‹ Mémoires;Chapitre 11 sur 25 · LES · texte numérisé non relu

LES

L'idée d'améliorer la viabilité de Paris, non plus par la voie lente du reculement des façades, à mesure de la reconstruction des maisons, mais en ouvrant directement un passage au travers des massifs, parle procédé de l'expropriation publique, cette idée féconde, qui devait si heureusement transformer Paris et nos grandes cités, appartient au règne de Louis-Philippe. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, l'avait inaugurée par le percement de la rue qui porte son nom. La population de Paris avait été vivement impressionnée, à la vue de cette voie nouvelle traversant un quartier misérable, malsain, pour y porter l'activité, l'air, la lumière et la santé; et la popularité qui accueillit cette œuvre était de nature à encourager l'imitation. C'est en effet ce qui arriva : à peine le prince Louis-Napoléon parvenait-il à la présidence de la République qu'on lui soumettait le plan d'un percement bien autre-

ment considérable, celui du prolongement de la rue de Rivoli, depuis le Louvre jusqu'à l'Hôtel de ville, au travers de quartiers épouvantables. M. Berger, le nouveau préfet de la Seine, jaloux des lauriers de M. de Rambuteau, avait mis un grand zèle à faire étudier le projet et à en déterminer l'adoption par le gouvernement. Ce grand travail, commencé vers le milieu de l'année 1 85 1 , était déjà en pleine exécution à l'époque du coup d'État. La voie, déblayée sur la plus grande partie de son parcours, montrait tout à la fois, et l'étendue du mal auquel il s'agissait de remédier dans Paris, et l'importance du service rendu par le percement de cette grande artère.

La question de la transformation de Paris était donc virtuellement posée devant le public au moment où je prenais possession du ministère de l'intérieur, c'est-à-dire vers la fin de janvier i852. Depuis le coup d'État, la sécurité dont jouissait le pays, l'activité qui se déployait dans toutes les branches de l'industrie, l'ouverture des nouvelles lignes de chemin de fer, enfin mille causes diverses déterminaient alors une affluence considérable sur la capitale. Les rues étroites de Paris étaient si encombrées, la circulation y était devenue si difficile, qu'en voyant d'une part cette augmentation si rapide de population, de l'autre le spectacle animé de cette rue de Rivoli si heureusement ouverte, chacun réclamait de nouveaux débouchés, de nouveaux

percements, de nouvelles voies de communication, mais sans se préoccuper beaucoup des moyens d'y pourvoir.

Comme ministre de l'intérieur, il m'appartenait d'étudier cette question. L'Empereur, qui depuis longtemps aspirait à transformer Paris, m'avait fortement recommandé cet intérêt. En conséquence, six semaines après mon entrée au ministère, sur mon rapport et sur ma proposition, le Prince Président de la République, par décret du 10 mars, décidait le percement du boulevard de Strasbourg, à partir de l'embarcadère du chemin de fer de ce nom jusqu'au boulevard Saint-Denis. Mais ce projet dont l'exécution ne pouvait guère être commencée que dans le cours de l'année suivante, et pour lequel l'Etat devait supporter la charge principale, n'était qu'un détail dans l'ensemble des travaux dont chacun comprenait la nécessité. Il s'agissait d'étudier le plan général des opérations à entreprendre, et surtout le plan financier propre à ces opérations. C'était là le sujet habituel de mes entretiens avec le préfet de la Seine.

En ce qui concerne le plan général d'opérations, je lui disais que les larges voies de communication à ouvrir devaient passer de préférence à travers les quartiers les plus malsains, les plus misérables; que les premières grandes lignes ou les premiers boulevards à percer devaient être considérés comme

des rectifications de routes nationales dans Paris, et par conséquent comme donnant droit à la ville de réclamer le concours de l'État ; que les embarcadères du chemin de fer étant les portes nouvelles de Paris, c'est d'un embarcadère à l'autre qu'il fallait tracer les grandes lignes ou routes nationales ; que, quant au système financier à adopter, le préfet de la Seine devait étudier avec soin les ressources de la ville pour mettre le gouvernement en mesure de décider comment, et dans quelle proportion, elles pouvaient concourir à cette grande entreprise.

Mais M. Berger montrait une vive répugnance à me suivre sur ce terrain. L'affaire de la rue de Rivoli avait été sa bataille d'Actium. Ce n'était pas sans peine qu'il en était venu à bout; il faut avoir vu de près fonctionner un conseil municipal, pour comprendre les difficultés que présente à l'administration d'une ville toute grande opération à décider. Quoique l'État, considérant le prolongement de la rue de Rivoli comme rectification de route nationale, eût pris à sa charge une grande partie de la dépense effective, la part contributive de la ville avait été pourtant considérable. Elle avait dû consentir à un emprunt de cinquante millions, tant pour cet objet que pour la reconstruction des Halles centrales. Or, bien que la portion de l'emprunt affecté à la rue de Rivoli dût en grande partie faire retour à la ville, par la vente des terrains

qu elle avait eu à exproprier, on conçoit qu'après un pareil effort, le conseil municipal aspirât à se reposer et surtout à laisser aux finances de la ville le temps de se dégager du fardeau. Parler de nouveaux travaux, de nouveaux percements, de nouveaux sacrifices, c'était, je le reconnais, s'exposer à effaroucher le patriotisme citadin de la municipalité.

M. Berger était, du reste, de sa personne l'homme le moins propre à se laisser aller à des entraînements de ce genre. Fin, rusé, sceptique, habile surtout à tirer parti pour lui-même de toutes les circonstances, il avait su se servir de ses anciens amis orléanistes pour arriver à la préfecture de la Seine et se maintenir dans la faveur du Prince Président sans perdre la confiance de ses amis. Sous une enveloppe épaisse, des allures communes et les dehors d'une fausse bonhomie, il dissimulait assez bien l'ardeur de ses préoccupations personnelles. En réalité, il avait déployé une habileté et une activité remarquables pour arriver au percement de la rue de Rivoli. Grâce à la popularité de cette œuvre, et malgré ses affinités orléanistes, il avait su doubler aisément le cap dangereux du 2 décembre. Il semblait donc avoir assuré pour longtemps sa position à l'Hôtel de ville. Mais une fois le grand travail mis en train, le sceptique Auvergnat n'était pas d'humeur à affronter de nouvelles difficultés, de

nouvelles luttes, dans le seul intérêt du bien public. Pour plaire tout à la fois au parti de Tordre, alors en possession du pouvoir avec MM. Odilon Barrot, Dufaure, Tocqueville, et au parti républicain qui avait eu la première idée des travaux de la rue de Rivoli et l'avait même formulée par un décret du gouvernement provisoire de 1848, M. Berger avait entrepris avec énergie cette grande opération; mais sous un gouvernement pour lequel il n'avait aucune véritable sympathie, dont l'avenir lui paraissait encore si incertain, il était peu disposé à se dévouer à de nouvelles entreprises. Il se montrait donc inquiet, embarrassé, en me voyant préoccupé de la question des travaux de Paris ainsi que des moyens d'entreprendre de nouveaux percements. Quand j'appelais son attention sur les besoins croissants de la viabilité de Paris, sur la nécessité d'ouvrir en d'autres points des débouchés à la circulation; il ne manquait jamais de se récrier, de rappeler l'emprunt des cinquante millions et d'affecter une vive inquiétude pour les finances de la ville. Il n'oubliait pas surtout, à l'issue de nos entretiens, d'aller trouver ceux de mes collègues qu'il savait les plus opposés à mes idées, pour se plaindre des exigences du ministre impatient et téméraire qui n'attendait pas que la ville fût libérée des charges qu'elle s'était imposées, pour vouloir lui en imposer de nouvelles. Cependant, au commencement de l'année i853.

comme M. Berger voyait que je persévérais dans mes dispositions et que l'Empereur ne cessait luimême de stimuler mon zèle à ce sujet, il jugea prudent de faire une sorte de capitulation; voici ce qui se passa un jour entre nous deux. « Eh bien! monsieur le ministre, me dit-il en entrant vivement dans mon cabinet, vous allez être content de moi. Je vous apporte les éléments du budget de la ville. Il en résulte que nous avons très clairs, très liquides, quatre millions d'augmentation de recettes sur nos dépenses; en conséquence, je viens vous proposer de faire cette année pour quatre millions de travaux extraordinaires. »

Je reçus cette nouvelle avec une vive satisfaction, et examinant les documents que le préfet tenait à la main, je demeurai émerveillé de la prodigieuse prospérité de Paris. C'était bien quatre millions, au moins, qui restaient à la disposition de la ville, après avoir couvert largement toutes les prévisions de dépenses, y compris non seulement l'intérêt et l'amortissement de l'emprunt de cinquante millions, mais l'engagement de la ville pour les travaux du boulevard de Strasbourg. D'ailleurs, cette augmentation de recettes, qui correspondait naturellement à l'augmentation croissante de la population, avait suivi depuis le 2 décembre une progression si rapide que le tableau de cette progression était à lui seul la condamnation des inquiétudes réelles ou

imaginaires du préfet sur les finances de la ville.

a Mais, dis-je à M . Berger, si malgré les charges du dernier emprunt etlesprévisions de dépensespour le boulevard de Strasbourg, vous avez déjà une augmentation de recettes de quatre millions, augmentation qui indique dans la progression de vos recettes une marche ascendante si prononcée, pourquoi vous borner à quatre millions de travaux, ce qui serait insignifiant? pourquoi ne pas réaliser le capital de ces quatre millions, en engageant une série d'annuités de quatre millions pour l'intérêt et l'amortissement, de manière à pouvoir continuer avec un gros capital le système de travaux commencé par la rue de Rivoli ? »

Ensuite, j'expliquai au préfet comment je comprenais ce genre d'opérations. Je lui faisais remarquer que la ville de Paris, en devenant le centre d'une population croissant si rapidement, avec un revenu croissant dans les mêmes proportions, n'avait pas à craindre de s'engager au delà de ses ressources; qu'en réalité l'immobilisation de quatre millions, dans un tel état de prospérité, serait insignifiante; qu'une fois le capital constitué par l'engagement d'annuités de quatre millions, elle pouvait faire servir ce capital à une série d'opérations de même nature avant de l'épuiser; qu'avec la coopération de l'État appliquée à la voie et sauf les dépenses accessoires d'eau, d'éclairage, d'é-

goûts, etc., il s'agissait surtout pour la ville d'une avance de fonds, c'est-à-dire d'acheter les terrains par expropriation pour les revendre aux constructeurs; qu'en passant par des quartiers misérables, elle pouvait même bénéficier de l'opération par la plus-value donnée aux terrains; qu'à chaque opération terminée, elle devait retrouver la plus grande partie de son capital primitif; que ce capital jusqu'à son entier épuisement servirait donc comme de bélier pour ouvrir, au travers des divers quartiers de Paris, les voies nouvelles destinées à y porter l'aisance, la lumière, l'activité; que de tels travaux, en provoquant dans la capitale un immense mouvement d'affaires et de richesses, féconderaient infailliblement les finances de la ville; qu'ainsi en accomplissant une grande œuvre, Paris n'aurait fait qu'augmenter ses ressources, au lieu de les diminuer.

Au moment où j'écris ces lignes, il y a quinze ans que j'ai eu cet entretien avec M. Berger. Depuis ce temps, les grandes opérations de Paris ont été réalisées; l'ancienne ville en partie misérable, malsaine, avec ses rues étroites, infectes, privées d'air et de lumière, est devenue la plus belle capitale de l'Europe. Le revenu de la ville, qui était alors de 20 millions, est aujourd'hui de 200 millions, et le monde entier est en admiration devant ce merveilleux résultat.

Mais il faut dire que l'idée d'emprunter le capital correspondant à une augmentation de recettes pour l'appliquer aux travaux productifs et féconds que réclament si vivement les besoins de la société nouvelle, idée qui me semblait si simple et si juste, choquait alors bien des préjugés. A l'heure qu'il est, elle effarouche encore bien des esprits; car malgré le succès de l'expérience faite à Paris, à Lyon et ailleurs, malgré le revirement qui s'est produit à ce sujet dans l'opinion, et l'impossibilité reconnue de terminer avec les seules ressources du budget nos routes, nos canaux, nos chemins de fer, nos voies de communication, c'est à peine aujourd'hui si le gouvernement, dans la généraHté de ses membres, accepte encore complètement le principe de recourir à l'emprunt, c'est-à-dire à l'épargne publique, pour achever l'outillage économique du pays.

Au fond, quelle est donc la cause de cette répugnance? Comment concevoir que des hommes raisonnables s'opposent à des opérations qui, en augmentant la richesse publique, doivent inévitablement rendre plus légères les charges imposées par ces opérations ? Voici un travail, un canal, par exemple, qui avec les ressources annuelles du budget demanderait vingt ans pour être terminé, par conséquent pour être livré au public et engendrer les richesses dont il doit être l'instrument.

Si en consacrant les mêmes ressources chaque année, sous forme d'intérêt et d'amortissement du capital total, il pouvait être exécuté en une année, pourquoi ne pas faire profiter de suite l'État et le public des avantages qu'il doit produire ? Les bénéfices, en se réalisant avant le payement de l'opération, ne rendraient-ils pas plus facile ce payement? Sans doute, en ceci comme en toutes choses, il y a des limites que la raison ne doit pas dépasser, limites du crédit, limites des capitaux et des bras disponibles; mais, sauf cette considération naturelle, l'avantage de ce système appliqué aux travaux productifs des voies de communication n'est-il pas de la dernière évidence? Et cependant à une proposition de ce genre aussi simple, aussi sensée que possible, des esprits qui se prétendent éclairés ne manquent jamais de crier à l'imprudence, à la témérité. Encore une fois, quel est donc le secret de cette aberration ? Le voici : c'est le défaut de confiance dans l'avenir. Des hommes qui craignent ou qui désirent à chaque instant une nouvelle révolution en France, sont naturellement disposés à ne pas entreprendre des opérations à longs termes, à ne pas charger l'avenir au profit du présent, à ne pas rendre plus difficile à réparer la catastrophe qu'ils redoutent ou qu'ils espèrent. Mais un gouvernement sérieux n'a pas à prendre pour règle de conduite la considération de sa mort prochaine. Un

tel gouvernement doit avoir la prétention de ne pas mourir; pour lui, la meilleure garantie de vivre toujours, c'est de remplir résolument toutes les fonctions de la vie, de développer la richesse, l'activité, la prospérité du pays et de l'État. Mais sacrifier le présent pour qu'en cas de bouleversement la catastrophe soit un peu moins rude, ce serait le comble de la déraison, si ce n'était pas une indignité. Vouloir empêcher un gouvernement de faire ce qui doit le faire vivre, sous prétexte que ses jours sont comptés, c'est le calcul des moines du dixième siècle, sollicitant les familles de se dépouiller à leur profit, sous prétexte que la fin du monde devait arriver en l'an mil.

Quoi qu'il en soit, M. Berger, qui n'apportait évidemment pas dans les affaires un esprit dégagé des préjugés ou des préoccupations du temps, parut comme stupéfait des doctrines qu'il venait d'entendre. Dans son trouble, son mécontentement visible, il ne sut que balbutier quelques paroles inintelligibles. Bientôt après il se leva pour prendre congé de moi; mais arrivé à la porte, ne pouvant plus se contenir, il laissa échapper ces paroles que j'entendis parfaitement : « Au surplus, ce n'est pas moi qui me prêterai jamais à ruiner la ville. »

Naturellement, en sortant de mon cabinet, il alla ameuter contre moi ses amis du ministère. Avec cette élasticité de conscience qui distingue

profondément, dans la vie publique, ceux des hommes d'État ou des hommes d'affaires qui n'ont reçu ni de la nature, ni de l'éducation, les instincts ou les habitudes du gentleman, il défigura toute ma conversation. Dans sa bouche, il n'était plus question d'amortissement; je voulais charger Paris d'une dette éternelle. C'était ruiner les finances de la ville, jeter le trouble dans cette grande cité, entraver l'achèvement de la rue de Rivoli, s'exposer à transformer en catastrophe l'opération si heureusement commencée ; car, contrairement à toute vérité, M. Berger affectait de laisser croire que je voulais commencer le système d'opération en question, sans attendre que la rue de îRivoli et le boulevard de Strasbourg fussent terminés.

Pendant quinze jours, ce fut comme un déluge d'inventions, de sottises, de platitudes débitées sur mon compte dans le monde officiel et semi-officiel de Paris. Cette arme déloyale dont les ennemis de l'État et les intrigants dans l'État n'ont cessé de se servir jusqu'ici; cette organisation mystérieuse si habile à répandre, au moment opportun, de faux bruits, de fausses nouvelles, à produire de fausses impressions sur l'esprit public et sur l'Empereur; enfin cette agence de mensonges et de scandales que j'aurai, ailleurs, l'occasion de faire connaître, ne manqua pas de me représenter comme un fou, un maniaque d'entreprises déraisonnables et surtout

comme un ignorant des affaires financières et économiques. Les choses en arrivèrent à ce point, qu'il me fallut sérieusement me justifier devant l'Empereur des plus stupides, des plus grossières accusations. Mais je n'eus pas à regretter toute cette campagne contre moi, car elle me donna l'opportunité non seulement de voir mes idées approuvées par l'Empereur, mais de poser nettement devant Sa Majesté la question de retirer à M. Berger la préfecture de la Seine, ce que j'eus la satisfaction d'obtenir, et je me mis dès lors en devoir de lui chercher un successeur.

Plus résolu que jamais à faire triompher dans l'administration de la ville de Paris le S3^stème financier de l'emprunt remboursable à long terme, et sachant par ma propre expérience combien un esprit généralisateur et politique non initié aux détails, aux formes de la bureaucratie, pouvait être contrarié, empêché, annulé par la francmaçonnerie des bureaux, je rejetai tout d'abord l'idée de chercher le successeur de M. Berger dans nos assemblées politiques. A mes yeux, un préfet de département qui, étranger aux coteries des salons de Paris, mais familiarisé avec les procédés de la bureaucratie, accepterait franchement, dans toutes ses conséquences, le système proposé, aurait mille fois plus de chances de réussir qu'un personnage politique. Mais pouvais-je trouver l'indépen-

dance d'esprit nécessaire dans des préfets habitués à s'incliner devant la toute-puissance des ministres ? C'était là la question. Je fis venir successivement plusieurs des principaux préfets : MM. Le Roy, préfet à Rouen, Besson, à Lille, de Grèvecœur, à Marseille, Tourangin, anciennement à Lyon, Haussmann, à Bordeaux, etc. Outre ce que je savais d'eux et par moi-même et par les traditions de l'administration, je m'attachai à les étudier avec soin pendant leur séjour à Paris, et en dînant presque en tête à tête avec eux. Pour me servir d'épreuves sur leur caractère, je leur faisais raconter ce qui s'était passé dans leur département au moment du coup d'Etat. La manière dont ils se mettaient eux-mêmes en scène dans le récit de ces graves circonstances était souvent lumineuse. A leur insu, toute leur âme se montrait à nu. Je leur faisais dire, en outre, les hostilités, les résistances qu'ils avaient rencontrées, enfin les difficultés qu'ils avaient éprouvées de la part de l'administration centrale, des ministres en particulier, et surtout leur conduite au milieu de ces difficultés. Puis, pour arriver à la grande affaire des travaux de Paris, comme ils savaient tous les mille sottises qu'on avait débitées sur mon compte à ce sujet, j'affectais d'avoir besoin de rectifier ces bruits absurdes, pour me donner l'occasion d'exposer, en manière d'apologie, les idées que j'avais émises sur cette question et de provoquer

des observations de leur part. Il m'était ainsi facile de connaître leur sentiment sur ce point, sans qu'ils pussent se douter des vues que j'avais sur eux, car ni M. Berger ni personne ne savait que le préfet de la Seine était sacrifié.

Comme me l'avait prédit M. Frémy, alors secrétaire général de mon ministère, c'est M. Haussmann qui me frappa le plus. Mais, chose étrange, c'est peut-être moins les facultés de son intelligence remarquable que les défauts de son caractère qui me séduisirent, et voici les raisons de cette disposition de mon esprit : quoique j'eusse encore peu l'expérience du régime que nous venions de fonder, je voyais que sous un gouvernement personnifié dans un homme, malgré les facultés éminentes de cet homme, à défaut de la liberté qui, seule, peut mettre les caractères sous leur véritable jour, c'est l'intrigue qui allait prendre la plus grande place dans l'État. A moins de supposer dans le Prince la puissance de volonté, la connaissance des hommes, le coup d'œil d'Alexandre, de César ou de Napoléon, comment, en effet, le nouvel empereur pourrait-il échapper aux conditions habituelles des gouvernements absolus ? Pour moi, quelque amitié que me témoignât le souverain, quelque confiance qu'il me montrât, je sentais déjà, par les justifications qu'il me fallait faire à chaque instant auprès de lui, combien sa raison assiégée de toutes parts avait de peine

à résister aux assauts de l'intrigue. Ce que je sentais encore plus, c'était mon inaptitude à lutter contre des manœuvres souterraines. Mes amis me reprochaient d'être trop absolu, trop impétueux, trop violent, de ne pas surtout ménager les amourspropres et de marcher droit devant moi sans m'inquiéter des chocs sur mon passage. Cela était vrai; mais ce qui est encore plus vrai, et d'une manière générale, c'est que l'homme honnête, plus préoccupé de servir l'État que de s'en servir, une fois en butte aux intrigues de cour, est vaincu d'avance. Car s'il a affaire, comme cela n'arrive que trop souvent, à des adversaires peu scrupuleux, la lutte n'est plus égale, puisque lui n'a et ne peut avoir qu'une arme dans la main, tandis que les autres les ont toutes, même les armes prohibées et empoisonnées.

Ces réflexions me venaient à l'esprit pendant que j'entendais M. Haussmann. J'avais devant moi un des types les plus extraordinaires de notre temps. Grand, fort, vigoureux, énergique, en même temps que fin, rusé, d'un esprit fertile en ressources, cet homme audacieux ne craignait pas de se montrer ouvertement ce qu'il était. Avec une complaisance visible pour sa personne, il m'exposait les hauts faits de sa carrière administrative, ne me faisant grâce de rien ; il aurait parlé six heures sans s'arrêter, pourvu que ce fût de son sujet favori.

de lui-même. J'étais, du reste, loin de me plaindre de cette disposition. Elle me révélait toutes les faces de son étrange personnalité. Rien de curieux comme la manière dont il me racontait son coup de collier du 2 décembre, ses démêlés avec le ministre de la marine, ce pauvre M. Ducos, embarrassé de deux femmes, et surtout ses luttes avec le conseil municipal de Bordeaux. En me faisant connaître dans le plus grand détail les incidents de sa campagne contre ses redoutables adversaires de la municipalité, les pièges qu'il leur avait tendus, les précautions qu'il avait prises pour les y faire tomber, puis les coups de massue qu'il leur avait appliqués, une fois par terre, l'orgueil du triomphe illuminait son front. Quant à moi, pendant que cette personnalité absorbante s'étalait devant moi avec une sorte de cynisme brutal, je ne pouvais contenir ma vive satisfaction. « Pour lutter, me disais-je, contre les idées, les préjugés de toute une école économique, contre des gens rusés, sceptiques, sortis la plupart des coulisses de la Bourse ou de la Basoche, peu scrupuleux sur les moyens, voici l'homme tout trouvé. Là où le gentilhomme de l'esprit le plus élevé, le plus habile, du caractère le plus droit, le plus noble, échouerait infailliblement, ce vigoureux athlète, à l'échiné robuste, à l'encolure grossière, plein d'audace et d'habileté, capable d'opposer les expédients aux expédients, les

embûches aux embûches, réussira certainement. )) Je jouissais d'avance à l'idée de jeter cet animal de race féline à grande taille au milieu de la troupe de renards et de loups ameutés contre toutes les aspirations généreuses de l'Empire. Jamais la doctrine d'Hahnemann : Sïmilia similibus curatitur, ne m'avait paru plus opportune.

Maintenant, il s'agissait de connaître ses idées sur la question spéciale des travaux de Paris. Mais pour ne pas m'exposer à la possibilité d'une contradiction, je lui dis de suite et ouvertement pour quel poste et à quelle condition j'avais l'intention de le proposer à l'Empereur. Assurément, il était homme à comprendre, aussi bien que personne, le grand côté de l'opération et à en surmonter les difficultés, comme il l'a bien montré; mais à la vue, à l'odeur de l'appât, sans hésiter il se jeta dessus avec fureur. Il ne me restait donc plus qu'à obtenir l'agrément du souverain.

A son passage à Bordeaux, lors du fcimeux discours : l'Empire c'est la paix^ l'Empereur avait pu apprécier la capacité de M. Haussmann. Il avait reconnu en lui cette faculté qui est propre aux esprits organisateurs que le préfet de la Gironde possédait au plus haut degré, de soigner les détails comme l'ensemble. Il avait été très favorablement impressionné à son sujet. Quand je lui dis que je croyais devoir lui proposer M. Haussmann pour la

préfecture de la Seine, il accueillit son nom avec plaisir. Sa Majesté fut encore plus satisfaite quand elle apprit dans quel ordre d'idées il se proposait de diriger l'administration de Paris. J'avais plusieurs fois expliqué à l'Empereur le système financier proposé par moi pour les travaux de la capitale, je ne crois pas, toutefois, qu'il y eût fait grande attention ; car, en général, et comme si son esprit répugnait à s'y appliquer, il prenait peu d'intérêt aux questions de finances. Ce qu'il voyait de plus clair dans tout ceci, c'est qu'il s'agissait de faire de grands travaux dans Paris, d'améliorer les conditions des classes populaires, de détruire les quartiers malsains, de faire de la capitale la plus belle ville du monde, toutes choses qu'il désirait ardemment et qu'il ne cessait de nous recommander. Toujours passionné pour les améliorations, pour les grandes choses, il avait étudié depuis longtemps, sur les lieux mêmes, les divers projets à exécuter dans Paris. C'est lui, en effet, qui a réellement tracé toutes les grandes voies qu'on y admire aujourd'hui, et réglé l'ordre de leur exécution. Déjà il avait conçu l'idée de transformer le bois de Boulogne en parc anglais et en avait tracé le plan. Ce fut même un des premiers travaux qu'il confia à M. Haussmann après sa nomination de préfet de la Semé, qui fut signée le 23 juin i853.

La chute de M. Berger, quoique nommé au Sénat

en récompense de ses services, excita une colère violente parmi ses amis politiques et produisit une stupeur profonde parmi ces dévouements équivoques, toujours si nombreux sous un gouvernement nouveau, qui se crurent menacés dans sa personne. Mais dans certaines régions de la politique, quand on sut à quelles mains vigoureuses avait été confiée l'administration de Paris, il y eut comme un accès de rage; il se produisit alors un de ces phénomènes étranges si surprenants pour le public qui en ignore le secret; je veux parler de la rapidité avec laquelle un bruit, une calomnie peut se répandre. En moins de huit jours, tout Paris, le Paris des salons, de la Bourse, des boutiques et de la rue se disait, se répétait à l'oreille une de ces biographies habilement arrangées, avec les détails les plus circonstanciés, les plus spécieux, le tout tendant à prouver que la nomination du nouveau préfet de la Seine était une erreur monstrueuse du gouvernement. Telle fut l'impression produite par cette manœuvre gigantesque, que le gouvernement tout entier en fut ému, que plusieurs membres du conseil municipal donnèrent leur démission, et qu'à la demande instante de M. Haussmann d'une enquête sur les faits allégués, on aurait peut-être répondu par un refus, si, comme ministre de l'intérieur, responsable de la nomination du nouveau préfet, je n'avais pas tenu absolument à ce qu'elle

fût faite en ma présence. Inutile de dire que dans cette enquête, tous les faits allégués étant reconnus inexacts ou calomnieux, le préfet fut maintenu dans les fonctions où il allait bientôt répondre avec tant d'éclat aux espérances placées dans son habileté et dans son énergie.

Ici, je ne dois pas oublier de dire qu'en homme prudent et avisé, il se garda bien d'introduire immédiatement dans son administration le système financier dont nous étions convenus. Comme je le reconnaissais tout le premier, surtout après le déchaînement de colères qu'avait causé sa nomination, il avait besoin d'étudier son terrain avant de braver les préjugés, les hostilités, que le système devait provoquer. Ce ne fut qu'un an après qu'il présenta résolument un premier projet d'emprunt de 60 millions, sous la forme d'émission d'obligations remboursables par annuités, en quarante ans, avec lots et primes, et qu'après de vives discussions dans le sein du gouvernement, du Conseil d'État et des Chambres, il réussit à le faire autoriser par la loi du 5 mai i855.

Aujourd'hui (i), il y a quinze ans que M. Haussmann dirige l'administration de Paris. Grâce au système financier qu'il a inauguré, il a trouvé le moyen de faire 2 milliards de travaux qui ont enrichi et transformé la capitale, un milliard environ en

(i) i853. {Note de V éditeur.)

percements, boulevards, grandes voies de circulation, et un autre milliard non moins bien employé en travaux d'aqueducs, de distribution d'eau, d'égouts, en monuments de tous genres, églises, asiles, écoles, hospices, etc.; le revenu de la ville s'est élevé, pendant cette période, comme je l'ai déjà dit, de 20 à 200 millions; le chiffre des recettes dépasse de plus de 5o millions le chiffre des dépenses. Enfin, il a fait de Paris la plus belle ville du monde, et il n'a peut-être manqué à son œuvre, pour être parfaite, qu'un certain goût architectonique auquel le souverain dont il a si bien réalisé les volontés ne pouvait suppléer.

M. Haussmann a donc admirablement justifié le choix qui avait été fait de lui. Pour être juste, il faut dire cependant que ce n'est pas lui qui a donné l'impulsion aux grands travaux de Paris, car cette impulsion avait été donnée par l'Empereur luimême, sous M. Berger, La rue de Rivoli, le boulevard de Strasbourg, les Halles centrales et diverses entreprises accessoires avaient frappé les esprits. Il a donc trouvé le mouvement déjà imprimé aux affaires, et quant au système financier qui a présidé à ses travaux, il lui avait été tracé d'avance, comme je viens de le dire. Mais outre l'activité, l'ordre et l'habileté qu'il a su mettre à diriger de si vastes opérations, son véritable mérite a été de faire ces grandes choses malgré l'opposition ardente, pas-

26o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

sionnée, inexplicable de la plupart des membres influents du gouvernement. L'histoire de son administration n'a été qu'une longue lutte contre les dépositaires du pouvoir, qu'une série de combats corps à corps avec une coterie puissante, incapable de rien faire par elle-même, mais jalouse de ne laisser rien faire aux autres. Dans le cours de cette guerre à outrance, guerre d'embûches, d'embuscades, où il a été vingt fois sur le point de succomber, où il est presque étonnant qu'il ait survécu, il a dû m'adresser mentalement bien des actions de grâces pour le conseil que je lui avais donné et qu'il a scrupuleusement suivi, à savoir de ne rien entreprendre, de ne rien commencer sans avoir fait tracer le projet sur la carte de Paris, par la main de l'Empereur, sans avoir rattaché la personne même du souverain par le lien le plus intime à chacun des actes de son administration.

Et maintenant, ceux qui ont assisté au spectacle de cette active et militante administration du préfet de la Seine pendant ces quinze années peuvent se demander ce qu'il serait advenu de la transformation de Paris, si je m'étais contenté de l'honorable M. Berger, si j'avais accepté son système de 4 millions de travaux par an, au lieu du mécanisme puissant de l'emprunt remboursable à long terme, ou même si, en changeant M. Berger, je ne l'avais pas remplacé par cette sorte de sanglier redoutable,

aux puissantes défenses, capable de tenir tête à la meute acharnée dont je prévoyais le déchaînement. Parmi les candidats auxquels j'avais d'abord pensé pour remplacer M. Berger se trouvait en première ligne M. Vaïsse, ancien ministre de l'intérieur et ancien préfet de Lille, administrateur vraiment capable, vraiment habile, et qui pouvait tout aussi bien que M. Haussmann diriger de vastes opérations, pour ce qui est des opérations en ellesmêmes. Mais combien ne me suis-je pas applaudi de lui avoir préféré M. Haussmann! M. Vaïsse, homme du monde, de manières distinguées et réservées, jeté sur le théâtre de Paris, exposé sans défense aux intrigues de la politique, n'eût pu supporter longtemps le dégoût de pareilles luttes, et il eût bientôt abandonné la partie. Je ne me suis pas moins applaudi de la résolution que j'avais prise quelques mois auparavant à son égard. En proposant à l'Empereur de l'envoyer à Lyon avec la même mission que M. Haussmann à Paris, dans les mêmes conditions que lui, c'est-à-dire en réunissant en sa faveur, sous le titre d'administrateur du département du Rhône, les fonctions de préfet du département et de maire de Lyon, j'avais pensé que les facultés de cet esprit éminent s'exerceraient avec d'autant plus de succès qu'il serait placé plus loin du centre des intrigues, c'est-à-dire hors de la vue de ces eunuques politiques qui

encombrent d'ordinaire le palais des princes et qui sont toujours si jaloux de la virilité chez les autres.

M. Vaïsse, depuis sa sortie du ministère, satisfait de sa situation au Conseil d'État, avait abandonné toute idée de rentrer dans l'administration. Il avait d'abord décliné ma proposition; mais quand je lui eus fait connaître ce que l'Empereur attendait de lui, quand je lui eus exposé les avantages du système financier des emprunts remboursables à longs termes, par voie d'annuités, pour se procurer un gros capital et, à l'aide de ce capital, transformer la ville et la percer en tous sens; quand je lui eus fait sentir comment, en exaltant toutes les têtes par la nouveauté du spectacle', il pourrait remuer les capitaux au fond de toutes les bourses de Lyon et créer enfin dans cette grande cité l'activité publique, qui enfante à son tour les merveilles, son esprit droit, noble, comprit tout. Il accepta la mission avec le sentiment profond d'un service à rendre au pays, et il alla faire loin des regards jaloux, simplement, sans bruit, sans tapage, dans la seconde ville de Tempire, ce que M. Haussmann était destiné à faire avec tant de fracas dans la capitale.

Pendant douze ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, qui arriva en 1864, il s'appliqua à son œuvre avec une intelligence, un zèle, une activité remarquables, toujours sans faire parler de lui, mais non sans

se heurter à bien des obstacles. Souvent il m'écrivait, particulièrement à l'époque de mon ambassade à Londres, pour invoquer mon appui auprès de l'Empereur, en faveur de son œuvre, compromise ou arrêtée par quelque décision de l'administration centrale. Une fois même, dans une circonstance critique, je fus obligé de venir exprès de Londres à Paris pour déjouer une intrigue qui le menaçait. Je n'avais pas vu Lyon depuis le commencement de ses travaux; M. Vaïsse m'engageait souvent à venir les visiter. Ce fut l'année de sa mort, seulement, qu'en allant au conseil général de la Loire je pus m' arrêter à Lyon. M. Vaïsse m'en fit les honneurs. Je ne connaissais Lyon que comme une ville sale, laide, horrible, malgré la beauté de sa situation. Maintenant, la transformation était complète, je dois même dire plus frappante qu'à Paris; avec ses quais entièrement refaits, ses boulevards, ses rues magnifiques, ses palais, ses hôtels, son parc, ses squares, avec cette élégance, cette richesse, cette propreté nouvelle, alliée d'une manière si admirable à la position pittoresque de la ville, au confluent des deux fleuves, Lyon était devenue l'une des plus belles villes du monde. J'en fus émerveillé, et comme je ne cessais, à chaque objet de mon étonnement, de complimenter l'habile administrateur qui avait enfanté ces merveilles, M. Vaïsse, se défendant de mes éloges,

me dit du ton le plus modeste et le plus pénétré : « Mais ce n'est pas moi, c'est vous qui en êtes l'auteur. »

Cette parole, Dieu m'est témoin que je ne la reproduis pas ici par vanité. Je ne suis pas assez insensé pour vouloir comparer et encore moins subordonner à une simple idée théorique le mérite de travaux lents, persévérants, courageux, gigantesques, glorieusement accomplis, en dépit d'innombrables difficultés. Mais je rappelle cette noble parole comme un hommage à la mémoire de celui qui la prononça. Car ces sortes de reconnaissance sont rares dans la vie politique. C'est la seule, absolument la seule que j'aie jamais reçue pour la part prise par moi dans l'application du système financier, la mise en œuvre des travaux et le choix des hommes qui ont transformé Paris et Lyon.

Après Paris et Lyon, j'aurais voulu faire entrer toutes les grandes villes de France dans les mêmes voies d'activité et de richesse. Chacune d'elles avait aussi besoin d'améliorer dans son sein les conditions de viabilité, de salubrité, d'aisance; partout il y avait intérêt à réveiller les populations de leur torpeur habituelle. Déjà j'avais entrepris la transformation de Marseille et du Havre. Par mes ordres, M. Frémy, secrétaire général de mon ministère, s'était rendu sur les lieux pour concerter avec les municipalités de ces deux villes des plans qui furent

arrêtés et mis en train d'exécution. Mais je ne tardai pas à être remplacé par M. Billault(i),et après moi, toute nouvelle opération de ce genre fut pour longtemps abandonnée. Quand plus tard, pour la seconde fois, je fus appelé au ministère de l'intérieur par la confiance de l'Empereur (novembre 1861), la coterie bourgeoise, terre-à-terre, sceptique, avait pris dans l'État une si grande influence qu'il n'y avait plus possibilité de lutter contre elle, surtout sur le terrain des intérêts matériels, dont elle avait fait son domaine.

Paris, 16 avril 1868. •

(i) Le 21 juin 1854, M. de Persigny, excédé des attaques auxquelles il était en butte, donna sa démission à l'Empereur qui lui adressa, en réponse, la lettre suivante :

« Saint-Cloud, le 22 juin 1854.

« Monsieur le ministre, je regrette vivement que votre santé vous oblige à me donner votre démission et je ne regrette pas moins que vous n'ayez pas cru devoir accepter la position de ministre sans portefeuille, car cette dernière combinaison ne m'aurait pas privé des lumières et des conseils loyaux d'un homme qui depuis vingt années m'a donné tant de preuves de dévouement.

« Gomme témoignage de ma satisfaction particulière, je vous nomme grand officier de la Légion d'honneur et j'espère que votre santé vous permettra plus tard de me rendre de nouveaux services.

« Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

« Napoléon. »

(Note de l'éditeur.)

l8 SEPTEMBRE 1860

Après la violation du traité de Villafranca, c'està-dire après la formation du royaume d'Italie au nord des États de l'Église, l'absorption, par ce nouveau royaume, de Modène, de la Toscane, de Parme et de la Romagne, au moment où Garibaldi préparait son expédition en Sicile, M. de Lamoricière fut choisi par le Pape pour organiser et commander les troupes pontificales. Mais comme ce général, sous peine de perdre sa nationalité, ne pouvait aller prendre possession de ce poste sans l'autorisation du gouvernement français, il en fit la demande et eut l'avantage de l'obtenir.

Ambassadeur de France à Londres ( i ), je me trouvais depuis quelques jours à Paris, lorsque j'appris cet incident qui m'étonna beaucoup. Je connaissais la haine de M. de Lamoricière pour l'Empereur, son caractère violent, vindicatif, ses propos mconsidérés, son entourage hostile au gouverne-

(i) Depuis le mois de mai i855. (Note de Véditeur.)

ment : je ne comprenais pas qu'on donnât à un pareil homme^ dans des circonstances si graves, un rôle si important et si délicat. J'étais convaincu qu'il n'acceptait le commandement de l'armée du Pape que pour avoir l'occasion de nous créer des difficultés en Italie. Sans portée politique sérieuse, tour à tour révolutionnaire et conservateur, démagogue et clérical, mais brave et audacieux, M. de Lamoricière pouvait être un instrument dangereux entre les mains de nos ennemis. Ceux qui l'avaient désigné au Saint-Père ne s'étaient évidemment proposé que de le faire servir à une intrigue contre le gouvernement français. - Quoi qu'il en soit, je me rendis auprès de l'Empereur et lui fis part de mes craintes. L'Empereur connaissait aussi bien que moi le général Lamoricière. Il le savait animé des sentiments les plus hostiles, mais il me dit qu'il n avait pas été fâché de s'en débarrasser à l'intérieur, en le laissant aller à Rome. Je répondis à Sa Majesté que je ne lui aurais pas donné ce conseil; que sans emploi, sans commandement, le général n'aurait pu causer aucune difficulté à l'intérieur, tandis qu'à Rome, il pouvait amener des embarras sérieux; et voici les observations que j'eus l'honneur de soumettre à l'Empereur sur ce sujet.

Notre situation dans la Péninsule était des plus difficiles. Nous avions proclamé l'indépendance de

l'Italie; sous peine d'être amenés de proche en proche à nous charger de gouverner nous-mêmes la Péninsule, nous devions éviter avec soin tout conflit avec les Italiens. Or, le général Lamoricière, appelé auprès du Pape par la fraction la plus violente et la plus obstinée de la cour de Rome, ne pouvait avoir qu'un but, celui de nous entraîner dans la querelle du Pape avec le gouvernement piémontais. Le rêve de la cour de Rome, c'était de reconquérir la Romagne que l'abandon de l'Autriche lui avait fait perdre ; ce n'était pas évidemment avec ses propres forces que M. de Lamoricière pouvait espérer de mettre à exécution ce projet chimérique. Si donc nous voulions éviter une conflagration en Italie, il nous fallait surveiller avec soin la conduite du nouveau commandant des troupes pontificales.

Il y avait, du reste, un moyen infaillible de déjouer les intrigues dont nous étions menacés, c'était de donner au général Lamoricière le soin de garder Rome avec l'armée papale et de nous charger seuls de garder la frontière. En fait, l'occupation de Rome par nos troupes avait quelque chose d'odieux, qui répugnait aux sentiments du public français, car nous avions à défendre le Pape contre ses propres sujets. Que si, au contraire, nous nous bornions, en gardant nous-mêmes la frontière, à protéger les États de l'Église contre toute interven-

tion armée, nous ne remplissions plus qu'une fonction européenne et catholique, une mission honorable et élevée. De son côté, l'occupation de Rome par le général Lamoricière offrait de grands avantages. En y maintenant Tordre public avec les seules troupes du Pape, on essayait d'habituer les Romains à obéir au gouvernement pontifical, sans que celui-ci eût besoin d'une puissance étrangère pour assurer sa sécurité dans sa capitale, et l'on préparait insensiblement le moment de notre évacuation ultérieure. En renfermant, en outre, dans l'enceinte de Rome les troupes pontificales, on faisait disparaître toute occasion de conflit entre ces troupes et l'armée italienne, par conséquent on écartait le péril que nous avions un si grand intérêt à prévenir.

L'Empereur parut frappé de cette idée; il m'en remercia si chaleureusement que je crus la chose résolue dans son esprit. Mais peu de temps après, de retour à Londres, j'appris avec étonnement que nos troupes restaient à Rome, tandis que le général Lamoricière établissait son quartier général dans les Marches. A cette nouvelle inattendue, j'écrivis à l'Empereur pour lui rappeler mes observations, je lui faisais observer que l'attitude de la cour de Rome ne laissait plus rien à deviner; que pour reconquérir la Romagne, elle cherchait évidemment à amener un conflit entre elle et le Pie-

mont, dans la pensée de nous y entraîner; que si nous faisions la faute de tomber dans ce piège, nous serions conduits de proche en proche à remplacer la domination autrichienne par la nôtre; que la domination de l'Autriche en Italie, quoiqu'elle y possédât deux grandes provinces dont elle tirait beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, lui avait été funeste; mais que pour nous, un rôle analogue serait bien autrement dangereux; qu'en effet, ne possédant rien dans la Péninsule, nous serions obligés pour la gouverner d'y faire gratuitement d'énormes sacrifices d'hommes et d'argent, sans autre résultat que d'exciter contre nous les haines de l'Italie avec les jalousies de l'Europe. Je disais donc à l'Empereur que nous ferions une grande faute, si nous nous laissions entraîner par M. de Lamoricière dans une lutte avec le Piémont; mais que, d'un autre côté, abandonner l'armée pontificale, assister l'arme au bras à sa destruction, peut-être à la perte des Légations, serait dépasser les bornes de la prudence et donner à notre politique une apparence de faiblesse ou de duplicité que rien ne pourrait justifier aux yeux de l'Europe catholique.

Pour échapper à l'une ou l'autre alternative, je suppliais donc l'Empereur d'ordonner, sans retard, que les Marches fussent occupées par nos troupes et que le général Lamoricière rentrât à Rome. Je

revins plusieurs fois sur ce sujet, avec d'autant plus d'insistance que je voyais le gouvernement français plus ému des périls dont le royaume de Naples était menacé et plus désireux d'empêcher l'unité de l'Italie. Je ne comprenais pas qu'avec le désir de maintenir trois États distincts dans la Péninsule, le royaume d'Italie au nord, les États de l'Église au centre et le royaume des Deux- Siciles au sud, nous eussions l'imprudence de subordonner cette politique à la présence dans les Légations de la petite armée de Lamoricière. « Si nous voulons empêcher que l'Italie ne donne la main à la révolution de Naples, ne cessai-je de répéter, gardons nous-mêmes la frontière des États de l'Église et ne confions pas aux troupes pontificales une mission aussi importante. )> Mais tout fut inutile. Il arriva dans cette circonstance ce qui n'avait lieu que trop souvent. En matière de haute politique, l'Empereur paraissait m'écouter avec intérêt et se montrait généralement favorable à mes opinions. Malgré les efforts incessants et habituellement victorieux de l'intrigue pour m'éloigner de sa personne, il y avait entre nous deux une communauté d'idées, de sentiments, de doctrines qui se retrouvait dans presque tous nos entretiens politiques, et qui, je crois pouvoir le dire, n'existait au même degré avec aucun de ses ministres. Mais soit indécision d'esprit, soit indolence de caractère,

soit enfin impuissance à dominer son entourage, tantôt il se laissait entraîner par des influences contraires, tantôt perdait un temps précieux à prendre sa résolution et manquait l'occasion d'agir.

En général et du moment où je me suis trouvé écarté de son intimité habituelle, c'est-à-dire où je n'ai plus eu la possibilité d'insister chaque jour sur le point important à décider, j'arrivais encore très aisément, dans mes entretiens avec lui, à convaincre sa raison, mais très rarement à mettre sa volonté en mouvement. Comme ma qualité d'ancien ami de l'Empereur et l'influence qu'on me supposait sur son esprit avaient de tout temps excité contre moi les jalousies de son entourage, il suffi-, sait qu'une proposition, une idée nouvelle me fût attribuée pour provoquer les résistances autour de lui. En vain, je priais l'Empereur de ne pas prononcer mon nom quand je venais de lui soumettre une idée que je croyais utile et qu'il approuvait lui-même; incapable, dans sa bonne foi, de soupçonner de pareils mobiles dans l'âme de ses ministres et persuadé que je m'exagérais leur susceptibilité, il ne manquait jamais de leur dire : « Persigny m'a dit ceci, Persigny me conseille cela », et c'était à qui inventerait pour combattre mes idées des difficultés d'exécution ou des moyens d'ajournement. Ainsi, dans cette affaire de Lamoricière,

il m'est impossible d'attribuer à d'autres causes l'inaction de l'Empereur. Averti par moi, il m'avait paru comprendre parfaitement les dangers que la présence dans les Marches des troupes pontificales devait amener ; il les avait lui-même résumés devant moi avec une lucidité d'esprit parfaite, et il ne fit rien pour prévenir ces dangers.

Cependant les événements marchaient avec rapidité. Garibaldi avait conquis la Sicile et s'apprêtait à s'embarquer pour Naples. L'Italie était en feu; Lamoricière paradait avec sa petite armée pontificale en face de Cialdini, et l'Europe assistait avec émotion à ce spectacle. Dans ces circonstances, le roi François II avait alors pour ministre plénipotentiaire à Londres un jeune diplomate, le comte de Ludolf, qui se montrait très dévoué à son souverain et très ému des périls qui le menaçaient. Chaque jour, il me communiquait les nouvelles qu'il recevait et me faisait part de ses alarmes. Il avait demandé au nom de son gouvernement l'intervention de la flotte anglo-française pour empêcher le passage de Garibaldi sur la terre ferme. L'Empereur s'était prononcé pour cette action combinée, et j'en avais obtenu la promesse de lord Palmerston, qui s'était montré d'abord très résolu à intervenir. Malheureusement, quelques jours après, le cabinet anglais se ravisa et déclara que l'état des esprits en Angleterre ne lui permettait pas de s'opposer à la

marche de Garibaldi, quoiqu'il continuât à la blâmer en principe. En nous faisant, du reste, cette déclaration, lord Palmerston s'empressait de reconnaître notre complète indépendance d'action et ne faisait aucune objection à ce que nous agissions isolément avec notre flotte. Mais soit lenteur à transmettre les ordres nécessaires, soit désir de ne pas séparer notre politique de celle de l'Angleterre, le gouvernement français ne fit rien pour s'opposer au passage de Garibaldi. En effet, ce dernier débarquait bientôt sur la terre ferme sans rencontrer aucune opposition; il marchait en avant avec son audace habituelle et entrait à Naples en triomphateur, pendant que François II, accompagné de toute son armée, se retirait sur Gaëte.

Au milieu de ces nouvelles affligeantes, M. de Ludolf n'avait pas cependant perdu toute espérance. Il reconnaissait bien que dans l'état de désorganisation où était tombé son gouvernement, et par l'effet de la conspiration si habilement ourdie par M. de Cavour, le Roi se trouvait abandonné de presque tous les hommes considérables de son royaume; qu'il ne pouvait compter absolument sur aucun général et très peu sur les officiers de son armée. Mais il y avait dans la masse des sous-officiers et soldats un tel dévouement pour le Roi, une telle résolution de ne pas l'abandonner, et M. de Ludolf me donnait à ce sujet des détails si caracté-

ristiques, si convaincants, que comme lui j'étais disposé à croire encore à la possibilité d'écraser Garibaldi et de ramener le Roi à Naples, si l'on pouvait faire arriver auprès du Roi un homme de tête et de résolution capable de prendre le commandement de cette masse de soldats fidèles ; voici en conséquence l'idée que je crus devoir soumettre à M. de Ludolf :

Considérant que dans ses proclamations Garibaldi, non encore reconnu du gouvernement piémontais, n'ayant par conséquent d'autre qualité que celle d'un chef de bandes révolutionnaires, menaçait tout à la fois le Pape et le roi de Naples, je conseillais au roi de Naples défaire avec le Pape une alliance offensive et défensive contre leur ennemi commun, et de demander le secours de Lamoricière. Je disais à M. de Ludolf que si Lamoricière avait vraiment une valeur militaire sérieuse, il pouvait, dans les circonstances actuelles, jouer un grand rôle : c'était de lever son camp, en dérobant son mouvement à Cialdini, de traverser les Apennins à marches forcées, de gagner Gaëte, d'y rallier l'armée napolitaine et d'écraser Garibaldi avec les deux armées réunies, quitte à revenir en arrière pour arrêter Cialdini, si ce dernier, jetant enfin le masque, voulait courir au secours de Garibaldi.

M. de Ludolf transmit ce plan à Gaëte par

dépêche télégraphique chiffrée. Le roi de Naples l'approuva et s'empressa de le faire parvenir au Pape et à Lamoricière; mais ce dernier, soit qu'il se sentît embarrassé par ses antécédents révolutionnaires, soit plutôt qu'il ne sût rien comprendre aux grandes choses, refusa la proposition du Roi. Il répondit grossièrement, me dit M. de Ludolf, à l'envoyé chargé de la lui exposer, qu'il se f... du roi François II, qu'il avait accepté de servir le Pape, et non les Bourbons de Naples. Ce brutal soldat ne sut pas comprendre que dans ces circonstances extraordinaires, la cause du Pape était solidaire de celle du roi des Deux-Siciles ; que défendre celle-ci, c'était défendre celle-là. Il fut puni comme il le méritait, mais malheureusement au grand préjudice de l'Empereur, de la France et de l'Italie elle-même.

Les conséquences de Castelfidardo ( i ) devaient être et furent, en effet, déplorables. En laissant s'accomplir cet acte funeste, en permettant la spoliation du Saint-Siège, la perte des Légations et l'adjonction de Naples au royaume d'Italie, l'Empereur jetait sa politique dans des complications inextricables. Aux yeux de toute l'Europe, son gouvernement était frappé de discrédit. Il avait voulu empêcher

(i) Le général Cialdini, commandant les troupes piémontaises, y défit complètement, le 18 septembre 1860, les forces pontificales placées sous les ordres du général de Lamoricière. {Note de l'éditeur.)

l'unité de ritalie, et l'unité deTItalie s'accomplissait. Il avait voulu protéger le Saint-Siège, et le Saint- Siège perdait ses plus riches provinces; les États de l'Église étaient saccagés, pillés, démembrés, sous les yeux mêmes d'une armée française chargée de les protéger. Toutes les haines, toutes les préventions des ultramontains étaient justifiées. Faiblesse ou mauvaise foi, telle était la seule explication de l'attitude du gouvernement français.

De son côté, le gouvernement piémontais, en s'ouvrant un passage pour donner la main à Garibaldi, exaltait avant le temps toutes les aspirations de la Péninsule. L'union du Nord et du Sud s'accomplissait, mais l'œuvre de la régénération italienne perdait en intensité ce qu'elle gagnait en étendue. En réalité, l'unité de l'Italie ne pouvait se concevoir qu'avec la suppression du pouvoir temporel du Pape. Comme toutes les souverainetés ecclésiastiques du moyen âge, cette institution vermoulue était condamnée par l'histoire. Elle devait et doit un jour disparaître parce qu'elle est contraire à l'esprit même de la civilisation moderne (i). Mais pour y mettre un terme, la force brutale était le moyen le plus impolitique, elle blessait les sentiments catholiques de la moitié de l'Europe et sur-

(i) M. de Persigny en a développé les raisons dans sa lettre de Rome. (Voyez Le duc de Persigny et les doctrines de l'Empire, pages 221 et 222.)

tout de la France. Pour l'Italie, s'emparer d'une partie des États de l'Église, c'était trop ou trop peu. C'était trop, car cet acte de violence soulevait contre la maison de Savoie tous les États catholiques; c'était trop peu, car, réduite au territoire de Rome, la souveraineté du Pape n'en restait pas moins comme un trait empoisonné enfoncé dans le flanc de l'Italie. Il eût donc été bien préférable, pour la régénération italienne, de maintenir de nos jours trois États dans la Péninsule. Le jour où le Pape n'eût plus été menacé, où la persécution n'eût plus appelé à son aide les sympathies catholiques de l'Europe, le pouvoir temporel livré à lui-même était perdu. L'Italie n'avait qu'à attendre avec patience la marche naturelle des choses : une fois le pouvoir temporel anéanti, les États de l'Église, comme le royaume des Deux-Siciles, tombaient inévitablement sous le sceptre de la maison de Savoie.

Quoi qu'il en soit, si cette politique n'était pas dans l'intérêt de l'Italie, elle était au moins dans l'intérêt de la France, qui, dans les circonstances actuelles, avait tout à redouter des complications de la question romaine. Quand on songe que pour éviter toutes ces difficultés il suffisait simplement de mettre le général Lamoricière à Rome et de garder nous-mêmes la frontière, on ne peut comprendre qu'une mesure si simple et si facile à exé-

28o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

cuter n'ait point été adoptée par le gouvernement français. Tel a été pendant plusieurs années mon étonnement de cette faute que, malgré ce que je savais de ses habitudes d'inertie, je l'avais attribuée aux résistances de la cour de Rome et aux passions obstinées du parti ultramontain. La vérité, que j'ai apprise plus tard, c'est que le gouvernement de l'Empereur n'avait rien fait, rien proposé à Rome à ce sujet. Tous les avertissements étaient restés inutiles. La force d'inertie avait triomphé de la plus simple prudence.

Chamarande, 29 janvier 1868.

J'ai connu M. de Bismarck lorsque j'étais ministre plénipotentiaire à Berlin, en i85o. M. de Bismarck était alors un des membres les plus influents de la Galette de la Croix, ou parti féodal. Il était marié depuis quelques années à une très jolie femme qui avait alors beaucoup de succès dans la société de Berlin et y était aussi aimée qu'estimée. Je n'eus pas l'occasion de fréquenter beaucoup M. de Bismarck; je me rappelle seulement l'impression qu'il produisit sur moi. Pour la plupart des hommes du parti féodal à Berlin, la France, l'Empire, les Napoléon et tout ce qui s'y rattachait étaient alors des objets d'exécration. Je sentais, au milieu de ces hommes pleins de passions et de préjugés, comme une atmosphère de glace. Il n'y avait pas de conversation possible avec eux; à peine pouvait-on rencontrer dans le monde les égards que la plus simple politesse impose aux gens de bonne compagnie. Au milieu de ces hommes passionnés, M. de

Bismarck, encore jeune, grand, bel homme, agréable de forme, se faisait remarquer par son ardeur et son audace réactionnaire. Mais dans ses rapports avec moi ou avec les autres membres de la légation française, il ne montrait aucun des sentiments hostiles que l'attitude de ses amis politiques laissait si clairement deviner. Son maintien, son langage, ses manières accusaient les opinions ardentes, mais non pas les préjugés de son parti. Il parlait de tout avec une grande indépendance d'esprit, mais avec une bienveillance et une considération pour les personnes d'autant plus frappantes qu'il était plus audacieux dans l'expression de ses sentiments. Il ne craignait pas de se compromettre, comme tant d'autres, en se montrant poli et aimable envers des étrangers que ses amis considéraient comme des ennemis. Enfin, sans avoir pu juger de l'étendue de son esprit, j'avais conçu une haute idée de son caractère et j'en avais conservé un souvenir agréable, lorsque dix ans plus tard nous nous retrouvâmes à Paris, lui ambassadeur de Prusse et moi ministre de l'intérieur.

Un jour, il vint me trouver dans mon cabinet, et, prenant un ton sérieux et presque solennel, il me demanda mon avis sur les affaires de Prusse. « Je sais, me dit-il, le rôle que vous avez joué dans l'histoire du second Empire, l'influence que vous avez eue dans les événements qui ont amené le

triomphe de la cause napoléonienne. Je me rappelle les prédictions que vous nous faisiez à Berlin et qui se sont si merveilleusement réalisées. Enfin, vous connaissez la Prusse et l'état de ses affaires. Permettez-moi donc de vous demander comment vous comprendriez la manière de sortir de la situation difficile où nous nous trouvons aujourd'hui. (( Cette situation est, en effet, bien critique, continua-t-il. Le parti libéral est chez nous entièrement maître de la Chambre des députés. Mais l'inexpérience de ce parti est aussi complète, et par conséquent aussi dangereuse, que celle de votre Assemblée nationale de 1789. Dans son ardeur de domination, non seulement ce parti menace les prérogatives de la couronne, mais il veut désorganiser l'armée, qui est la force vive du royaume. Si nous cédons à la Chambre, les conséquences de cette victoire du parti libéral sont faciles à prévoir. Après avoir écrasé le parti conservateur, humilié la royauté, jeté la désorganisation et la désunion dans l'armée, le parti libéral se divisera lui-même. Les libéraux honnêtes et bien intentionnés seront bientôt débordés par les violents et les ambitieux; de proche en proche nous tomberons dans les mains des démagogues, et tout sera perdu. Que si, au contraire, nous résistons, d'autres conséquences sont également à craindre. Le parti libéral est si puissant en Prusse et en Allemagne, l'ensemble des éléments

qui le constituent et qui ne sont pas encore divisés est si considérable, enfin l'opinion publique est si énergiquement prononcée en faveur de la majorité de la Chambre, que nous avons tout à redouter d'un choc violent d'opinions. Dans des circonstances si délicates, que faire ? quel parti prendre ? »

A cette question, je répondis sans hésiter à M. de Bismarck ce qui suit : « Si vous étiez façonnés comme l'Angleterre aux usages, aux luttes de la liberté; si toutes les classes de la société, en Prusse, étaient habituées à se pondérer par des concessions mutuelles, si surtout vous n'étiez pas exposés aux illusions funestes qui s'emparent infailliblement de tous les néophytes de la liberté, je conseillerais à votre Roi de s'incliner devant l'opinion publique et de s'engager sans crainte dans les voies du régime constitutionnel. Mais dans l'état présent des choses, ce serait insensé. Pour ne pas avoir su résister à un parti inexpérimenté, incapable de gouverner votre pa3^s, vous auriez à payer un jour avec des larmes de sang votre faiblesse d'un jour. Écoutez les leçons de notre histoire : elles sont lumineuses. Si LouisXVI n'avait pas rendu son épée dès le début de la Révolution, s'il n'avait pas renvoyé ses troupes de Versailles à la première demande de l'Assemblée, la populace ne serait pas venue assiéger son palais, s'emparer de sa personne et le conduire à Paris, le bonnet rouge sur la tête. Avec un prince résolu, les

malheurs et les crimes de la Révolution française pouvaient être évités. La Révolution nécessaire, inévitable,pouvait prendre le caractère d'une grande réforme politique et sociale, sans qu'il fût besoin de jeter le pays tout entier dans un abîme. De même pour le roi Louis-Philippe. Si, après avoir fait la faute, en plein régime parlementaire, de laisser arriver une querelle de partis à une explosion publique, ce prince eût su se mettre à la tête de ses troupes pour réprimer le désordre des rues, la révolution de 1 848 n'eût certainement pas eu lieu, et sa dynastie pourrait régner encore. Il est vrai que Charles X entreprit de résister à la Révolution et fut vaincu. Mais son exemple n'en est pas moins saisissant, car en signant ses ordonnances, il n'avait pas su prévoir qu'elles pourraient provoquer une insurrection, et rien n'avait été préparé pour la réprimer. La garnison de Paris, démesurément affaiblie par l'envoi d'une grande partie de la garde royale au camp de Lunéville, n'avait ni vivres, ni munitions, ni approvisionnements d'aucune sorte. Surprise par une lutte imprévue, elle fut réduite en un instant.

(( Eh bien ! appliquez ces leçons de notre histoire aux circonstances dans lesquelles vous êtes placés. Vous avez la chance favorable que la lutte du parti libéral contre vous s'engage sur la question de l'armée, et que, par conséquent, en défendant l'armée, vous l'avez avec vous. Un autre avantage

précieux vous est acquis : c'est que, contrairement à ce qui se fait chez nous, le vote du budget par la Chambre n'est pas indispensable à la marche du gouvernement, puisque, en cas de conflit entre les pouvoirs, le budget de l'année précédente est légalement exigible du pays. N'hésitez donc pas à résister aux hommes inexpérimentés qui vous perdraient. Rappelez-vous qu'un prince ne doit jamais rendre son épée, et que l'existence d'un peuple passe avant sa liberté. Considérez-vous donc dès à présent comme en guerre civile et prenez vos positions. Résistez à la Chambre, renvoyez-la une fois, deux fois, trois fois sans vous en inquiéter; mais ayez toujours votre armée préparée pour la lutte, avec ses approvisionnements, ses munitions sous la main, ses vivres dans les casernes, enfin toute prête pour l'action; alors, non seulement vous serez sûrs de la victoire, mais vous n'aurez pas même de luttes armées à surmonter, car lorsqu'on vous saura si bien préparés, si résolus, si déterminés, la Chambre s'épuisera en paroles, en vaines protestations, mais personne n'osera descendre dans la rue. Ah! il faut vous attendre à une grande impopularité; vous serez accablé d'injures et de calomnies. Mais si vous sauvez l'État, si vous empêchez que l'inexpérience des hommes qui aspirent à la liberté sans la comprendre n étouffe la liberté dans son germe; si vous abritez cette liberté naissante sous

l'égide indispensable de l'autorité royale, c'est vous qui aurez été le véritable libéral, le seul digne de ce nom. C'est vous, enfin, qui aurez fondé la liberté en Allemagne. )>

M. de Bismarck parut approuver vivement cet exposé de doctrines et me serra la main avec effusion. Il me dit que je venais d'exprimer ou plutôt de dégager ses plus intimes pensées, et que dès ce moment sa résolution était prise. En effet, peu de jours après, il acceptait la présidence du Conseil à Berlin et commençait à mettre ces doctrines en pratique.

J'allais oublier une circonstance que me rappelle mon ami M. Bureau, lequel était directeur de mon cabinet à l'époque de cette conversation et l'avait même écrite tout entière de sa main : c'est que l'Impératrice me reprocha vivement le conseil donné à M. de Bismarck. Sa Majesté, qui le tenait de M. de Bismarck lui-même, considérait ce conseil comme très dangereux pour la couronne de Prusse et de nature à produire une convulsion en Allemagne. Il paraît même que l'Empereur avait aussi exprimé ce sentiment à M. de Bismarck.

Quoi qu'il en soit, je n'avais pas revu M. de Bismarck depuis cet entretien, lorsqu'au dîner donné par l'Empereur au roi de Prusse à son arrivée à Paris pour l'Exposition universelle de 1867, je le rencontrai aux Tuileries parmi les convives. Après

le dîner, il vint à moi vivement et me dit en riant : « Eh bien! n'ai-je pas bien suivi vos leçons? — Oui, lui répondis-je; mais je dois reconnaître que l'élève a singulièrement surpassé le maître. »

Peu de jours après, nous eûmes chez moi, sur les affaires d'Allemagne, une longue conversation qui fera l'objet d'un autre chapitre de ces Mémoires.

Chamarande, ce 29 décembre 1867 ,

LE

Au commencement de l'année 1 864, il se répandit le bruit dans la société de Paris qu'un jeune homme, fils du duc de Valençay et d'une demoiselle de Montmorency, le comte Adalbert de Périgord, qui, depuis peu de temps, s'était fait présentera la Cour et était admis dans la société de l'Impératrice, allait être l'objet d'une grande faveur. Comme le dernier duc de Montmorency venait de mourir sans enfants, et que la branche de Luxembourg menaçait de s'éteindre sans postérité masculine, ainsi qu'avait également fini depuis peu la branche de Laval, on prétendait que l'Empereur, voulant perpétuer le grand nom de Montmorency, avait choisi ce jeune homme, entre tous les descendants par les femmes de cette glorieuse maison, pour en relever le nom et les armes, et qu'il allait, en conséquence, le nommer duc de Montmorency sans même attendre la mort du prince de Luxembourg, dernier mâle vivant de

cette antique race. Or ce bruit, colporté de la société des Tuileries dans les salons du faubourg Saint- Germain, y avait excité une vive irritation. On s'étonnait que l'Empereur crût pouvoir disposer de ce grand nom de Montmorency, sans attendre la mort du dernier membre de cette famille. On ne comprenait pas, surtout, qu'il pût faire un choix arbitraire entre tous les descendants de cette maison par les femmes, au lieu d'accepter, pour en perpétuer le nom, le véritable représentant de la ligne féminine suivant l'ordre de la naissance, c'est-à-dire le prince de Bauffremont-Courtenay, fils aîné de la sœuraînée du dernier duc de Montmorency. Comme on ne pouvait trouver d'autres raisons de préférence en faveur du comte Adalbert de Périgord que le fait de sa présentation aux Tuileries et de sa présence aux petits bals de l'Impératrice, il y avait dans la futilité des motifs apparents quelque chose qui augmentait encore l'injure faite au prince de Luxembourg et l'injustice commise envers le prince de Courtenay. Il semblait que le grand nom de Montmorency allait devenir le prix d'une polka ou d'un cotillon.

J'avoue que tout cela me paraissait si déraisonnable et de nature à blesser si profondément tout ce qui se rattachait à l'ancienne noblesse, sans aucun profit pour l'Empire, que j'avais refusé d'ajouter foi à ces bruits. Mais ayant appris que

la chose avait un fondement sérieux, que c'était la duchesse de Valençay, belle-mère du jeune comte Adalbert, femme de mérite et jouissant d'une véritable considération, qui poursuivait cette affaire auprès de l'Impératrice, je commençai à craindre que le gouvernement ne se laissât aller à faire cette faute, et je me rendis, en conséquence, auprès de l'Empereyr pour lui demander ce qui en était réellement. L'Empereur me dit que la duchesse de Valençay avait, en effet, sollicité le titre de duc de Montmorency en faveur du second fils de son mari, le comte Adalbert de Périgord; que l'affaire suivait son cours régulier; qu'elle avait été envoyée au conseil du sceau; qu'elle en était même revenue avec l'approbation de ce conseil et de M. Baroche, chargé, comme garde des sceaux, d'instruire ces sortes d'affaires; mais qu'il n'y avait là, selon lui, rien de grave, rien qui valût la peine de s'en inquiéter.

Je répondis à l'Empereur que ce n'était pas mon avis; que je regrettais beaucoup que des questions de cette nature ne fussent pas soumises au conseil privé, au lieu du conseil du sceau seulement; qu'il ne s'agissait pas en effet de chercher si l'Empereur avait le droit de concéder un titre régulièrement éteint, car cela n'était pas douteux; qu'il pouvait donc disposer du titre de duc de Montmorency comme il l'entendait; mais que quant à savoir s'il

était utile à l'État de le donner et en faveur de qui il fallait le donner, c'était une question pour laquelle le conseil du sceau n'était pas compétent; que si donc le garde des sceaux s'était borné à répondre sur le point de droit, sans avoir soumis à Sa Majesté aucune observation sur le côté politique de la question, c'était comme s'il n'avait rien répondu; que probablement, et selon son habitude, M. Baroche n'avait vu cette affaire qu'au point de vue des personnes; qu'entre MM. de Montmorency-Luxembourg, de Bauffremont-Courtenay, se tenant à l'écart, et la duchesse de Valençay, venant lui rendre visite pour solliciter Son Excellence, tel que je le connaissais, il n'avait pas dû hésiter à favoriser l'ambition de la duchesse; mais que le gouvernement ferait une faute grave en cédant à des conseils de cette nature; en conséquence, je suppliais l'Empereur de considérer cette affaire d'une manière plus sérieuse et plus politique.

(( En fait, disais-jeà l'Empereur, c'est une pensée digne de Votre Majesté de vouloir perpétuer en France le grand nom de Montmorency qui va s'éteindre, car c'est le nom le plus glorieux de notre ancienne monarchie. Mais comment cet acte doit-il se faire,et au profit de qui doit-il être fait ? Là-dessus, il ne peut y avoir deux opinions. Et d'abord, il semblerait convenable d'attendre la mort du dernier Montmorency de la branche de Luxembourg ou

tout au moins d'obtenir son agrément, en faisant, par exemple, pour le duché de Luxembourg, ce qu'on propose de faire pour celui de Montmorency, c'est-à-dire, de le rendre également héréditaire dans la ligne féminine; ensuite, quant à la personne qu'il s'agit de revêtir de ce grand nom, c'est évidemment la loi naturelle et non le caprice qui doit la désigner; qui donc, en effet, en dehors de l'ordre de la naissance, pourrait être jugé digne de relever le nom et les armes de Montmorency ? Un choix arbitraire écraserait le préféré sous le poids de ce nom. On lui demanderait à quelles vertus, à quelles grandes actions il doit un pareil honneur. Et comme on ne trouverait d'autres raisons de cette préférence que de petites considérations privées, au lieu d'un acte noble, élevé, digne d'un grand gouvernement, on ne verrait là qu'un abus d'autorité. Loin d'honorer dans le nom de Montmorency huit siècles de gloire et de vertus, faire de ce nom le prix d'une intrigue de cour serait insulter à la mémoire de toute une race de héros. »

« Sire, ajoutai-je, rien ne vous oblige à relever le nom de Montmorency ; mais si vous le faites, faites-le grandement, noblement, sans vous demander si celui qui doit en profiter est un ami ou un ennemi de votre gouvernement, s'il est légitimiste, orléaniste ou bonapartiste; s'il a été ou non présenté à la Cour; sans vous préoccuper de sa personne, sans

même le nommer; dites simplement que, voulant perpétuer le nom de Montmorency, et honorer le souvenir des grands hommes que cette illustre race ia produits et des services qu'elle a rendus au pays, vous déclarez héréditaire dans la ligne féminine le nom et le titre de duc de Montmorency, et ajoutez-y, pour être juste, celui de duc de Luxembourg. En accomplissant cet acte, vous grandirez votre pouvoir aux yeux des classes élevées. Au lieu des passions, des colères que soulève le choix qu'on veut vous faire faire, vous exciterez une profonde sympathie parmi tous ceux qui ont le culte de l'histoire et sont sensibles aux nobles actions.

« Aujourd'hui, le parti légitimiste est à l'écart, et il faut qu'il reste à l'écart, car vous ne pourriez pas le rapprocher du pouvoir, en supposant qu'il y fût disposé, ce qui n'est pas, sans blesser bien des susceptibilités libérales dans la masse de la nation. Mais vous avez intérêt à ce que ce parti, qui est considérable par le rang, la qualité de ses membres et les richesses qu'il renferme dans son sein, ne soit pas sérieusement hostile à l'Empire, et surtout qu'à la mort du comte de Chambord, il ne se fusionne pas avec les orléanistes. Or, la meilleure politique vis-à-vis de ce parti, c'est d'honorer les souvenirs de l'ancienne noblesse et de la traiter avec égard et considération. Soyez sûr que s'il vous sait rsympathique à ses illustrations, une fois rendu

libre par la mort du comte de Chambord, il se ralliera presque tout entier à votre dynastie. Il n'y a pas, d'ailleurs, une meilleure occasion pour le toucher, le séduire et le rapprocher de votre cause que de rendre un hommage éclatant au plus grand nom de l'ancienne noblesse.

« Que si, au contraire, vous cédez à une intrigue de cour, pour choisir dans la descendance féminine des Montmorency un jeune homme que ne désigne pas l'ordre de la naissance, quelque distinction personnelle qu'il ait d'ailleurs, soyez sûr que, sans profit pour l'Empire, mais au contraire à son détriment, vous blesserez profondément toute l'ancienne noblesse et jetterez dans une opposition violente tout le parti légitimiste. D'un côté, créer un duc de Montmorency sans la considération de services rendus à l'État serait braver sans utilité les sentiments des partis libéraux et révolutionnaires; et, de l'autre, le faire dans de fausses conditions aurait pour résultat certain de soulever contre vous le parti légitimiste, l'ancienne noblesse et beaucoup d'esprits généreux au sein même de l'Empire. Pour Tunique motif d'être agréable à Mme de Valançay, vous aurez donc fait une double faute politique. »

L'Empereur parut frappé de ces considérations. Il me dit qu'il n'avait pas même songé à l'intérêt que cette question pouvait présenter; que s'il avait

eu l'occasion d'en apercevoir plus tôt le côté politique, il n'aurait pas laissé l'affaire s'engager si loin ; mais qu'après avoir promis ce titre à la duchesse de Valançay, il ne voyait pas comment il pouvait se dégager de sa promesse. Je lui répondis que s'il avait eu tort d'engager peut-être légèrement sa parole, il aurait bien plus tort de la tenir; qu'il n'y aurait pas de gouvernement sérieux dans le monde, s'il n'y avait pas des moyens de soustraire les princes aux surprises dont ils peuvent être l'objet; que c'est pour cela que les conseils étaient indispensables; que si Sa Majesté avait donné suite au règlement proposé depuis longtemps pour le conseil privé, c'est à ce conseil qu'il aurait renvoyé la demande du comte Adalbert de Périgord; mais qu'il n'avait pas besoin de l'existence de ce règlement pour soumettre cette affaire au conseil privé, et que ce dernier ne serait pas embarrassé pour dégager l'Empereur, en prenant sur lui la responsabilité du refus. J'ajoutai qu'il était d'ailleurs facile de concilier toutes choses, en donnant au second fils du duc de Valançay un des titres de la maison de Montmorency.

Mais malheureusement, sous un gouvernement dominé par une coterie de politiques sceptiques et sans conviction, oii l'intérêt privé ne triomphe que trop souvent de l'intérêt public et l'intrigue de cour de la raison d'État, le comte Adalbert de Périgord

fut nommé duc de Montmorency. Quoique ce jeune homme fût distingué de sa personne, plein de cœur et d'honneur, sa nomination souleva dans le faubourg Saint-Germain une réprobation générale. Toute la noblesse lui tourna le dos, sa propre famille rompit toute relation avec lui, et il eut à répondre, l'épée à la main, à la demande de satisfaction faite par un de ses cousins, au nom de toute la famille, pour l'injure faite à la maison de Montmorency. Il semblait que la faveur, en touchant ce grand nom, en avait terni l'éclat. Ce titre, arbitrairement donné, apparaissait comme une insulte non seulement à la race entière des Montmorency, mais à toute la noblesse de France. Il va sans dire que la justice fut saisie de la question, sur la plainte des Montmorency; que les tribunaux retentirent de procès déplorables, et que les journaux, en mettant en lumière le caprice qui avait tenu lieu de raison en cette affaire, augmentèrent encore l'irritation de part et d'autre.

Cependant, la justice ne pouvait pas casser un acte du pouvoir souverain, qui avait d'ailleurs été accompli dans les limites de son droit. Le titre de duc de Montmorency fut donc maintenu au comte Adalbert, mais avec interdiction de porter le nom seul et les armes pleines de Montmorency. Ce malheureux jeune homme dut payer chèrement l'honneur qu'il devait à l'ambition de sa belle-mère et au

caprice de l'Impératrice. Quant à la plupart des légitimistes, persuadés que le comte Adalbert n'avait été préféré à son cousin, le prince de Courtenay, que parce que ce dernier ne s'était pas fait présenter à la Cour, ils en étaient ulcérés. Quoique dans un état d'opposition plus ou moins sérieuse, ils auraient voulu, et ils croyaient avoir le droit de le vouloir, que l'Empereur, tout en réprimant leur opposition, respectât en eux la fidélité aux souvenirs. Jusqu'alors, n'ayant au fond du cœur aucune animosité réelle contre l'Empereur, ils ne pensaient pas que leur inotfensif dévouement à la maison de Bourbon leur fût imputé à crime. Ils se persuadaient plutôt que l'Empereur les en estimait davantage; mais quand ils crurent voir, par l'exemple du duché deMontmorency,quelesfamilles du faubourg Saint-Germain qui ne se faisaient pas présenter à la Cour étaient décidément traitées en ennemies, ils en furent profondément irrités. Que si, après cinq ans passés depuis cet incident, cette irritation s'est un peu calmée, ce changement s'explique en partie par les conversations que j'eus l'occasion d'avoir à ce sujet avec les hommes les plus importants de ce parti, et particulièrement avec la famille de Montmorency elle-même. En leur racontant ma démarche auprès de l'Empereur et l'étonnement et le regret de ce prince devant l'exposé véritable que je lui avais fait de la question, il m'avait

été facile de leur faire comprendre que- si l'Empereur avait commis une injustice, c'était sans en avoir conscience; qu'il avait été tenu dans l'ignorance des choses par le rapport de M. Baroche et les formalités mêmes du conseil du sceau, et surtout qu'il n'avait pas eu un instant la pensée, à propos du duché de Montmorency, de blesser les sentiments du parti légitimiste.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop déplorer les légèretés, les caprices, les injustices de ce genre. Le triomphe des intrigues privées dans l'État est souvent plus funeste aux gouvernements que les sévérités de la fortune. C'est que, on l'a dit souvent et on ne saurait trop le répéter, la force principale d'un gouvernement gît dans sa réputation. Avec la réputation d'être juste et ferme, tout lui est facile; tout lui devient difficile s'il perd cette réputation. Un gouvernement juste et ferme est tout-puissant, parce qu'il est estimé et craint. S'il est juste, mais sans fermeté, on en abuse, on le foule aux pieds; s'il est ferme, mais sans loyauté, sans justice, on s'indigne, on se révolte contre lui. Être juste et ferme en toutes choses, voilà donc le secret des grands gouvernements. Or, de même qu'on peut juger de l'honneur, de l'intégrité, de la valeur d'un homme par les détails de sa vie, les plus petites choses peuvent contribuer à grandir ou à perdre la réputation d'un gouvernement. Qu'un prince se trompe

dans une question sérieuse, qu'il éprouve un échec grave, qu'il perde une bataille rangée, s'il reste aux yeux de ses peuples aussi loyal et juste, aussi ferme et résolu qu'avant son infortune, il se relèvera du fond de l'abîme. Que si, au contraire, et dans des objets même insignifiants, il laisse voir au pays une âme accessible à la crainte ou à l'injustice, s'il paraît faible ou irrésolu, s'il se montre dominé par l'intrigue ou le caprice; en un mot, s'il perd sa réputation, malheur à lui. C'est donc pour les gouvernements modernes, aujourd'hui que le monde entier peut les juger, un devoir absolu de ne s'inspirer que de vues nobles et élevées; c'est pour eux une nécessité de conduite de considérer toutes choses au point de vue de la réputation d'intégrité et de fermeté qu'il leur est indispensable d'acquérir. Et voilà pourquoi les hommes les plus éminents par le talent, mais sans caractère, sans élévation ou sans courage, peuvent être funestes à un gouvernement.

Paris, 3i mars

Page 1