SUR LA PRESSE
Quoique inventeur du régime des avertissements que j'avais fait introduire, en 1862, dans la loi sur la presse, j'avais été un des premiers à demander non la suppression, mais la modification de ce régime. J'avais reconnu qu'avec le temps et par suite des abus introduits dans son application, il était devenu plus nuisible qu'utile à l'Empire. Le contraste de la faiblesse du ministère, depuis le retour aux pratiques parlementaires, avec le caractère arbitraire du régime de la presse, jetait un discrédit chaque jour plus prononcé sur le gouvernement, car on supporte peut-être plus aisément le despotisme entre les mains de la force qu'entre celles de la faiblesse. Ce régime, d'ailleurs, ne servait plus au gouvernement, mais seulement à la personne des ministres, ce qui est bien différent. En fait, il était impuissant à protéger l'Empereur, la dynastie ou le gouvernement proprement dit, parce qu'après trois avertissements, la bonté, la générosité de
l'Empereur, quand il ne s'agissait que de lui, mettait obstacle à la suppression du journal incriminé. Mais il n'en était pas de même avec certains ministres qui, ayant personnellement la main dans le bureau ou la direction de la presse, établie au ministère de l'intérieur, causaient aux journaux une terreur des plus sérieuses. Tous les jours, un rédacteur de chacune des feuilles de Paris était forcé de venir demander le mot d'ordre à cette terrible direction. Là, on leur faisait comprendre aisément qu'attaquer un ministre était bien autrement grave que de médire de l'Empereur, ce qu'ils savaient de reste. On leur insinuait également sans peine que s'ils parlaient ou ne parlaient pas de telle mesure, louaient ou ne louaient pas tel acte, tel ministre ou tel personnage, on saurait bien trouver dans le journal récalcitrant, pour avoir l'occasion de le frapper, quelque attaque plus ou moins déguisée contre l'Empereur ou la Constitution, et devant ces menaces les journaux se voyaient contraints de s'exécuter. Il en résultait donc que l'opinion publique était trompée sur toutes choses; que les actes les plus absurdes ou les plus détestables de certains ministres étaient loués universellement; que les procédés financiers de M. Fould, par exemple, étaient exaltés par la presse comme de grandes actions; que l'Empereur était tenu dans une ignorance complète de l'opinion publique, et, tandis
que les personnages souvent les moins honorables étaient l'objet, dans les journaux, des plus pompeuses admirations, c'était l'Empereur qui devenait le bouc émissaire de toutes les colères soulevées par ce régime odieux parmi les écrivains de la presse. Frappé de la gravité de pareils vices, dont malheureusement j'étais resté longtemps à m'apercevoir, j'avais conseillé à l'Empereur de modifier cet état de choses. Pour soustraire la direction de la presse à l'intervention personnelle des divers ministres, pour supprimer leur action clandestine sur les journaux, je proposais à l'Empereur d'adjoindre au ministre de l'intérieur une commission consultative de deux membres nommés par chacun des grands corps politiques et judiciaires, c'est-à-dire par le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'État, la Cour de cassation, la cour impériale et le tribunal civil, en tout douze membres, afin de donner le double caractère politique et judiciaire à cette espèce de tribunal. Or, du moment que le régime des avertissements eût été entouré de pareilles garanties, qu'il eût fallu, pour donner un avertissement, consulter une commission de cette importance, on ne pouvait plus, du cabinet de la direction de la presse, exercer sur les journaux cette pression arbitraire qui les mettait au service des plus misérables intérêts et souvent des plus honteuses passions. Je proposais, en outre, qu'aucun avertissement ne pût être
donné sans que le rédacteur eût été appelé à s'expliquer devant la commission, ce qui me paraissait de toute justice; c'était d'ailleurs un moyen de prémunir l'administration contre des intrigues de la nature de celles dont j'avais été moi-même victime, comme ministre de l'intérieur, lorsque je fus obligé, avant les élections de i863, en vertu d'une décision prise en conseil des ministres, de donner à un journal deux avertissements successifs pour des articles que j'apprenais plus lard avoir été reçus par ce journal des mains d'un de mes collègues du ministère. Dans ce projet, il me semblait que le régime des avertissements, purifié de ses abus et relevé par le mode solennel des décisions à prendre, eût conservé tous ses avantages sans ses inconvénients.
L'Empereur avait paru approuver beaucoup ce projet; mais après en avoir parlé probablement à ceux de ses ministres qui auraient le plus redouté la perte des petits moyens d'intrigues dont ils disposaient par le bureau de la presse, il n'était plus aussi favorable à ce système. Il me dit plusieurs fois qu'il ne voulait rien changer au régime des journaux, et même comme un journal, la Liberté, avait publié que j'étais d'avis d'une modification dans la loi de la presse, il fit démentir l'assertion par le Moniteui^, en termes qui n'étaient rien moins qu'agréables pour moi. Je fus donc extrêmement surpris de la fameuse lettre impériale du
f9 janvier 1867, qui annonçait le rétablissement de la liberté de la presse ; mais je le fus encore plus peut-être quand, après de si longs délais, le ministère accoucha d'un projet de loi sans idée, sans principes, sans caractère ni libéral, ni conservateur, qui offrait tous les inconvénients de la liberté de la presse, sans aucun de ses avantages.
Affligé de voir l'Empire tomber de plus en plus dans des mains dangereuses, j'entrepris de signaler à l'Empereur le vice fondamental de ce projet de loi et de lui proposer l'adoption d'un principe de législation qui me paraissait seul capable de maintenir la presse dans le ton de modération, de convenance indispensable sous le régime de la liberté. En conséquence, j'adressai à l'Empereur, à la date du 25 novembre 1867, une note dont voici le texte, et que je crois important de faire figurer dans mes Mémoires :