TRACE DU GÉANT
Le parti bonapartiste, à Paris, qui aurait volontiers profité de la victoire, n'approuvait pas l'expédition, après qu'elle eut échoué. Je l'ai déjà dit, il adorait le passé plus qu'il ne croyait à l'avenir. Il se livrait à des récriminations amères jusqu'à l'injustice, surtout depuis que les débats judiciaires avaient révélé la coo-
(i) Relation de l'entreprise du prince Napoléon-Louis et motifs qui l'ont déterminée. (Londres.)
pération de ce jeune homme qu'il avait si froidement accueilli. M. de Persigny jouissait de toute la confiance du Prince; de plus, on le savait capable d^essayer indéfiniment, jusqu'à concurrence de sa vie, tous les moyens qui pourraient faire triompher la cause impériale. On s'entendit donc tout naturellement pour le perdre dans Pesprit de Louis-Napoléon. Des recherches furent faites sur sa famille; son nom fut contesté, son caractère abaissé, son désintéressement traité de calcul, son ambition mise au niveau de celle d'un intrigant. Un représentant du parti fut délégué auprès du Prince pour lui exposer, en ce qui concernait M. de Persigny, le résultat de toutes les investigations auxquelles s'était livré le zèle exagéré des bonapartistes. Le Prince écouta tranquillement ce singulier réquisitoire. « On ne me « croit donc pas capable, — répondit-il, — d'apprécier « un homme! » Comme le député insistait, en faisant observer qu'il serait, tout au moins, prudent de se tenir sur la réserve vis-à-vis de M. de Persigny, et de soumettre son dévouement à une sorte de quarantaine, le Prince ajouta simplement : « Mon cher, on n'éprouve « pas ses amis ! »
M. de Persigny, ayant eu connaissance de cette mission extraordinaire, versa des larmes! Le Prince, lui prenant la main en souriant, la mit dans celle de l'envoyé bonapartiste. En effet, comment aurait-il pu sacrifier à une réclamation équivoque un serviteur d'une fidélité déjà éprouvée, doué de l'esprit de suite et d'initiative, et qui, mieux que personne, avait compris la grandeur morale et l'avenir politique de l'idée napoléonienne?
L'expédition de Boulogne mit de nouveau en relief le caractère de M. de Persigny. A peine arrivés dans
cette ville, les insurgés furent repoussés et dispersés. Le Prince, avec cinq de ses amis, se jeta dans un canot; la garde nationale fit feu; Pun d'eux fut tué, un autre blessé, et Pembarcation chavira.
Le Prince et M. de Persigny, qui s'étaient mis à la nage, exposés pendant plusieurs minutes à une grêle de balles, furent bientôt arrêtés en mer et conduits au château de Boulogne, d'où quelques jours après Louis- Napoléon fut dirigé à Paris. Il y eut une scène touchante dans la cour de la prison, au moment où Son Altesse Impériale montait en voiture. La cour de la prison était remplie de soldats; les prisonniers, vivement émus, étaient aux fenêtres, lorsque, au milieu d'un silence pénible, la voix de M. de Persigny se fit entendre : « Allez, « Prince! — s'écria-t-il, — ne craignez rien! Tombre « de TEmpereur vous protège. Vous triompherez de vos « ennemis! » Au mois de juillet 1854, le prince Louis- Napoléon revenait comme Empereur à Boulogne; il visitait la prison où il avait été détenu, et arrivé dans la cour, au milieu d'une nombreuse assistance, il rappelait à rimpératrice les paroles prophétiques de M. de Persigny, en lui montrant la fenêtre d'où elles avaient été prononcées.
Voyons, maintenant, quelle fut l'attitude de M. de Persigny dans le procès qui s'ouvrit devant la Cour des pairs.
L'organe du ministère public affirme « qu'il a pris à « ce complot une des parts les plus ardentes et les plus « obstinément coupables ». Il faut le croire!
Est-ce à dire que M. de Persigny vise à s'attribuer la gloire de chef de parti et qu'il manifeste la velléité de se poser comme un homme important? Non. Et, sans vouloir repousser la responsabilité qui peut
lui incomber, il répondra : « Je n^avais qu'à obéir. « J'appartiens au Prince, je suis son soldat; je lui ai obéi « en tout ce qu'il m'a commandé. » Le chancelier insistant, il coupe court à toutes ces questions par ces mots : « Je n'ai rien de plus à dire, j'ai apporté ma tête ici. y>
En suivant la fortune du neveu de l'Empereur, M. de Persigny était préparé à toutes les éventalités qui pourraient l'atteindre personnellement. Le président de la Cour des pairs lui ayant accordé la parole pour se défendre, il oublia son propre intérêt pour s'occuper exclusivement de la cause dont il s'était fait le champion. Il ne voulut profiter de l'heure de liberté qui lui était laissée que pour glorifier encore une fois publiquement, solennellement, l'idée à laquelle il s'était dévoué corps et âme. Mais le chancelier l'empêcha de terminer sa défense.
M. de Persigny fut condamné à vingt ans de détention, et enfermé dans la citadelle de DouUens.
L'avenir est à ceux qui savent attendre dans la paix de leur conscience et la force de leurs idées. Je ne sais pas de plus noble conspiration contre l'adversité que la résignation du courage et le travail dans la confiance de l'avenir.
Pendant leur captivité, Louis-Napoléon et ses amis, toujours fermes dans leurs espérances, remplis de cette patience calme qui est souvent l'instinct d'une destinée meilleure, persuadés qu'ils ne s'étaient trompés que de date, se consolaient des rigueurs momentanées de la fortune par les plus sérieuses études. C'est du fond de cette retraite qu'est sorti le livre de M. de Persigny sur les Pyramides (i).
{i) De la destination et de l'utilité permanente des Pyramides d Egypte et de Nubie contre les irruptions sablonneuses du dé-
48o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.
Comme le titre l'indique, cet ouvrage a pour but de rechercher la véritable destination de ces monuments, et de prouver qu'ils ont été construits pour opposer une digue insurmontable aux irruptions du désert.
Pour arriver à la solution du problème qu'il s'était posé, M. de Persigny a tour à tour invoqué l'histoire, la géographie, Parchéologie, la géométrie, la mécanique, l'aérostatique, la météorologie; il a consulté tous les documents relatifs à l'Egypte, depuis Hérodote jusqu'à Champollion-Figeac; il a pesé toutes les assertions; il a discuté tous les faits; il s'est livré à de hautes considérations tirées de la politique et de la religion; enfin, il a présenté des preuves morales et des preuves mathématiques du problème.
Avant de publier son livre, M. de Persigny Pavait adressé sous la forme d'un mémoire à l'Académie des sciences, qui avait nommé une commission de cinq membres pour l'examiner. En le présentant à la savante compagnie, M. Arago avait implicitement donné son approbation en ces termes : « Les Pyramides ont l'em- « placement, les dimensions et l'orientation pour repré- « senter les aiguilles d'un barrage unique (i). » C'est là toute la thèse soutenue dans le livre.
M. de Persigny, qui était resté détenu jusqu'à la révolution de 1848, fut un des premiers à se réjouir de voir la nation, par rétablissement du suffrage universel, mise en possession du droit de se donner un gouvernement. Lui et ses amis jetèrent aussitôt en avant le nom de Napoléon. A peine ce nom fut-il prononcé, qu'il devint une espérance et un signe de
sert, par M. Fialin de Persigny. Paris, chez Paulin. — Le lecteur trouvera plus loin des extraits de ce travail, (i) Procès-verbaux de l'Académie des sciences.
ralliement. M. de Persigny, soupçonné de provoquer des sympathies en faveur de Théritier de l'Empereur, fut arrêté par les ordres du gouvernement provisoire et enfermé à la Conciergerie, où il se trouvait encore pendant les sanglantes journées de Juin, Mais bientôt le 10 décembre réalisa le rêve qui avait occupé sa vie.
Depuis Favènement du prince Louis-Napoléon à la Présidence de la République jusqu'à l'ouverture de l'Assemblée législative, M. de Persigny ne fut investi d'aucune fonction officielle. Il se contenta de rester l'ami et le conseiller intime du chef de l'Etat.
Aux élections générales de 1849, il fut nommé représentant du peuple par les départements de la Loire et du Nord.
On sait quelle fut la participation active des fonctionnaires publics à l'élection présidentielle. Choisis par le général Cavaignac, ils soutinrent tout naturellement sa candidature. Mais, cette fois, l'opinion du pays se trouva en désaccord éclatant avec les agents de l'administration.
Après l'installation du Prince Président, la première question qui se présenta fut donc celle de savoir si les fonctionnaires supérieurs des départements seraient ou révoqués, ou maintenus, ou bien déplacés. Un document particulier, publié plus loin, nous apprend comment M. de Persigny était d'avis qu'on la résolût. La politique développée à ce sujet était tout à fait élémentaire; sa simplicité en faisait l'habileté. Elle était doublement sage, en ce sens qu'elle était prudente et ne froissait personne. En outre, elle présentait un avantage moral dont on aurait dû tenir compte, c'était de dégager la situation des fonctionnaires, en ôtant à leur
conduite passée l'apparence d'une défection scandaleuse, et à leur dévouement pour le gouvernement nouveau Tapparence d^un concours équivoque.
Mais les amis du lendemain se préoccupaient de bien autre chose! Le crédit de M. de Persigny les gênait; i Is essayèrent de le ruiner à force de zèle et de calomnies. Us ne pouvaient pas rendre suspect son attachement au Prince : ils prirent la difficulté de biais. On lui attribua des discours qu'ils n^avait pas tenus, des opinions qui n'étaient pas les siennes. 11 fut représenté comme un homme absolu, exclusif, extravagant même dans les desseins qu^on lui prêtait, et qui mettait une persistance satanique à suggérer des folies.
Après avoir été débités dans les journaux et colportés à travers les couloirs de PAssemblée, ces propos eurent les honneurs de la tribune. On se souvient des « pasce sions détestables » dénoncées par M. Odilon Barrot. M. de Persigny aurait pu opposer pour sa défense les principes qu^il avait toujours professés; il s'était borné, un jour, au plus fort de la lutte, à dire de ses adver- ^aires : « Ils me poursuivent? J'ai un bon moyen de les « réduire à Pimpuissance : c'est de les laisser faire! » il avait raison. Néanmoins, le Prince Président, voulant ôter tout prétexte à une hostilité qui devenait excessive , envoya M . de Persigny en ambassade à Berlin, et ouvrit ainsi une nouvelle carrière à son activité.
Mais bientôt les partis allaient rendre nécessaire le coup d'État du 2 décembre.
La lutte entre le Président et l'Assemblée était, en effet, flagrante, la guerre civile près d'éclater, la conciliation désormais impossible : le coup d'État était légitime.
Parmi les conseillers de cette haute mesure qui devait mettre un terme à une situation aussi tendue, s'est trouvé naturellement M. de Persigny. Ici, qu'il me soit permis de noter un fait qui éclaire d'une vive lumière le caractère de notre illustre compatriote! Il avait été désigné pour remplir les fonctions de ministre de Tintérieur au moment du coup d'Etat. Il s'était préparé à cette mission importante, et il avait déjà écrit et signé la circulaire qui devait annoncer l'événement aux départements, lorsqu'à la veille du 2 décembre, frappé d'une grave considération, il engagea le Prince Président à ne pas lui donner un' rôle aussi en évidence dans la mesure projetée. Il lui représenta que, dans un acte si considérable qui avait pour objet le salut de la société en péril, ses opinions impérialistes bien connues pourraient en compromettre la moralité, en lui imprimant le caractère d'une entreprise de parti. Il lui paraissait plus politique de choisir comme ministre du coup d'Etat un homme également dévoué et résolu, mais dont les affinités avec les classes moyennes et les relations amicales avec les représentants de tous les partis étaient de nature à rassurer les intérêts effrayés, en maintenant à la mesure le caractère exclusivement social qui la justifiait. C'est ainsi que M. de Morny fut appelé au rôle éminent qu'il sut remplir avec tant de courage et d'habileté.
Quant à M. de Persigny, il fut chargé de surveiller, à la tête d'un piquet d'infanterie, la prise de possession du palais législatif. Singulière coïncidence! l'homme choisi pour cette mission était le même qui, plusieurs années auparavant, avait dénoncé 1' « inutilité de la tribune », et avait dit : « S'il nous était permis d'agir, « nous n'aurions garde de penser à la discussion pu-
« blique. )> Il dut y avoir une satisfaction profonde dans le cœur d'un homme d^action tel que M. de Persigny, assistant, les bras croisés, à la clôture de ces séances vaines et agitées où il s^était contenté du rôle d'observateur.
Il était ministre de l'intérieur depuis le 22 janvier, lorsqu'en septembre 1 852 le Prince Président entreprit, à travers la France du Midi, ce voyage triomphal où les populations Paccueillirent aux cris de Vive l'Empereur! Vive Napoléon III! et à la suite duquel PEmpire fut proclamé (i).
J. Delaroa.
(i) Extrait du Duc de Persigny et les doctrines de V Empire, par J. Delaroâ. — i vol. H. Pion, éditeur. Paris, i865.
Les sciences exactes n'ont mérité cette épithète et fait des progrès sérieux qu'en prenant pour base et pour preuve la méthode expérimentale. Ce qui maintient certaines branches des sciences morales dans un état évident d'infériorité, au point de vue de la certitude, c'est précisément le mépris de cette méthode. En politique, par exemple, on voit sans cesse revenir les mêmes erreurs, les mêmes fautes, les mêmes folies, comme si leurs suites fatales n'eussent jamais châtié la sottise des peuples. C'est ainsi qu'après les deux essais de république qu'on sait, nous en recommençons une troisième.
M. de Persigny aimait passionnément l'histoire, il l'étudiait constamment, dans ses sources surtout, par une juste méfiance du parti pris des historiens. C'est dans ces travaux, consolation des tristesses de sa vie, qu'il avait puisé ses convictions, profondes parce qu'elles étaient mûrement réfléchies et déduites des leçons du passé. C'est à eux aussi qu'il devait cette étonnante et claire vision de l'avenir qui lui donnait l'air d'un voyant, alors qu'elle procédait simplement d'une intelligence entière des choses éclairées par l'expérience des temps, dont sa logique rigoureuse tirait les conséquences forcées en reliant les causes aux effets ou remontant des effets aux causes. C'est à eux encore qu'il devait l'aversion du parlementarisme, des discours et des avocats, éternels fauteurs d'intrigues, de troubles et de
ruines, dans tous les temps, dans tous les pays et particulièrement dans le nôtre.
Il a exposé cet ordre d'idées dans ses Mémoires (i), où souvent il revient sur les inconvénients de l'introduction en France du parlementarisme anglais. Le fragment de discours qui suit expose d'une manière saisissante quelques-uns de ses arguments sur ce sujet.
« Quoi qu'on puisse dire aujourd'hui de notre ancien régime parlementaire, la vérité est que ce régime d'importation anglaise est condamné par l'expérience. Ce n'est pas seulement parce qu'il introduit dans l'Etat cette lutte passionnée, permanente, qui n'a d'autre objet que de parvenir ou de se maintenir au pouvoir; non, il y a quelque chose de plus grave encore que de réduire le gouvernement à une agitation stérile, c'est de le conduire infailliblement à sa perte. En effet, l'ordre social, à la différence de l'Angleterre, reposant chez nous sur une vaste hiérarchie politique, judiciaire et militaire, faire passer le pouvoir exécutif dans les Chambres, c'est compromettre l'ordre social lui-même en plaçant les instruments de l'autorité publique dans des conditions impossibles à leur exercice.
« Je dis dans des conditions impossibles à leur exercice, car, dès que les Chambres disposent à leur gré de notre hiérarchie, dès que l'armée, la magistrature, l'administration tout entière dépendent du triomphe ou de la défaite de tels ou tels orateurs qui, en devenant ministres, deviennent en même temps chefs de la hiérarchie administrative et tiennent dans leurs mains le sort de tous les dépositaires de l'autorité publique; dès
(i) Et plus en détail encore dans un toast prononcé au banquet du conseil général de la Loire en 1864. — Saint-Etienne, imprimerie veuve Théolier, 1864.
que, dans Pintérieur du pays, le général commandant les forces, le procureur général et le préfet sont à la discrétion du député qui, en échange de son appui prêté au ministre, dispose de toutes choses dans son département, dès ce moment, dis-je, aux yeux de la population, il n'y a plus ni général, ni procureur général, ni préfet, et partant plus d'autorité. Tandis qu'en Angleterre, l'autorité publique varie dans chaque comté par une organisation de riches particuliers non rétribués, fonctionne en toute liberté, en toute indépendance, sans plus se préoccuper du Parlement, des ministres ou de la Chambre des communes que s'ils n'existaient pas, en France, le député, par l'action anormale qu'il exerce sur les détenteurs de l'autorité publique, sans pouvoir la remplacer lui-même, annule cette autorité dans leurs mains.
« Viennent les moments d'épreuves, d'agitation populaire, de péril, l'autorité humiliée, abaissée, n'existant plus que de nom, tout croule bientôt dans l'abîme.
« Voilà, messieurs, l'histoire des deux monarchies que vous avez vues périr; voilà pour notre société le vice radical du régime parlementaire; voilà enfin ce que tant d'esprits politiques s'obstinent à ne pas voir, et la raison même de l'imprudence avec laquelle ils ne cessent de pousser la France vers de nouveaux dangers. . .
Dans cette note, M. de Persigny expose le rôle et la mission du chef de l'État tels qu'il les comprenait.
Une telle conception ne doit rien aux doctrines actuellement en faveur parmi nos politiciens, et je doute qu'elle trouve beaucoup d'adhérents parmi eux. Mais il m'a semblé piquant d'opposer ce document rédigé jadis pour le Tyran, par un de ses suppôts, aux principes et aux pratiques des hommes d'État de la troisième république.
Dans notre forme de gouvernement actuelle, Topinion publique joue un rôle prépondérant. Elle fait la force ou la ruine du pouvoir suivant le sens dans lequel elle s'établit. Il est donc de la dernière importance pour le chef de TÉtat non seulement de la consulter et de la connaître, mais encore, et c'est là le nœud de la question, de présider à sa formation.
Il arrive souvent qu'un courant d'opinion s'établit qui présente, à un certain degré, des apparences de généralité et d'énergie. Est-ce à dire pour cela qu'on doive l'accepter sans examen, comme l'expression vraie du sentiment public? Non, évidemment. La société ne se compose pas exclusivement d'hommes sages et bien intentionnés. Une foule d'ambitieux, d'égoïstes, de gens intéressés et peu scrupuleux, cherchent à exploiter l'État à leur profit particulier. Les partis s'agitent, les habiles intriguent. Le mensonge, l'intérêt, l'audace, se concertent et mettent en mouvement toutes leurs forces trop souvent appuyées par la masse des simples et des cré-
dules. Les journaux, la tribune, leur prêtent leur concours, et bientôt ces menées prennent un caractère imposant. Rien de plus facile alors que d^ être trompé; rien, par conséquent, de plus dangereux pour un peuple momentanément abusé par les manœuvres de quelques hommes hardis. Si l'on considère, d'autre part, que dans un gouvernement monarchique, à chaque défaut du Prince correspond toute une série de conséquences fatales pour le pays, que chacun des vices, des lacunes de son caractère ou de son esprit constitue un encouragement au mal; qu'il est le régulateur suprême de tout le corps social, la source de toute autorité, et que de lui tout dépend, on conçoit Ténorme influence qu'il peut exercer sur la moralité des actions de son peuple par la sanction qu'il y attache. S'il manque de justice et de fermeté, ce n'est plus exclusivement la vertu qui mène aux plus hautes fonctions de l'Etat ; l'intrigue, l'improbité y portent plus rapidement et plus sûrement. Alors toutes les notions du bien et du mal sont confondues; Tesprit public se dégrade et s'avilit, les honnêtes gens gémissent impuissants, tandis que les méchants commandent et triomphent.
Dans un pareil état de choses, que devient l'opinion publique? Quels en sont les véritables organes? Sont-ce les Chambres asservies à des hommes puissants et qui ont perdu, avec l'indépendance du caractère, tout courage et toute sincérité? Sera-ce la presse, instrument de tous les partis, puisant dans son monopole et dans les vices du gouvernement toutes les audaces, toutes les espérances? Qui fera connaître les sentiments réels du pays, c'est-à-dire, en dernière analyse, les vœux des hommes de bien, les seuls respectables, les seuls digues d'attention? Ne disposant
d'aucun moyen de les manifester, ils restent muets, attristés, dans Pinquiétude et Tattente. En sorte que les seules voix qui se fassent entendre sont précisément celles qui, de parti pris, cherchent à perdre le gouvernement. S'il les écoute, il ne peut que s'égarer. S'il les méprise, leurs clameurs Teffrayent et l'entravent, et risquent par leur violence de donner le change à la nation même.
Il n'est qu'un remède à une telle situation, et il prouve que le plus habile des calculs se confond toujours avec la pratique du bien. Il donne aussi la raison de rinstabilité des gouvernements et de la fréquence des catastrophes qui semblent en faire une institution impossible désormais. Ce n'est, en effet, que par l'exercice des plus hautes comme des plus rares vertus qu'un prince peut faire éclore librement l'opinion publique dans ses Etats, par conséquent la consulter avec fruit et s'y abandonner avec sécurité. Il lui faut l'activité pour surveiller par lui-même le fonctionnement du mécanisme gouvernemental; l'inteUigence droite et ferme pour le comprendre et le maintenir; la justice pour y faire observer le bien ; le courage pour assuiner la responsabilité; l'audace quelquefois, la prudence souvent; en un mot, un cœur toujours juste, ferme, élevé, amoureux du beau, haïssant tout ce qui est vil et bas.
Le prince qui réunira ces qualités saura imposer silence aux méchants, décourager le vice et fortifier les gens de bien. Ainsi toute force sera mise au service de la vertu, toute arme enlevée au vice. Qu'il écoute, alors, avec confiance la voix de ses sujets. Comme un bon père de famille, qu'il coure au-devant des vœux de ses enfants, et après avoir assuré leur bonheur pendant sa
vie, il régnera, éternellement dans leur mémoire après sa mort.
A la suite des élections de i863 qui avaient amené un échec sensible pour le gouvernement, la liste de l'opposition ayant passé à Paris, l'Empereur crut nécessaire de remplacer M. de Persigny au ministère de l'intérieur.
Tout en lui expliquant les motifs de sa décision, dans une lettre particulière qu'elle lui adressa à cette occasion, Sa Majesté lui exprimait ses regrets basés sur le dévouement ainsi que l'esprit élevé et lucide qu'elle lui reconnaissait.
Ce fut, sans doute, pour atténuer ce que cette mesure avait de rigoureux et peut-être aussi les scrupules de sa propre conscience, que l'Empereur lui conféra, quelques mois après, le titre de duc héréditaire. Les lettres patentes sont datées de Saint-Gloud, le 7 novembre i863; le décret est du 9 novembre de la même année.
Voici en quels termes M. Billault, alors ministre d'État, lui notifia cette décision :
Paris, le 9 septembre i863.
Mon cher collègue et ami,
L'Empereur me charge de vous annoncer qu'en récompense des services que vous avez rendus à TEtat et de votre dévouement, il vous a aujourd'hui conféré le titre de duc pour vous et votre descendance.
J'ai grand plaisir à vous transmettre cette nouvelle et vous offre mes bien cordiales félicitations. Tout à vous d'amitié.
BiLLAULT.
La lettre ci-dessous émane d'un des amis de M. de Persigny.
Outre d'intéressants détails sur certaines idées de l'Empereur, elle met bien en lumière la nature des sentiments et de l'estime que le duc inspirait à Napoléon III; on y voit s'accuser en même temps cette divergence de tempérament et de caractère qui devait peu à peu affaiblir et finalement anéantir leur intimité première.
Lettre du baron Paul de Richemont (i) , sénateur.
Saint-Valery en Caux, 8 août 1864. Mon cher ami,
Je suis arrivé ici souffrant et n'ai pas pu vous écrire de suite ; j'ai pourtant bien des choses à vous dire.
L'Empereur, dans un voyage, m'a parlé de vous avec infiniment d'affection : « Où est Persigny Pm'a-t-il dit. •— Aux Eaux-Bonnes. — Il n'est pas souffrant, je l'es-
(i) Le baron Paul Panon Desbassyns de Richemont, sénateur, administrateur de la Compagnie des chemins de fer d'Orléans, etc., fut un des meilleurs et plus fidèles amis de M. de Persigny.
père? — Non, pas précisément, mais il a la gorge un peu délicate; on lui a conseillé les eaux. — Y est-il avec sa femme? — Oui. — Il a raison. — Je Pavais engagé à écrire à Votre Majesté à l'occasion du remaniement du Conseil d'État que l'on prétend devoir être prochain. Il n'a pas suivi mon conseil, dans la crainte de paraître importun. — Comment cela? — Il m'a répondu que l'Empereur connaissant son opinion sur cette question, il ne pourrait que se répéter. — C'est vrai. Compte-t-il parler au conseil général.? — Oui et non, non pas au conseil, mais dans un dîner à l'occasion du conseil. — Que dira-t-il? — Il compte porter un toast à l'Empereur, au véritable fondateur de la liberté en France. — Belle idée! Je le lirai avec plaisir. Ses derniers discours sont bien remarquables. Il devrait introduire cette idée dans son toast : c'est qu'en fait de liberté, on confond trop souvent la théorie avec la pratique. Ainsi, par exemple, n'y a-t-il pas bien plus de vraie liberté chez nous que dans le pays que les républicains offrent en exemple comme la terre classique de la liberté, l'Amérique? Lisez la Constitution : tout est magnifique en théorie; dans les assemblées la liberté va jusqu'à la licence. Mais si on entre dans le détail des choses, que voit-on .? C'est que, suivant les circonstances, cette liberté théorique se convertit dans le plus dur despotisme. Ce n'est pas alors la liberté politique seule qui est absorbée par le parti qui détient le pouvoir; les libertés les plus chères à l'homme lui sont ravies. Il est incessamment menacé dans sa fortune, dans sa liberté individuelle, dans sa vie même. Il y a là une idée que Persigny mettra en lumière; dites-lelui de ma part. » Puis il ajouta : a Combien il est regrettable qu'une nature si distinguée soit si passion-
née (i)! — Permettez-moi, Sire, de dire qu'en reconnaissant toute la distinction, toute Pélévation de sa nature, vous absolvez ce qu'elle a de trop passionné; car sa seule passion, c'est Votre Majesté et TEmpire. — Tl m'aime, je le sais; mais il a bien des inconvénients. — Le plus grand, Sire, c'est de ne pas être de la même pâte que vos autres ministres. Et cependant il y en a qui l'apprécient et qui le voudraient voir faire partie du Conseil. Ce n'est pas seulement parce qu'ils le redoutent quand il est dehors, mais parce qu'ils reconnaissent qu'il a des idées qui ne naissent dans l'âme d'aucun d'eux. Un de ces messieurs me disait dernièrement : « Il n'y a que « l'Empereur et Persigny qui comprennent bien l'Em- « pire. » — C'est bien vrai, reprit l'Empereur. — Le même ministre, ajoutai-je, disait récemment à M. de Persigny : « Vous êtes le doctrinaire de l'Empire. »
L'Empereur m'a parlé alors très intimement des choses politiques. Je me suis permis de tout dire. Il m'en a remercié. — « Croyez bien, dit l'Empereur, que je sais tout cela; on pense généralement que je suis mal informé; on se trompe, tout me revient. »
Puis il a parlé de votre intérieur, des gens qui vous accompagnent, etc.
Adieu, mon cher ami; croyez à ma vive affection.
Baron de Richemont.
P. S, — Je me réserve de vous raconter l'histoire de Gulliver et des Lilliputiens qui cherchaient à le lier dans leurs fils (2). L'Empereur a bien ri !
(i) V. encore sur ce sujet un entretien avec l'Empereur, p. 347. (2) Allusion aux intrigues de certains ministres pour annihiler l'influence de M. de Persigny.
Les idées indiquées par l'Empereur dans cette lettre ont été développées par M. de Persigny, dans un toast prononcé, le 2 3 août 1864, au banquet du conseil général de la Loire.
On le trouvera dans le recueil de M. Delaroa. (M. de Per' signy et les doctrines de l'Empire, p. 179. — H. Pion, éditeur, Paris, i865.)
En 1861, la question de l'agrandissement du ministère de l'intérieur, transporté de la rue de Grenelle à l'hôtel Beauvau, avait fait penser à acquérir le petit hôtel sis rue de la Ville-l'Évêque, 43, qu'habitait alors M. de Lamartine et qui était englobé dans les dépendances du ministère.
Fort ému d'un projet qui menaçait de le chasser de son dernier asile, l'illustre poète, après plusieurs démarches infructueuses, s'adressa à M. de Persigny, dont l'intervention fit abandonner cette idée.
Touché de ce procédé, M. de Lamartine lui écrivit :
Monsieur le comte,
M. de Laguéronnière (i) vient de me faire part des paroles obligeantes et des procédés chevaleresques qui m'assurent spontanément la tranquille jouissance de mon petit asile sous les murs de votre beau jardin.
Je ne dirai, du moins, pas comme Virgile : Mantua vas miseras nimium vicina Cremonae!
(i) Le vicomte Arthur de la Guéronnière était directeur de la presse, de l'imprimerie et de la librairie au ministère de l'intérieur.
Le voisinage d'un homme de cœur est toujours bon, même en politique. Entre votre cause et la mienne il y aura toujours Thonneur du caractère qui domine toutes les dissidences de l'esprit.
Vous servez avec zèle et indépendance une cause dans laquelle vous trouvez réunis votre amitié et vos principes; j'ai quitté l'arène politique, et je consume laborieusement dans un travail acharné et ingrat mes dernières années à réparer les coups de la fortune envers ceux à qui je dois du pain. Nous pouvons être fiers tous les deux de nos situations si diverses, et je puis vous envoyer sans rougir, à travers les arbres de nos deux jardins, les remerciements que je suis heureux de vous offrir.
A. DE Lamartine.
Paris, 20 mai 186 1.
43, rue de la Ville-l'Évêque.
J'ai trouvé un brouillon déchiré de la réponse de M. de Persigny à la lettre ci-dessus. Ce n'est qu'un fragment, et j'ignore s'il est exactement conforme à celle qu'il adressa à M. de Lamartine; mais il lui servit probablement de canevas et, dans tous les cas, indique l'ordre d'idées et de sentiments auquel le Duc obéissait en la rédigeant. A ce titre, il m'a paru intéressant de le reproduire ici.
Paris, 21 mai 186 1.
q4 Monsieur de Lamartine 43, rue de la Ville - VÉvêque.
"Monsieur,
Ce n'est pas, assurément, que je croie mériter en aucune façon des remerciements pour avoir respecté
dans son asile un homme illustre si cruellement éprouvé par la fortune; mais je suis heureux de penser que, dans son adversité, cette grande victime du sort sache au moins qu'il y a, dans toutes les situations, des cœurs qui sympathisent à sa destinée.
Pour moi, je le dis avec un sentiment douloureux, jamais le nom de Lamartine n'est prononcé devant moi, jamais il ne se présente à mon esprit, sans éveiller dans mon âme quelque chose comme la sensation d'un remords commun à notre pays tout entier.
Est-ce donc le sort de toutes les grandes illustrations de souffrir pendant leur vie de Tingratitude des hommes ?
{La suite manque.)