JUGÉE PAR M. DE BISMARCK
Lorsque M. de Bismarck me rencontra aux Tuileries le jour de l'arrivée du roi de Prusse à Paris, et me demanda s'il avait bien suivi mes leçons, il m'avait prévenu qu'il viendrait me voir. Il vint, en effet, deux jours après dans ma maison de la rue de l'Elysée (i), et nous eûmes ensemble un long entretien.
Il engagea la conversation par l'affaire du Luxembourg, récemment réglée entre la France et la Prusse, grâce aux bons offices des grandes puissances, et surtout de l'Angleterre. Avec le mélange de franchise et de finesse qui m'était resté dans l'esprit comme le trait saillant de son caractère, il me dit tout d'abord qu'il avait été très surpris de la conduite du gouvernement français dans cette affaire; qu'il s'était attendu à traiter avec des hommes d'État, et qu'il avait agi en conséquence; mais qu'il s'était singulièrement trompé; car, en
(i) Rue de l'ÉIyse'e, n® 18. {Note de l'éditeur.)
réalité, il avait été vis-à-vis de M. Benedetti dans la situation d'un maître d'armes qui, croyant avoir affaire à un partenaire sérieux, se serait laissé enferrer par un maladroit. Et comme je me récriais devant une expression qui semblait, contre toute vérité, faire de lui le vaincu, et du gouvernement français le vainqueur, il expliqua sa pensée avec une netteté de vues qui aurait bien surpris ceux qu'il traitait de maladroits.
Il n'avait nulle intention, reprit-il, de se représenter comme le vaincu, mais comme la dupe de la sottise d'un de nos agents; car si nous étions affectés de l'issue de cette maudite affaire de Luxembourg, il l'était bien davantage. En n'obtenant pas la cession de cette petite province, nous avions peu de chose à regretter, tandis que lui, au contraire, y avait perdu l'occasion unique, peut-être, de consolider l'œuvre de Sadowa, en donnant, par cette compensation territoriale du Luxembourg, satisfaction aux griefs réels ou imaginaires de la France. Or, comme il ne se dissimulait pas que les succès de la Prusse avaient dû blesser, en France, bien des susceptibilités, et exciter bien des jalousies; qu'il savait pareillement combien le gouvernement français se sentait meurtri du rôle effacé qu'il avait joué dans ces événements, lui, M. de Bismarck, au premier mot du désir de la France d'obtenir le Luxembourg, avait été ravi de cette occasion d'être
agréable au gouvernement français et de mettre ce baume sur les blessures de son amour-propre. Il était donc parfaitement sincère quand il exprimait à M. Benedetti son désir de favoriser les vues de l'Empereur. La plus grande preuve de sa sincérité, faisait-il remarquer, c'est qu'en même temps qu'il accueillait avec chaleur cette ouverture, il ne laissait pas ignorer à notre ambassadeur les difficultés que l'esprit public en Allemagne pouvait opposer à sa réalisation. Il reconnaissait qu'en réalité, et par le fait de Sadowa qui avait détruit la Confédération germanique de 181 5, et par le refus du roi de Hollande d'acquiescer à la nouvelle, la forteresse du Luxembourg n'était plus fédérale; qu'il pouvait donc très aisément justifier la retraite des troupes prussiennes de la forteresse, et leur remplacement par des troupes hollandaises, lesquelles pouvaient ensuite livrer la place à la France en dehors de toute ingérence germanique. Mais en même temps, il recommandait le secret, comme une condition absolue de succès, car si la négociation était connue en Allemagne avant l'évacuation des troupes prussiennes, il serait impossible à lui, M. de Bismarck, ou à tout autre ministre, de résister au torrent de l'opinion. Dans l'intérêt de sa propre popularité, il prévenait même notre gouvernement qu'il serait peut-être obligé, à la nouvelle de la cession du Luxembourg, de se plaindre
publiquement du roi de Hollande et de protester pour la forme contre la vente faite à la France. Enfin, il demandait quelque temps pour préparer le Roi à la négociation, ou plutôt, suivant l'aveu qu'il me fit, pour l'assurer de la sincérité des disposition du gouvernement français à ce sujet.
Dans de telles circonstances, faisait observer M. de Bismarck, qu'aurait dû faire un agent diplomatique sérieux, plus préoccupé du succès que du triomphe éphémère de sa vanité ? Il aurait dû dire simplement à son gouvernement que le ministre prussien avait accueilli avec ardeur l'ouverture faite au sujet du Luxembourg, parce qu'il voyait dans cette satisfaction donnée à l'Empereur une sorte de compensation pour la France de l'agrandissement de la Prusse, exposer nettement les difficultés que l'esprit public en Allemagne pouvait opposer au désir du ministre prussien, ménager par conséquent la situation de ce dernier; enfin faire comprendre à son gouvernement que le moyen le plus prompt et le plus sûr d'obtenir la solution favorable, c'était de convaincre le gouvernement prussien du désir sincère de l'Empereur de rétablir la bonne harmonie entre les deux puissances.
« Mais, disait M. de Bismarck, M. Benedetti appartient à cette école politique qui confond l'intrigue avec l'habileté. Habitué depuis longtemps à ruser avec les pachas de l'Orient, il s'imagina qu'il
pourrait m'arracher des mains la forteresse de Luxembourg, sans engagement d'aucune sorte. Pour gratifier sa vanité et attribuer le succès à sa seule habileté, il ne fit connaître suffisamment à son gouvernement ni la raison véritable du consentement de la Prusse,, ni les difficultés de l'exécution, ni enfin l'importance du secret à garder. S'emparant de l'aveu fait par moi que, dans le nouvel état de l'Allemagne, on ne pouvait plus considérer la forteresse de Luxembourg comme fédérale, il en fit le nœud de toute l'affaire. Avec sa morale orientale, il se crut dispensé de toute réserve, de tout ménagement envers le ministre qui devait supporter le poids de l'opération, par cela seul que, dans sa bonne foi et sa franchise, ce ministre avait bien voulu convenir que le droit du détenteur à retenir la chose détenue avait été modifié par les événements; et probablement qu'il ne manqua pas de représenter à son gouvernement l'aveu que j'avais fait, comme arraché de mes lèvres, à l'aide de pièges qu'il aurait tendus à ma simplicité. Il en résulta que malgré l'engagement que je prenais de favoriser les vues de l'Empereur sur le Luxembourg, non seulement l'attitude du gouvernement français restait envers nous aussi raide, aussi peu amicale que précédemment, mais que MM. Rouher et Lavalette en vinrent à croire qu'en révélant cette négociation au public, comme ils le firent le jour où
M. Thiers prit la parole sur les affaires d'Allemagne, ils allaient forcer l'évacuation de la forteresse par les troupes prussiennes, malgré l'émotion que cette nouvelle allait produire dans toute l'Allemagne.
(c Dans de telles circonstances, continuait M. de Bismarck, que pouvions-nous faire ? Si notre retraite de Luxembourg n'était considérée par le gouvernement français que comme une opération faite en vertu d'un droit strict; si elle cessait d'être une concession gracieuse de notre part, et le gage moral d'une réconciliation entre les deux puissances; si, enfin, une fois nantie de la forteresse, la France devait rester vis-à-vis de nous dans la même situation de défiance et de jalousie qu'auparavant, c'eût été trahir les intérêts de la Prusse que de vous livrer des armes pour la battre. Nous avons donc été forcés de résister. Nous étions prêts à agir, et vous ne l'étiez pas, et si nous devions infailliblement avoir la guerre avec vous, notre intérêt, c'était de la faire quand les chances étaient en notre faveur.
« J'ai amèrement regretté, ajoutait-il, l'échec de cette négociation. C'était pour la Prusse un avantage énorme, une fortune inespérée que de trouver, après la tournure qu'avaient prise les événements, une occasion de donner satisfaction à la France et de calmer ses susceptibilités; car c'était écarter de nous des périls dont je ne me dissimule pas la gravité. La sottise, la suffisance de M. Benedetti, et
l'imprudence des ministres français, ont tout fait échouer. Pour nous décider à livrer le Luxembourg à la France, nous avions besoin d'avoir confiance, de croire que le gouvernement de l'Empereur nous en saurait gré. Or, non seulement on a tout fait pour nous ôter cette confiance; mais en triomphant avant le temps d'une victoire diplomatique qui n'était encore qu'une espérance, on nous a enlevé les moyens mêmes de la réaliser. »
Après cette explication de l'affaire du Luxembourg, M. de Bismarck alla de lui-même audevant des questions que je me proposais de lui faire sur les affaires d'Allemagne. Il me dit tout d'abord que, sans pouvoir s'expliquer entièrement la politique de l'Empereur dans ce qui avait précédé et suivi Sadowa, il n'avait pas trouvé dans la conduite de ce prince la netteté des vues à laquelle il s'était attendu. Pour tirer la Prusse de la fausse situation où elle était, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et surtout dans les affaires d'Allemagne, M. de Bismarck aurait été personnellement disposé, me disait-il, à bien des sacrifices. Il se sentait capable des plus audacieuses résolutions, et était très désireux de s'entendre sur toutes choses avec l'Empereur. Mais l'attitude de ce prince avait paralysé ses dispositions et étouffé ses aspirations vers une politique franco-germanique.
Et comme je m'étonnais de ces paroles, et que
je lui demandais si, en effet, il n'y avait pas eu à Biarritz des engagements contractés de part et d'autre, ainsi que toute l'Europe l'avait cru, il m'assura qu'il n'y en avait eu d'aucune espèce; que bien loin de là, il avait vainement essayé de deviner la pensée de l'Empereur et de pénétrer dans son for intérieur, pour y chercher les éléments d'une entente entre les deux gouvernements; qu'il en avait toujours été éconduit par le ton d'une conversation vague ou indécise, dont il lui avait été impossible de percer le mystère. La seule allusion faite par l'Empereur à des combinaisons politiques avait été relative aux frontières du Rhin, mais pour ajouter aussitôt que celles-ci, désirées par la France, étaient si énergiquement refusées par l'Allemagne, et seraient d'ailleurs si difficiles à gouverner par des Français, qu'il était impossible d'y songer sérieusement. L'Empereur avait, en outre, affecté un désintéressement si complet vis-à-vis de la Prusse, que dans son étonnement, lui, M. de Bismarck, n'avait pu y ajouter foi. Or, comme il ne pouvait supposer qu'une attitude pareille cachât chez un homme comme l'Empereur une absence de vues ou de résolutions, il ne s'était expliqué cette attitude que par une pensée secrète, enfouie dans les profondeurs de l'âme de ce prince, et qu'il traduisait ainsi : désir d'une lutte entre la Prusse et l'Autriche, lutte dont l'issue, quelle qu'elle fût, affranchi-
rait l'Italie, mais dans laquelle la Prusse succombant, suivant les vœux et l'espérance du calculateur impérial, tout un monde de brillantes perspectives s'ouvrirait devant lui.
Naturellement cette pensée n'était pas faite, faisait observer M. de Bismarck, pour leur donner uxZ'i grande tranquillité d'esprit. Il en était secrètement troublé, et devant une attitude si extraordinaire, il se sentait dans la situation de ce dompteur de bêtes féroces, qui se retrouvait chaque soir en face d'un Anglais impassible attendant le moment de le voir dévoré par ses lions.
Cependant les événements se précipitaient, et, malgré tous les efforts de la diplomatie prussienne à Paris, le sphinx des Tuileries restait impénétrable. Troublé de plus en plus devant cette énigme, M. de Bismarck voulut en finir. Il chargea M. de Goëtz, l'ambassadeur de Prusse à Paris, de faire auprès de l'Empereur une démarche décisive et de provoquer une explication de Sa Majesté. Mais cet effort suprême fut encore impuissant. M. de Goëtz fut obligé d'avouer qu'il lui avait été impossible d'obtenir une réponse.
Dans cette situation étrange, M. de Bismarck délibéra en lui-même sur ce qu'il avait à faire; et voici à quel parti audacieux il s'était arrêté d'abord : il s'agissait pour lui de démontrer à l'Autriche par des faits sensibles, suivant lui, que l'Empereur
trompait également et l'Autriche et la Prusse; qu'il était le véritable ennemi de l'Allemagne; que, comme le vautour épiant le moment du carnage, il attendait que le sang coulât en Allemagne pour se jeter sur sa proie; qu'en conséquence et en face d'un pareil danger, les deux puissances avaient mille fois plus d'intérêt à se réconcilier qu'à se battre. Il voulait donc proposer à l'Autriche de faire avec la Prusse une alliance offensive et défensive, de se partager l'Allemagne entre elles deux, tout en cédant la Vénétie à l'Italie, puis de se retourner, les trois puissances réunies, contre l'ennemi commun, et de l'attaquer résolument avec douze cent mille baïonnettes, s'il faisait mine de s'opposer au partage. Déjà ce plan avait été complètement élaboré, et M. de Bismarck allait le communiquer à l'Autriche, malgré sa répugnance à partager ce que la Prusse pouvait peut-être avoir en totalité, lorsqu'une dernière réflexion lui en fit suspendre l'envoi. Il avait toujours pensé qu'avec des armées si considérables en présence, une seule bataille déciderait de la lutte, comme à Solférino. Or, il se demandait si la France était prête à profiter sur-le-champ de la défaite de l'une ou de l'autre puissance, pour se jeter sur l'Allemagne et prendre sa part du pillage. Malgré les rapports de l'ambassade prussienne à Paris sur l'état de notre armée, il y avait encore à Berlin beaucoup d'incer-
titude à ce sujet. Il voulut en avoir le cœur net avant de se décider; et comme il avait sous la main un officier d'un rare coup d'œil sur ces matières, il l'envoya à Paris avec mission de s'assurer à tout prix de la réalité des choses. Huit jours après, il en recevait l'assurance que non seulement l'armée française n'était pas en état d'agir, mais qu'il lui faudrait au moins quatre mois pour pouvoir mettre en ligne une force quelque peu respectable; c'est-àdire qu'elle ne pourrait être prête que longtemps après la solution du différend entre les armées belligérantes, et quand les puissances allemandes et victorieuses et vaincues pourraient être en mesure, s'il le fallait, de se réunir de nouveau contre la France. Alors M. de Bismarck, ne craignant plus rien sur ses derrières, décida le Roi à commencer la lutte.
Arrivé à ce point des commentaires du ministre prussien, c'est-à-dire à Sadowa, j'aurais voulu pouvoir terminer la conversation, car je commençais à sentir cruellement le poids de cette page d'histoire; mais l'audacieux ministre éprouvait une satisfaction visible à montrer la supériorité de son coup d'œil politique, devant un homme qu'il jugeait sans doute capable de l'apprécier, et il ne voulut pas s'arrêter à Sadowa.
« Quant à votre médiation, ajouta-t-il, j'avoue que je n'ai pas compris à quelle pensée vous avez obéi dans le cours de cette négociation. Je me mets
38o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.
à votre place et je me demande ce qu'il y avait à faire : assurément rien de ce que vous avez fait. Et d'abord, considérant l'agrandissement de la Prusse comme un échec pour la France, et n'osant ou ne pouvant rien lui prendre, j'aurais voulu, au moins, laisser des germes profonds de division entre les deux grandes puissances allemandes. Mais vous avez fait tout le contraire. Le Roi voulait garder la Silésie autrichienne : c'eût été un sujet éternel de haine entre les deux couronnes. Mais vous vous y êtes opposés; et, par conséquent, comme aucune cause de colère ne subsiste entre les deux puissances, à la première occasion, elles peuvent s'unir comme par le passé (i). De même pour le reste de l'Allemagne. En premier lieu et à votre place, je n'aurais peut-être pas si aisément sacrifié le Hanovre, la Hesse et la Saxe. Ensuite, j'aurais voulu établir également des causes permanentes de discorde entre la Prusse et les États subsistants, tandis qu'au contraire vous avez jeté dans nos bras tous les princes allemands. Voici, par exemple, ce que vous avez fait pour la Bavière. Le roi de Prusse tenait beaucoup à s'emparer d'un district bavarois sur la rive droite du Mein. Or, vous avez naïvement pris la défense de la Bavière. Qu'en est-il résulté? A la nouvelle de votre opposition,
(i)La formation de la Tri pie- Alliance démontre bien la justesse de ces vues. {Note de l'éditeur.)
je fis venir le ministre de Bavière et lui dis que le Roi renonçait à garder le territoire en question, mais à la condition d'une alliance offensive et défensive avec la Prusse et d'un nouveau pacte fédéral avec l'Allemagne, et le roi de Bavière s'empressa d'y adhérer. En vérité, ajoutait-il avec une outrecuidance étrange, je ne m'explique pas ce qui a pu dévoyer' à ce point un gouvernement qui paraissait naguère si habile et si résolu. »
Enfin, Dieu merci ! cette espèce de réquisitoire fait d'une manière si extraordinaire et par un tel homme était terminé. Jusque-là je m'étais borné à écouter ce fier adversaire de notre politique, et j'aurais voulu pouvoir me taire encore. Mais la douleur secrète que j'éprouvais, la force de la vérité et le désir surtout de faire servir cette entrevue à l'avantage de l'Empereur et du pays me déterminèrent à suivre le ministre prussien sur le terrain qu'il parcourait, d'un pas si ferme et si indépendant.
« Je savais, lui dis-je, une partie des choses dont vous venez de parler, et j'en pressentais l'autre partie, car je crois en connaître les causes, peutêtre mieux que personne, bien que je ne puisse les exposer ici. Je ne discuterai donc pas sur des faits plus ou moins exacts, plus ou moins justement appréciés. Je rends hommage à l'énergie de votre caractère et à la supériorité de votre esprit. Le succès a couronné vos conceptions. Vous avez pris
en Allemagne la place de M. de Cavour en Italie, et toute l'Europe vous proclame le plus grand ministre du temps présent. Mais que d'actions de grâces vous devez à la fortune! Car si elle vous eût été contraire à Sadowa, tout cet édifice si laborieusement construit croulait à la fois, et vous seriez resté enseveli, vous et votre réputation, sous ses ruines. Quelques hommes dans le monde, et je suis de ce nombre, auraient compati à votre destinée. Ils se seraient dit que tant de talents, tant d'énergie, tant d'audace méritaient mieux de cette divinité capricieuse qui aime pourtant les audacieux; mais l'univers vous eût condamné, et la Prusse elle-même eût maudit votre mémoire. Eh bien ! si vous devez beaucoup à la fortune, vous devez aussi beaucoup aux causes particulières qui ont si malheureusement paralysé l'action de la France, ou plutôt vous ne leur devez rien. Non, au contraire : car il eût été bien préférable, pour vous comme pour nous, qu'une entente de la Prusse et de la France eût présidé aux événements de l'année dernière.
« Et en effet, au lieu de cette rivalité créée entre la Prusse et la France, au lieu de cet échec grave qui a blessé si profondément notre pays et dont les conséquences peuvent de proche en proche amener un conflit violent entre nous, c'est-à-dire remettre en question ce que Sadowa avait décidé, ne valait-
il pas mieux pour vous que votre triomphe fût en même temps une victoire pour la France ; que de chaque côté du Rhin votre nom fût salué des mêmes acclamations ? Eh bien ! cela était possible. J'en avais conçu la pensée. » Et alors je fis part en détail à M. de Bismarck de la proposition que j'avais faite au Conseil peu de temps avant Sadowa, au sujet des provinces du Rhin, proposition qui peut se résumer ainsi : hommage rendu par la France au principe des nationalités, et respect absolu du territoire germanique; mais modifications dans les traités de 181 5 qui, en donnant à la Prusse, sur la rive gauche du Rhin, des provinces étrangères à son histoire, à ses mœurs, à sa religion, ne s'étaient proposé que de menacer la France sur sa frontière ouverte; agrandissement de la Prusse, en lui donnant tout le nord de l'Allemagne, de la Baltique à la ligne du Mein, mais à la condition d'indemniser, sur la rive gauche du Rhin, les princes dépossédés sur la rive droite, de manière que la Prusse, ne possédant plus rien de ce côté du Rhin, n'eût plus de contact direct avec la France ( i ). Je fis connaître à M. de Bismarck comment j'aurais compris l'exécution de ce plan, comment en se jetant résolument dans le conflit et en expliquant ses intentions, la France eût pu, sans peine, entraî-
(i) Système exposé au chapitre Sadowa, page 323. {Note de l'éditeur.)
ner deux des puissances belligérantes sur trois et forcer la troisième à céder devant la supériorité des forces en présence ; comment surtout un tel projet eût pu se réaliser avec l'assentiment de l'Europe dont réquilibre était maintenu, sans blesser l'Allemagne dont le territoire national était respecté par le projet.
M. de Bismarck parut prendre un vif intérêt à ce récit. Il m'écoutait avec l'attitude d'une profonde attention; chaque trait de sa physionomie peignait la surprise de voir à quelles combinaisons imprévues il avait échappé. Mais ce qui l'étonnait particulièrement, c'était de n'avoir connu ni aperçu aucun indice de ce plan. Il aurait surtout voulu savoir ce que l'Empereur en avait pensé. Il m'interrompit plusieurs fois pour me le demander; mais, ne croyant pas devoir le lui dire, je lui répondis que je n'en savais réellement rien; que d'ailleurs j'avais dans le sein du conseil des inimitiés si ardentes et si peu scrupuleuses que toute idée venant de moi était d'avance discréditée.
Quant à lui, M. de Bismarck, trop franc pour déprécier une idée dont il était par la nature de son esprit plus capable peut-être que personne de comprendre la portée, trop habile pour avouer qu'une combinaison pareille eût pu réussir, il ne trouva d'autre moyen d'échapper, sous mon regard, à cette difficulté de position, que d'invoquer la repu-
gnance des populations rhénanes à accepter des princes étrangers à la maison de Brandebourg.
A cette objection inattendue je ne pus m'empêcher de sourire et je lui demandai, en riant, si l'attachement de ces populations à la Prusse provenait par hasard d'une communauté de religion; mais reprenant la question par son côté sérieux : « Laissons tout cela, lui dis-je, les événements ont eu un autre cours. Le Hanovre, la Hesse et en partie la Saxe elle-même vous ont été sacrifiés comme pour épargner une humiliation à l'Autriche, et ce n'est pas à vous à le regretter. Mais si nos relations, comme ce n'est que trop à craindre, devaient s'envenimer; si de proche en proche les suites d'une politique funeste, dont il ne m'appartient pas de dire ici les causes, venaient à armer l'une contre l'autre deux grandes nationalités, ne seriez-vous pas le premier à déplorer l'échec d'une combinaison qui aurait pu empêcher à jamais toute guerre de race de se produire sur le Rhin ? Une lutte entre la France et la Prusse remettrait en question tous vos succès, toute votre gloire. Pour nous ce serait aussi une partie dangereuse. Notre intérêt commun est donc de chercher et de tenir en réserve pour le moment où la guerre serait sur le point d'éclater une combinaison capable de l'empêcher. Eh bien! j'en ai une dans l'esprit et je vous la livre, mais à vous seul, sous le sceau du plus grand secret et en
VOUS faisant observer que je ne vous en demande pas aujourd'hui votre sentiment. Cette combinaison, la voici : c'est de faire, quand l'occasion deviendra opportune, sur la rive gauche du Rhin avec le roi de Saxe, en vous indemnisant de ses États actuels, ce que j'avais vainement proposé de faire avec le roi de Hanovre, et ce qui serait, d'ailleurs, préférable à la première combinaison, à cause de la religion catholique de la branche royale de Saxe. »
M. de Bismarck reçut cette confidence en évitant toute marque d'approbation, comme je m'y étais attendu, mais aussi toute marque de désapprobation. Et non seulement il ne parut rien dans sa physionomie qui indiquât un sentiment contraire à ce projet ; mais dans la manière dont il me promit le secret après cette communication, et dans celle plus expressive encore avec laquelle il ajouta, en me serrant la main, qu'il me remerciait beaucoup de la confiance que je venais de lui témoigner, il me sembla que, dès ce moment, il entrevoyait, comme moi, tout un ordre de choses capable de préserver un jour la France et l'Allemagne d'une lutte des plus terribles de l'histoire, je veux dire d'une lutte de races. Bientôt après nous nous séparâmes, non sans une certaine émotion l'un et l'autre.
Chamerande, lo janvier 1868.