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VOYAGE DU MIDI

Depuis le coup d'État, la République n'existait plus que de nom, mais le passage de la forme républicaine à la forme monarchique désiré par les uns, redouté par les autres, apparaissait encore si difficile à réaliser que personne n'aurait osé s'en déclarer publiquement partisan. Obéissant comme à un sentiment de pudeur, la nation semblait écarter de son esprit la nécessité d'une autre transformation. Elle avait acclamé la République depuis si peu de temps que, malgré le désir de stabilité qui s'était emparé d'elle, il lui répugnait de songer à une nouvelle évolution. Les partis allaient se cantonner dans la République comme ils s'étaient cantonnés dans la Constitution, et, à mesure que l'on s'éloignerait du coup d'État, à mesure que l'on rentrerait dans les habitudes d'un gouvernement régulier, le sentiment de la légalité rendrait plus difficile le passage d'un régime à l'autre.

Pour moi, après avoir assisté et pris une part active au mouvement imprimé aux réformes et aux affaires qui suivit le 2 décembre, je commençais à m'inquiéter sérieusement du calme hors de saison dont le gouvernement semblait si pressé de jouir. En me rappelant le mot fameux de Catherine de Médicis je me disais que le drap avait été bien coupé, mais qu'il était temps de coudre; malheureusement, personne ne se montrait préoccupé d'achever l'œuvre commencée. Chaque jour la situation devenait plus calme, plus régulière, et, partant, chaque jour paraissait reculer le moment de la résolution suprême. Plusieurs fois j'avais soumis au Prince Président des observations à ce sujet; toujours il m'avait éconduit comme si l'état présent ne lui laissait rien à désirer. Était-ce habileté d'une ambition dissimulée ou sentiment d'une modération satisfaite? Je ne sais, mais je voyais avec inquiétude le temps s'écouler sans amener aucune solution. Enfin, n'y tenant plus, je crus devoir saisir le conseil (i), quoique sous la forme la plus modeste, de la grosse question du moment. Les circonstances me paraissaient favorables; le Prince Président devait commencer dans une dizaine de jours son voyage du Midi (2). Depuis

(i) M. de Persigny avait été appelé au ministère de l'intérieur, le 22 janvier i852.

(2) Septembre i852. {Notes de l'éditeur.)

plusieurs semaines on se préparait avec ardeur, dans tous les départements qu'il devait parcourir, à recevoir dignement le sauveur de la patrie. Il était donc naturel de demander au conseil des ministres des instructions précises sur l'attitude que devait prendre, pendant le voyage, l'administration intérieure du pays. Mais au premier mot que je prononçai à ce sujet, je fus interrompu par plusieurs de mes collègues qui me demandèrent vivement de quelles instructions je voulais parler. « Messieurs, répondis- je, nous allons nous trouver dans un grand embarras. Les populations enthousiasmées, délivrées du cauchemar de l'anarchie, vont probablement exprimer très librement leurs sentiments. Or, quelle attitude devons-nous recommander aux préfets dans ces circonstances délicates ? » Ici, je fus interrompu plus vivement encore : « Quelle attitude ? Quelles circonstances ? » me criait-on. « Quelles circonstances ? repris-je ; mais si l'on crie : Vive l'Empereur ? »

A ce mot il se passa une scène inouïe. Il semblait que j'avais mis le pied sur une fourmilière. De toutes parts on m'interpellait. Les membres du conseil se levaient, quittaient leur place, criant, gesticulant. Ils se groupaient dans les embrasures des fenêtres, causant entre eux avec animation, puis revenaient vers moi, comme des furieux en me demandant si je voulais la guerre civile. Enfin, le

conseil se termina brusquement, au milieu d'une agitation impossible à rendre. Quant au Prince Président, dont le calme habituel avait été quelque peu altéré par cette scène, il profitait des moments de silence pour me reprocher les insinuations que j'avais paru faire. Il blâmait hautement toute idée de changement et surtout toute tentative pour amener des manifestations inconstitutionnelles. J'essayais vainement de me justifier, toute justification était impossible dans la disposition des esprits. Je me retirai donc seul sous les regards troublés, irrités de mes collègues, me demandant si je n'allais pas recevoir de suite l'invitation de donner ma démission. Après cette scène, je passai un jour ou deux dans une sorte de stupeur et d'abattement. Je ne pouvais m'expliquer l'attitude de mes collègues. Comment concevoir, en effet, qu'au lieu d'examiner froidement une question grave que la situation des choses posait bien plus que moi-même, et dans laquelle il était d'ailleurs naturel de différer de sentiment, comment concevoir qu'ils eussent été si émus, si agités? Était-ce manque d'intelligence, de courage ou de dévouement ? Enfin, à force de penser à ce qui m'était arrivé, il me sembla que je comprenais le sens de toute cette fureur. Ces braves gens, me disais-je, ne sont ministres, pour la plupart, qu'à défaut des hommes éminents que la tournure des choses a rejetés dans les partis hos-

tiles. Ils ne sont arrivés à la tête du gouvernement que comme tant de parvenus à la fortune, par hasard. Or, comme presque tous les parvenus, ils sont avides de jouir. Pour eux, être ministres, c'est avoir un hôtel, des sentinelles à leur porte, des huissiers dans leur antichambre et une nuée d'employés à leurs pieds. Et quand ils sont arrivés, d'une manière si inespérée, à la possession de toutes ces choses, voilà que sous prétexte d'assurer les destinées du pays, on vient leur proposer de nouvelles difficultés, de nouveaux périls à braver. Cela leur paraît intolérable.

Or, une fois engagé dans cet ordre d'idées, je sentis ma raison se révolter. Eh quoi ! me disaisje, faudra-t-il que l'intérêt du pays soit sacrifié à de pareils calculs ? Par égard pour de vulgaires préoccupations laisserons-nous échapper l'occasion unique, peut-être, de remettre la France dans ses voies naturelles ? Je passai plusieurs jours dans une agitation sans trêve, sans repos; à chaque jour, à chaque heure écoulés, l'image allégorique de l'occasion perdue se présentait à ma pensée. Il me semblait que les blonds cheveux de la divinité s'échappaient de mes mains.

Mon anxiété était affreuse. Je ne doutais pas du sentiment national; j'étais convaincu que l'Empire était dans les aspirations des grandes masses populaires, et que si ce sentiment pouvait librement se

manifester, il ferait explosion. Mais je connaissais les habitudes du public français : en face de partis irrités et retranchés derrière la légalité, en présence d'une administration obligée, par devoir, à faire respecter le droit établi, le sentiment public se trouverait paralysé; aucun homme considérable n'oserait se mettre en évidence pour donner l'impulsion, et si, sur certains points, des cris de Vive rEinpereur! se produisaient sur le passage du Prince, ils seraient étouffés par la crainte de paraître séditieux ou de compromettre le gouvernement lui-même, de sorte que le voyage, du Midi, qui pourrait être si aisément le triomphe de l'Empire, deviendrait lui-même un argument en faveur de la République.

Quelle différence, au contraire, si l'administration se mettait à la tête du sentiment napoléonien. Gomme ce sentiment existe surtout dans les masses populaires, et qu'à la différence des autres opinions, il n'est organisé nulle part, c'est l'administration qui remplace pour lui ce que sont pour les partis les hommes éminents de ces partis. Si donc le préfet, dans chaque département, osait se mettre à la tête du mouvement populaire, ce mouvement deviendrait irrésistible et dominerait sans peine les minorités opposées. Mais malheureusement, sans une résolution positive du gouvernement, pas un agent de l'administration n'osera prendre sur lui

une pareille responsabilité. Bien loin de là : mus par des sentiments divers, la plupart des fonctionnaires trouveront commode d'affecter un respect exagéré de la légalité, et le voyage du Midi, qui aura fourni, sans doute, aux populations l'occasion de témoigner leur reconnaissance au neveu de l'Empereur, manquera de caractère.

Telles étaient les ardentes pensées qui assiégeaient mon esprit et que, dans la situation morale où se trouvait le gouvernement, je n'osais confier à personne. J'avais fait et défait tour à tour mille projets impossibles. J'étais épuisé sous le poids de ces efforts impuissants. Et cependant le temps se passait, le moment fatal approchait, lorsque pendant une nuit sans sommeil, la solution apparut tout à coup à mon esprit fatigué. C'était le cinquième jour avant le départ, il n'y avait plus un instant à perdre. Je descendis à quatre heures du matin dans mon cabinet, et, dominé par une résolution subite, j'écrivis une dépêche télégraphique pour mander auprès de moi les préfets des départements par lesquels devait commencer le voyage. Prenant sur moi l'énorme responsabilité de la nouvelle évolution politique à accomplir, je calculai que si, par des instructions secrètes aux préfets des premiers départements de l'itinéraire, je parvenais à donner au voyage le caractère propre à déterminer cette évolution, il suffirait ensuite d'annoncer aux autres pré-

fets, comme aux populations, la manifestation populaire qui allait se produire devant le neveu de l'Empereur, pour leur faire comprendre, à leur tour, la conduite à tenir dans ces graves circonstances. L'itinéraire du voyage commençait par Orléans, Bourges, Nevers et Moulins. Il s'agissait donc de faire venir les préfets du Loiret, du Cher, de la Nièvre et de l'Allier; mais une circonstance particulière me fît renoncer à prévenir le premier.

Dans ce fameux conseil où ma demande d'instructions avait causé un si grand émoi, le ministre qui s'était montré peut-être le plus irrité, c'était, chose extraordinaire, l'un des plus sincèrement attachés à la famille impériale, un Corse, un ami personnel du Prince Président, en un mot, M. Abbatucci, alors ministre de la justice. Spirituel, fin et prudent, autant que dévoué, mais d'opinions jadis très avancées, il s'était probablement exagéré la résistance que pouvaient faire les partis, et sa prudence habituelle lui faisait sans doute redouter un conflit violent. Or, il avait été député d'Orléans; il conservait de nombreuses relations dans le Loiret et avait fait mettre à la tête de ce département, comme préfet, un de ses amis intimes, M. Du Bessay. Je jugeai avec raison, je crois, que si je faisais venir ce dernier, il ne manquerait pas, malgré toutes mes recommandations, d'en instruire M. Abbatucci, et que tout serait perdu. Je laissai donc Orléans de

côté, et je me bornai à mander MM. Pastoureau, préfet du Cher, Lerat de Magnitot, préfet de la Nièvre, et le comte Guyot, préfet de l'Allier.

M. Pastoureau arriva le premier dans mon cabinet, et voici ce qui se passa dans cet entretien de quelques minutes. Mon premier soin avait été de consulter V Indicateur des chemins de fer, « Il y a un train, dis-je au préfet, qui part dans une heure pour Bourges, ne le manquez pas. Retournez à votre poste, sans voir ici personne et sans faire connaître à âme qui vive les instructions secrètes du voyage. Ces instructions les voici : U Empire! Vive l'Empereur ! et ne nous trompons pas : le duc de Reichstadt, Napoléon II, n'a pas régné, mais le peuple l'a connu sous ce nom pendant longtemps. Il a été proclamé par son père. Rendons cet hommage à sa mémoire, et que le neveu de l'Empereur soit donc Napoléon III. Ce titre vieillira la dynastie. Après Napoléon III, la logique des choses portera plus aisément au trône Napoléon IV, Napoléon V, et la dynastie sera fondée. Dans mes instructions précédentes, je vous ai invité à convoquer toutes les municipalités de votre département. Faites faire, sans perdre un instant, pour les distribuer à chacune d'elles, des drapeaux sur lesquels il y aura écrit d'un côté : Vive VEmpereiir! et de l'autre : Vive Napoléon III! et quand elles défileront devant le Prince, laissez-les crier. Faites de

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même pour lesl arcs de triomphe; que les mots : Vive r Empereur! et Vive Napoléon III! y soient inscrits en grandes lettres. Dirigez vos préparatifs dans le plus grand secret; et quand le grand jour sera venu, envoyez-moi d'heure en heure, par le télégraphe, les détails de ce qui se passera. »

A chaque mot de ces instructions le préfet semblait électrisé. Personnellement très dévoué à la cause napoléonienne et d'un caractère hardi, il ne s'était pas attendu à des instructions aussi catégoriques. Il était ravi et persuadé que c'étaient là les instructions décidées par le gouvernement tout entier : il partit enthousiasmé. Les deux autres préfets de la Nièvre et de l'Allier arrivèrent à leur tour et reçurent les mêmes instructions, peut-être avec moins d'enthousiasme, mais tout aussi résolument; ainsi fut préparée la mise en scène de l'événement qui allait rétablir en France le gouvernement impérial.

Maintenant, dire au milieu de quelles angoisses je passai les quelques jours qui précédèrent le départ de l'Empereur serait impossible. Après avoir pris cette audacieuse résolution, je tremblais que quelque indiscrétion ne la portât à la connaissance du gouvernement et ne la fît échouer. A chaque moment, à chaque bruit, à chaque relevée de la sentinelle à ma porte, je craignais qu'on ne vînt me remplacer, m'arrêter, que sais-je ? et que l'œuvre ne fût compromise. Puis il me venait des doutes, des

terreurs secrètes. N'a vais- je pas trop présumé du sentiment populaire ? Les acclamations en faveur de l'Empire n'allaient-elles pas provoquer des collisions? Mais ma raison et ma foi me rassuraient bien vite. Ma véritable inquiétude, c'était qu'une indiscrétion ne fît tout avorter. Je sentais parfois une sueur glacée couvrir mon visage.

Enfin, le jour si anxieusement attendu arriva. L'Empereur partit pour son voyage du Midi, accompagné du général Saint-Arnaud, et j'eus la satisfaction de le voir monter en wagon, sans que lui ni personne autour de lui ne parût avoir le moindre soupçon de ce qui allait arriver. Je rentrai au ministère, ivre de joie, plein d'espoir et de confiance, et pour la première fois je pus enfin confier à quelques amis le secret qui me dévorait.

La première nouvelle du voyage arriva d'Orléans. Là, comme rien n'avait été préparé, le Prince Président fut reçu de la manière habituelle, aux cris mêlés de : Vive le Président de la République! Vive Napoléon! Vii^e la République! Le sentiment de la délivrance que le succès du coup d'État avait produit dans toute la France, s'était fait sentir à Orléans, par un redoublement d'enthousiasme; mais aucun cri de : Vive l'Empereur! ne s'était fait entendre. Rien ne pouvait encore faire prévoir à l'auguste voyageur ce qui allait se passer plus loin. Mais bientôt les nouvelles du Cher

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nous parvenaient. Dès le moment où le Prince Président avait mis le pied dans le département, il était acclamé Empereur par une population ivre d'enthousiasme. Les cris de : Vive Napoléon III! Vive V Empereur^! ne cessaient de résonner à son oreille; et tout ce mouvement des esprits s'accomplissait sans l'ombre d'une résistance ou d'une collision. Je n'ai pas besoin de dire qu'à mesure que les dépêches télégraphiques m'arrivaient, elles étaient renvoyées par moi à tous les départements, oii, publiées, affichées dans toutes les communes de France, elles généralisaient la manifestation commencée dans le Cher et y excitaient les mêmes transports. On sait le reste.

Je n'ajouterai plus qu'un trait à ce récit. Avant le départ du Prince, j'avais obtenu l'autorisation de me rendre à Roanne, dans mon pays natal (i), pour y attendre l'illustre voyageur et l'accompagner jusqu'à Lyon. L'accueil que me fit le Prince fut glacial. Jamais il ne m'avait traité avec tant de froideur. Il ne fit aucune allusion à mon initiative; mais il était évidemment courroucé de la détermination que j'avais osé prendre à moi tout seul, contre ou sans son avis (2). Et ce sentiment l'exaltant, soit par ma présence, soit plutôt par la

(i) M. de Persigny était né à Saint-Germain-l'Espinasse (Loire), le 1 1 janvier 1808.

(2) Voir la note p. 184. {Notes de l'éditeur.)

crainte d'une lutte d'opinion dans certaines villes, il en vint à ce point de vouloir refuser l'Empire; car, à peine arrivé à Lyon, il prépara un discours à cet effet. M. Mocquart (i) qui l'accompagnait m'en ayant prévenu et m'ayant même communiqué une épreuve déjà imprimée de ce discours, je forçai la porte du Prince, qui ne voulait pas me recevoir, et je lui parlai avec tant de chaleur et de conviction qu'il voulut bien remettre ce grave sujet en délibération, en présence du général Saint-Arnaud, de M. Mocquart, de M. Bret, préfet du Rhône,etdemoi. Nous fûmes unanimes pour démontrer au Prince que non seulement il ne devait pas se dérober au vœu public, mais que, voulût-il sérieusement rester Président de la République, il était maintenant trop tard pour arrêter un mouvement d'opinion qui avait envahi la France entière. J'ajoutai que, à moins de jeter le pays dans des difficultés inextricables, cette renonciation n'aurait d'autre résultat que de faire douter de sa bonne foi et de paraître une comédie; que, quant à une collision avec les partis hostiles à Lyon, nous ne devions avoir aucune espèce d'inquiétude; qu'en temps ordinaires, les minorités pouvaient bien avoir leur importance, mais que, quand un sentiment passionné agitait tout un peuple, elles étaient noyées dans les

(i) Secrétaire du Prince Président, plus tard chef du cabinet de l'Empereur. [Note de l'éditeur.)

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grandes masses; et qu'enfin, comme l'événement le démontra, au milieu de cette foule immense d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants, électrisés par le cri de Vive l'Empereur! les meneurs des partis seraient complètement réduits au silence.

L'Empereur céda à nos observations sans grande résistance, et le discours fut changé séance tenante. Mais il me parut qu'au milieu même d'un triomphe inouï, l'âme de ce grand Prince éprouvait une sorte de tristesse, en pensant, d'une part, aux collisions dont sa personne pouvait être le sujet, et de l'autre, au regret d'avoir été surpris par un événement qu'il n'avait pas prévu. Je compris surtout que, si j'avais été un ambitieux vulgaire, je me serais singulièrement trompé en croyant que le service que je venais de rendre pouvait être un titre à la faveur (i). Des actes de ce genre échap-

(i) Ce n'est pas la seule fois que l'on verra, au cours de ces Mémoires, les éminents services rendus au souverain, accueillis par celui-ci avec une froideur "qui ne laissait pas que d'étonner le serviteur de'voué qui avait fait sienne cette devise du vieux roi de Bohême : Je sers.

Quelque surprenante que cette froideur puisse paraître à première vue, on en trouvera, je crois, l'explication et l'excuse dans les deux lettres suivantes, où l'Empereur indique les principes, d'ailleurs fort sages, qui, selon lui, devaient invariablement diriger la conduite des personnages investis de sa confiance. Mais l'âme de M. de Persigny, cette âme ardente, héroïque, toujours tendue vers le but à atteindre, ne put jamais s'accommoder aux scrupules d'un prince naturellement prudent et circonspect, ni se plier aux exigences de son formalisme. Ces divergences de

pent aux règles ordinaires. L'homme qui les accomplit, sous l'influence d'un ardent patriotisme,

tempérament n'exercèrent pas une médiocre influence sur leurs relations mutuelles.

Voici les extraits de ces deux lettres :

Saint-Cloud, 2 août i855.

Mon cher Persigny(i), Walewski m'a remis votre dépêche du

{date en blanc) dont vous m'avez envoyé le duplicata. Je dois, à ce sujet, vous faire, dans votre propre intérêt, une recommandation bien importante. Q.uand on occupe une position officielle comme la vôtre, il faut se pénétrer de cette vérité qu'on n'est pas maître de développer ses idées personnelles, quelque bonnes et utiles qu'elles soient. Car un ministre ou un ambassadeur ne peuvent donner d'autorité à leurs paroles que si l'on est bien convaincu qu'ils sont les échos fidèles de leur gouvernement; et si, par malheur, cette conviction venait à s'affaiblir, ils perdraient toute influence et toute importance politiques. Il faut donc, lorsque vous communiquerez une idée au gouvernement anglais, qu'il soit bien persuadé que vous êtes Porgane officiel et fidèle de mes vues et de mes intentions. Or, dans votre dernière communication au gouvernement anglais, qui contient, je l'avoue, de bonnes choses, dont l'application peut être plus ou moins prochaine, vous vous êtes avancé sans savoir réellement si telle était la détermination actuelle de mon gouvernement.

Recevez, mon cher Persigny, l'assurance de ma sincère amitié.

Napoléon.

Le 9 février i8ô3.

Mon cher Persigny (2), il faut bien que les ministres se pénètrent de l'esprit de la Constitution^ qui les rend responsables vis-à-vis de moi seulement, ce qui revient à me rendre responsable de leurs actes. Ils ne doivent donc rien faire d'important sans mon assentiment.

Recevez, mon cher Persigny, l'assurance de ma sincère amitié.

Napoléon.

(i) M. de Persigny était alors ambassadeur en Angleterre. (2) M. de Persigny était ministre de l'intérieur à cette date. [Notes de l'éditeur.)

i86 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

se place lui-même hors la loi commune; il ne peut demander qu'une chose pour prix du service qu'il a pu rendre, c'est qu'on oublie les moyens qu'il a osé employer.

Chamarande, ce 1 5 novembre 1 867.

DE

Une des premières questions qui se présentèrent à l'examen du gouvernement, après la proclamation de l'Empire, fut celle de la liste civile. Il fut convenu, tout d'abord, de reconstituer l'ancien domaine de la couronne avec les palais, châteaux, bois, forêts et fermes qui en faisaient partie sous Louis-Philippe, mais le chiffre proposé pour la liste civile souleva de ma part une vive opposition dans le conseil. Le projet, conçu par M. Fould, approuvé par le nouvel Empereur, ne portait la liste civile qu'à douze millions, c'est-à-dire à six millions de moins que sous Louis-Philippe et treize de moins que sous les Bourbons. En acceptant ce chiffre modeste, l'Empereur faisait preuve d'une modération à laquelle j'étais le premier à rendre hommage; mais il n'avait pas, selon moi, une idée nette des exigences qu'allait comporter sa nouvelle situation. Comparant ce chiffre à celui de son trai-

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tement de Président de la République, il se persuadait qu'un million par mois suffirait amplement à toutes les nécessités de la couronne. La simplicité de ses goûts lui faisait d'ailleurs redouter plutôt que désirer les facilités d'un luxe royal : il ne lui déplaisait peut-être pas, tout en satisfaisant son penchant personnel, de se donner par sa modération le caractère d'un Washington couronné.

Quant à M. Fould, le sentiment qui lui avait dicté ce chiffre était d'une tout autre nature. Par ses relations, par ses antécédents, par son caractère, le ministre d'État appartenait à cette catégorie de dévouements équivoques qui n'ont cessé d'envahir le gouvernement de l'Empereur, en flattant habilement le goût naturel de ce prince pour tout ce qui ressemble à de la modération, mais qui n'ont, en réalité, d'autres mobiles de leurs ménagements envers les partis que le désir de se faire pardonner leur élévation et la crainte des retours de la fortune. La question de la liste civile était donc de nature à mettre en lumière les plus secrètes préoccupations de cette race d'hommes. Comme dans la question de l'hérédité dont ils auraient voulu écarter les Bonaparte, ils n'auraient pas été fâchés de gagner les louanges des salons hostiles de Paris en dotant avec parcimonie la liste civile du nouveau souverain. Sans conviction, sans foi dans l'avenir et tant que les événements n'auront

pas complètement résolu, à leurs yeux, le problème dynastique de notre temps, des hommes comme M. Fould n'ont, en effet, et n'auront d'autre politique que de maintenir les choses dans une situation mixte, à cheval également sur l'Empire et sur les anciens partis; malheureusement, à mesure que leur influence se perpétue, elle prolonge l'indécision des esprits et ajourne, par conséquent, la solution du problème.

M. Fould n'était pas le seul de son espèce dans le ministère ; à deux ou trois exceptions près, tout le conseil appartenait à cette nuance d'opinion. La proposition du ministre d'État, si généreusement agréée par l'Empereur, de ne fixer la liste civile qu'à douze millions, y fut donc accueillie avec la plus grande faveur, et comme le talent de parole n'a jamais manqué dans ce gouvernement où, malgré la nature des institutions, les avocats ont eu jusqu'ici une si grande place, le projet fut appuyé de raisons spécieuses très habilement exposées. La France, y disait-on, quelle que soit la forme de son gouvernement était une grande démocratie, et l'avènement du nouveau souverain, le couronnement de la République. La Révolution française s'étant faite contre les privilégiés, contre la noblesse de cour, la société nouvelle abhorrait tout ce qui pouvait lui rappeler d'antiques servitudes. L'esprit d'égalité y était plus vivace que l'esprit de

liberté. Une cour avec les splendeurs, les magnificences de l'ancienne royauté n'appartenait plus à notre époque. Les grandes charges, les grands chambellans, les grands maîtres des cérémonies, tout cela était devenu aussi ridicule que les marquis du dix-huitième siècle. Relever ces oripeaux était contraire à l'esprit du temps. Il fallait donc se débarrasser du cortège vermoulu des anciennes monarchies pour constituer un ordre nouveau, une monarchie populaire, une royauté républicaine, la seule qui fût compatible avec les mœurs nouvelles; c'était dans cet esprit que devait être réglée la nouvelle liste civile. L'Empereur gagnerait beaucoup dans le pays par sa modération. Toute la nation lui saurait gré de se contenter d'une liste civile modeste.

Pour moi, plaçant la question sous un autre point de vue, je soutenais que relever le trône des Napoléons c'était terminer la Révolution, et, comme on venait de le dire, couronner la République, mais que c'était aussi restaurer les idées monarchiques et continuer la vieille royauté de la France par une quatrième dynastie; que, par conséquent, la quatrième dynastie ne devait pas être placée dans des conditions d'éclat, de grandeur et de puissance inférieures aux anciennes; que faire une monarchie au rabais n'était certainement pas dans les aspirations des grandes masses populaires qui

avaient acclamé l'Empire; qu'au temps oii nous vivions, il y avait encore malheureusement trois monarchies en présence : la monarchie des nobles, des bourgeois et du peuple, et qu'il serait singulier que la dynastie du peuple fût moins bien traitée que les deux autres; que, sans doute, la pompe habituelle des anciennes monarchies n'était plus de notre époque; qu'il était de bon goût pour les souverains d'aujourd'hui de se débarrasser, dans l'ordinaire de la vie, d'un cérémonial inutile, et de montrer, par exemple, comme les empereurs d'Autriche et de Russie, la simplicité des manières unie à l'éclat du rang; mais que si l'on aimait à voir les plus grands princes se promener seuls et sans escorte au milieu des autres citoyens, il n'en était pas de même quand ils avaient à apparaître, aux yeux des peuples, dans l'exercice de la puissance royale; que cette distinction était surtout nécessaire à faire, en France, où le peuple aimait l'éclat, la pompe, la magnificence des cérémonies publiques; qu'on méconnaîtrait le génie de notre pays si l'on voulait faire de l'Empereur un roi bourgeois; que l'affectation de Louis- Philippe à prendre ce caractère, loin de le rendre populaire, n'avait fait que le rendre ridicule; qu'il ne s'agissait pas, d'ailleurs, de restaurer l'étiquette pompeuse et puérile qui, sous Louis XIV, faisait du souverain une sorte d'idole, de fétiche, jusque dans les détails

les plus vulgaires de la vie; que l'empereur Napoléon I" avait fait justice de ces sottises en opérant la séparation, dans sa cour, entre le service des besoins et le service des honneurs; qu'enfin il ne fallait pas voir dans le nouveau souverain seulement le Président de la République couronné, le premier magistrat de l'État, mais le symbole de la grandeur du pays, la personnification de la démocratie française, en un mot, le roi du peuple; que ce peuple enfin, plus il était fier de l'avoir élevé sur le pavois, plus il voulait que son œuvre fût entourée d'éclat, de grandeur et de puissance.

Passant à un autre ordre de considérations, je disais qu'en dehors de la pompe nécessaire à la royauté, la liste civile avait à fournir à bien d'autres exigences, car il ne s'agissait pas seulement, pour le souverain, de paraître devant la nation entouré des splendeurs du trône, mais de s'associer, de concourir à toutes les grandes conditions de la société, d'encourager les arts, de secourir les infortunes et d'être, en quelque sorte, dans les calamités publiques, la providence du peuple; qu'avec nos mœurs actuelles, la munificence royale n'était pas seulement une vertu princière, mais une fonction de l'État; que dans les malheurs publics ou privés, c'était à l'Empereur personnellement qu'on s'adresserait, comme on s'adressait naguère au Prince Président, et qu'il serait profondément regrettable

de voir se renouveler le spectacle récent d'un chef d'État impuissant à soulager l'infortune; que dans* mille circonstances il fallait que le souverain eût les moyens d'agir de sa propre initiative, d'accorder des secours immédiats, de pourvoir aux premiers besoins sans attendre les Chambres, et surtout sans être obligé de leur tendre la main, à chaque occasion oii il aurait à exercer les vertus de la charité royale. J'ajoutai que douze millions de liste civile c'était trop ou trop peu; trop pour un Président de République couronné, dispensé des représentations et des charges de la véritable royauté, et trop peu pour un vrai souverain, avec tous ces devoirs et toutes ces obligations. Enfin, comparant la liste civile proposée avec celle que l'Assemblée nationale de 1789 avait constituée pour l'ancienne monarchie, je faisais remarquer que les vingt-cinq millions de la dotation de Louis XVI représenteraient aujourd'hui plus de cinquante millions; que réduire, par conséquent, la liste civile d'un Napoléon au quart de celle des Bourbons c'était un contresens, une erreur, et peut-être quelque chose de plus qu'une faute.

Mais, malgré mes observations, l'avis de la grande majorité du conseil l'emporta sur l'esprit de l'Empereur : le projet des douze millions fut adopté. Je sortis du conseil attristé de cette solution, persuadé qu'on faisait une faute grave;

rencontrant le président du Sénat, M. Troplong, qui sortait également du conseil, je repris, en attendant nos voitures, la conversation sur le sujet qui venait de nous occuper. M. Troplong, qui n'avait pris qu'une faible part à la discussion, me fit compliment de la manière dont j'avais soutenu mon opinion. Il m'avoua que, quant à lui, il n'avait pas voulu entrer en lutte avec M. Fould et parler contre le sentiment de l'Empereur, mais qu'au fond, il partageait ma manière de voir et considérait la solution comme une faute qu'on ne tarderait pas à regretter. Frappé de cet aveu, je lui demandai s'il ne pourrait pas essayer d'influencer la commission du Sénat pour lui faire faire un contre-projet, mais il se récria vivement à cette idée, qu'il jugeait impraticable en elle-même et compromettante pour lui; cependant, comme je lui reprochais amicalement le silence qu'il avait gardé au conseil, il me dit que s'il avait eu l'occasion d'en causer seul à seul avec l'Empereur, il n'aurait pas hésité à lui faire connaître son opinion, et que si je voulais aller voir l'Empereur, il m'autorisait à le lui dire. Enfin, s'animant par degrés au delà de ce que comportait la nature noble et élevée, mais peut-être faible et trop prudente de cet esprit éminent, il en vint à m'engager à retourner auprès de l'Empereur pour savoir d'une manière certaine quelle était sa pensée réelle et s'il n'avait pas fait le

sacrifice de sa propre opinion aux obsessions de M. Fould ou à la majorité du conseil. Naturellement, je ne pouvais saisir qu'avec empressement une pareille ouverture; je rentrai, en conséquence, aux Tuileries, après être convenu avec M. Troplong que si j'obtenais un changement de solution je me rendrais de suite au Luxembourg, avant que la commission du Sénat, qui était convoquée le jour même pour cet objet, fût réunie. Mais au premier mot que je voulus dire à l'Empereur, il se montra impatient de me voir revenir sur ce sujet, me répondit que tout cela était décidé, me reprocha mon obstination, et comme il allait sortir, me renvoya sans vouloir m'entendre davantage. Je rentrai donc chez moi, où l'on m'attendait pour déjeuner, de plus en plus convaincu qu'on faisait une faute, mais avec la satisfaction qu'il n'avait pas dépendu de moi de l'empêcher.

Cependant je venais de me mettre à table, l'esprit toujours agité de ce qui venait de se passer, lorsqu'une pensée subite traversa ma cervelle et s'empara de moi. Je redemandai ma voiture vivement et courus au Sénat. Le temps pressait. Il était une heure quand j'arrivai au Luxembourg. C'était l'heure à laquelle la commission du Sénat devait se réunir pour examiner le projet de sénatus-consulte, le Sénat lui-même étant convoqué de son côté à deux heures pour en délibérer d'urgence. Je rencontrai

M. Troplong au moment où il entrait dans la salle de la commission, tenant à la main le projet des douze millions, et l'abordant d'un air résolu : « Eh bien, lui dis-je, vos raisons ont fait merveille sur l'esprit de l'Empereur; il se range à votre avis et consent aux vingt-cinq millions. Veuillez donc changer le chiffre du projet. » M. Troplong accepta mon dire sans hésiter; il entra dans une salle voisine, fit le changement indiqué et retourna à la commission. Inutile de dire que bientôt après le nouveau projet de vingt-cinq millions, adopté par la commission, était voté ensuite par le Sénat.

Dans la soirée, vers six heures, comme nous étions, la plupart des ministres, en conférence aux Tuileries, M. le président du Sénat vint apporter le sénatus-consulte à l'Empereur et en donna lecture devant nous. Au chiffre de vingt-cinq millions il y eut un étonnement général, mais M. Troplong prit la parole, et se gardant bien de dire ce qui s'était passé entre nous, pour ménager la dignité de l'Empereur, il reproduisit à peu près les considérations que j'avais exposées le matin au conseil et les donna comme les raisons qui avaient déterminé la commission à proposer ce chiffre au Sénat; en conséquence, tout fut approuvé et signé sans résistance de l'Empereur. Mais pendant que tout cela se passait, je n'étais pas sans une certaine appréhension qu'une parole de M. Troplong ne mît

à nu mon artifice, et je ne fus pas fâché quand tout fut fini et que mes collègues se retirèrent. Malheureusement, pendant un moment où je me trouvais seul auprès de l'Empereur avec M. Troplong, voilà que ce dernier se tournant vers moi me dit tout haut : « Eh bien ! il n'était que temps; si vous étiez arrivé un instant plus tard au Luxembourg, c'est le projet des douze millions qui aurait été voté! » Je restai confondu. L'Empereur me regarda et comprit tout; mais avec sa présence d'esprit et sa réserve habituelles, il ne dit pas un mot. Ainsi M. Troplong sortit avec moi sans se douter de l'audacieux expédient que j'avais employé pour déjouer ce que je considérais comme une sorte de trahison de mes collègues.

Quant à l'Empereur, il ne m'en parla jamais, si ce n'est une fois, plus de dix ans après, que se plaignant avec moi des charges énormes qu'il avait à supporter et de la difficulté d'y suffire, il ajouta : « Et que serait-ce si vous n'aviez pas fait changer le chiffre de la liste civile (i) ! »

Paris, 20 février 1868.

(i) Voir la note, page 184. {Note de l'éditeur.)

Vers la fin de l'année 1862 et à la suite d'un grave accident (i) arrivé à ma jeune femme (2), j'avais obtenu un congé pour la conduire à Dieppe prendre des bains de mer. Pendant mon séjour sur cette plage, Mme de Persigny m'ayant exprimé le désir de faire une petite excursion en Angleterre, je la conduisis à Londres par le bateau à vapeur de Dieppe à Newhaven. Pour un ministre de Louis- Napoléon, le moment de visiter l'Angleterre semblait bien mal choisi. La presse anglaise, le Times en tête, faisait alors une campagne des plus violentes contre le nouvel empire. Quoique le cabinet de lord Derby eût reconnu, et même avec un certain empressement, l'établissement du gouvernement impérial en France, il y avait en Angleterre, à en juger par l'attitude des journaux, comme un

(i) Un accouchement avant terme.

(2) M. de Persigny avait épousé, le 27 mai i852, Mlle Albine- Marie-Napoiéone-Eglé Ney de la Moskov^^a, fille unique du général prince de la Moskowa et de Mlle Laffitte. [Notes de l'éditeur.)

soulèvement de l'opinion contre l'avènement de la dynastie napoléonienne. Le souvenir de nos luttes passées s'y était réveillé d'une manière singulière; soit qu'une partie notable du public anglais craignît sérieusement de retrouver dans le second empire les sentiments et les rivalités du premier, soit qu'une intrigue se fût emparée de la presse, il est certain que, de l'autre côté de la Manche, un déchaînement de passions rétrospectives nous menaçait de sérieuses complications.

Le comte Walewski était alors ambassadeur à Londres. Son langage conciliant et ses loyales explications avaient beaucoup contribué à éclairer le cabinet anglais sur les intentions pacifiques du nouvel empereur, mais le public était loin de partager la confiance des ministres. La situation paraissait très difficile, et le comte Walewski ne me dissimula pas ses appréhensions. C'est que, en effet, quoique lord Derby fût de sa personne d'inclination très modérée, très conciliante, il était entouré d'hommes d'Etat appartenant à cette école violente de 1 8 1 5, qui ne rêvait que l'abaissement et l'humiliation de la France. Le premier ministre accueillait avec plaisir, et en quelque sorte par tempérament, la déclaration pacifique de notre ambassadeur, mais autour de lui certains hommes dissimulaient mal le vieux levain de haines, de préjugés dont leur jeunesse avait été nourrie.

Heureusement qu'il y avait dans le cabinet un homme d'une disposition d'esprit toute différente : c'était lord Malmesbury, alors ministre des affaires étrangères. Lord Malmesbury, le plus jeune membre du cabinet, avait beaucoup voyagé en France; il y avait contracté de nombreuses amitiés, parlait notre langue avec facilité, appartenait enfin à une génération qui, n'ayant pas connu les terreurs que le grand Empereur avait jadis causées à l'Angleterre, était étranger à ces sentiments tumultueux que le nom seul de Napoléon produisait d'ordinaire sur la génération précédente. Une circonstance particulière rendait, d'ailleurs, sa présence au foreign-office encore plus avantageuse pour nous : pendant les quelques années que le prince Louis-Napoléon avait passées en Angleterre, lord Malmesbury, connu alors sous le nom de lord Fitzharris, avait eu l'occasion de se lier avec le Prince. C'était un jeune homme élégant, d'une très belle figure, très aimé des femmes et qui, je crois, ne songeait guère à jouer un rôle politique. Quoique ardent tory et nourri des idées aristocratiques de sa classe, il n'en avait aucun des préjugés vis-à-vis de la France pour laquelle, au contraire, il montrait un goût très vif. Ayant rencontré le Prince à Eglinton Castle, chez son ami lord Eglinton, il avait conçu pour le neveu de l'Empereur une véritable amitié.

Personnellement, je voyais beaucoup lord Fitzharris, nous causions souvent ensemble, et il nous rendait au Prince comme à moi, avec une bonne grâce charmante, tous les petits services de société qui pouvaient être à la disposition d'un jeune lord d'une famille illustre et répandu dans le monde le plus élégant. Au nombre de ces services, il en est un, d'une nature plus sérieuse, que je me plais à rappeler ici : ce sera la première fois que je l'aurai fait connaître. On se rappelle peut-être l'odieuse intrigue de police qui lança un jour contre la personne du prince Louis-Napoléon un certain comte Léon, fils naturel, disait-on, de l'empereur Napoléon P% qui vint à Londres provoquer en duel celui qu'il appelait son cousin. Raisonnablement, ce duel n'aurait pas dû avoir lieu, car le Prince, n'ayant fait aucune injure à ce triste personnage, n'avait aucune réparation à lui donner. Mais l'imprudence d'un ami du Prince, en le compromettant dans cette circonstance, le força à accepter le défi. Le Prince devait se battre le lendemain. J'étais au désespoir de n'avoir pu réussir à empêcher une pareille affaire; je tremblais devant l'issue possible de cette rencontre, lorsque l'idée me vint d'aller voir lord Fitzharris et de lui faire connaître ce qui se passait. Lord Fitzharris me tranquillisa d'un mot, et me demandant de lui garder le secret, m'assura qu'il viendrait à bout

d'empêcher le duel. En effet, le lendemain au moment où les deux champions étaient en présence, la police intervint puis, s'emparant de l'un et de l'autre, les conduisit devant un magistrat qui, suivant la loi anglaise, leur fit jurer d'observer la paix de la Reine. Ainsi fut terminée cette misérable affaire. Pour achever de faire connaître lord Malmesbury dans ses rapports avec Louis-Napoléon, je rappellerai qu'il fut un des rares amis du Prince restés fidèles dans son infortune et qu'il alla lui rendre visite à sa prison de Ham.

Or, pendant que la destinée du neveu de l'Empereur préludait, par le malheur et la captivité, aux grandeurs qui lui étaient réservées, le jeune lord Fitzharris, dont nous venons de voir le caractère noble et élevé, passait des loisirs de la vie élégante aux- occupations 'de la vie publique. Devenu par la mort de son père comte de Malmesbury et pair d'Angleterre, il débutait avec éclat dans les discussions de la Chambre des lords, prenait une place éminente dans les rangs du parti tory, puis à l'avènement du cabinet de lord Derby, en 1862, obtenait le ministère des affaires étrangères, qu'il exerça également plusieurs fois dans divers cabinets de lord Derby, 011 il fit preuve d'un grand sens politique et d'un patriotisme aussi éclairé que chaleureux. Il était donc ministre des affaires étrangères lors de l'avènement de Louis-Napoléon à

l'Empire; ce fut certainement à sa haute influence qu'il faut attribuer l'empressement avec lequel, malgré tant de préventions nationales, le nouvel empire fut reconnu par l'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, ce qui précède fera comprendre quel vif désir j'avais de revoir Malmesbury, en me retrouvant en Angleterre, dans ces nouvelles circonstances. Après avoir fait connaissance l'un de l'autre pendant les plus belles années de la jeunesse et nous être liés par une communauté de goûts et de penchants, nous nous retrouvions tous les deux ministres, l'un en Angleterre, l'autre en France, tous les deux amis du nouvel Empereur, également désireux de faire servir notre amitié commune à l'établissement de bonnes relations entre nos deux pays. Pendant les huit jours que je passai à Londres, je vis donc souvent lord Malmesbury; nous dînâmes plusieurs fois ensemble, soit chez lui, soit chez Walewski. Nous eûmes surtout de longs entretiens sur la situation des choses. On va voir de quelle politique nouvelle ces entretiens furent le point de départ.

Naturellement, les préoccupations du moment nous portaient à considérer l'état des esprits en Angleterre depuis l'avènement de l'Empire. Lord Malmesbury ne s'en expliquait pas entièrement les causes, ou plutôt elles lui paraissaient si complexes qu'il ne voyait aucun intérêt à en faire l'analyse.

Ce qui le rassurait, c'est que dans le monde des affaires, on se montrait très désireux de voir s'établir de bons rapports avec la France. « Nous ne voyons pas, disait-il en parlant du cabinet anglais, un commerçant de la cité de Londres, nous ne recevons pas une lettre d'un négociant de Liverpool ou d'un fabricant de Manchester, de Birmingham, de Glascov^, etc., qui ne nous recommandent de rester en bons termes avec le nouvel empire. « Soyez bien avec la France », nous crie-t-on de tous les points commerciaux de l'Angleterre. » Or, à chaque appréhension que je manifestais, c'était de la part de lord Malmesbury le même argument : <( La cité de Londres veut la paix avec la France. » J'avoue que sur le moment cet argument glissait sur mon esprit sans y pénétrer, car je l'ai remarqué bien souvent dans le cours de ma vie politique, il y a presque toujours entre deux étrangers qui conversent ensemble, même à cœur ouvert et dans la plus complète intimité, des nuances d'appréciation qui échappent à l'intelligence de l'un ou de l'autre. Quelque connaissance qu'on ait d'un pays étranger, on y est disposé à juger les choses avec les idées et les préoccupations de son propre pays. On peut entendre parfaitement le sens des paroles, mais faute de pouvoir s'identifier avec les sentiments intimes de l'étranger, la valeur précise de son argumentation vous échappe. Lord Malmesbury

2o6 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

m'avait répété dix fois son raisonnement. Pour me faire comprendre le caractère des préoccupations du commerce anglais, il avait saturé ses entretiens d'anecdotes, de traits piquants, caractéristiques, mais tout cela n'avait guère plus saisi mon esprit que si un homme d'État français m'avait parlé des instincts pacifiques des boutiquiers de Paris. Seulement à peine avais-je quitté Malmesbury que toute son argumentation se redressait de nouveau devant moi. Le souvenir des moindres détails de sa conversation, de son accent, de son geste, de ses manières venait assiéger ma mémoire. Tout me faisait pressentir l'existence d'une inconnue qui se dérobait à mes regards. « Mais, me disais-je, qu'a donc à faire la cité de Londres dans nos questions internationales ? Pourquoi ces honnêtes commerçants désirent-ils tant l'amitié de la France ? Et ces ministres tories, ces ardents représentants de l'aristocratie, pourquoi semblent-ils donc si préoccupés de l'opinion de la cité de Londres ? » A ces questions, je ne savais que répondre; j'avoue que je n'y comprenais rien, mais comme je restais convaincu qu'il y avait là un problème politique des plus sérieux, j'en cherchais avidement la solution.

En vain je m'adressai à Walewski et à d'autres. Les uns me disaient que la cité de Londres était engagée à la hausse dans les valeurs françaises,

d'autres qu'il y avait sur la place encombrement des produits industriels à écouler ; d'autres enfin que le cabinet avait des embarras financiers, etc. Mais tout cela n'était pas de nature à me satisfaire, et je n'en étais que plus désireux de pénétrer ce mystère. Enfin, comme je rentrais en France, l'esprit toujours tendu vers cette recherche, pendant que, sur le bateau à vapeur, je soignais ma jeune femme malade du mal de mer, il me sembla qu'un voile tombait de mes yeux et que j'avais enfin trouvé la solution du problème. J'en fus tellement frappé qu'en arrivant à Paris, en entrant au conseil des ministres, j'annonçai à l'Empereur, avec une certaine solennité, que je venais de faire une découverte importante; que, malgré des apparences contraires, l'Angleterre désirait ardemment notre amitié; que ce peuple qui avait été le plus terrible adversaire du premier empire pouvait être l'allié le plus puissant du second, et que si nous savions comprendre cette nouvelle situation, ce qui avait causé jadis la ruine de la dynastie napoléonienne en garantirait aujourd'hui le triomphe. Puis, comme l'assurance un peu singulière de ces paroles avait excité des sourires d'étonnement ou d'incrédulité dans le conseil, je demandai à l'Empereur de vouloir bien me prêter son attention. J'exposai ainsi qu'il suit, comme je l'ai répété bien souvent depuis, soit de vive voix, soit par écrit, et comme je le

2o8 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

reproduisis quelques jours après sous la forme d'un mémoire à l'Empereur, la justification de ce que je venais d'avancer :

« Depuis la chute de l'Empire, une grande révolution s'est accomplie en Angleterre; non seulement l'oligarchie anglaise du temps des Pitt s'est transformée en aristocratie, mais cette aristocratie elle-même, en subissant à son tour la modification que la Réforme, l'émancipation des catholiques et mille causes diverses ont introduites dans son sein, a perdu beaucoup de son ancienne puissance; à l'heure qu'il est, elle n'est plus en état d'entraîner l'Angleterre, comme jadis, au gré de ses passions, de son orgueil ou de ses préjugés. Elle est encore le frontispice, mais elle n'est plus le livre. Le livre, c'est le grand mouvement commercial qui consiste à faire venir les matières premières du bout du monde pour les renvoyer au monde en objets manufacturés; c'est la classe moyenne, c'est la bourgeoisie cent fois plus nombreuse, cent fois plus riche, cent fois plus puissante que l'aristocratie. Cette classe moyenne rattachée aux classes supérieures par mille liens de respect, de sympathie, de tradition, se plaît, il est vrai, à les maintenir au pouvoir, mais à cette condition absolue que l'aristocratie y fera les affaires du commerce et de l'industrie et non pas les siennes propres. Que si, au contraire, les hommes d'État se laissaient aller aux

penchants naturels des aristocraties, à l'orgueil, à la soif de domination au dehors comme au dedans, l'instinct de la bourgeoisie mis en défiance les aurait bien vite rappelés au sentiment de la situation nouvelle. C'est ainsi que placée entre ses intérêts et ceux du commerce, l'aristocratie terrienne, sous Robert Peel, se vit obligée de se sacrifier ellemême dans la question du corn Lajp,

« Ceci compris, quel est donc, vis-à-vis de la France, le sens des dispositions pacifiques du commerce anglais, de la cité de Londres qui le représente particulièrement et de l'Angleterre en général ? Le voici : Nous avons conquis en 18 14 et en 181 5, sur la France, se disent les Anglais, la suprématie maritime, industrielle et coloniale; nous l'exerçons aujourd'hui dans de vastes proportions. Or, si nous avions une nouvelle lutte avec la France, qu'après une guerre de dix ans, après des efforts gigantesques nous ayons la chance de terminer la guerre par un nouveau Waterloo, nous n'aurions que ce que nous avons déjà, la suprématie maritime, industrielle et coloniale. Si nous étions vaincus, tout serait compromis. Nous avons donc tout à perdre, rien à gagner d'une lutte avec la France.

« Eh bien. Sire, disais-je au conseil, n'est-ce pas là une situation' remarquable, extraordinaire ? Voilà un peuple qui, après des siècles de rivalités et de

2ip MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

haines, en est arrivé, par la considération de ses propres intérêts, à désirer ardemment l'amitié de la France. De notre côté, avons-nous besoin de recommencer la lutte avec l'Angleterre ? Est-il nécessaire de refaire l'histoire au point de vue maritime et colonial ? Mille fois non. Et pourquoi ? C'est que par le nouveau régime commercial adopté par l'Angleterre, nous sommes aujourd'hui complètement désintéressés en matières commerciales et coloniales. Le jour, en effet, où l'Angleterre a renoncé au monopole colonial, où elle a dit à ses colonies : « Soyez libres de vendre ou d'acheter à « qui vous voudrez », c'est-à-dire quand elle a proclamé ce principe que la mère patrie pouvait se procurer ses matières premières n'importe où, mais que de leur côté les colonies avaient le droit d'acheter ou de vendre n'importe à qui, à la France comme à l'Angleterre, ce jour-là elle a effacé d'un trait de plume les conquêtes coloniales qu'elle avait faites sur la France. Comme il ne dépend plus que de nous d'inonder désormais de nos produits non seulement nos anciennes colonies, mais le monde entier, nous pouvons dire aujourd'hui que la lutte séculaire entre la France et l'Angleterre est enfin terminée et qu'il n'y a plus entre nous de causes réelles de rivalités.

« Or, s'il en est ainsi, où chercher ailleurs une alliance plus avantageuse pour nous que l'alliance

anglaise ? Dans quel pays *du continent trouver l'intérêt public conspirant pour notre amitié? Quelle alliance, enfin, pourrait réaliser à notre profit une pareille accumulation de forces ? Si, d'une part, en donnant à la politique anglaise, isolée sur le continent, l'appui d'une armée de six cent mille hommes, nous lui rendons l'influence qu'elle y a perdue, de l'autre, en obtenant, par l'union de nos deux marines, la domination des mers, nous devenons la première puissance du monde. Ce que l'Angleterre gagne, par notre alliance, en sécurité pour ses intérêts commerciaux, nous le gagnons en grandeur, en prépondérance politique en Europe, et abritée derrière une force aussi énorme, notre dynastie nouvelle peut s'établir sans peine et sans courir aucun péril.

« Or, du moment qu'en Angleterre les classes moyennes, toutes-puissantes aujourd'hui sur leur gouvernement, ont un intérêt si vif à notre amitié, il ne dépend que de nous d'établir l'alliance anglaise. Que si, en effet, nous nous attachons à inspirer confiance à nos voisins, à leur montrer un désir sincère de réconcilier les deux peuples, d'oublier Waterloo et les souvenirs d'un autre âge; que si, surtout, nous savons ménager dans nos relations les susceptibilités d'une nation qui, après s'être vue à la tête du monde, souffre secrètement de sentir sa prépondérance lui échapper, non seu-

lement nous pourrons constituer l'alliance sur des bases solides, mais faire en quelque sorte de l'Angleterre, et toute réserve de langage à part, une sorte de satellite volontaire de notre politique en Europe; je veux dire que, quoique l'Angleterre n'ait ni autant de goût, ni autant d'intérêt que nous à se mêler aux affaires du continent, elle n'hésitera pas à nous y suivre pour ne pas se séparer de nous et nous retrouver ailleurs disposés à défendre ses intérêts de la même manière.

« Voilà donc, disais-je à l'Empereur, le secret de l'Angleterre. Les intérêts commerciaux y sont plus forts que l'orgueil aristocratique; ils dominent et domineront chaque jour davantage le gouvernement de la Grande-Bretagne, et comme les intérêts ont tout à perdre et rien à gagner d'une lutte avec nous, qu'ils ne se sentent en sécurité que lorsqu'ils sont en paix avec la France, il y a pour le second Empire, dans cette révolution accomplie en Angleterre, la base de toute une politique nouvelle, grande, féconde, glorieuse, qui doit nous venger de nos défaites passées plus que ne pourrait le faire le gain d'une contre-bataille de Waterloo. »

L'Empereur parut frappé de ce point de vue que je ne craignais pas de qualifier de grande découverte. Toutefois, la situation était trop nouvelle pour être suffisamment comprise du conseil. L'exposé que je venais d'en faire parut plutôt une ar-

gumentationen faveur de l'alliance anglaise qu'une démonstration des nouvelles tendances de l'Angleterre vers l'alliance française. Mais bientôt, une circonstance imprévue allait donner à mon argumentation une valeur singulière.

Peu de temps après cette séance du conseil, quelques membres importants de la cité de Londres s'étaient réunis pour délibérer sur le danger de la situation. Inquiets de la persistance des journaux anglais à attaquer le nouvel empire, particulièrement de la polémique du Times, que tout le monde considérait comme acquis à une intrigue orléaniste, ils prenaient la résolution de protester contre cette ligne de conduite en manifestant hautement leur sympathie pour la France par une adresse à l'Empereur. Tel était l'état des esprits qu'en quelques jours l'adresse fut signée par quatre mille maisons considérables de la Cité, c'est-à-dire non seulement par toute la haute banque, mais, on peut dire, par les représentants de tout le commerce de l'Angleterre. Apportée à Paris et présentée à l'Empereur par une députation composée du lord-maire et des principaux membres de la Cité, cette adresse produisit sur l'esprit des deux pays l'effet le plus salutaire. La cité de Londres venant solennellement féliciter l'Empereur d'avoir rétabli l'ordre dans son pays, protester de ses sentiments d'estime et de sympathie non seulement

pour la France, mais pour la nouvelle dynastie, c'était là, en effet, un spectacle d'une étrange signification. Sous l'impression de ce grand acte d'opinion publique, les journaux anglais s'empressaient de changer de ton; le Times, donnant lui-même l'exemple du revirement, faisait amende honorable à l'Empereur. Ainsi, l'exposé que j'avais fait deux mois avant au conseil des dispositions nouvelles du commerce anglais se trouvait merveilleusement justifié.

Ce n'est pas tout. Très peu de temps après l'adresse de la Cité, la question d'Orient s'ouvrait à Constantinople. Dans cette circonstance grave, comme nous le verrons dans un autre chapitre, c'est encore l'exposé des nouvelles tendances de l'Angleterre qui, reproduit par moi au conseil, déterminait l'Empereur, malgré l'avis contraire de tous ses autres ministres, à envoyer la flotte en Orient. Convaincu que l'envoi de notre flotte à Salamine entraînerait celui de la flotte anglaise, que quoique l'attitude de lord Aberdeen, le nouveau chef du cabinet de Saint-James, ne fût rien moins que sympathique à la France ou à son nouveau souverain, l'opinion de la cité de Londres et de la nation en général forcerait son gouvernement à ne pas se séparer de nous; persuadé enfin qu'en dépit de tous les mauvais vouloirs, l'alliance des deux pays ne manquerait pas de se faire contre

la Russie, l'Empereur résista aux conseils timorés de ses ministres, donnant ainsi à mon argumentation l'adhésion la plus éclatante.

On sait comment les événements justifièrent les prévisions de l'Empereur; comment l'opinion publique en Angleterre, particulièrement l'attitude de la cité de Londres, força la main à lord Aberdeen pour envoyer la flotte anglaise, comme la nôtre, à Salamine; comment cette attitude triompha successivement des résistances du cabinet qui, à chaque mouvement à faire en avant, d'abord pour aller aux Dardanelles, puis dans le Bosphore, enfin dans la mer Noire, ne cessait de faire des objections ; comment, en définitive, cette puissance formidable qui s'appelle l'alliance anglo-française trancha, par la ruine de Sébastopol, une question qui depuis si longtemps faisait trembler l'Europe.

Assurément, rien ne semblait plus propre à convaincre l'esprit public en France des grands avantages de l'alliance anglaise que les triomphes de cette alliance; rien ne pouvait justifier d'une manière plus saisissante aux yeux du gouvernement de l'Empereur la théorie que j'avais eu l'occasion d'exposer devant lui. Malheureusement, comme nous le verrons, les considérations sur lesquelles s'étayait cette théorie n'ont jamais été suffisamment comprises des principaux membres du

2i6 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

gouvernement. Jusqu'ici aucun des ministres des affaires étrangères qui se sont succédé au pouvoir, et malgré les nombreux efforts que j'ai faits auprès d'eux pour leur faire partager ma conviction, ne se sont sérieusement inspirés de cette politique.

Il y avait pour nous, dans le caractère des tendances nouvelles de nos voisins d'outre-Manche, dans la conspiration permanente de leurs intérêts commerciaux en notre faveur, le germe de tout un monde de prospérités gigantesques qu'il dépendait de nous d'en faire sortir. Nous en avons tiré certainement de grands avantages; mais, faute d'en comprendre clairement le principe, faute d'avoir fait résolument de l'alliance anglaise la base constante de notre politique extérieure, le levier permanent de notre action sur le continent, nous n'avons cessé d'en affaiblir ou d'en compromettre l'existence. A l'heure qu'il est, je me demande si le hasard, l'intérêt irrésistible des deux peuples, la force des circonstances, en un mot, n'a pas plus contribué aux divers rapprochements qui ont eu lieu entre les deux gouvernements que le sentiment de la révolution morale et matérielle accomplie chez nos voisins. Dans cette longue histoire de nos relations avec l'Angleterre, histoire à laquelle j'aurai l'occasion de toucher souvent dans le cours de ces Mémoires, les moindres affaires, les moindres

incidents, les moindres détails semblent avoir eu plus de poids sur nos délibérations que l'intelligence du puissant intérêt qui aurait dû dominer notre conduite et servir de phare à notre politique. On dirait que, comme les Irlandais, nous tenions encore des Celtes et que sur nous l'impression du moment ait toujours plus d'empire que la réflexion.

Chamarande, 12 novembre 1868.

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