‹ Mémoires;Chapitre 23 sur 25 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

recherchaient avidement le mandat législatif, le duc de Persigny le de'clina noblement par la belle lettre ci-dessous, d'une portée si prophétique :

Londres, le 17 juin 1871.

Messieurs et chers compatriotes,

Je m'empresse de répondre à l'offre que vous voulez bien me faire de soutenir ma candidature aux prochaines élections de la Loire. Permettez-moi de décliner cet honneur et de vous en exposer les raisons.

Quelles que soient les causes qui ont écarté de l'Assemblée actuelle la plupart des hommes associés depuis vingt ans au gouvernement du pays, je me demande ce qu'ils feraient dans cette Assemblée. Ne pouvant en modifier sensiblement la composition, ils n'y seraient qu'un embarras, qu'une difficulté de plus.

En réalité, la plupart des membres de l'Assemblée législative : légitimistes, orléanistes, républicains, n'ont pas d'autre idée que le maintien, sous une forme ou un nom quelconque, du parlementarisme anglais; ce qu'ils veulent les uns comme les autres, c'est le contraire des institutions impériales, le contraire du régime parlementaire des États-Unis, où il est interdit aux détenteurs de Tautorité publique, aux chefs de la hiérarchie administrative, aux ministres, de paraître dans les Chambres ; en un mot, l'absorption du pouvoir exécutif par le pouvoir législatif.

Quoique le principe du régime américain se concilie parfaitement non seulement avec l'état d 'une société démocratique comme la nôtre, mais avec toutes les libertés nécessaires; quoique le régime anglais, au contraire, ne se conçoive logiquement qu'au sein d'une société aristo-

5o6 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

cratique complètement différente de la nôtre; quoique, enfin, ce dernier régime, importé en France, ait renversé tous les gouvernements qui Pont adopté, la force de l'habitude ou des préjugés domine encore chez nous les leçons de Texpérience.

Pour moi, fidèle aux principes fondamentaux posés au commencement de ce siècle par le grand Empereur, par rhomme de génie qui a le mieux compris la nation française, j'ai toujours pensé que le parlementarisme anglais, tel qu'on le pratique chez nous, était incompatible avec le caractère impressionnable de notre pays. Même dans les temps les plus tranquilles, j'étais convaincu et je soutenais qu'en préférant la parole à Faction, en livrant inévitablement le gouvernement aux avocats, en surexcitant toutes les ambitions, en obligeant même les plus honnêtes gens à ne songer qu'à conquérir ou à défendre le pouvoir au lieu de s'en servir, enfin en appelant sans cesse les passions populaires au secours des diverses compétitions, ce régime ne pouvait produire que des agitations stériles ou dangereuses.

Aujourd'hui que les temps sont devenus plus difficiles, les éléments dedésordre plusnombreux,plus redoutables, je me demande comment cette conviction n'est pas générale.

Mais quelle que soit mon opinion personnelle, comme le pays semble entraîné à faire une nouvelle et, j'espère, dernière expérience du régime qui, jusqu'à présent, lui a été si funeste, il me paraît juste que cette expérience se fasse sans entrave.

Le gouvernement est aujourd'hui entre les mains d'un illustre représentant de ce régime (i), et nul n'est évidem-

(i) M. Thiers. {Note de l'éditeur.)

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