‹ Mémoires;Chapitre 12 sur 25 · PROJET · texte numérisé non relu

PROJET

DE

Frappé des vices de notre organisation administrative, je n'avais cessé pendant longtemps de les signaler à l'Empereur. C'était un des sujets les plus fréquents de mes entretiens avec lui. Depuis quelques années, j'avais cependant discontinué mes instances, et cela sous l'empire d'un sentiment des plus pénibles. Je sentais, en effet, que si je parvenais encore presque toujours à convaincre la raison de l'Empereur, il ne m'était plus possible de mettre sa volonté en mouvement. J'avais donc renoncé à toutes nouvelles tentatives de ce genre, lorsqu'à la suite des événements de 1866 et au milieu des tristes préoccupations du pays, je crus remarquer que cette série d'échecs non interrompus depuis quelque temps semblait rendre l'esprit de Sa Majesté plus accessible aux avis de

ceux de ses serviteurs qui avaient été ses conseillers aux jours d'épreuves. Et comme, au milieu de ces circonstances pénibles, l'Empereur avait eu la bonté de me rappeler lui-même les idées que je lui avais exposées si souvent sur les réformes à faire à l'intérieur, il me sembla que le moment opportun était arrivé de lui en soumettre un nouveau projet. En conséquence, je rédigeai une note que j'eus l'honneur de lui lire moi-même vers la fin de 1866, et que Sa Majesté écouta avec la plus sérieuse attention. J'espère que cette note, qui résume tout un plan de décentralisation administrative, ne sera pas déplacée dans ces Mémoires : je me plais à croire, au contraire, qu'elle pourra servir un jour à la solution d'un problème que, selon toutes les probabilités, l'empereur Napoléon III n'est pas destiné à résoudre lui-même, et qu'il laissera à son successeur.

NOTE POUR l'empereur

« Je l'ai dit souvent, il faudrait des siècles de malheurs, de fautes et de folies, comme pour l'héritage de César, pour dissiper le capital trouvé dans le tombeau de Sainte-Hélène. Aujourd'hui, malgré des échecs extérieurs qui, sous Louis-Philippe ou les Bourbons, auraient suffi pour ébranler l'État, malgré des causes graves de démoralisation

dans le pays, les grandes masses sont aussi confiantes, aussi sympathiques que le premier jour, et dans chaque province qu'il plairait à l'Empereur de visiter, il rencontrerait le même accueil, les mêmes transports que par le passé.

« Mais ce qui est vrai des masses populaires ne l'est pas également des classes supérieures; et j'entends par classes supérieures non seulement les privilégiés de l'éducation et les détenteurs de la fortune, mais l'administration du pays dans tous les ordres et dans toutes les branches. Ce que ces classes n'étaient pas disposées à concéder seulement à la poésie des souvenirs et au prestige du nom, elles l'accordaient naguère à la personne du souverain. L'Empereur les avait, en effet, conquises presque entièrement, par les grandes actions du commencement de son règne. Il les avait sauvées de la ruine par sa victoire sur l'anarchie; il les avait enrichies par l'impulsion imprimée aux affaires; il les avait ennoblies par le triomphe de ses armes en Crimée et en Italie.

(( Eh bien! j'ai le regret de le dire, il semble aujourd'hui qu'un revirement soit en train de se produire dans l'esprit de ces classes. En voyant, d'une part, le trouble s'introduire dans les doctrines de l'État, l'incertitude se manifester dans les organes du gouvernement, et le mouvement des affaires s'arrêter depuis si longtemps; en comptant,

d'autre part, les échecs de notre politique à Textérieur, et surtout en envisageant dans l'avenir les conséquences de ces échecs, elles en sont arrivées presque entièrement à douter de l'établissement de la dynastie.

« Naturellement, et comme il arrive toujours quand une inquiétude se répand dans les esprits, le public fait aujourd'hui mille conjectures et accueille mille bruits plus ou moins ridicules pour expliquer qu'un gouvernement naguère si puissant ait perdu si vite sa vigueur première. On suppose que l'esprit de l'Empereur s'est affaibli, que son caractère s'est énervé, et mille autres absurdités. Pour moi, qui crois connaître les causes du désarroi de l'esprit public et les vices qui affectent l'Empire, je me propose de les exposer non seulement avec la franchise que m'impose mon dévouement, mais avec la confiance qu'une foi profonde et inaltérable m'inspire, et dans la vitalité de la dynastie, et dans la facilité d'écarter les nuages qui en obscurcissent l'éclat. Que si ces considérations ne paraissent pas justes ou soient rendues inutiles par des causes indépendantes de ma volonté, j'aurai du moins accompli un acte de conscience; et ce sera une page de plus entre les mains de mon fils (i) pour maintenir, au besoin, à la

(i) Jean-Michel-Napoléon Fialin, duc de Persigny, décédé à Paris, le 19 novembre 1 885. {Note de l'éditeur.)

mémoire de son père le caractère de loyal serviteur que j'ai ambitionné toute ma vie.

(( Et d'abord, j'écarte les questions de personnes. Quelle que soit l'action des passions humaines sur le jeu des institutions, quelle que soit l'influence des choix du souverain sur les choses de son gouvernement, comme les choix ne dépendent que de sa volonté, et qu'à lui seul en appartient la responsabilité aux yeux du pays et de l'histoire, je n'ai point à m'en préoccuper ici. Mais en dehors des fautes qui peuvent tenir aux hommes, l'Empire est miné par des vices intérieurs tellement graves que sans les racines profondes qui l'attachent au sol, il serait déjà en péril.

« Je vais parler aujourd'hui du vice qui affecte surtout l'administration intérieure du pays, vice profond qui est un héritage du passé, ou plutôt un produit de l'accouplement d'un régime nouveau avec d'anciennes institutions. C'est qu'en effet l'Empire, en changeant les conditions du pouvoir, n'en a pas changé le mécanisme. Il fonctionne avec des instruments qui ne proviennent pas de lui et ne lui appartiennent pas. C'est le géant de la Fable dont la tête est saine, mais dont les membres, ramassés çà et là, et détachés de la tête, se meuvent au hasard et au gré d'impulsions diverses.

« Sous le premier Empire, l'unité du pouvoir était parfaite, la solidarité entre toutes les parties

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de l'édifice absolue et la communication du centre à la circonférence libre comme la pensée. Sous l'œil de l'Empereur, un seul secrétaire d'État centralisait le travail de tous les ministères, et dans chaque département, pour toutes les branches de l'administration, un seul agent, le préfet, en faisait de même. Ce dernier représentait seul le gouvernement auprès des divers services et les divers services auprès du gouvernement. Chaque fonctionnaire, à quelque branche de l'administration qu'il appartînt, placé sous la dépendance immédiate du préfet, savait qu'il n'avait pas seulement des devoirs techniques, mais des devoirs politiques à remplir, de sorte que tous les agents de l'administration étant dans la main du préfet, s'il fallait faire la guerre ou la paix, tout était à la guerre ou à la paix; s'il fallait dompter les partis ou les concilier, tout était à la fermeté ou à la conciliation. La même pensée, la même impulsion animait tous les services. Et c'est ainsi que tout ce vaste mécanisme de l'administration française, toutes les forces vives de l'État appliquées à un même objet enfantaient des merveilles.

« Malheureusement, le régime parlementaire est venu bouleverser toutes les conditions de ce bel organisme. Du moment que l'existence même du gouvernement était subordonnée à une majorité dans les Chambres, et que pour acquérir cette

majorité, tous les moyens de corruption étaient mis en œuvre, les ministres parlementaires voulurent avoir ces moyens sous la main, et alors commença le règne de cette bureaucratie envahissante, tracassière, toute-puissante, qui, multipliant les règlements, les formalités, les difficultés de tout genre, attira à Paris, avec la décision de toutes les affaires, la distribution de tous les emplois, de toutes les faveurs, annula chaque jour davantage, à son profit, la salutaire influence des préfets dans les départements, et exagérant, enfin, tous les abus de la centralisation, fît un fléau de ce qui avait été un bienfait pour le pays.

<c II faut reconnaître, toutefois, que si le régime parlementaire avait malheureusement dénaturé l'instrument de gouvernement à lui légué par l'Empire, il en avait au moins respecté le principe fondamental, au point de vue de l'unité d'action. A défaut du préfet qui cessait d'être, dans chaque département, le pivot de cette unité, des ministres solidaires entre eux, choisis parmi les chefs d'un même parti, animés des mêmes sentiments, des mêmes idées, des mêmes passions, pouvaient à certains égards y suppléer par une entente de chaque jour. Le sentiment d'un péril commun, d'une défense commune, les portait naturellement à faire converger vers le même but les instruments d'influence que chacun avait à sa disposi-

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tion, à favoriser les mêmes choses, les mêmes personnes, les mêmes intérêts, à donner enfin la même impulsion au pays. Et ainsi, il y avait au moins une sorte de remède à côté du mal.

« Malheureusement, il était réservé au second Empire de ne recueillir de tout cet héritage que des abus sans compensation, c'est-à-dire les inconvénients du dernier régime sans ses avantages. En «ffet, d'une part, même excès de centralisation, même domination d'une bureaucratie monstrueuse, même tendance à tout accaparer, à tout attirer à Paris, à tout régler, à tout distribuer du centre, malgré les louables efforts, en sens inverse, du gouvernement lui-même; même annulation des préfets au point de vue de l'unité d'action ; enfin, même carrière ouverte dans les bureaux des ministères à toutes les intrigues, à toutes les manœuvres, à toutes les cupidités; d'autre part, au contraire, des ministres non solidaires entre eux, sans intérêts, sans principes communs, sans le sentiment d'un péril commun, d'une défense commune, et par conséquent dans l'impossibilité morale et matérielle de donner une impulsion commune au pays.

« Pendant les premières années de l'Empire, une sorte de mirage avait dérobé au pays les vices de ce régime; quand, au milieu de l'enthousiasme universel, on entendait les préfets de rEmJ)ereur exposer les vues de l'Empereur, parler au nom de

l'Empereur, l'illusion des mots tendait à créer une certaine réalité dans les choses. Investis par la sympathie des masses d'une autorité extraordinaire, ils pouvaient aisément dissimuler ce qui leur manquait en autorité réelle. Mais la bureaucratie, un moment troublée, ne lâchait pas sa proie. Poursuivant sans relâche son œuvre envahissante, elle continuait chaque jour d'attacher de nouveaux fils à sa toile. Puis insensiblement l'illusion se dissipait. On voyait, peu à peu, que tout ou presque tout se faisait de Paris, par-dessus la tête des préfets, sans eux, malgré eux, à leur insu. Et le sentiment de cette situation équivoque se révélant de plus en plus aux populations, abaissant les délégués de l'autorité politique à leurs propres yeux, il arrivait que par un renversement complet des rôles, après avoir protégé le député, c'était le préfet qui avait ensuite besoin de la protection de ce dernier.

« Mais, quelque regrettable qu'il soit de voir abaisser dans les provinces l'importance des préfets, tout cela n'était rien auprès des conséquences que ce régime entraîne pour l'État lui-même. Du moment, en effet, que, d'un côté, le préfet n'est plus l'instrument de l'unité d'action dans les départements, et que, de l'autre, le gouvernement ne trouve plus en lui-même, comme sous le régime parlementaire, dans l'intérêt commun des ministres, un principe d'unité qui lui soit propre; que

sans liens, sans solidarité entre eux, les divers ministères ne peuvent plus être réunis en faisceau qu'accidentellement, dans certaines circonstances et par la main seule de l'Empereur, on peut dire que ce n'est plus un gouvernement, mais dix gouvernements qui conduisent les affaires du pays, ou plutôt que c'est autant de gouvernements qu'il y a dans chaque ministère de direction générale, de divisions, de bureaux, et de là ce flot d'actes contradictoires qui coule sans cesse du centre aux extrémités, à l'étonnement, à la stupéfaction des provinces. Ce que jamais un préfet, quel qu'il soit, n'oserait proposer, ce qu'il n'oserait faire sur les lieux et sous les regards de son département, un ministère, un bureau le fait sans hésiter, impunément, sous la pression d'une influence, d'une intrigue quelconque, le plus souvent dans l'ignorance la plus absolue de l'état réel des choses et surtout sans se douter des conséquences funestes que l'acte accompli, dans de pareilles conditions, va produire au loin.

(( Pour tout homme dévoué à l'Empire qui traverse un département, c'est un sujet de douloureuse surprise.

« Il ne fait pas un pas sans entendre reprocher au gouvernement quelques actes déplorables des administrations centrales, sans assister, çà et là, au triomphe de quelques-unes de ces intrigues qui, à

l'insu des autorités locales, se disputent, à Paris, dans les bureaux des ministères, la faveur du gouvernement. Mais ce qui est plus affligeant encore que cette situation, quelque affligeante qu'elle soit, c'est que le public n'en connaissant pas les causes, et attribuant aux hommes ce qui n'appartient qu'aux choses, c'est-à-dire, qu'à une erreur de système, qu'à un vice d'institution, le public, dis-je, juge le gouvernement lui-même par le désordre d'idées, de plans, de vues dont il a le spectacle sous les yeux. En face des contradictions de toutes sortes qui émanent des divers ministères, en voyant, par exemple, des amis dévoués du gouvernement disgraciés au profit d'ennemis avérés, des intrigants comblés de faveurs, des populations sacrifiées à des intérêts privés, des choix scandaleux ou ridicules, des injustices révoltantes, enfin tout un ensemble d'actes déraisonnables, les uns supposent que l'Empereur est trahi, vendu par d'indignes serviteurs; les autres, que par une cause quelconque, maladie ou dégoût des affaires, ce grand prince a cessé de surveiller ses ministres ; que par conséquent le pays est abandonné au hasard, sans direction, sans boussole; que nous n'avons plus de gouvernement, et que l'Empire marche à sa ruine.

(( Et maintenant voyons ce que devient, au milieu de cette démoralisation générale, la politique proprement dite. Ah ! ici on ne dénie pas aux préfets

l'honneur et surtout la charge d'en être les représentants dans les départements. Les divers ministères, les divers bureaux des ministères qui sont si avides des faveurs dont ils ont la répartition, qui disputent et arrachent aux préfets, avec cet acharnement qu'on connaît, les moindres places, les moindres bénéfices à distribuer, se gardent bien de ne pas laisser aux préfets la responsabilité de l'action politique. Mais après avoir gaspillé, à leur seul avantage, et presque toujours au détriment du gouvernement, le patronage de l'État, qu'ils apprennent qu'un préfet privé de tout moyen d'influence a été battu dans une élection de son département, à l'aide peut-être des instruments livrés par la bureaucratie elle-même aux adversaires de l'administration, alors ces honnêtes bureaucrates, ministres, directeurs et autres, ne manqueront pas de se plaindre de l'incapacité des préfets. Ah ! sans doute, il serait à désirer que les préfets fussent assez capables, comme plusieurs le sont en effet, pour suppléer par leur seule habileté à tout ce qui leur manque, à tout ce qu'on leur enlève, à tout ce qu'on leur oppose. Mais les institutions qui ne pourraient être utilement maniées que par des esprits et des caractères exceptionnels, seraient de bien détestables institutions. Pour moi, je préférerais le plus mauvais préfet, revêtu des armes que lui enlève et lui oppose la

bureaucratie, au plus habile désarmé par elle. « Et, en effet, le patronage du gouvernement est immense. Par les quatre-vingt mille emplois rétribués dont il dispose, par les fonds de tous genres qu'il peut distribuer, pour venir en aide aux communes, aux établissements divers, aux églises, aux presbytères, aux maisons d'école; par les faveurs de toute nature que ses décisions procurent, par les récompenses honorifiques et autres, par la manière même plus ou moins gracieuse, plus ou moins favorable, plus ou moins prompte, dont il décide des affaires qui lui sont soumises, il est armé d'énormes moyens d'influence, et jamais gouvernement dans l'histoire ne disposa de plus considérables. Supposons tous ces moyens d'influence mis en œuvre par une pensée unique, on sera frappé d'une pareille puissance. Mais la vérité, c'est que, par les causes que je viens de dire, toutes les forces vives sont gaspillées le plus misérablement du monde. Ce n'est pas le gouvernement qui en dispose à son profit. C'est, au contraire, à son détriment le plus souvent qu'elles sont mises au pillage. Que si, par exemple, on voulait rechercher les causes secrètes des échecs électoraux de l'administration, on les trouverait presque toujours dans les faveurs qu'en dehors des préfets l'administration centrale, à la merci de toutes les intrigues imaginables, a prodiguées aux ennemis du gouvernement.

« Pour comprendre ceci, représentons-nous une commune rurale qui a besoin de réparer ou de reconstruire son église. Depuis longtemps le maire et le conseil municipal ont cherché vainement l'appui de quelque influence locale, ils se sont adressés au préfet pour demander un secours du gouvernement. Le préfet n'a rien obtenu, et ils se sentent humiliés de leur impuissance aux yeux de la commune. Mais voici un personnage qui se présente : à l'aide de ses relations particulières à Paris, il réussit à obtenir le secours tant désiré; et devant ce nouveau bienfaiteur de la commune tout s'incline. Pour le maire et pour le conseil municipal, ce n'est pas quelques milliers de francs de plus ou de moins, ce n'est pas même la réparation de l'église qui les touche, c'est un triomphe personnel vis-à-vis de tous les habitants du pays, et ce triomphe est aussi sensible à ces humbles fonctionnaires que la victoire parlementaire la plus éclatante pour un gouvernement. L'homme qui le leur a procuré n'a qu'à se présenter aux élections. En dépit de ce qu'on pourra leur dire, quand même cet homme serait l'ennemi secret le plus acharné du gouvernement, dont il a surpris les faveurs, la plus grande partie des habitants de la commune voteront pour lui sans hésiter.

« Je m'arrête, j'en ai dit assez. Le gouvernement est victime d'un régime qui compromet sa

force, sa réputation, sa sécurité. Déjà le mal est devenu si grave qu'il est plus que temps d'y remédier. Mais quel remède adopter, et dois-je en proposer un ? Si le gouvernement voit le mal et se rend compte de son étendue, il trouvera bien lui-même le moyen de s'en délivrer. S'il ne le voit pas, ou que, le voyant, il ne se sente pas la force de prendre la résolution nécessaire pour se délivrer des liens qui le garrottent, les meilleurs avis ne serviraient de rien : je devrais donc peut-être me taire ; mais comme il s'agit pour moi d'un devoir de conscience, je veux l'accomplir jusqu'au bout. Je dirai donc sommairement, et en m'abstenant d'explications superflues, le remède que je propose pour faire, de nouveau, du préfet le pivot de l'unité d'action du gouvernement dans les provinces ; pour leur rendre l'influence dont on les a dépouillés; pour retirer à une bureaucratie dominée par toute espèce d'intrigues, sans esprit politique, sans unité de vues et sans responsabilité, les instruments de patronage qu'elle emploie si mal; pour mettre, au contraire, ces instruments entre les mains responsables des seuls agents qui puissent les faire servir à l'avantage de l'État, les seuls qui aient intérêt à le faire, les seuls qui, conformément au principe qu'on peut gouverner de loin, mais qu'on n'administre bien que de près, soient en état d'exercer ce patronage avec connaissance de cause, les seuls

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enfin dont l'influence ne puisse grandir qu'au profit du gouvernement lui-même.

«Et d'abord les préfets devraient reprendre, conformément à l'esprit de leur institution, la direction pratique de tous les services placés sous leurs ordres, correspondre seuls avec les divers ministères et faire, seuls, toutes les propositions entourés des divers chefs de service, comme d'un conseil supérieur. Ils prendraient les avis de ce conseil dans les affaires importantes de leur administration.

(c En second lieu, les ministres de l'intérieur, des finances, des cultes, de l'instruction publique, des travaux publics, du commerce et des beaux-arts répartiraient chaque année entre les divers départements, d'une manière analogue à la distribution de l'ancien fonds commun, c'est-à-dire suivant les besoins, l'importance, les intérêts particuliers des divers départements, tous les fonds de secours, de subventions, d'encouragement, affectés dans le budget de l'État aux différents services publics, ainsi que les objets d'art, livres, tableaux, statues, collections scientifiques, et les préfets en feraient ensuite la sous-répartition dans leur département respectif, à la charge par eux de rendre compte aux ministres compétents des motifs de leurs décisions.

« Enfin, les préfets, sur l'aviâ des chefs de service

départementaux, nommeraient directement à tous les emplois administratifs dans leur département, à l'exception des chefs de service des chefs-lieux d'arrondissement, en rendant compte aux ministres compétents des motifs de leur choix.

« Telle est, en peu de mots, la réforme que je propose. En rétablissant sur tous les points du territoire l'autorité, l'unité d'action et d'impulsion du gouvernement, en purifiant l'administration publique des vices qui la dégradent, cette réforme est de nature à changer rapidement la face du pays. Elle a l'avantage de débarrasser en grande partie le gouvernement de cette innombrable armée de solliciteurs qui le tiennent assiégé dans sa capitale, absorbent son temps, lui tendent mille embûches, et forment une plaie morale, en France, plus dangereuse que les plaies d'Egypte. Or il n'y a pas de plus grand service à rendre au pays que de décentraliser la sollicitation générale; que de la retirer de Paris et de la répartir entre les quatre-vingt-neuf départements; il n'y a pas d'action plus morale que de la placer sur un terrain où les hommes et les choses étant connus, oii tout se faisant au grand jour, et personne ne pouvant y abuser personne, les fausses vertus, les faux dévouements, les faux talents, les faux titres, n'ont aucune chance de se produire.

« Il se peut que plus d'un ministre, sans élévation

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d'esprit, tout en conservant les véritables, les seules attributions dignes d'un ministre, l'étude et la décision des affaires générales, et la nomination aux emplois de quelque importance, regrettent de perdre de petits moyens d'influence qui sont la broutille du patronage du gouvernement, et dont ils ne savent et ne peuvent se servir que dans des intérêts mesquins ou étrangers au bien public : de tels calculs ne sauraient prévaloir contre une réforme qui, en rétablissant l'autorité dans les provinces, est la meilleure manière de seconder les vues libérales de l'Empereur, car la liberté n'est évidemment possible en France qu'avec le contrepoids de l'autorité.

« Chamarande, 19 novembre 1866. »

Lorsque j'eus terminé la lecture de ce mémoire, l'Empereur m'en remercia vivement. Il causa longtemps avec moi des moyens d'en réaliser la pensée fondamentale. Il me demanda comment j'en concevais l'exécution. Je répondis à Sa Majesté que rien n'était plus difficile avec un ministère tout constitué, parce que laplupart des ministres, blessés de perdre les misérables petits moyens d'influence dont ils disposaient à leur profit personnel, soulèveraient contre ce projet des montagnes de difficultés ; que bientôt, perdu, noyé dans les détails, lui, l'Empereur, ne s'y reconnaîtrait plus, et que la

réforme avorterait certainement; mais que s'il profitait d'un changement de ministère pourdécider la question par un décret avant la nomination du nouveau ministère, ce n'est pas la suppression de ces petits avantages qui l'empêcherait de trouver des ministres; que ceux-là mêmes qui, en place aujourd'hui, seraient les moins disposés à renoncer à ce genre de patronage, se croiraient trop heureux, une fois renvoyés du ministère, de racheter leur portefeuille à ce prix ; qu'enfin l'Empereur n'avait qu'à demander un jour la démission de ses ministres pour les reprendre tous le lendemain, s'il le voulait, mais après avoir publié le décret de décentralisation; que d'ailleurs, quant au procédé légal d'exécution, rien n'était plus simple; comme la détermination à prendre ne dépendait que du pouvoir exécutif, il suffisait de décider par décret : 1° que les ministres fussent chargés de répartir entre les divers départements, d'une manière analogue au fonds commun, tous les fonds de secours, de subvention, d'encouragement, affectés aux différents services publics, ainsi que les œuvres d'art, livres, tableaux, statues, collections scientifiques, etc. ; 2° que les préfets eussent dans leurs attributions la sous-répartition des objets cidessus entre les diverses localités de leur département, à la charge par eux d'en rendre compte aux ministres compétents; 3» enfin que les préfets eus-

sent à nommer à tous les emplois administratifs inférieurs au chef de service d'arrondissement, et sur l'avis du chef de service du département.

L'Empereur, je le répète, parut très favorable à ce plan de décentralisation. Depuis cet entretien, il en causa souvent avec moi, en me disant qu'il y pensait sérieusement, et qu'il était disposé à l'exécuter au premier changement de ministère. Mais à mesure que le temps s'écoulait, comme il n'arrivait que trop souvent, les choses s'effaçaient de son esprit, et quand il avait l'occasion de m'en parler, il me faisait de nouveau des objections auxquelles j'avais dix fois répondu à sa satisfaction. La principale de ces objections était celle-ci : « Comment trouver des préfets assez capables, assez habiles, assez importants pour être chargés d'une pareille mission ? » A cela je répondais que le choix des préfets dépendait de l'Empereur; que dès qu'on donnerait aux préfets des attributions importantes, les hommes les plus considérables du pays ambitionneraient d'être chargés de l'administration d'un département; mais que dût-on ne rien changer au personnel actuel, je soutenais que le plus mauvais préfet, investi de la responsabilité, connaissant les hommes et les choses de son département, ayant un but bien déterminé, agissant sur les lieux mêmes et sous les regards de tous, valait mille fois mieux pour décider des actes de

son administration que le plus grand ministre, entouré des entraves de la bureaucratie, loin des lieux et des choses. L'Empereur en convenait avec moi; mais six mois après il reproduisait la même objection, et j'y répondais de même. Or, comme voilà plus de trois ans que je lui ai soumis ce travail, sans parler des années pendant lesquelles je n'avais cessé de lui exposer de vive voix les mêmes idées, je suis arrivé à cette conviction, qu'avec sa crainte habituelle de faire de la peine à ceux qui l'entourent (i), il ne se décidera jamais à imposer à ses ministres le sacrifice des moyens d'influence qu'ils gaspillent si misérablement, et que par conséquent on ne saurait espérer de son vivant une réforme de cette importance.

Paris, 12 février 1869.

(i) Les causes de cette inertie sont développées plus explicitement au chapitre Castelfidardo, pages 267 et suivantes. {Note de l'éditeur.)

L'année 1866, si glorieuse pour la Prusse, si cruelle pour l'Autriche, comptera malheureusement comme une disgrâce pour la politique du second Empire. A l'heure qu'il est, je ne m'explique pas la conduite du gouvernement français. Depuis l'origine jusqu'à la fin de ce grand conflit, il semble avoir été comme frappé de vertige.

Quand on apprit qu'au profit de la Prusse il abandonnait notre généreux allié du premier Empire, ce malheureux Danemark, que l'union de la France et de l'Angleterre aurait pu si aisément sauver; quand on le vit surtout favoriser contre l'Autriche les relations de la Prusse avec l'Italie, il n'y eut personne en France qui ne s'attendît à quelque évolution considérable de notre politique; mais jamais déception ne fut plus amère, jamais rôle plus efïacé ne répondit à une plus grande attente.

Ce qu'il y a de certain, c'est que longtemps avant que la guerre éclatât entre les deux grandes puissances allemandes, l'Empereur était accusé

d'en être l'instigateur. Se rappelant que la visite de M. de Cavour à Plombières avait précédé la guerre d'Italie, le public avait vu dans celle de M. de Bismarck à Biarritz (i) un symptôme de même nature. Au sein du gouvernement, parmi les ministres, comme dans les grands corps de l'État, il n'y avait qu'une opinion, c'est que l'Empereur cherchait une diversion extérieure aux difficultés politiques de l'intérieur; et c'est certainement à cette funeste préoccupation des esprits plus ou moins justifiée par des imprudences du gouvernement, qu'il faut attribuer l'absence des préparatifs militaires que les circonstances auraient dû impérieusement commander. Pour résister à la politique dangereuse que l'on prêtait au souverain, les Chambres affectaient d'accentuer plus fortement leurs dispositions pacifiques, et le souverain de son côté, se sentant soupçonné de toutes parts de vouloir la guerre, se croyait obligé d'exagérer à son tour les garanties de paix que demandait le pays, au grand préjudice du pays lui-même. C'est ainsi qu'au moment oii de si grands événements se préparaient, on voyait l'Empereur, cédant à une pensée bien étrange de M. Fould, consentir à une sorte de désorganisation des cadres de l'armée, pour une misérable économie de douze millions.

(i) Vers la fin de l'été de i865. — Voir page Sôy. [Note de l'éditeur.)

Cependant les événements marchaient à une solution rapide. La querelle entre l'Autriche et la Prusse s'envenimait chaque jour davantage, l'Allemagne était en feu, les moyens diplomatiques étaient épuisés, la proposition d'un congrès avait échoué, et déjà les armées se trouvaient en présence, lorsque l'Empereur, sortant enfin d'une sorte de torpeur incompréhensible, convoqua le conseil des ministres et le conseil privé réunis, pour aviser à l'attitude à prendre dans ces circonstances extrêmes.

Le conseil fut ce qu'il était dans toutes les grandes occasions, c'est-à-dire aussi terne, aussi pauvre d'idées et de sentiments élevés qu'il était bruyant et animé lorsqu'il se sentait sur le terrain favori des avocats et des hommes d'affaires. Comme toujours, M. Drouyn de Lhuys exposa au conseil, avec une netteté parfaite, l'historique et l'état des récentes relations diplomatiques; mais après ce bel exposé, après avoir fait défiler devant le conseil toutes ses dépêches bie;i en règle et bien alignées, le ministre, enchanté de lui-même, n'avait plus rien à dire et surtout rien à proposer.

De son côté, M. Rouher, la lumière du conseil dans les discussions d'affaires et surtout dans les expédients de la tactique parlementaire ou les rouhereries, comme disait TEmpereur, de la cuisine politique, M. Rouher déguisait le vide de ses idées et le manque de ses résolutions sous les éclats de sa

faconde habituelle. Il dissertait des chances de l'Autriche ou de la Prusse, des agitations en sens inverse de l'opinion publique en Allemagne, de la diversion qu'allait faire l'Italie, etc. En homme bien avisé et au grand déplaisir de M. Drouyn de Lhuys, il montrait son portefeuille, son dossier, plein, disait-il, de documents importants. Il avait reçu tel renseignement de Francfort, tel autre de Vienne, tel autre de Silésie; et étalant devant nous tout un monceau de lettres tirées je ne sais d'où, comme s'il était, au moins, aussi bien informé par sa correspondance privée, que le ministre des affaires étrangères par toute notre diplomatie, il profitait des incidents de cette mise en scène pour jeter la sonde çà et là, à la recherche de la pensée indécise ou inconnue de l'Empereur. Mais quant à la question elle-même, on sentait clairement qu'il nageait dans un océan d'obscurités. Comme M. Drouyn de Lhuys, et à la réserve seulement de l'opinion bien arrêtée chez lui qu'il ne fallait rien demander aux Chambres, pour ne pas effrayer le pays, il ne concluait à rien et ne proposait rien.

Quant aux autres membres du conseil, avec moins de prétentions, moins d'affectation, moins d'assurance, c'était la même absence de vues, la même disette d'avis, partant la même crainte de rien demander aux Chambres.

Pour moi, pendant le cours de cette triste déli-

bération, j'affectais de garder le silence. Blessé depuis longtemps d'être si complètement mis à l'écart, affligé de voir l'accès de l'Empereur se fermer de plus en plus devant moi, et me considérant d'ailleurs comme dégagé de toute responsabilité dans des choses dont j'avais été tenu si absolument éloigné, je voulais éviter de prendre part à la discussion. Mais plus je gardais le silence, plus l'Empereur paraissait désireux de connaître mon opinion, car chaque fois qu'il faisait une observation, c'était en se tournant de mon côté et en me regardant, comme pour me provoquer à prendre la parole. Quant à l'Impératrice, dont la curiosité n'avait probablement pas un mobile aussi sérieux que l'Empereur, et qui ne voulait sans doute entendre mon avis que pour avoir, suivant sa coutume au conseil, l'occasion de batailler avec moi, elle se montrait encore plus impatientée de mon silence. Non seulement eUe lançait de mon côté ce flot impétueux de parole qui lui est habituel, mais à chaque instant elle m'adressait des espèces d'interrogations, des « N'est-ce pas? » des « Ne croyezvous pas ? » dont j'avais beaucoup de peine à me dégager respectueusement.

Enfin n'y tenant plus, l'Empereur m'interpella directement : « Et vous, Persigny, me dit-il, pourquoi ne dites-vous rien ? » Alors, avec cette franchise brutale dont malheureusement il ne m'est pas

toujours possible de contenir l'expression et qui m'a été si nuisible dans le cours de ma vie, je répondis brusquement : « Parce que je ne sais pas parler pour ne rien dire, comme on le fait depuis deux heures. » Mais comme je sentis à l'instant combien mes paroles devaient être blessantes, et comprenant d'ailleurs qu'il n'y avait plus à hésiter, j'ajoutai vivement en manière d'apologie pour le conseil : « Et en effet, Sire, qu'est-ce que le conseil peut dire aujourd'hui? L'Europe entière, la France et nous-mêmes, nous croyons tous, à tort ou à raison, que c'est Votre Majesté qui a créé la situation actuelle, que c'est elle qui a mis la main de l'Italie dans la main du roi de Prusse, qui a enfin préparé et formé l'alliance contre l'Autriche, •et nous ne savons rien des conditions , des résolutions, des stipulations que vous avez dû arrêter à Biarritz avec M. de Bismarck. Or, que pouvonsnous dire dans l'ignorance de toutes ces choses? Si Votre Majesté a reçu de la part de la Prusse des engagements bien nets, bien précis, je comprends à certains égards l'inaction qu'a gardée votre gouvernement en face des événements qui se préparaient. Que si, par impossible, tout cela s'est organisé entre la Prusse et Tltalie, sans l'intervention de Votre Majesté et par conséquent sans stipulations en faveur de la France, je ne comprends pas que votre gouvernement n'ait pas

armé le pays, jusqu'aux dents, et qu'il perde un jour, une heure à le mettre en état de défense. )>

Ici l'Empereur, qui me parut un peu ému, un peu troublé, répondit avec une certaine hésitation qu'il n'avait en aucune façon organisé l'alliance de la Prusse et de l'Italie, ni fait de stipulations avec aucune puissance, et qu'il était par conséquent entièrement libre de ses résolutions. « Eh bien! permettez-moi de le regretter, répliquai-je, car si vous êtes libre de vos résolutions, naturellement les autres puissances le sont aussi, mais elles sont prêtes à agir, et vous ne l'êtes pas. La première chose à faire, c'est donc de nous préparer pour toutes les éventualités. Quant au rôle que la France devrait jouer dans ces circonstances, comme ni M. le ministre d'État, ni M. le ministre des affaires étrangères, ni personne n'a fait ici la moindre allusion à ce sujet, je présume que Votre Majesté ne désire pas avoir notre avis à cet égard, et en conséquence je me tais. »

« Non, parlez, parlez, reprit l'Empereur, parlez, dit l'Impératrice, dites tout ce que vous avez à dire. » — « Eh bien. Sire, laissez-moi dire à Votre Majesté que si elle songeait, comme on le prétend, à profiter des circonstances actuelles pour chercher à s'emparer des provinces du Rhin, elle aurait grand tort. Je crois être animé d'un patriotisme aussi ardent que qui que ce soit; mais plus je rêve la gloire de Votre Majesté et la grandeur du

pays, plus je repousserais une politique qui deviendrait infailliblement une cause de faiblesse pour la France. Vous avez proclamé le principe des nationalités. Ce principe que vous avez recueilli dans l'héritage de Sainte-Hélène, vous ne l'avez pas seulement exposé au monde, vous l'avez fait triompher, et aujourd'hui il est la foi de tous les peuples européens. Comment donc pourriez-vous violer ce principe sans blesser toutes les consciences, sans soulever contre vous toutes les résistances ? Supposons que profitant d'un bouleversement en Allemagne, d'une défaite de la Prusse ou de l'Autriche, vous réussissiez au milieu du désarroi général à vous emparer de Coblenz et de Mayence. Admettons même que triomphant, victorieux de l'Allemagne, vous obteniez régulièrement la cession de la rive gauche du Rhin; qu'arriverait-il le lendemain? Vous rencontreriez dans l'esprit de ces populations une résistance invincible. Cette résistance, excitée entretenue par les passions de toute l'Allemagne; grandirait chaque jour. Elle vous imposerait des nécessités cruelles, et bientôt, au lieu d'une augmentation de puissance, vous n'auriez créé à nos portes qu'une Vénétie, qu'une Pologne, qu'une cause éternelle de faiblesse et de ruine.

« Ce n'est pas ainsi que je comprends l'agrandissement de la France, ni la politique qui doit déterminer et fixer nos frontières. Les traités de i8i5, malgré

les déclarations contraires, existent encore. Or, ce n'est pas en violant le principe des nationalités, mais au contraire en le respectant, comme nous avons fait en Italie, que nous achèverons de détruire ces traités. L'objet principal du congrès de Vienne avait été de nous entourer d'une ceinture de fer, pour nous étouffer sous l'étreinte au premier mouvement que nous tenterions. En donnant la rive gauche du Rhin à la Prusse, le Palatinat à la Bavière, et à l'Autriche une sorte de suzeraineté sur l'Italie, l'Europe avait très habilement disposé ses forces autour de nous. Elle s'était assuré des clefs de nos frontières, et nous menaçait à la fois de Sarrelouis et de Chambéry. Grâce à vous. Sire, grâce à la guerre d'Italie et au principe des nationalités proclamé par vous, nous sommes dégagés au midi, mais nous ne le sommes pas au nord, et il s'agit de nous affranchir également de ce côté. Or, nous pouvons le faire, sans blesser les susceptibilités germaniques, sans prendre un pouce de terrain à l'Allemagne, et par le triomphe même du principe des nationalités. Je m'explique. La Prusse se plaint d'avoir toutes les charges d'une grande puissance, sans en avoir les conditions. Obligée par les nécessités du rang où elle est parvenue à s'imposer les charges d'un régime militaire qui écrase ses populations, elle est en outre mal délimitée et semble comme répandue en Allemagne

sans pouvoir trouver son assiette. De là cette ambition inquiète qui s'agite sans cesse, au risque des plus grands périls pour la monarchie prussienne elle-même, et qui est une menace permanente pour la paix du monde. Il se trouve donc qu'il serait de l'intérêt de l'Europe en général et de la France en particulier de favoriser l'ambition de la Prusse, mais en la réglant. Voilà pourquoi je n'hésiterais pas à proposer de laisser cette puissance s'étendre sur l'Allemagne du Nord, de la Baltique à la ligne du Mein, mais à la condition d'indemniser sur la rive gauche du Rhin les princes qu'elle aurait à déposséder sur la rive droite, de manière à ne plus rien posséder elle-même de ce côté du Rhin.

« Or, du moment que, au lieu d'une grande puissance comme la Prusse, nous n'aurions plus sur notre frontière découverte que de petits États allemands placés entre nous comme des tampons, pour amortir les chocs, il ne resterait plus rien de l'œuvre de i8i5; nous ne serions plus menacés d'aucun côté. Alors, si nous étions habiles, si nous savions utiliser l'action que les chemins de fer, les tarifs de douane et les relations commerciales exercent sur la société moderne; créer des intérêts nouveaux entre les provinces rhénanes et nos départements du Nord-Est, en facilitant, par exemple, l'importation chez nous des houilles de la Sarre; enfin agir par notre haut clergé sur les populations qui sont catho-

liques, il resterait bien peu de chose à faire pour parachever notre constitution géographique. Il suffirait de réveiller les souvenirs des premiers temps de notre histoire, de créer une confédération des Gaules, formée de la Hollande, de la Belgique, du Luxembourg, des États du Rhin et de la France, pour reconquérir nos frontières naturelles. Dès lors, sans avoir porté atteinte aux principes que nous avons proclamés, sans avoir blessé aucune susceptibilité nationale, et à la seule différence d'avoir des princes au lieu de préfets, à Bruxelles, à la Haye, à Mayence, à Coblentz, le grand empire serait reformé dans toute sa force et dans toute sa splendeur. »

L'Empereur parut frappé de cet ordre d'idées. « Il faut reconnaître, dit Sa Majesté, qu'il y a dans ce que vient de dire Persigny une pensée politique élevée. Ce serait arriver à nos frontières naturelles en tournant, au lieu de heurter de front la difficulté des nationalités. Qu'en pensez- vous, monsieur Drouyn de Lhuys ? »

M. le ministre des affaires étrangères donna son adhésion la plus complète à cette idée. Il assura qu'il n'y avait rien eu jusqu'ici dans l'attitude et le langage de notre diplomatie qui pût contrarier une politique de cette nature, car elle n'avait cessé de protester auprès des cabinets étrangers du désintéressement de l'Empereur. Le comte Walewski,

M. Troplong, M. Magne et M. Fould donnèrent également leur adhésion à ma proposition, et l'Impératrice elle-même, soit qu'elle fût séduite par la nouveauté de l'idée, soit qu'elle ne fût pas, ce jourlà, en disposition de batailler, parut aussi l'approuver. M. de la Valette, qui devait peu de temps après donner les mains à la plus triste des solutions, hasarda cependant de dire que tout cela serait bien peu populaire en France. Seul M. Rouher affecta de garder le silence. Je ne parle pas de M. Duruy, le ministre de l'instruction publique, qui, croyant plaire à l'Empereur, avait fait, avant que je prisse la parole, une belle tirade en faveur de la conquête du Rhin, mais qui n'avait trouvé aucun écho dans le conseil.

Quant à l'Empereur, après avoir considéré le plan proposé sous ses diverses faces, il me demanda comment je concevrais sa réalisation sans la guerre, et voici la réponse que je lui fis, telle qu'elle se trouve formulée dans la note que j'écrivis immédiatement après le conseil :

« J'avoue, dis-je à l'Empereur, que l'idée que je viens d'avoir l'honneur de soumettre à Votre Majesté est mille fois plus facile à réaliser par la guerre, car il est difficile en temps de paix de détrôner des princes, ou de les enlever d'un État pour les imposer à un autre. Je ne crois pas cependant impossible de résoudre pacifiquement la question.

Je vais plus loin : je me demande comment la guerre pourrait éclater entre la Prusse, l'Autriche et l'Italie, si nous étions résolus à l'empêcher. Et, en effet, de quoi s'agit-il? De quatre grands intérêts, également légitimes, également dignes d'être satisfaits, et qui sont en quelque sorte solidaires les uns des autres : l'intérêt de l'Italie, de l'Autriche, de la Prusse et de la France.

« L'Italie ne saurait vivre comme nation sans la Vénétie, ayant devant elle le quadrilatère autrichien, comme un pistolet braqué sur sa poitrine. L'Autriche, de son côté, depuis la formation du royaume d'Italie, n'a plus dans la Vénétie qu'une cause de faiblesse; mais c'est une puissance trop considérable, trop illustre dans l'histoire pour qu'on lui propose d'abandonner ses possessions italiennes sans une honorable compensation. Enfin, en ce qui concerne la France et la Prusse, je viens de dire quel est l'intérêt à satisfaire pour chacune d'elles.

« Or, je me demande où serait l'impossibilité de résoudre la question, si, faisant connaître publiquement sa pensée, la France demandait aussi pour son compte les modifications que j'ai indiquées et se montrait résolue à en' poursuivre, au besoin, la revendication par la force des armes. En intervenant ainsi, ne changerait-elle pas très heureusement tout le caractère de la lutte qui se prépare ? Et d'abord, l'Allemagne, se voyant respectée dans sa

nationalité, deviendrait aussi sympathique à la nouvelle attitude de la France qu'elle est irritée aujourd'hui par la défiance qu'excite chez elle le mystère de notre politique. L'Europe, de son côté, ne pourrait qu'approuver une solution qui, en satisfaisant quatre grands intérêts et en faisant disparaître, par conséquent, quatre causes permanentes de guerre, n'affecterait en rien et consoliderait au contraire l'équilibre européen. Enfin, comme la proposition de la France rallierait au moins deux puissances belligérantes sur trois, la troisième, devant la menace de trois grandes armées, serait bien obligée de céder. Elle pourrait le faire d'autant plus aisément que son honneur se trouverait sauvegardé par la disproportion même des forces en présence; et d'ailleurs, comme le désintéressement de la France donnerait à cette dernière une plus grande influence dans la discussion des intérêts à satisfaire, l'Empereur n'aurait que plus de facilités à la concilier.

« La seule difficulté apparente, c'est de déposséder des princes en pleine paix, de les enlever à un État pour les placer dans un autre ou pour les médiatiser. Mais outre que la résolution des quatre grandes puissances et probablement de l'Europe entière rendrait toute résistance impossible, l'intérêt général légitimerait d'une manière tellement évidente le sacrifice à faire, qu'en vérité on ne saurait s'arrêter à des obstacles de cette nature. Pour moi,

je suis si convaincu qu'une grande résolution de la France empêcherait la guerre et terminerait le différend à la satisfaction universelle, que si j'avais à assumer sur ma tête la responsabilité de l'événement, je le ferais sans hésiter. »

Malheureusement les âmes n'étaient pas préparées à de telles résolutions, et les forces du pays ne l'étaient pas davantage. Ainsi qu'il arrive toujours dans des situations de ce genre, la dignité du gouvernement n'avait plus que la ressource des si, des mais, des car, qui défrayèrent les derniers moments du conseil; et bientôt, vu l'heure avancée, on se sépara, naturellement sans solution, si ce n'est celle de ne rien faire, comme il était facile de le prévoir.

Au moment oii je prenais congé de Leurs Majestés, l'Empereur me dit que ce que j'avais exposé au conseil l'avait vivement intéressé, et qu'il m'en remerciait. L'Impératrice voulut bien, de son côté, acquiescer de bonne grâce à ce compliment, tout en réservant, disait-elle, son opinion, bien que je ne sache pas ce qu'elle pouvait entendre par cette réserve, à moins quelle ne fût une opinion quelconque, pourvu qu'elle fût opposée à la mienne. Plusieurs de mes collègues me félicitèrent, et M. Magne, s' approchant de moi, me dit en riant à l'oreille : « Vous avez souffleté Rouher en opposant l'élévation de vos idées à la banalité des siennes. Il ne vous le pardonnera pas. »

Le lendemain, l'Empereur m'envoya chercher, ce qu'il n'avait pas fait depuis plusieurs années. Il me dit qu'il ne m'avait pas assez complimenté des idées que j'avais émises au conseil, et même de la manière dont je les avais exposées; que plus il y réfléchissait, plus il y trouvait la véritable solution, c'est-à-dire la voie naturelle, la seule peut-être pour reprendre dans l'avenir la frontière du Rhin. Nous causâmes environ une heure sur ce sujet. J'essayai de nouveau de lui inspirer la résolution d'imposer cette solution. Mais comme je vis bien qu'il ne se croyait pas assez préparé militairement pour jouer un rôle prépondérant dans ces circonstances, je l'engageai au moins à faire à ce sujet une communication à l'Europe. Je lui dis que ne croyant pas avoir l'occasion d'exposer cette idée au conseil, j'avais voulu d'abord la publier sous la forme d'une lettre dans les journaux, pensant qu'une fois livrée à la publicité, elle ferait son chemin d'elle-même; que j'y avais renoncé comme j'avais fait dans d'autres circonstances, pour ne pas priver l'Empereur de l'avantage de l'initiative; mais que dût-il se borner à une simple publicité, il y avait intérêt pour sa politique à repousser les soupçons dont elle était l'objet, en faisant connaître en même temps le moyen de supprimer une cause permanente de jalousies, d'inquiétudes et de dangers entre la France et l'Allemagne.

L'Empereur me dit qu'il allait y réfléchir, ce qui m'encouragea à lui écrire le lendemain pour insister sur ce sujet, et en effet il me fit savoir bientôt après qu'il allait prendre l'initiative de l'idée sous la forme d'une lettre à son ministre des affaires étrangères. Malheureusement, cette lettre se fit attendre beaucoup trop, et, plus malheureusement encore, elle avait été l'objet de vives attaques dans l'intimité de Sa Majesté, de la part d'une haute influence (i) égarée par les conseils de mes adver-» saires, moins probablement à cause de l'idée ellemême que de sa provenance, de sorte que quand elle se produisit, elle avait été dépouillée de sa partie essentielle, c'est-à-dire de la partie qui concernait la rive gauche du Rhin, ce qui en changeait tout le caractère.

Quelques jours après, la guerre éclatait, et bientôt Sadowa décidait des destinées de l'Allemagne. On ne sait que trop ce qui arriva. Pour moi, j'appris comme le public, et par le Moniteur seulement, la nouvelle et les termes de la médiation. Non seulement je ne fus pas convoqué, mais j'allai vainement frapper à la porte de l'Empereur. Je n'eus pas l'honneur d'être reçu. Que se passa-t-il dans le cours de cette médiation, dont les conséquences furent si pénibles pour la France ? Il ne m'appar-

(i) L'impératrice Eugénie. {Note de l'éditeur.)

tient pas de parler de choses dont j'ai été tenu complètement écarté. Mais il est facile de deviner à quelle sorte d'influence, à quelles intrigues dut céder l'esprit de l'Empereur, dans ces tristes circonstances, quand on se rappelle qu'au lieu de servir à des combinaisons dans l'intérêt de la France, le Hanovre, la Hesse et la Saxe ne furent sacrifiés à l'agrandissement de la Prusse que pour épargner quelque humiliation à l'Autriche. L'influence qui avait si souvent réussi à dévoyer la politique de l'Empire, dans les affaires d'Italie, de Pologne, du Danemark, du Mexique, dans les affaires intérieures, dans les élections de Paris et tant d'autres, cette influence qui, toujours obéissant aux mêmes préoccupations, avait été si funeste, venait encore de triompher au profit d'une puissance ultramontaine, mais au détriment de la France.

Ghamarande, ce 21 décembre 1867.

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