est pas dans les conditions de la monarchie de Juillet, la première insolence de la Russie amènera infailliblement la guerre. »

Quelque temps après, je rencontrai M. de Kisseleff, l'ambassadeur de Russie. Il était radieux et commençait, dès lors, à prendre ce ton superbe qui contribua si fort à aveugler l'empereur Nicolas sur le caractère de notre gouvernement. M. de Kisseleff, homme d'esprit, mais présomptueux, croyait parfaitement connaître l'entourage de l'Empereur; il ne considérait la plupart des ministres que comme des hommes d'affaires, plus préoccupés de la hausse ou de la baisse de la Bourse que des conceptions de la politique. Il les jugeait surtout incapables de grandes résolutions, ennemis naturels des moyens énergiques. Vivant habituellement dans l'intimité des personnes connues par leur hostilité à l'Empire, il lui était impossible, dans ce milieu dénigrant, de deviner les causes véritables de l'influence de certains hommes sur l'Empereur; jugeant, par conséquent, ce prince d'après le caractère de ces hommes, il se flattait que le gouvernement était incapable de résolutions vigoureuses, ou que si, par hasard, l'Empereur avait quelques velléités de grandeur ou de gloire, son entourage viendrait à bout de les étouffer. Ainsi, le prestige du 2 décembre qui avait agi si puissamment sur l'imagination des masses, ne

suffisait pas pour révéler à l'Europe la valeur véritable de l'Empire. Aux yeux d'une certaine diplomatie habituée à analyser, à décomposer les forces vives des États, ce n'étaient pas les racines puissantes de l'arbre nouvellement planté dans les profondeurs du sol qui faisaient juger de son avenir, mais les altérations, les gerçures et les parasites dont le tronc pouvait être affecté.

M. de Kisseleff avait su par ses affidés ce qui s'était passé au conseil. Du ton moqueur qui lui était habituel : « Eh bien ! me dit-il, vous voulez donc nous faire la guerre ? » Et faisant allusion à la formule de Monsieur mon frère dont l'absence dans le protocole russe avait causé l'émotion du conseil, il ajoutait : « Vous n'y allez pas de main morte. La fraternité ou la mort ! mais heureusement que tout cela n'est pas bien grave, car vos collègues connaissent mieux que vous le cours de la rente, et ils ne vous laisseront pas faire de folies. — Mon cher monsieur de Kisseleff, lui dis-je, ne vous abusez pas, je ne veux pas la guerre, surtout avec vous, car j'honore probablement autant que ceux de mes collègues auxquels vous faites allusion, le caractère noble et chevaleresque de l'empereur Nicolas; mais, dans l'intérêt de la paix, je crains les conséquences de tout ce qui pourrait ressembler à une faiblesse vis-à-vi^ d'un prince aussi fier et aussi hautain; je redoute surtout les impressions

que vous ne cessez de lui donner. Vous croyez notre Empereur dominé par un entourage terre à terre; la vérité, c'est qu'il a peut-être la faiblesse commune à beaucoup de gens d'esprit, pour s'épargner des luttes intérieures, d'aimer à s'entourer de caractères effacés, d'esprits superficiels ou sceptiques. Il a peut-être aussi le tort de se laisser séduire par l'apparence d'une fausse science. De ce qu'il ne sait rien des éléments premiers du droit administratif ou judiciaire et des sciences économiques, il ressemble au général qui, n'ayant jamais appris l'école de peloton, n'oserait rien faire sans avoir un sergent instructeur auprès de lui. Il semble émerveillé d'entendre à chaque instant citer dans son conseil tel paragraphe de tel article, de telle loi, modifié par tel article de telle autre loi ou de telle ordonnance ou de tel décret. Et comme il me juge aussi ignorant, et avec raison, que luimême de toutes ces belles choses, il me considère très peu quand il s'agit de ces matières. Cette erreur étrange dont il ne paraît pas avoir conscience est probablement destinée à peser toute sa vie sur son gouvernement. Elle paralyse et paralysera souvent des facultés éminentes. C'est le secret de l'influence de certaines individualités sur son esprit. Mais tout cela n'a rien à faire dans les questions élevées de son gouvernement, tout cela est étranger aux nobles susceptibilités de son caractère bienveillant,

modéré sans doute, mais ferme, résolu, singulièrement audacieux dans l'exécution. Or, en le jugeant d'après les dispositions bien ou mal appréciées de son entourage, vous vous exposez à vous tromper étrangement; à force de tendre la corde au profit de votre orgueil, vous la briserez infailliblement. ))

En effet, les événements allaient bientôt justifier ces appréhensions. Notre politique extérieure se trouvait alors fréquemment troublée par une coterie cléricale qui, comme un ver rongeur, était parvenue à se glisser, à s'établir dans les réduits secrets du ministère des affaires étrangères. Le 2 décembre n'avait pas réussi à l'en déloger. Bien loin de là, elle n'en paraissait que plus audacieuse, car, profitant des préoccupations intérieures du gouvernement, elle avait réussi à jeter notre diplomatie dans les petites complications de ce qu'on appelait la question des Lieux saints; elle triomphait d'un succès puéril comme d'une victoire nationale. On sait ce qui arriva de cette intrigue. L'empereur Nicolas, feignant de se formaliser outre mesure du droit de protection accordé à la France sur quelques pauvres prêtres catholiques de Jérusalem, réclama pour lui avec audace, comme compensation, de la Turquie, un droit analogue de protection sur les Grecs schismatiques d'Orient, c'est-à-dire sur la moitié des sujets de l'Empire

Ottoman. Et ainsi se posait la question d'Orient dans toute sa gravité.

A cette nouvelle qui causa dans toute l'Europe la plus vive émotion, l'Empereur, convoquant un conseil extraordinaire, nous demanda s'il ne serait pas opportun d'envoyer de suite notre flotte sur un point rapproché de la Turquie, à Salamine, par exemple, pour être à portée des événements.

M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, exposa la situation dans un discours préparé avec soin, où il s'attacha à démontrer la gravité de la demande faite par la Russie. Après avoir fait l'historique de la politique russe depuis un siècle et compté chacun de ses progrès vers le but de son ambition, il n'hésitait pas à dire que nous étions arrivés sinon à la crise suprême de l'Orient, du moins au dernier acte des préparatifs nécessaires à l'opération finale. L'Empire ottoman était tombé dans un état de décrépitude sans nom, les populations grecques et slaves n'attendaient qu'un signal pour se révolter, et le petit nombre de musulmans habitant la Turquie était hors d'état de leur opposer une résistance sérieuse. La Russie, au contraire, se trouvait à l'apogée de sa puissance. Elle avait à Sébastopol une base d'opérations où tout était préparé pour l'exécution, une flotte nombreuse prête à prendre la mer et pouvant transporter, en quelques jours, une armée sous les murs de Constan-

tinople. Que restait-il à faire pour la Russie ? une seule chose : acquérir le droit d'intervenir, sans l'agrément de l'Europe, dans les affaires de la Turquie. Or, si elle obtenait ce droit, sous la forme d'un droit de protection sur les Grecs, elle n'avait plus qu'à attendre un moment favorable pour faire naître, par ses intrigues, une occasion d'intervenir; alors elle pouvait se jeter sur Constantinople et s'emparer du Bosphore et des Dardanelles avant que l'Europe eût le temps d'aviser. Que si le Sultan refusait d'obtempérer aux demandes de la Russie, que l'Europe ne prît pas sa défense, la dernière heure de la Turquie avait sonné, et nous devions nous attendre à voir l'aigle à deux têtes planer sur les tours de Sainte-Sophie.

Après cet exposé de la situation, l'on devait s'attendre à ce que le ministre nous conseillerait d'envoyer sans retard notre flotte en Orient. Mais pas du tout; et ceci caractérise la nature d'hommes qui dominaient dans les conseils de l'Empereur. Bien loin de là, M. Drouyn de Lhuys nous conjurait de ne rien faire, de ne pas donner signe de vie, et voici pourquoi : dans la demande russe il y avait deux choses distinctes, une menace sur Constantinople, une vengeance de notre petit succès des Lieux saints. Or, malgré la reconnaissance officielle du nouvel empire, l'Europe tout entière, l'Angleterre en tête, était si enchantée de l'espèce d'affront que

nous faisait la Russie, qu'elle ne voyait pas ou ne voulait pas voir la menace sur Constantinople. Si donc nous paraissions prendre parti pour la Turquie en envoyant notre flotte en Orient, les grandes puissances ne donneraient à notre intervention que le caractère d'un ressentiment particulier. Nous serions isolés en Europe, et comme un différend entre deux puissances telles que la France et la Russie ne manquerait pas de s'étendre de proche en proche, nous verrions bientôt l'Europe entière, se rappelant les coalitions du passé, se prononcer contre nous. Si, au contraire, nous avions le courage de dissimuler notre mécontentement, c'est-àdire, en d'autres termes, de dévorer en silence notre affront, si nous paraissions ne pas considérer la réclamation russe comme une revanche de notre misérable affaire des Lieux saints, la question d'Orient se trouvant dégagée de la question française qui la compliquait, apparaîtrait bientôt à l'Europe dans toute sa gravité; le ministre en concluait que notre effacement, notre abstention, notre inaction servirait plus que toute autre chose à préserver Constantinople.

A cette conclusion, le conseil, que la première partie du discours de M. Drouyn de Lhuys avait d'abord très troublé, fit entendre des murmures d'une vive approbation. Cette théorie de l'effacement fut trouvée de la dernière habileté, chacun

s'efforçait d'ajouter un éloge à l'éloge dont chacun gratifiait le ministre. Une fois sur cette pente plus commode qu'honorable, on en arrivait à ce point de trouver qu'il n'y avait pour la France, dans cette affaire, aucune atteinte à sa dignité. On soutenait même que nous avions été investis par la Porte d'un droit de protection considérable; que le droit, en plaçant sous notre égide les catholiques de Jérusalem, nous donnait une influence immense sur l'Orient; que, par contre, nous ne devions pas trouver mauvais que l'empereur de Russie réclamât un droit analogue en faveur de ses coreligionnaires.

Pendant que ces platitudes se débitaient, l'Empereur donnait des marques fréquentes d'improbation. Il avait rappelé plusieurs fois au conseil la gravité de notre situation morale en face des éventuaHtés qui nous menaçaient; mais la presque unanimité des ministres paraissait cependant avoir fait quelque impression sur son esprit, car il se demandait, comme s'il voulait préparer l'ajournement de sa décision, si l'envoi de la flotte à Salamine était bien ce qu'il y avait de mieux à faire pour arrêter la Russie. Jusque-là je n'avais pu prendre la parole, parce que l'Empereur avait demandé les avis par la droite et que je me trouvais à l'extrême gauche; mais j'avais peine à me contenir. Chacun des ministres avait dit son opinion et tous, pour

approuver les conclusions de M. Drouyn de Lhuys, même le maréchal Saint-Arnaud, quoique, je dois le dire, à contre-cœur; lorsque enfin ce fut mon tour de parler, voici l'espèce de discours que je prononçai, tel que mon chef de cabinet l'écrivit sous ma dictée après le conseil :

« Depuis le temps que j'entends ce qui se dit au conseil, je suis tenté de me demander dans quel pays et sous quel gouvernement nous vivons. En vérité, je ne comprends rien à ce qui se passe ici. Ce qui m'étonne, c'est que vous vous croyiez libres de vouloir ou de ne pas vouloir la guerre, d'éviter ou de braver un péril, d'accepter ou de repousser une injure. Ce qui m'étonne bien davantage, c'est qu'une armée qui a fait le 2 décembre ne soit pas une armée de prétoriens. Elle n'est pas une armée de prétoriens parce qu'elle a un héritage d'honneur et de gloire à conserver. Elle ne demande pas comme les prétoriens qu'on dépouille le peuple pour s'enrichir. Elle vit dans la pauvreté et s'en contente; mais à une condition, c'est que l'épée de la France soit tenue d'une main ferme et haute, et qu'à défaut de richesses, elle reste en possession de l'honneur. Mais si la France qu'elle a mission de faire respecter était humiliée aux yeux du monde; si, par une faiblesse sans nom, nous laissions la Russie étendre la main sur Constantinople, un Napoléon régnant à Paris, alors trem-

blons pour la France, tremblons pour l'Empereur et pour nous-mêmes! car jamais l'armée ni la France n'accepteraient le rôle d'assister l'arme au bras à ce honteux spectacle. Mais, sans aller jusquelà, je suppose, Sire, que vous acceptiez momentanément la politique d'effacement qu'on vous propose et que, par un calcul d'étrange habileté, nous ayons le courage, comme on a dit, de dissimuler notre ressentiment. Savez-vous ce qui arrivera ? La première fois que vous passerez la revue des troupes, vous trouverez les visages attristés, les rangs silencieux, et vous sentirez le terrain trembler sous vos pieds. Alors, comme je vous connais bien, pour reconquérir l'armée vous ferez des actes de témérité; et vous, Messieurs, qui aurez voulu la paix à tout prix, vous serez jetés dans une conflagration terrible.

« On nous a parlé de coalition. Ah! s'il était vrai qu'on voulût entreprendre une coalition contre la France, ce n'est pas par des actes de faiblesse que nous l'empêcherions de se former. Et pourquoi une coalition contre la France? Quelles raisons donner aux peuples pour les entraîner à une si grave résolution? Que l'Europe se soit coalisée jadis contre la France révolutionnaire ou conquérante, cela se conçoit. Mais aujourd'hui, qui donc menace la sécurité ou l'indépendance des peuples ? N'est-ce pas l'Empereur qui, en rétablissant le prin-

cipe d'autorité en France, a rétabli et consolidé l'ordre dans toute l'Europe? Et comme rien ne menacerait davantage l'indépendance de l'Europe que la prise de Constantinople par les Russes, qui donc pourrait condamner la politique destinée à prévenir cet événement? J'admets que les rois de l'Europe puissent avoir encore au fond de leur âme un reste de haine et de préjugés contre la France, et qu'ils aient vu avec peine le retour de Napoléon sur le trône; mais s'ils étaient assez insensés pour essayer de soulever les peuples contre la France, ne donneraient-ils pas le droit à la France de soulever les peuples contre les rois ? Certes, je n'oublie pas ces belles paroles de l'Empereur Napoléon I"" : « J'ai dessouillé la Révolu- « tion, anobli les peuples et raffermi les rois. » Mais si ces derniers repoussaient eux-mêmes la réconciliation, ce n'est pas nous qui devrions nous en effrayer. La guerre des peuples contre les rois conduite par un Napoléon ne serait pas de longue durée, car au temps ou nous vivons, il est plus facile de renverser les trônes que de les élever. Mais tout cela n'est pas sérieux. Rien de semblable n'est à craindre. Ces appréhensions sont un anachronisme. C'est juger le temps présent avec les idées et les préoccupations d'une autre époque.

« Quant à l'Angleterre, qu'on nous dit toute prête à nous condamner si nous résistons à la Russie,

c'est là une étrange assertion. Si, en effet', lord Aberdeen avait tenu un langage qui autorisât M. le ministre des affaires étrangères à admettre une pareille supposition, c'est que lord Aberdeen, en homme de i8i5, serait plus préoccupé de satisfaire ses passions personnelles que de servir les intérêts de son pays. Mais quand il s'agit de l'Angleterre, qu'importe l'opinion d'un ministre, même d'un premier ministre, même de la Reine ? Comme j'ai eu l'honneur de l'exposer déjà au conseil, une grande révolution sociale s'est accomplie en Angleterre. Là, l'aristocratie n'est plus maîtresse d'entraîner le pa3^s au gré de ses passions ou de ses préjugés. Elle est encore le frontispice du livre, mais elle n'est plus le livre. Le livre, c'est le grand mouvement industriel, c'est la cité de Londres, c'est la bourgeoisie, cent fois plus nombreuse et plus riche que l'aristocratie. C'est cette bourgeoisie qui fait l'opinion, et quand l'opinion s'est prononcée, l'aristocratie n'a plus qu'à s'incliner. Or, s'il y a un pays au monde où l'opinion soit unanime pour empêcher que la Russie ne vienne à Constantinople, n'"est-ce pas l'Angleterre? Comment donc supposer qu'elle nous en voudra de résister à la Russie ? Bien loin de là, le jour où elle nous saura résolus à arrêter la marche des Russes sur Constantinople, elle poussera un cri de joie et viendra se ranger à nos côtés. »

J'en étais là et j'allais parler de la situation des autres États de l'Europe, et du rôle que devait avoir notre marine en Orient, lorsque l'Empereur d'un ton ferme et convaincu m'interrompit en disant : « Décidément, Persigny a raison. Si nousenvoyons notre flotte à Salamine, l'Angleterre en fera autant, et l'union des deux flottes entraînera l'union des deux peuples contre la Russie. » Et au milieu de la stupéfaction du conseil, se tournant vers le ministre de la marine, il ajouta : « Monsieur Ducos, rédigez de suite la dépêche télégraphique pour donner l'ordre à la flotte de Toulon de partir pour Salamine. »

M. Drouyn de Lhuys, un peu étourdi de cette décision, hasarda une observation. « Mais, Sire, dit-il, avant d'envoyer la flotte, il faudrait au moins consulter l'Angleterre. — Mais vous n'avez pas le moyen, lui dis-je, de consulter l'Angleterre. Vous ne pouvez consulter que lord Aberdeen qui, d'après ce que vous supposez vousmême, vous répondra non. C'est l'envoi de la flotte annoncée par le Moniteur qui consultera l'Angleterre, et soyez sûr que l'Angleterre répondra oui, et qu'elle forcera la main à son gouvernement. »

Ainsi se termina cette discussion, ainsi fut résolue l'une des plus grandes questions de notre temps. Je dis résolue; car dès que la flotte fran-

çaise fut partie pour Salamine, l'opinion publique en Angleterre forçait le gouvernement de lord Aberdeen à en faire autant. Malgré les préventions, les haines, les préjugés d'une partie considérable de l'aristocratie, à chaque phase de la question, quand il s'agissait d'aller de Salamine aux Dardanelles, des Dardanelles au Bosphore, du Bosphore dans la mer Noire, l'opinion du peuple anglais triomphait des résistances du ministère tory, et une fois l'union de la France et de l'Angleterre accomplie, la question d'Orient était virtuellement résolue.

Chamarande, 2 décembre 1867.

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