‹ Mémoires;Chapitre 17 sur 25 · CAISSE · texte numérisé non relu

CAISSE

Au commencement de 1868 et à la suite de plusieurs conversations que j'avais eues à diverses époques avec l'Empereur sur le projet d'exécuter les grands travaux publics non plus avec les revenus ordinaires du budget, mais au moyen d'emprunts remboursables à longs termes et par voie d'annuités, Sa Majesté, qui paraissait approuver depuis longtemps ce système, m'engagea à lui faire un rapport sur cette question. Je m'empressai donc de satisfaire au désir de l'Empereur, et voici le rapport que j'eus l'honneur de mettre sous ses yeux :

« Sire, après avoir retiré le pays de l'abîme où il était tombé, et restauré dans notre société, bouleversée par tant de révolutions, les principes d'ordre et d'autorité; après avoir détruit, à l'extérieur, le germe des coalitions qui nous menaçaient et réconcilié la Révolution française avec l'Europe; après avoir donné une impulsion sans exemple à l'activité

publique et fait accomplir de nombreux travaux productifs qui ont doublé la fortune du pays; enfin après ces merveilles que l'aveuglement de ceux qui les ignorent peut seul surpasser, il reste à Votre Majesté une grande chose à faire dans l'ordre économique : c'est d'achever, ou au moins de pourvoir aux moyens d'achever l'outillage du pays. Depuis longtemps, Votre Majesté se préoccupe de cette question; elle s'en est entretenue souvent avec moi; elle m'a encouragé, comme membre de son conseil privé, à en étudier les éléments; enfin, elle a désiré que je lui fisse connaître le résultat de mes études. C'est ce que je vais avoir l'honneur de faire, aussi brièvement qu'il me sera possible.

<( Toute société, quel que soit son mobile, son principe d'activité, a besoin de l'outillage propre aux fonctions qu'elle s'est données. Un peuple guerrier, organisé pour la conquête, comme la Rome des premiers siècles, doit être un camp. Là, tout est sacrifié au but qu'on veut atteindre, à l'outillage de la guerre, aux armes, aux instruments de la conquête. Dans une société, au contraire, où, comme la nôtre, l'esprit public se tourne vers les travaux de la paix, de l'industrie, du commerce, de l'agriculture; dans un État de civilisation où la puissance, sous tous les aspects, aussi bien militaires que politiques, dépend absolument des déve-

loppements de la fortune publique, ce qu'il faut accomplir avant tout, c'est l'outillage économique qui engendre les richesses.

« Lorsque les Romains s'emparèrent des Gaules, pour assurer leur conquête, en développer et utiliser les ressources, ils s'appliquèrent sans relâche à couvrir le territoire de voies de communication. Il faut voir, sur les plateaux élevés du centre de la France, où les conditions topographiques en ont conservé les traces plus qu'ailleurs, de quel réseau serré ils avaient couvert le sol;

« Plus tard, quand nos guerres intestines, et particulièrement celles de la succession carlovingienne, firent abandonner l'entretien des routes, qu'elles devinrent impraticables, et que l'absence de voies de communication, en isolant les diverses fractions du territoire et les rendant indépendantes les unes des autres, eut donné naissance au régime féodal, la société retomba nécessairement dans une sorte de barbarie relative. Mais comme un peuple ne peut vivre sans les échanges indispensables à ses besoins, faute de routes, il fallut recourir à d'autres moyens de transport. Alors, entre toutes ces petites nations éparses, les plus intelligentes, les plus habiles, furent celles qui surent se procurer, élever et nourrir le plus grand nombre de bêtes de somme. Tel fut l'outillage commercial du moyen âge.

« Puis vinrent les guerres, non plus intestines,

mais européennes de peuples à peuples, la création des grandes armées, la nécessité de transporter au loin les instruments de la guerre moderne, l'artillerie. Pour satisfaire à ces besoins nouveaux, on se reprit à créer des routes , les bêtes de trait remplacèrent les bêtes de somme, et la supériorité fut acquise à qui créerait ou achèverait le plus vite ce nouvel outillage. Enfin arriva l'invention par excellence des transports à bon marché, celle des canaux, et la nation qui la première sut appliquer d'une manière pratique ce nouvel instrument commercial, l'Angleterre, nous précéda de deux siècles dans la voie des richesses industrielles.

« Aujourd'hui, et depuis l'invention de la vapeur et des chemins de fer, c'est bien autre chose. L'outillage d*un pays comme la France, c'est tout ce qui peut mettre en valeur les produits du sol et du travail de l'homme, rapprocher les lieux de production des lieux de consommation, les voies de transport faciles, rapides et de plus en plus économiques de tous genres, de toutes natures ; voies navigables, fluviales, canaux; voies ferrées, routes, chemins; ouvrages d'art nécessaires à la navigation, les ports, les phares; moyens de procurer aux terres et aux habitants l'eau qui leur manque ou de les débarrasser de celle qui leur nuit. L'outillage du pays, c'est enfin tout ce qui peut placer le travailleur dans les meilleures conditions pour développer, agrandir,

perfectionner et utiliser, pour la société et pour lui-même, le produit de son travail.

« Ce n'est pas tout. En présence de cette immense rivalité que le travail fait naître entre les peuples civilisés, l'outillage économique moderne est l'instrument même de la conquête pacifique de l'univers par la civilisation. Le premier peuple du monde, le plus riche, le plus puissant, le plus redoutable sera donc celui qui non seulement aura le plus vite et le plus complètement achevé son outillage indispensable, mais qui dominera les autres peuples par la supériorité de cet instrument, indéfiniment perfectible, de richesse et de prospérité.

« Or, pour achever l'outillage indispensable du pays, pour nous maintenir en tête du mouvement général qui entraîne les nations dans les voies des richesses industrielles, il ne suffit pas seulement d'efforts énergiques, d'une activité sans trêve et sans repos, il faut encore des milliards de dépenses à répartir sur le plus court espace de temps possible. Mais où trouver ces milliards ? Assurément, ce n'est pas dans les ressources ordinaires de nos budgets. Appauvrir et gêner les divers services de l'État, réduire nos forces de terre et de mer, marchander à l'armée ou à la marine le prix de son dévouement pour arriver à faire 70 ou 80 millions de travaux par an, une goutte d'eau dans la mer, ne saurait se continuer plus longtemps sans péril

pour notre grandeur au regard des autres nations. A ce compte, il faudrait un demi-siècle, un siècle peut-être, pour achever notre organisation économique.

(c Mais s'il est incontestable, aujourd'hui, que chaque travail d'intérêt public, chaque pièce de l'outillage économique d'un pays féconde pour toujours ce qui est à sa proximité et reste à jamais une cause de richesse pour la contrée qui en est dotée, il est juste que la génération présente ne fasse pas, à elle seule, tous les frais d'un instrument de prospérité qui doit profiter aux générations futures. Ce n'est pas, dans tous les cas, trop demander que de vouloir associer, au moins, la génération prochaine à la génération présente dans la répartition des charges à supporter. Cette répartition, sur une trentaine d'années en moyenne, n'est pas seulement équitable et morale, elle est souverainement économique, dans le sens élevé de ce mot; car elle n'impose aux populations leur part contributive dans le remboursement des dépenses faites, que quand elles profitent déjà d'instruments de richesse achevés et qu'elles sont, par conséquent, plus en état d'en supporter le poids. Voici un travail, par exemple, un chemin de fer départemental qui doit être exécuté aux frais de la contrée dont il est destiné à féconder les produits. Avec les ressources annuelles du budget du département et descom-

munes qu'il intéresse, cet ouvrage demanderait vingt ans pour être terminé, c'est-à-dire pour être livré au public et engendrer les richesses dont il doit être le principal facteur. Mais si Ton trouve le moyen de l'exécuter en une seule année, c'est-à-dire, de faire profiter immédiatement le département et l'État des avantages qu'il doit produire, n'est-il pas clair que les populations, devenues plus riches par le fait de ce nouveau moyen de richesse, auront, pour en rembourser les frais, plus de facilités après l'exécution du travail qu'avant son entreprise ?

« En réalité, la construction des travaux d'utilité publique, des divers intruments de l'outillage économique du pays, ne peut être poursuivie rapidement et avec la puissance qu'exige ce grand intérêt, que par la ressource de l'épargne publique, c'est-àdire par l'emprunt remboursable à longs termes et par voie d'annuités. Sauf les limites naturelles que commande la raison, limites du crédit, des capitaux et des bras disponibles, c'est donc non seulement le meilleur, mais l'unique moyen d'achever notre outillage. C'est, en un mot, la solution du problème.

« Mais comment des idées si simples, si incontestables,ont-elles soulevé tant d'opposition, tant de passions? Comment expliquer tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est fait depuis vingt ans contre le système d'appliquer l'épargne publique à l'achèvement de

notre outillage, tx. pai^ticulièrement contre ces obligations trentenaires étouffées dans leur berceau? En vérité, on reste confondu d'étonnement,on cherche le secret de pareilles doctrines économiques, et on ne le trouve que dans les préoccupations de la politique. C'est, en effet, le défaut de confiance dans l'avenir qui, seul, peut rendre compte de ces doctrines. Dans un pays qui a subi tant de révolutions, il est concevable que des esprits se laissent encore troubler par les souvenirs du passé. Ceux qui craignent ou qui désirent de nouvelles révolutions sont naturellement disposés à ne pas entreprendre des opérations à long terme, à ne pas charger l'avenir au profit du présent, afin de rendre moins difficiles à réparer les malheurs qu'ils redoutent ou qu'ils espèrent. Mais un gouvernement fort n'a pas à prendre pour règle de conduite des considérations basées sur la crainte de périr. Un tel gouvernement doit avoir la prétention de vivre; et, pour lui, la meilleure garantie de vivre toujours, c'est de remplir résolument toutes les fonctions de la vie, de développer la richesse, l'activité, la prospérité du pays et de l'État. Sacrifier, au contraire, le présent, pour qu'en cas de bouleversement la catastrophe soit un peu moins rude, serait le comble de la déraison. Empêcher un gouvernement de faire ce qui doit le faire vivre, sous prétexte que ses jours seraient comptés, rappellerait cette étrange folie du

dixième siècle, où, dans la croyance que la fin du monde devait arriver en l'an mille, les habitants des campagnes cessaient d'ensemencer leurs terres et les familles se dépouillaient au profit des couvents.

(( Mais laissons de côté les théories, car dans l'application de l'épargne à une branche considérable de l'outillage du pa3^s, les chemins de fer réalisent déjà les doctrines fécondes que nous recommandons. Là, en effet. Sire, et grâce au système d'obligations si habilement introduit par nos grandes compagnies et si puissamment encouragé par le gouvernement de Votre Majesté, l'épargne apporte librement, chaque année, quatre à cinq cents millions à l'exécution des travaux; quatre à cinq cents millions pris, chaque année, à l'épargne, sans que la société paraisse s'en apercevoir, sans trouble, sans gêne d'aucune sorte, sans qu'on sente nulle part le vide d'un pareil capital. Ce phénomène de la richesse publique engendrant, à son tour, les instruments de la richesse, n'est-il pas le plus admirable, le plus étonnant spectacle économique qui se soit produit dans notre pays? Peuton désirer une démonstration plus éclatante du procédé financier propre à achever notre outillage?

« Mais comment appliquer l'épargne à cette branche de travaux d'utilité publique qui, n'étant

pas, comme les chemins de fer, susceptibles de revenus, ne peuvent rétribuer l'épargne avec leurs propres produits ? Il y a, en effet, ceci à considérer que dans cette énorme quantité de travaux qui réclament les secours de l'épargne, à l'exception des chemins de fer départementaux capables de donner quelques produits, de même que les irrigations, les dessèchements et quelques autres branches de l'outillage général, la plupart des travaux, les routes, les chemins, les ports, les phares et même aujourd'hui les canaux, sont gratuitement à la disposition du public et ne peuvent, par conséquent, servir à une rémunération d'intérêts. Mais ceci n'est pas une difficulté. Toute la question est de savoir comment et par qui doit être constitué le capital qui, après chaque opération accomplie, doit rétribuer l'épargne des avances qu'elle a faites.

« Et d'abord, il faut dégager le terrain des fausses idées qu'on se fait souvent en France du r61e de l'État, lesquelles ne tendraient à rien moins qu'à charger le gouvernement de tout faire avec ses seules ressources. Dans cet ordre d'idées aussi contraire au bon sens qu'à la justice, jamais l'outillage du pays ne pourrait être terminé. Qu'à l'origine, l'État, en face d'une nation encore pauvre et dénuée des ressources du crédit, ait été obligé de tout créer à ses frais, rien de plus naturel. Mais aujourd'hui que par son initiative il a doté

le pays de nombreux instruments de prospérité et répandu la richesse de toutes parts, c'est à la richesse publique de faire, à son tour, la plus grande partie de ce qui, jadis, incombait uniquement à rÉtat. De son côté, il est juste que l'État soit appelé à concourir avec les intéressés plus directs, avec les départements, les communes, les établissements industriels et les particuliers, dans les dépenses de chaque ouvrage d'utilité générale; car chaque pièce de l'outillage public, en enrichissant le pays, augmente les revenus directs et indirects du trésor; et, par conséquent, devant participer aux avantages, l'Etat doit aussi concourir aux charges. Cette répartition est d'ailleurs si logiquement indiquée, qu'elle se produit d'elle-même aujourd'hui dans presque toutes les opérations économiques du pays; qu'elle a servi de base aux lois nouvelles des chemins de fer départementaux et des chemins vicinaux, et qu'elle tend sans cesse à se généraliser. On doit donc désirer voir cette répartition s'appliquer à tout, même aux canaux, car, bien que l'État se charge ordinairement seul de ce genre de travaux, on ne comprendrait pas que là où il y a des établissements houillers et métallurgiques, des compagnies industrielles puissamment intéressées à la construction ou à l'amélioration des canaux, ces compagnies ne concourussent pas avec l'État aux dépenses d'un travail

dont elles doivent retirer les principaux bénéfices.

« Ceci posé, et une fois admis le principe que dans une œuvre qui doit faire partie de l'outillage public, État, département, commune, établissements de charbonnage et de métallurgie, compagnies industrielles et particulières, chaque intéressé doit concourir en proportion de son intérêt dans la constitution du capital nécessaire, il ne s'agit plus que de réunir ces divers éléments pour en faire un tout capable de fournir à l'épargne l'intérêt et l'amortissement à long terme du capital qui aura servi à accomplir l'opération.

« Or la nature des choses indique elle-même la solution. Comme ces éléments divers ne sauraient s'adresser isolément à l'épargne avec des droits égaux à sa confiance et encore moins attendre que l'épargne' vienne elle-même les solliciter les uns après les autres, il faut évidemment que l'ensemble des engagements contractés par chacun des divers coparticipants soit représenté, vis-à-vis de l'épargne, par un titre unique émané d'un créancier responsable dont la solvabilité soit certaine. Il s'agit donc, nécessairement, decréer une institution, une caisse chargée de recevoir, pour chaque projet à exécuter, les promesses d'annuités de chacun des coparticipants au projet, et d'émettre, en échange, une valeur correspondante en obligations susceptibles d'être prises par le public avec autant de confiance et

d'empressement que les obligations de nos grandes compagnies de chemins de fer.

« Mais comment constituer cette caisse et la mettre en situation de servir d'intermédiaire entre le travail et l'épargne? Comment amener l'épargne elle-même à accepter la représentation d'engagements de natures si diverses ? Comment enfin déterminer le courant des capitaux disponibles à prendre cette voie pour aller sur tous les points de la France achever l'outillage du pays? Ces questions, Sire, ont été le sujet de nombreuses conversations avec les hommes les plus compétents en pareilles matières. Et voici les solutions qui m'ont paru le plus généralement agréées.

a Et d'abord, en ce qui concerne la coopération de l'État dans les travaux à exécuter, il a été reconnu que si le gouvernement voulait entrer résolument pour lui-même dans le système des obligations remboursables à longs termes par voie d'annuités et rétablir, par exemple, les obligations trentenaires, le crédit de l'État étant supérieur à tout autre crédit, il n'avait besoin d'aucun intermédiaire pour placer ses obligations, ce qui est évident. Quant aux autres parties contractantes au profit desquelles il est indispensable de créer une caisse des travaux d'utilité générale, les départements, les communes, les établissements industriels, les particuliers, quelque solidité que puissent

donner aux engagements des uns la sanction des lois de finances indispensable à ces opérations, et aux engagements des autres les gages hypothécaires à fournir à la caisse, il serait naturellement impossible que cet établissement pût offrir à l'épargne toutes les garanties désirables, sans l'existence d'un capital de garantie propre à assurer le public contre toute imprudence de la caisse. Il semble donc nécessaire de confier la gestion de cette caisse à une compagnie financière dont le capital constitutif formerait le capital de garantie que nécessite l'institution ; de donner à cette compagnie des avantages analogues à ceux du Crédit foncier, un tant pour cent sur les diverses catégories de prêts pour rétribuer ses actionnaires et pourvoir aux frais de son administration; de lui accorder la faculté d'émettre des obligations à longs termes remboursables par annuités et d'y joindre celle des lots et primes, aujourd'hui si fort appréciés de l'épargne, dont jouit également le Crédit foncier.

« Maintenant, comment former cette nouvelle compagnie? La loi du 24 juillet 1867 décide que les sociétés anonymes peuvent se constituer sans avoir besoin de l'autorisation du gouvernement. Une compagnie pourrait donc se créer d'elle-même et prendre l'initiative d'une des plus hautes et des plus importantes fonctions à remplir dans la société actuelle. Mais autant il est important que la

caisse à établir soit indépendante du gouvernement, qu'elle puisse être mise en mouvement par le public lui-même, en dehors de toute action, de toute pression administrative, et répondre ainsi à ce principe fondamental que ce n'est plus au gouvernement seulement, mais à la société tout entière à achever son outillage, autant il importe au crédit de la caisse qu'elle soit ouvertement revêtue du patronage de l'État. On ne comprendrait pas qu'une compagnie créée pour être l'instrument d'un des plus grands et des plus importants services publics, qui devrait entrer en relation avec les communes, les départements et le gouvernement lui-même, qui aurait à verser au trésor dans la plus grande partie des cas, et pour être dépensé par les ingénieurs du gouvernement, le produit de ses obligations, n'eût aucun titre qui autorisât et réglât officiellement ses relations avec l'État.

« Le grand intérêt de la création d'une caisse des travaux, c'est de déterminer le courant des capitaux disponibles, de l'attirer dans la caisse, pour être de là déversé, au meilleur marché possible, sur toutes les branches de l'outillage public. On ne saurait donc trop la recommander à la confiance et à l'attention du pays. En admettant que la compagnie soit invitée à s'organiser et à se constituer d'après la loi de 1867, il faut qu'à son tour, le gouvernement lui donne la consécration officielle, la désigne au pays,

particulièrement aux autorités locales, comme seule autorisée aux fonctions élevées qu'elle doit remplir dans l'œuvre de l'outillage général du pays.

« Il y a, d'ailleurs, un intérêt moral considérable à ce que la caisse des travaux soit sous la surveillance de l'État; car il serait profondément regrettable qu'un établissement de cette importance pût être accusé ou même soupçonné de se livrer aux opérations reprochées à d'autres sociétés. Le mécanisme de la caisse des travaux tel que je le conçois est bien simple. Ce n'est qu'une opération de trésorerie. Elle reçoit des promesses d'annuités des départements, des communes, des sociétés industrielles et des particuliers, et elle émet, en échange, des obligations de la valeur correspondante à celle des annuités. Or, il ne faut pas que le public puisse croire qu'elle émette plus d'obligations qu'elle n'a reçu en gage de promesses d'annuités. Il est donc important que son crédit soit à l'abri de ce soupçon, par conséquent de la soumettre au contrôle de l'État. C'est le gouvernement lui-même qui doit fixer le chiffre des obligations à créer d'après celui des annuités.

« Que si le gouvernement par des considérations particulières répugnait à favoriser la création d'une nouvelle compagnie, ne pourrait-il engager le Crédit foncier ou la Société générale, ou les deux éta-

blissements à la fois, à se charger de cette haute fonction économique? En fait, le Crédit foncier est déjà investi par ses statuts des principales facilités nécessaires à ce genre d'opérations. Il ne manque peut-être à l'institution de ce grand et puissant établissement que de constituer dans son sein ou à côté de lui une branche spéciale qui attire l'attention publique et fasse comprendre au pays qu'à côté de la fonction déterminée qu'indique le nom de Crédit foncier, existe une autre grande caisse des travaux publics destinée à fournir au pays les moyens financiers d'achever son outillage.

« Et maintenant, Sire, Votre Majesté peut se rendre compte du service qu'elle rendra au pays en favorisant la création de l'institution qui lui manque. Aujourd'hui, faute d'un instrument de crédit qui puisse centraliser tous les efforts, toutes les bonnes volontés, pour en faire la base d'un gage à fournir à l'épargne publique, le pays attend tout du gouvernement, et il attend en vain, car le gouvernement ne peut pas tout faire. Quoique la loi des chemins de fer départementaux, par exemple, ait donné toute la latitude possible aux conseils généraux, les départements restent impuissants, faute de moyens de colliger leurs ressources éparses; mais que la caisse des trapaux d'utilité générale soit fondée, aussitôt une foule de compagnies se présenteront pour demander, dans chaque dépar-

tement, la concession du réseau ferré, moyennant une certaine subvention. Le chiffre de cette subvention une fois déterminé, le préfet, ou un délégué du Conseil général, ou la compagnie concessionnaire elle-même, ou tout autre intermédiaire, n'aura qu'à rechercher les principaux intéressés aux lignes projetées, pour demander à chacun le montant des annuités auxquelles ils veulent s'engager; quand la somme des engagements réunie à la quote-part de l'État aura atteint le chiffre convenu, grâce à l'institution de la caisse des travaux, les capitaux seront à la disposition des intéressés et l'outillage du pays se poursuivra avec vigueur sur tous les points de la France. Sans parler davantage des voies de communication, si la pensée de Votre Majesté applique ensuite le même mécanisme à tous les autres travaux de l'outillage public : à l'arrosage des vastes espaces arides du Midi, au colmatage de certaines contrées, au dessèchement des marais, aux lais de la mer, etc., etc., elle pourra mesurer la grandeur des résultats à atteindre. Dieu a donné à la France des milliers de cours d'eau pour arroser son territoire; mais tandis que le lit des rivières ne devrait être que l'égout collecteur des eaux qui, après avoir fécondé nos terres, doivent être rejetées à la mer, nous laissons s'écouler et se perdre inutilement des trésors inappréciables. Sire, je n'hésite pas à le dire, le jour où Votre Majesté, en créant l'insti-

tution nouvelle, aura pourvu aux moyens d'achever les travaux que réclame le pays, le jour où l'épargne pourra féconder toutes les branches de notre outillage et la richesse publique engendrer tous les instruments de la richesse, ce jour-là la France n'aura plus rien à envier à ses voisins. Forte du développement de sa prospérité générale, de l'augmentation rapide de ses ressources, aussi puissante par SCS trésors que par ses armes, elle pourra, sans craindre aucune rivalité, continuer à marcher fièrement en tête de la civilisation, en bénissant chaque jour davantage le nom glorieux de Votre Majesté.

« Paris. 21 mai 1868. »

L'Empereur, à qui j'adressai ce travail, l'accueillit avec une satisfaction visible. Il daigna m'en remercier avec sa bienveillance habituelle; mais, à mon grand étonnement, il m'engagea à aller en conférer avec M. Rouher. Je ne dissimulai pas ma surprise à l'Empereur. Je lui répondis que ce n'était pas pour éclairer M. Rouher, qui n'en avait pas besoin, mais pour fixer les idées de Sa Majesté sur ce sujet, que j'avais fait ce mémoire; qu'il était déplorable de voir le gouvernement persévérer dans ce système absurde d'écraser tous les services publics, pour trouver dans les ressources ordinaires du

budget le moyen de faire cent millions de travaux par an, quand on pouvait les faire avec une simple annuité trentenaire de cinq à six millions seulement; mais que pour vaincre les préjugés du conseil sur ces matières, c'était à l'Empereur seul à imposer sa volonté ; que le projet, venant de Sa Majesté elle-même, serait facilement accepté; que ménager les vanités et les jalousies privées par l'intervention directe de l'Empereur, était le seul moyen de faire prévaloir des idées utiles ; que quant à la proposition de Sa Majesté de me mettre, pour cet objet, en relation avec M. Rouher, c'était le moyen certain de faire tout échouer; que dans toutes les occasions où j'avais fait des propositions incontestablement utiles à l'Empereur et au pays, comme pour le Mexique et les provinces rhénanes avant Sadowa, la vanité, la jalousie de M. Rouher avait fait échouer ces propositions sans se préoccuper de l'Empereur ni du pays, et uniquement parce qu'elles venaient de moi; qu'enfin, sans avoir besoin de rappeler à l'Empereur ce que je pensais du caractère de M. Rouher, Sa Majesté en savait assez pour m'éviter tout contact avec lui. L'Empereur m'avoua alors qu'il avait déjà communiqué mon rapport au ministre d'État, et cela avec d'autant plus de confiance qu'il le savait entièrement dans cet ordre d'idées économiques. Il ajouta même que Rouher avait vivement approuvé le

mémoire. « Oh ! alors, dis-je en riant à l'Empereur, mon mémoire est décidément condamné, et je vais m'amuser à voir comnient Rouher va procéder à l'autodafé. »

Je vis donc M. Rouher, qui me reçut avec son affectation ordinaire de bonhomie, et me dit qu'il avait lu mon rapport avec le plus vif intérêt. Après s'être demandé à quelle compagnie il serait préférable de confier l'opération, car il jugeait plus avantageux de prendre une compagnie existante que d'en créer une nouvelle, il se prononça pour la Société générale, et m'engagea à voir à ce sujet MM. Schneider, président du Corps législatif, et Talabot, fondateurs de cette Société. Comme ces deux personnages étaient très liés avec M. Rouher, je crus, un moment, que ma défiance était exagérée, et que sur le terrain des opinions économiques, il abandonnait peut-être, en cette circonstance, les préoccupations ordinaires de sa personnalité envieuse et jalouse. Il y avait, d'ailleurs, à peine quinze jours que, dans le conseil privé, ému d'une situation qui lui paraissait des plus graves, car il s'agissait de retirer le projet de loi sur la presse, il avait fait appel à la réconciliation de tous les amis de l'Empereur, et que j'avais répondu à son appel en me levant et lui tendant la main devant l'Empereur et l'Impératrice, à la vive satisfaction de Leurs Majestés. Il n'était donc pas impossible que mon

46o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

attitude dans cette circonstance eût quelque peu désarmé son hostilité secrète. D'ailleurs, quand je vis MM. Schneider et Talabot, ils parurent si enchantés de la proposition qui leur était faite par mon intermédiaire en faveur de leur société; M. Schneider surtout, qui, comme chef du grand établissement du Creusot, se plaignait plus que personne des lacunes de nos voies de communication et voyait un grand avantage pour sa compagnie financière d'être chargée de cette grande fonction, approuva si vivement mon rapport; enfin, dans une réunion que nous eûmes chez M. Rouher, ce dernier exposa avec tant de talent, tant de clarté, à ces messieurs, le mécanisme de l'opération, qu'il eût paru odieux de douter de sa bonne foi. Je crus donc, décidément, que pour la première fois de sa vie il était sincère en soutenant un projet qui ne venait pas de lui, que pour la première fois de sa vie il allait sacrifier sa vanité à l'intérêt public. Comment, cependant après un mois de réunions, de conférences, de discussions, d'allées et de venues, le projet finit-il par être abandonné ? Pourquoi de petites objections d'abord timidement hasardées devinrent-elles peu à peu des montagnes? Enfin, de quelle manière M. Rouher parvint-il à faire échouer le projet, sans laisser voir la main qui renversait l'édifice? En cela, il avait fait ce qu'il faisait sans cesse, dans les grandes comme dans les petites

affaires, car l'intrigue était son élément, et personne ne la maniait plus habilement que lui. Trahissant tout le monde, même ses meilleurs amis, quand il avait intérêt à le faire, il ne laissait jamais subsister les traces de la trahison. Mais, en cette affaire spéciale de travaux publics, qu'avait-il besoin de se donner tant de peines, de recourir à tant de manœuvres, quand trois mots dits franchement eussent suffi pour lui épargner cette duplicité ? Voilà cependant à quoi cet homme d'un talent incontestable dépensait son habileté. Il est vrai que c'est ainsi qu'il gouvernait l'Empereur et menait toutes les affaires, car, à force de frapper par derrière ses adversaires en leur souriant agréablement, son ascendant légitime s'était accru de la crainte que sa fausse bonhomie inspirait à tous. Mais quel malheur pour un souverain et pour un pays que de tomber en de pareilles mains!

Paris, ce i*"" mars 1869.

M. le duc de Persigny appartient au Forez par sa naissance et par sa famille (i).

Après avoir fait ses études au collège de Limoges, il «ntra à Técole de Saumur, en sortit avec le premier

(i) Le père de M. le duc de Persigny e'tait receveur des finances; il appartenait à une famille noble et ancienne, originaire du Dauphiné, qui vient s'établir en Lyonnais, vers le commencement du dix-septième siècle, dans la terre et seigneurie de Beaulieu, près de Lyon (aujourd'hui à M. le marquis de Chaponay), par le mariage de noble Pierre Fialin, seigneur de Beaulieu, avec Ysabeau de Chiel, dame de Beaulieu et de Saint-Symphorien, héritière de sa maison. On les trouve dans des actes nombreux, depuis la première moitié du quinzième siècle, avec toutes les qualifications justificatives d'une position nobiliaire bien établie, et comme seigneurs de Beauregard, Saint-Michel, la Roche, Beaulieu, les Roynauds, Dalmès, Levert, Persigny et du Bois, dans les paroisses de Vif, Grane, Morancé, Gremeaux, Souternon, Saint-Julien d'Oddes, Saint-Paul de Vezelin, Saint-Georges de Barolles, Bussy, en Dauphiné, Lyonnais et Forez. Après plusieurs générations dans la terre de Beaulieu, la famille passa à huit ou dix lieues de là, en Forez, où elle figure à différentes montres et revues du ban et de l'arrière-ban, surtout à la fin du dix-septième siècle. Il est constaté dans l'ouvrage intitulé Les fiefs du Fore:^ avant ij8g, publié, en i858, par d'Assier de Valenches, que le grand-père de M. de Persigny, en vendant une partie des fiefs dont nous venons de parler, et dont son père percevait les rentes nobles en 1749, se réserva le manoir de Persigny, dans la paroisse de Gremeaux, d'où est venu son surnom.

numéro, et passa dans le 4* hussards. Quelques années après, la perspective d^une longue paix l'engagea à quitter le service militaire, et il se trouvait à Paris, occupé de travaux littéraires, lorsque des affaires de famille rappelèrent en Allemagne. Ce voyage, entrepris dans un but d^intérét privé, devait exercer une grande influence sur son avenir. En allant à Augsbourg pour recueillir des papiers concernant un parent mort pendant rémigration, il fit une de ces rencontres charmantes qui détournent si facilement un jeune homme de son chemin. Rendez-vous fut pris pour se revoir à Louisbourg, et il est inutile d'ajouter que M. de Persigny ne songeait pas à y manquer. Il se dirigeait donc sur cette ville, lorsqu'en rencontrant sur la route une voiture où se trouvait un jeune homme en costume de cadet, il vit son cocher agiter son chapeau en Pair en criant : Vive Napoléon! Ce cri au milieu de l'Allemagne Pétonna, et il en demanda Texpiication. Le cocher lui apprit que ce jeune homme était un neveu de Pempereur Napoléon, qui était élevé à Técole militaire.

L'exclamation du cocher allemand fut une révélation pour M. de Persigny.

Eh quoi! il existe donc encore des membres de la famille de l'Empereur ! La race de César n'est donc pas éteinte! Auguste vit; il peut reprendre la succession impériale! Si la mémoire de Napoléon est si vénérée parmi ces populations étrangères qui ont subi les ravages de la guerre, elle doit être chère au cœur de la France dont il a fait la première nation du monde! Le duc de Reichstadt n'est plus sans doute; mais la tradition napoléonienne n'est pas anéantie; elle peut être renouée par un autre Napoléon! Il suffira de prononcer ce nom au peuple, de rappeler les grandes choses auxquelles il est

impérissablement lié, de réveiller, à travers les campagnes, tous ces vieux soldats qui sommeillent sur leur oreiller de gloire, et qui, au premier signal, se lèveront comme un seul homme pour rendre témoignage de leur Empereur; et le jour où le sentiment populaire pourra se manifester, ce jour-là la dynastie impériale sera rétablie! Telles sont les pensées qui s^emparèrent violemment de l'esprit de M. de Persigny et le subjuguèrent. Pendant le reste de la journée, il erra dans le jardin du palais, en proie à ces nouvelles préoccupations. Et chose extraordinaire! ce jeune homme, qui venait de faire un long voyage pour un rendez-vous d'amour, dominé maintenant par une idée puissante, oubliait ce rendez-vous. Il passa la plus grande partie de la nuit sous un arbre, dans une sorte d'extase, se représentant dans Tavenir un Napoléon qui apparaissait au peuple et à Tarmée, croyant voir les masses populaires qui défilaient devant un nouvel Empereur en poussant des acclamations. Et pendant cette hallucination, ou plutôt cette mystérieuse révélation, des larmes brûlantes inondaient son visage. Le lendemain, il quittait Louisbourg sans penser à l'objet qui Ty avait amené. Il avait hâte de rentrer en France pour se dévouer à la réalisation de son rêve. Et quel rêve! reconstruire un monde écroulé, ressusciter un passé qui ne semblait plus appartenir qu'à l'histoire!

Dès ce moment, il étudia l'histoire impériale. La France et l'Empire, l'autorité la plus forte à côté de la démocratie la plus féconde, lui semblèrent plus que jamais inséparables, et dans un élan tout chevaleresque il s'écria : a Je veux être le Loyola de l'Empire! » Comme l'action n'est que la logique de la pensée, il se mit sérieusement à l'œuvre. « Quand j'ai entrepris, — « a-t-il dit plus tard, — de servir la grande cause qui a

« si heareusement triomphé pour le bonheur et la gloire ce de la France, je ne me suis pas demandé si j'arrive- « rais par là à la fortune ou à la misère, mais si l'idée c( était bonne pour mon pays, parfaitement résolu, du « reste, ou à supporter la pauvreté avec résignation, si c( elle devait rester mon lot, ou à accepter la fortune « avec modestie, si elle devait m^arriver un jour(i). »

A cette époque, le duc de Reichstadt était mort, « em- « portant en apparence dans sa tombe toutes les tradi- « tions napoléoniennes (2) »; Louis-Napoléon n^était connu que par son héroïque conduite à Forli; le roi Joseph, héritier légitime de l'Empereur, vivait à Londres avec le calme, la sagesse et le désintéressement d'un philosophe ancien. Le parti bonapartiste était peu de chose : c'était un culte plus qu^une idée; il tenait tout entier dans le salon de Mme la comtesse Regnaud de Saint-Jean-d^Angely. Suivant l'expression d^un bonapartiste, le gouvernement de Louis- Philippe « riait au nez de ces gens-là ». En un mot, le retour de TEmpire n^était pas même un rêve.

C'est à ce moment, où personne ne s^inquiète encore de revendiquer rhéritage du grand capitaine, que M. de Persigny fit paraître la Revue de l'Occident français, pour formuler Tidée impériale, et, s'il était possible, la restaurer jusque dans sa forme gouvernementale.

Une telle tentative ressemblait à de la témérité, presque à de la folie. En effet, cette initiative était d'autant plus remarquable qu'elle était isolée; car, lorsqu'il fonda cette publication, il agissait sans autre

(i) Discours prononcé au comice agricole de Roanne, le i*"" septembre 1860.

(2) Discours de M. de Persigny au conseil général de la Loire, le 20 août i858.

mobile que ses convictions, sans autre force que sa foi, et n'avait encore de rapports avec aucun des princes de la famille impériale.

Cette Revue a pour épigraphe ces paroles de Napoléon : « J'ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples a et raffermi les rois. »

Dans la pensée de Fauteur, c'est moins une publication littéraire qu'un manifeste politique. Il n'écrit pas, comme un académicien, pour occuper ses loisirs, mais pourremplir consciencieusement un devoir; et l'on sent qu'il préférerait tenir dans sa main tout autre moyen d'action qu'une plume. Il débute par cette déclaration qui n'est point, à coup sûr, d'un homme de lettres de profession : « S'il nous était permis d'agir, nous n'aurions garde de penser à la discussion publique. »

Dès les premières pages, il expose sa pensée en termes significatifs : « Il n'est pas en Europe un seul « homme instruit des affaires de son temps, qui n'attende « une complète rénovation de ce continent. Il semble « que la voix partie autrefois des régions orientales pour « annoncer la venue d'un Messie proclame, à cette c( heure, la vaste synthèse politique vers laquelle nous « avançons chaque jour davantage. A nous donc l'idée « napoléonienne, suppliciée au rocher de Sainte-Hélène « dans la personne de son glorieux représentant! En « cette impériale idée résident la tradition tant cherce chée du dix-huitième siècle, la vraie loi du monde ce moderne, et tout le symbole des nationalités occiden- « taies... Le temps est venu d'annoncer par toute la « terre européenne cet évangile impérial qui n'a point « encore eu d'apostolat. Le temps est venu de relever le « vieux drapeau de l'Empereur, non seulement l'éten- « dard de Marengo et d'Austerlitz, mais celui de Burgos

« etdela Moskowa. L^Empereur, tout l^Empereur(i)!»

Chose digne de remarque! M. de Persigny admire, sans doute, le génie militaire de l'Empereur; son cœur est ému par le souvenir de tant de batailles immortelles; mais il admire encore davantage le génie politique qui a créé des institutions plus étonnantes que ces batailles; il s'inspire avec enthousiasme de Tesprit et des idées qui ont présidé à l'organisation de la société moderne. Il examine successivement Napoléon relevant la religion humiliée, dont le rétablissement fut, dit-il, « une véritable conquête à Tintérieur », fondant de grandes familles, créant des points de ralliement populaires, opérant la fusion des partis, organisant l'instruction publique, consolidant la propriété, encourageant Fagriculture, le commerce et l'industrie, enfin concevant et réalisant un code de lois admirable.

M. de Persigny termine par ces lignes : « Il n'y a pas « d'autre tradition, en ce moment, pour la France et « tout rOccident. Napoléon est une tradition plus « féconde que tous les comités parlementaires et toutes (' les écritures constitutionnelles. En i8i5, TEmpereur « demandait vingt ans et deux millions d"*hommes pour « refaire l'Empire détruit par Tinvasion. Aujourd'hui, « il suffirait de deux ans et de nos quatre cent mille « hommes au pied de paix. »

Il y a, dans ce petit volume, des théories élevées, des aperçus politiques et économiques qui ne manquent pas de profondeur. Des pages entières pourraient être citées, notamment sur la législation civile et l'économie polilique, telles que les entendait l'Empereur.

La Revue de V Occident français mettait en lumière

(i) L'Occident français, Paris, Paul Dupont. Préface, p. viii.

le côté le moins connu et le plus durable de l'époque impériale. C'est une idée sociale, un dogme nouveau, une religion ^entière, dont les bonapartistes ne se doutaient pas. Ils savaient bien Phistoire des guerres de FEmpire; ils étaient encore éblouis par le souvenir de ces carrousels gigantesques auxquels TEurope avait assisté, les armes à la main ; mais nul d'entre eux n'avait songé à porter l'analyse dans toutes les parties de l'organisme impérial. On ignorait qu'il pût convenir à nos besoins, et que la société actuelle ne réaliserait un progrès sérieux qu'en l'adoptant de nouveau.

M. de Persigny se posait en adversaire de la « logo- « machie politique et des bavardages parlementaires », et il ajoutait : « Jamais l'humanité n'a fait un pas que « par un homme^ l'homme de l'œuvre actuelle, parce « que, en effet, il n'y a qu'un homme qui puisse être le « représentant vrai, l'expression active d'une phase « humanitaire. Pour empêcher, pour conserver comme « pour détruire, il se peut que des efforts divers s'em- « ploient avec avantage; mais, pour agir, pour créer, a l'unité est la première condition (i). »

Ainsi, outre que V Occident français était, à proprement parler, une révélation, c'était aussi un appel formel au rétablissement du régime impérial.

Faut-il le dire? les chefs du parti ne saisirent point la portée de ce manifeste éloquent qui ouvrait sur l'objet de leur culte une perspective inconnue, et prêtait à leur foi stérile un point d'appui. Il résulte même d'une lettre de M. de Persigny qu'ils furent loin de rencourager dans son entreprise.

\S Occident français ne parut qu'une fois. Néan-

(i) L'Occident français, p. 75.

moins, cette unique livraison suffit pour éveiller Tattention des princes exilés. Le roi Joseph voulut voir Fauteur. M. de Persigny se rendit à Denham-Place, près de Londres. A peine arrivé, il passa la nuit à composer un long mémoire sur les moyens de reconstituer le parti impérial; puis il le discuta pendant plusieurs jours et finit par convaincre Joseph, qui donna son assentiment aux idées et au plan proposés, et promit, en outre, une somme considérable destinée à leur réalisation. Mais le frère aîné de l'Empereur retira bientôt sa parole : la foi en sa propre cause avait déjà défailli. A ce propos, M. de Persigny écrivit au secrétaire du prince : « Je <( regrette beaucoup de n'avoir pu être complètement « compris. Cela me paraît un grand malheur; mais c( quelque grand qu'il soit, il ne m'a pas arraché une « seule larme. »

Si la publication entreprise par M. de Persigny excitait de médiocres sympathies dans le parti bonapartiste, il trouvait ailleurs des compensations dans « les jeunes « dévouements qu'il inspirait ». J'en ai la preuve dans le passage suivant d'une lettre particulière : « J'ai mandé « auprès de moi un de mes amis, afin de lui donner des « instructions pour une mission à remplir dans une des « grandes villes de France... C'est un jeune homme « d'une noble famille, qui aura une belle fortune, et « d'un courage des plus audacieux. Jusqu'ici il n'était « connu que par des duels brillants, le choix de ses « chevaux et ses qualités de sportsman. C'est à quoi il « dépensait sa vie, quand j'ai montré un but à cette âme « ardente et lui ai donné une direction plus élevée... »

Du reste, sa foi en 1' « idée napoléonienne » était si robuste qu'elle ne pouvait être abattue par aucun échec. « Il faut me résigner à mes propres forces, — dit-il à

« un de ses amis, — n'importe! ma volonté n^en sera « pas ébranlée, car je ne sais pas d'obstacles de la part des « hommes qui puissent briser mon courage et user ma « foi. Quand on est indifférent aux jouissances maté- (( rielles et qu'on se moque de la vie sans gloire, on peut « se dire plus fort que le commun des hommes. Je con- « tinuerai mon œuvre d'apostolat Qt je saurai trouver <(. le point d'appui d'Archimède. »

Je n'ai pas dit pourquoi M. de Persigny, malgré son dévouement actif à la même cause, était si mal apprécié par les chefs du parti bonapartiste. Il va lui-même, dans une communication intime, en fournir la raison, en établissant la différence qui existe entra eux et lui : « Lorsque je ressentis l'inspiration d'une idée gigan- « tesque, le hasard m'avait placé tout à fait étranger à « certaines personnes. Pour arriver jusqu'à elles, je « n'avais, il est vrai, qu'un pas à faire; mille aboutis- « sants se présentaient à moi. Mais j'ai répugné à faire « la soumission de mes idées. Les chefs n'acceptent « jamais les hommes nouveaux qu'à celte condition. « Or, mes idées n'étaient de nature à s'humilier devant « personne. Je ne suis pas membre du parti bonapar- « tiste ; je suis de la religion napoléonienne. Le principe « de mon dévouement n'est pas seulement dynastique, il « est religieux. Je ne pouvais donc pas m'enrôler sous « le drapeau d'un parti. Je n'ai jamais été lié aux princes « Bonaparte que je ne connais point. Si je me dévoue à « eux, c'est en vertu de ma foi. Ils portent en eux, indé- « pendamment de leurs qualités personnelles, un prince cipe dont ils ne sont pas maîtres, qui aura ses consé- « QUENCEs INÉVITABLES, quelles que soient leurs volon- « tés... Du reste, le dogme de ma foi est inconnu des « bonapartistes, et il ne peut leur être sacrifié. Or, c'est ce

« qui aurait eu lieu, si je fusse arrivé à eux comme un « inconnu. Il fallait absolument que je fusse placé dans « une position indépendante. Je me sentais assez fort « pour, de cette position, leur faire accepter mes idées, « et, une fois ce résultat obtenu, assez consciencieux

« pour obéir aveuglément au chef désigné Ma

« croyance est un tout complet, et les moyens d'exéc( cution s'y lient tellement qu'il est difficile de les en « séparer... A mon âge, on est toujours mieux organisé « pour l'obéissance que pour le commandement. Je me « sens tout le dévouement nécessaire à Tobéissance pasce sive que doit exiger un chef, mais à la condition qu'il c( aura la même foi, la même croyance, le même but « que moi. Si je rencontre ce chef, c'est avec bonheur « que je me mettrai à ses ordres, et que je lui confierai « mes moyens, mes ressources... »

Le jeune auteur de Y Occident français avait donc ses idées, son plan, ses moyens d'exécution. Il ne lui manquait que le <c point d'appui » nécessaire pour réaliser ses desseins. La conduite du comte de Survilliers et l'attitude des bonapartistes, loin de le décourager, avaient imprimé une nouvelle ardeur à sa foi.

C'est qu'au milieu de ses déceptions, l'apôtre napoléonien était soutenu par une idée inflexible. Il savait, en outre, par suite de renseignements pris sur la famille impériale, qu'après le roi Joseph et le roi Louis, alors les chefs de la dynastie, il existait dans l'ordre de l'hérédité un jeune prince qui, par son caractère énergique, son courage et son esprit éminent, était le véritable chef de sa race; et c'est par lui qu'il avait l'espoir d'être enfin compris.

En effet, pendant que M. de Persigny poursuivait résolument une idée dont le premier, en France, il

avait été inspiré, de son côté, Louis-Napoléon Bonaparte, le neveu de TEmpereur, l'héritier de Napoléon II, était lui-même plongé dans la même méditation. Il sentait que c'était sur lui que reposait la tradition de la dynastie impériale. Mais, depuis la mort du duc de Reichstadt, tout le monde croyait que la tradition napoléonienne était ensevelie dans sa tombe. Jusque dans sa société la plus intime, le nouvel Auguste ne rencontrait personne à qui il pût confier ses secrètes et hautes pensées. M. de Persigny fut certainement le premier Français qui alla le saluer dans l'exil comme futur Empereur. Louis-Napoléon Taccueillit avec empressement, récouta, le comprit.

A partir de ce moment jusqu'aux événements de Strasbourg, l'existence de M. de Persigny fut un mystère pour sa famille et la plupart de ses amis. Il avait rencontré le chef qu'il avait tant cherché, et il lui consacrait son temps, ses forces, son activité. Il lui était enfin possible de tenter l'accomplissement de ses projets ; ily travaillait donc de toute l'énergie de ses sentiments, de toute l'ardeur de ses convictions.

Il revint en France. Pendant sept mois environ, il parcourut les grands centres de l'Est, caché sous différents noms, pour faire de la propagande et recruter des partisans. Il regagna Arenemberg, emportant l'espérance que toutes les mesures étaient suffisamment prises pour le succès du grand mouvement qu'il avait préparé de concert avec le prince Louis-Napoléon.

Je ne veux pas raconter ici l'histoire de la tentative de Strasbourg. Il suffit de faire connaître la part qui en revient à M. de Persigny; c'est l'acte d'accusation qui nous l'apprendra. On sait que les documents de cette sorte ne flattent pas un accusé.

« Des six accusés qui, avec Persigny, sont parvenus juste qu'à ce jour à se soustraire aux recherches de la justice, « Persigny est celui dont la fuite est le plus à regretter.

« Dévoué depuis longtemps aux intérêts de Louis « Bonaparte, actif, intelligent, homme de tête et de « résolution, il possédait mieux que personne le secret « des ressorts sur lesquels reposait la conspiration.

« Présent dans tous les lieux où il s'agissait soit « d'activer le complot, soit de gagner des adhérents, la « preuve de son concours ressort de tous les documents; « elle se rattache à la preuve de la culpabilité de chacun « des conjurés, et il arrive que la tâche que Paccusation « a dans ce moment à remplir à son égard est en quelque « sorte terminée...

« Plus tard la justice a été saisie d'une pièce trouvée « dans un habit de Persigny, et écrite de sa main; elle « renferme le plan que Ton aurait suivi dans le cas où « le mouvement aurait réussi... »

Cette pièce tend à montrer que c'est M. de Persigny, investi de la confiance du Prince, qui correspondait avec les chefs secondaires; qu'il était le centre de l'unité d'action ; en un mot, qu'il avait été l'âme de l'entreprise préparée par ses soins et peut-être d'après ses plans.

M. de Persigny, qui avait été arrêté, parvint à s'échapper des mains de la gendarmerie. A peine fut-il en liberté qu'il regretta de ne pas partager le sort de son noble chef. Il voulut se constituer prisonnier : le Prince le lui fit défendre.

Son séjour à Strasbourg ne pouvant se prolonger impunément, il gagna le grand-duché de Bade. Là, il fut traqué par la police locale, qui avait ordre de le livrer aux autorités françaises. Il erra plusieurs jours dans les montagnes de la forêt Noire, par des chemins

inconnus, à travers des pays dont il ignorait la langue, jusqu^à ce qu^il apprît la grâce accordée à Louis-Napoléon.

Rassuré sur ce point, il partit pour la Suisse, séjourna un mois environ à Arenemberg; puis, reprenant la route de FAllemagne, il passa en Angleterre.

M. de Persigny, voulant justifier Tentreprise de Strasbourg, en publia un compte rendu où Ton remarque ces passages : « Le prince Louis-Napoléon (après Péta- <( blissement de la monarchie de Juillet) comprit qu'il « n'y avait plus de patrie pour sa famille, tant que la « voix du peuple ne serait pas consultée. Déjà frappé « de cette communauté d'intérêts, de gloire, de prospéc< rite et de revers qui exista entre le peuple français et <( la dynastie impériale, il le fut encore plus vivement « de cette communauté nouvelle qui ne lui assurait une « patrie que dans le triomphe de la cause populaire. Il « se demanda si, lui aussi, il n'avait pas de devoirs à <( remplir envers le peuple français; si, héritier du plus « grand nom des temps modernes, il ne devait pas faire « servir le prestige de ce nom à replacer la nation dans <c l'exercice de ses droits légitimes... Si la France se « montre satisfaite du régime actuel, si la paix intécc rieure se consolide sous la dynastie d'Orléans, le prince <( Napoléon s'est trompé. Mais si le mécontentement « des partis, si ces mouvements partiels et répétés, préce curseurs d'une révolution, continuent à éclater, on « regrettera que le succès n'ait pas couronné l'entreprise <( d'un prince dont le noble caractère et le nom popu- « laire assuraient à la France Tordre, la gloire et la « liberté (i). »

(i) Relation de l'entreprise du prince Napoléon-Louis et motifs qui r cntdéterminée. (Londres.)

Le plus grand mal qu'on puisse dire de cette tentative impérialiste, c'est qu'elle ne réussit pas. D'après des témoins honorables, que la différence d'opinion ne permet pas de suspecter, M. de Persigny a eu raison de dire : « Ce n'est ni un général, ni un aide de camp, ni un colonel qui fit manquer cette expédition : c'est la fatalité (i)! »

Il en est un peu de la foi à une idée comme de l'amour : l'homme qui en a le cœur pénétré puise toujours une énergie nouvelle dans l'insuccès même de ses entreprises. M. de Persigny a beau attribuer à la fatalité la défaite de Strasbourg, il espère la vaincre à force de courage et de persévérance. Il écrit de Londres : « ... Je a suis et serai toujours le même impavidum ferient « ruinœ. Lorsque le demi-dieu de notre siècle a été « cloué, comme Prométhée, sur un affreux rocher, pour « y expier sa gloire, de quoi pourrai-je me plaindre « La pensée de son long supplice ne me quitte jainais, a parce qu'elle me donne la force de tout supporter. « Quand j'ai commencé à vivre dans la foi de ce grand « homme, je me suis préparé à tout. Il n'y a pas de tour- « ment, il n'y a pas de douleur, de quelque genre que « ce puisse être, qui m'étonnera. Rien donc ne saurait « m'abattre. Tôt ou tard, nous mettrons le pied sur la

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