ÉPILOGUE
ment plus apte que lui à le mettre en pratique. S'il réussit, avec les doctrines de son école, à préparer les voies d'un gouvernement capable de terminer la Révolution française, j'applaudirai à son succès. S'il échoue, malgré ses talents, c'est que ce régime, ce mode de gouvernement est décidément contraire à l'esprit de notre race; et alors le peuple se rappellera, je n'en doute pas, un autre mode de gouvernement qui, tant qu'il a été dans sa pureté et fidèle à son principe, a donné à la France des années de grandeur et de prospérité. Jusque-là, j'estime que mon devoir de citoyen est de m'abstenir de tout ce qui pourrait contrarier cette épreuve.
Agréez, Messieurs et chers compatriotes, avec mes remerciements, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.
Signé : Persigny.
Vers la fin de juillet 1871 , l'apaisement relatif des passions soulevées par la catastrophe de 1870 permit à M. de Persigny de rentrer en France, où l'appelait le soin de ses intérêts privés. Il s'installa avec ses enfants dans sa chère retraite de Chamarande, heureusement sauve'e des dilapidations ennemies par la considération personnelle qu'il s'était acquise en Allemagne, au cours de sa mission de i85o. En apprenant le nom de son propriétaire, les chefs de l'armée d'occupation avaient spontanément donné des ordres sévères aux troupes cantonnées dans, cette localité pour faire respecter le domaine du Duc. Cet hommage rendu par l'étranger au grand citoyen que la République avait proscrit, devait être, pour lui, le dernier sourire de la fortune.
Six mois plus tard, à la suite de cruels chagrins d'intérieur que son cœur chevaleresque s'était toujours efforcé de voiler à tous les yeux, une congestion cérébrale venait le frapper. Envoyé par son médecin à Nice pour y tenter le rétablissement d'une santé! hélas, irrémédiablement compromise, M. de Persigny, délaissé par sa femme partie pour
5o8 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.
un lointain voyage d'agrément, descendait seul avec un valet de chambre à l'hôtel du Luxembourg et bientôt s'alitait. Le colonel baron Stoffel, qui, par un heureux hasard, s'y trouvait en villégiature, ému d'un tel isolement, lui prodigua les soins empressés et dévoués d'un ami.
Bien que l'hémiplégie eût déjà commencé son oeuvre, le Duc était encore en pleine possession de son intelligence, lorsque l'auteur de ces lignes accourut à son appel. Il eut, du moins, la douloureuse consolation d'assister à ses derniers instants et de recueillir ses suprêmes recommandations. Mme de Persigny, en ce moment en Egypte, informée de l'état de son mari , différait son retour sous mille prétextes; lorsqu'elle arriva, il n'était plus. Seuls, ses enfants, alors en bas âge, avaient été amenés à son chevet.
Quant à l'Empereur, quoique mis au courant par la poste et le télégraphe de la situation désespérée du plus ancien, du plus fidèle, du plus dévoué de ses serviteurs, il ne répondait rien. Ce silence affectait douloureusement le mourant, suspendu à un espoir chaque jour déçu. Sa robuste constitution luttait contre la mort. Entré en agonie le lo janvier, il ne rendit le dernier soupir que le 1 2 , à neuf heures du soir.
Quelques jours après arriva enfin la lettre si impatiemment attendue. Elle ne contenait que ces quelques lignes, d'un sentiment très chrétien, sans doute, mais où l'on ne sent pas vibrer l'émotion d'une grande douleur :
Chislehurst, le 12 janvier 1872.
Mon cher Persigny, j'apprends avec peine l'état de votre santé. J'espère que vous pourrez triompher de la maladie; mais, en attendant votre guérison, je tiens à vous dire que j'oublie ce qui a pu nous diviser pour ne me souvenir que des preuves de dévouement que vous m'avez données pendant de longues années.
Croyez à ma sincère amitié.
Napoléon.