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RASSEMBLÉE LEGISLATIVE

Quoique les élections du i3 mai, si misérablement préparées par le ministère et partant accomplies au milieu d'un désordre moral et d'une confusion d'idées si déplorables, eussent en définitive donné la majorité aux éléments d'ordre; quoique sur une Assemblée de 760 membres, 5oo appartinssent plus ou moins au parti modéré, le chiffre considérable de la minorité révolutionnaire ou socialiste frappa vivement les esprits; et telle fut l'émotion publique à ce sujet qu'en huit jours la Bourse baissa de dix francs. Au fond le triomphe relatif des socialistes n'avait rien de bien sérieux; ce n'était qu'un accident dans le désordre de l'époque, le produit du divorce créé par le ministère entre l'administration et les populations, en faisant la faute de ne pas modifier le personnel adminis-

iratif après l'élection du lo décembre. Mais la France n'était pas socialiste, et quoique sortie récemment d'une nouvelle révolution, elle n'était pas davantage révolutionnaire. Revenue des exagérations libérales et des illusions républicaines, elle n'avait qu'une pensée, qu'un but, le rétablissement de l'ordre. Elle demandait avant tout un gouvernement fort, et le 10 décembre avait été l'expression de ce sentiment. Seulement, il faut avouer qu'elle n'avait guère obtenu ce qu'elle désirait; car le Prince, élevé sur le pavois par les sympathies populaires, semblait condamné à l'impuissance. Sans amis véritables dans les régions élevées de la politique, entouré, au contraire, d'ennemis acharnés, sinon de sa personne, du moins de sa cause, il ne pouvait qu'assister en observateur aux événements qui s'agitaient sous ses yeux. Isolé au milieu de tant d'éléments hétérogènes, sans autorité véritable vis-à-vis d'une Assemblée souveraine, il n'avait qu'à attendre avec patience le moment où les périls croissants de la société le forceraient à assumer la responsabilité d'un rôle prépondérant. L'Assemblée composée de cinq partis d'égale force numérique : légitimiste, orléaniste, bonapartiste, répubUcain et socialiste, avait aussi le sentiment de son impuissance. Malgré l'union toujours prompte à se former entre les trois partis monarchistes, toutes les fois qu'il s'agissait de combattre

l'esprit révolutionnaire ou socialiste, la vue de la masse ardente et avide qui s'étalait sur les bancs élevés de l'extrême gauche frappait d'une certaine terreur les hommes timides du parti de l'ordre. On sentait que si cette nouvelle Montagne eût été autre chose qu'une misérable parodie du passée la majorité modérée pouvait être aisément dominée, comme jadis, par une minorité violente. Mais, Dieu merci! les temps étaient bien changés. Sans racines, sans sympathies dans le pays, ces vulgaires imitateurs d'une époque enfouie sous les décombres de rhistoiren'avaientguère d'autre importance quecelle de mauvais comédiens répétant un rôle. C'étaient bien le ton, les manières, le langage et les gestes de la grande révolution, mais sans les passions, l'audace et la fureur de cette époque violente. D'ailleurs, quelle différence dans les choses! Au lieu d'un édifice vermoulu, croulant de toutes parts, d'un prince faible, irrésolu, sans caractère, et d'une armée désorganisée; au lieu d'une société épuisée, expirante, c'était une société nouvelle, pleine de sève et de vigueur, avide d'ordre et de stabilité, un prince populaire, brave, intrépide, et une armée solide et dévouée.

Quoi qu'il en soit, il faut avoir vu l'attitude de ces énergumènes à froid, il faut avoir entendu la manière dont l'un d'eux, M. Michel de Bourges, prononçait le mot peuple, pour se faire une idée

de cette caricature de gS. Les grossiers appétits, les misérables convoitises du présent, mal déguisées sous le langage des passions et des idées d'une autre époque, n'inspiraient aux hommes de cœur que le dégoût et le mépris. Quant au chef que cette bande grotesque s'était donné, M. Ledru-RoUin, il était digne du parti dont il avait accepté la direction. De sa personne, c'était un gros garçon, jovial, bon vivant, dont la nature avait voulu faire un honnête bourgeois, un gai convive des dîners de la garde nationale, mais que la flatterie, la vanité avaient poussé à ambitionner les honneurs populaires. Avocat de talent, mais pauvre tête, pauvre courage, fait pour être dominé par les violents de son parti et non pas pour les conduire. Gonflé d'orgueil, enivré de chimères, il marchait à la tête des phalanges de la démagogie, comme aurait pu faire un histrion chargé de représenter le triomphe de Bacchus, et surtout sans se douter des périls vers lesquels le conduisait son aveugle escorte. Or, à sa désinvolture étrange, à son attitude mi-partie cynique et illuminée, on pouvait aisément deviner qu'il allait recommencer les sottises du mois de janvier dernier. Et, en effet, il n'y avaitpas quinze jours que la nouvelle Assemblée était réunie que, à propos de l'expédition de Rome, il osait proposer la mise en accusation du Président de la République. Inutile de dire que l'Assemblée repoussait immédiate-

ment sa demande; mais quant à lui, après avoir exalté par cette audace les espérances et les passions de ses partisans, après avoir par son langage violent à la tribune fait appel à l'insurrection, il devenait la première victime de son imprudence, car il se voyait forcé de se mettre à la tête des bandes insurgées à sa voix, et jamais chef de parti n'avait eu un si petit courage à mettre au service d'une si grande audace.

On sait comment se termina la prise d'armes du i3 juin 1849. Sous prétexte de porter une adresse à l'Assemblée et de faire une manifestation, en faveur de la République romaine, la démagogie ne s'était proposé rien moins que d'aller attaquer la représentation nationale. Et cependant le général Changarnier avait défendu à la police de contrarier en aucune façon la manifestation projetée. Jugeant d'un coup d'œil la situation, il avait voulu donner à la démagogie tout le temps de prendre ses dispositions et de s'organiser. Il l'avait, en un mot, laissée se produire librement et s'étaler sans obstacle sur les boulevards. Mais au moment où l'armée démagogique défilait en ordre dans la direction de l'Assemblée et que la tête de colonne arrivait à la hauteur de la Madeleine, le général faisant sortir brusquement ses escadrons de leurs casernes, et débouchant par la rue de la Paix, coupait en deux la colonne des insurgés. Puis, balayant rapidement

les boulevards dans les deux sens, il s'emparait des barricades déjà faites, prenait prisonniers plusieurs députés socialistes au palais des Arts et Métiers, mettait en fuite les autres, y compris Ledru-RoUin, et en quelques quarts d'heure débarrassait Paris de toute l'insurrection. Ainsi se terminait la dernière tentative de l'anarchie, et dans la soirée le Prince Président pouvait faire cette belle proclamation où il disait : « Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. »

Après cette victoire complète de l'ordre sur le désordre, si le ministère avait eu quelque sens politique, il aurait pu débarrasser définitivement l'Assemblée de tout le parti démagogique. Les députés montagnards avaient fait appel à l'insurrection. Cet appel, entendu jusqu'au fond des provinces, y avait causé des désordres graves, et une insurrection formidable allait éclater à Lyon. Dans ces circonstances, la raison d'État, le bon sens, la justice auraient dû déterminer le gouvernement à proposer à l'Assemblée d'exclure de son sein ces hommes indignes d'y figurer et d'en débarrasser le pays, comme on le faisait pour les sept ou huit députés qui avaient pris la fuite avec Ledru-Rollin. Cet acte de vigueur eût dignement couronné la victoire de la veille. La nouvelle de l'arrestation des députés montagnards et de leur expulsion de la Chambre eût désorganisé d'un bout de la France à

l'autre le parti démagogique, frappé de terreur ses adhérents, paralysé l'effet de l'appel aux armes et probablement empêché l'insurrection de Lyon. Mais jamais le pouvoir n'était tombé en des mains aussi faibles, aussi débiles. M. Léon Faucher, le principal auteur du mal actuel par son obstination à ne pas modifier l'administration des provinces, mais qui était courageux de sa personne, ne faisait plus partie du ministère; il avait été remplacé à l'intérieur par un avocat de talent, M. Dufaure, mais de la race de toutes ces célébrités du Palais, qui, à force de plaider le pour ou le contre, à force de vivre dans la conception d'arguments contradictoires, finissent par perdre le sens réel des choses, et surtout ne semblent avoir élevé leur esprit qu'aux dépens de leur caractère. MM. Odilon Barrot, Dufaure, Lanjuinais et de Tocqueville, voilà quelle était la partie prépondérante du ministère, tous aussi indécis, irrésolus, incapables d'action les uns que les autres.

Pour moi, j'avais vivement conseillé la mesure énergique contre la Montagne. J'étais certain que l'Assemblée l'eût accueillie avec transport; mais la faiblesse ne raisonne pas. Elle ne cherche ni à trancher les questions, ni même à profiter des avantages que lui offre la fortune. Il suffit que l'ombre d'un danger apparaisse encore à l'horizon pour la rejeter de nouveau dans la voie des com-

promis et des transactions. Au lieu de frapper les signataires de l'appel au peuple, le ministère trouva plus commode de leur demander de désavouer leur signature, ce que, du reste, chacun des députés montagnards s'empressa de faire sans vergogne, en défilant à la tribune, au milieu des risées et des huées de la majorité. Le ministère, ravi de ce spectacle, semblait triompher de l'humiliation delà Montagne. Mais en réalité le parti démagogique restait à l'Assemblée. On faisait la faute de diminuer aux yeux du pays la gravité de son attentat contre la société. Irrité, mais non désorganisé; blessé, mais non terrassé, ce parti pouvait donc s'agiter de nouveau d'un bout de la France à l'autre, et le lendemain il livrait, en effet, une sanglante bataille à Lyon.

A ce sujet, je me rappelle une conversation que j'eus l'occasion d'avoir avec le général Cavaignac après la défaite des Montagnards par le général Changarnier. C'était dans la matinée du 14 juin et avant la séance où allait se décider le sort de la Montagne. Je me trouvais par hasard dans la salle des fumeurs lorsque le général Cavaignac, que je ne connaissais que de vue, s'approcha de moi, en prenant pour prétexte d'entretien le souvenir de son frère Godefroy Cavaignac que j'avais fréquenté à Londres. Connaissant la réserve, la raideur ordinaire du général, et étonné de sa manière avec

moi, je conjecturai qu'il fallait un bien grand intérêt pour le faire sortir de son attitude habituelle. C'est qu'en effet il était très inquiet pour lui-même de la conduite qu'on allait tenir à l'égard des députés de la Montagne qu'à tort ou à raison il considérait comme ses auxiliaires. Et, abordant bien vite ce sujet, il s'attacha à me représenter les dangers d'affaiblir dans la Chambre le parti républicain. Il me faisait remarquer que si les soixante à quatre-vingts signataires de l'appel au peuple étaient exclus de l'Assemblée, la majorité appartiendrait désormais aux légitimistes et orléanistes réunis, et il me signalait ce danger comme aussi grave pour le Prince Président que pour le parti républicain lui-même.

Je répondis au général que j'honorais son caractère, mais que je ne partageais pas son sentiment; que la présence à la Chambre du parti qu'il avait été obligé lui-même de combattre aux journées de Juin était un malheur pour le pays; que les hommes dangereux devaient être rejetés du sein de l'Assemblée, comme coupables d'un attentat contre la société; quequant aux légitimistes et aux orléanistes, je ne m'inquiétais point de leur prépondérance dans la Chambre; que si nous étions débarrassés des socialistes, les légitimistes et les orléanistes ne nous pèseraient guère; qu'il nous suffirait de remuer un peu le sentiment populaire, pour les mettre bien vite à

la raison; que pour moi je n'étais donc pas sensible à son argument, mais qu'il y avait quelque chose de plus avantageux pour lui que toutes les raisons qu'il pourrait donner en faveur de ces dangereux auxiliaires, c'était la faiblesse du ministère; qu'avec des hommes comme MM. Odilon Barrot, Dufaure et Tocqueville, il n'avait pas à craindre un parti énergique, et que là-dessus je pouvais le rassurer complètement, comme la suite le prouva.

Ce malheureux ministère était, du reste, bien empêtré. Sans caractère, sans résolution, sans but, flottant à l'aventure, comme une bouée détachée de son amarre et ballottée parles flots contraires, il donnait au pays un bien triste spectacle. Obligé de répondre tout à la fois aux attaques de la droite et de la gauche, il n'avait d'autre boussole pour le diriger que l'expédient contradictoire de prendre le langage des monarchistes vis-à-vis des républicains et celui des républicains vis-à-vis des monarchistes; passant ainsi alternativement dans la même séance et aux dépens deladignité du pouvoir, de la gauche à la droite et de la droite à la gauche. Mais c'est surtout vis-à-vis du Prince Président que l'embarras des ministres était grand. Habitués, façonnés au régime représentatif et n'en comprenant pas d'autre, ils ne pouvaient se faire à l'idée d'un prince parlant et agissant sans un programme délibéré et formulé par des ministres. Oubliant qu'en dehors de sa

qualité de prince d'un sang qui avait régné sur la France, élu pour quatre ans seulement, il était personnellement responsable de tout, et que ces ministres n'étaient et ne pouvaient être que des agents de sa volonté et de sa politique, ils auraient voulu que le chef responsable du pouvoir exécutif ne pût rien faire, ne pût rien dire que par leur organe. Or, le Prince, forcé de subir cette situation anormale vis-à-vis des Chambres, s'en dédommageait au dehors. Il profitait des moindres occasions de quitter le milieu étouffant où il se sentait claquemuré, pour aller visiter les provinces et y respirer l'air libre de la patrie. Là, dans les réceptions, dans les banquets, en répondant aux autorités, aux évêques, en parlant au peuple et à l'armée, il se mettait en communication d'idées et de sentiment avec le pays et y provoquait des transports d'enthousiasme inouïs. Cette nation qui espérait tout du chef qu'elle s'était donné, et qui, ne voyant rien paraître, aurait fini par se décourager, à défaut de l'action que ne comportaitpas le triste régime que lui avait imposé la Constitution, recueillait avidement ses paroles et se reprenait à espérer. Ce n'est pas tout : en écoutant le neveu de l'Empereur, elle commençait à deviner la cause de l'impuissance à laquelle il était réduit, et comprenant que cette impuissance ne provenait ni de son «cœur, ni de son esprit, ni de son courage, elle manifestait chaque jour davan-

8o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

tage le désir ardent de lui voir briser les entraves qui le garrottaient.

Quant à ses ministres, ils étaient comme atterrés à chaque mouvement du Prince Président. C'est qu'en effet, non seulement les allures indépendantes du chef du pouvoir exécutif confondaient leurs doctrines représentatives, leurs préjugés parlementaires les plus invétérés; non seulement, comme la poule qui a couvé des œufs de canard, ils restaient pétrifiés d'étonnement en voyant celui dont ils croyaient avoir la garde se jeter en plein élément populaire, sans craindre de s'y abîmer; mais ils avaient à répondre le lendemain à toutes les récriminations que les paroles du nouvel Octave ne manquaient jamais de soulever sur les divers bancs de l'Assemblée. Or, comme les paroles du Prince Président choquaient toujours les propres idées des ministres, on peut juger de l'embarras que ces braves gens devaient éprouver à défendre des choses qu'ils auraient été les premiers à condamner s'ils l'avaient osé.

A ce sujet je dois faire une remarque qui s'applique aussi bien aux chefs des divers partis de l'Assemblée qu'aux ministres eux-mêmes : c'est que les uns et les autres étant nourris des mêmes doctrines et façonnés aux mêmes usages parlementaires, à chaque acte, à chaque parole du Prince Président, ils éprouvaient une impression ana-

PREMIERS TEMPS DE L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 8i

logue. Soit que, nouveau venu sur la scène politique, étranger aux hommes et aux choses de son pays, le Prince ne sût pas suffisamment ménager les préventions ou les préjugés des uns et des autres, soit plutôt qu'il y eût, en réalité, dans la situation même du neveu de l'Empereur, quelque chose qui choquât leurs sentiments intimes, il est certain que les parlementaires de toutes nuances, aussi bien les amis du Prince que ses ennemis, se montraient ou inquiets, ou mécontents, ou blessés ou irrités, presque à chaque incident qui en dehors du jeu constitutionnel se produisait dans la vie publique du neveu de l'Empereur; les moindres faits, les moindres paroles leur paraissaient des monstruosités. Ce qui pouvait sembler des imprudences à certains esprits devenait à leurs yeux des fautes épouvantables, des crimes même contre le Parlement. A la nouvelle de chaque incident de ce genre, une émotion singulière s'emparait de l'Assemblée, les bancs se dégarnissaient, les couloirs se remplissaient de groupes animés, agités au dernier degré. Or, dans ces circonstances, on ne manquait jamais de m'entourer, de'im'interpeller en disant : « Votre Prince se perd, il est| perdu. » Dans les premiers temps, je cherchais à répondre de mon mieux aux interpellations des divers côtés; je discutais, ému moi-même, avec les amis du Prince comme avec ses ennemis les paroles ou les

actes en question. Mais bientôt je me bornais à conseiller à tous d'attendre le lendemain pour juger; et, en effet, le lendemain, aussitôt que l'opinion publique avait eu le temps de se prononcer, elle était hors de l'Assemblée si éclatante, si unanime en faveur du Prince que bientôt tout changeait de face. Ces ennemis qui, la veille, se frottaient les mains, se réjouissaient de ce qu'ils avaient appelé une faute monstrueuse étaient comme stupéfaits de l'attitude du public. On les voyait tristes et silencieux à leur banc, ou bien on les entendait se lamenter et gémir de l'inintelligence de ce pays. Les amis, au contraire, qui s'étaient montrés affligés, exhalaient maintenant une joie bruyante, et s'applaudissant du succès du Prince, ils se confondaient en admiration devant une habileté que personne n'avait su deviner la veille.

Au fait, que se passait-il dans ces circonstances? le voici : un des phénomènes politiques les plus remarquables de l'histoire. C'est que quand une nation dévoyée cherche sa voie, que l'instinct public a deviné l'homme ou le nom qui peut servir de centre de ralliement au pays, que tous les intérêts, tous les sentiments se personnifient en lui; que les yeux de tous s'orientent sur sa bannière; ce qu'il fait, ce qu'il dit, quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, entraîne sans raisonnement les masses entières. Le neveu de l'Empereur faisait

un signe à droite, et toute la nation se jetait à droite ; le lendemain il le faisait à gauche, et elle se jetait à gauche. Chaque acte, chaque parole du Prince, indépendamment de sa valeur propre, était un symptôme de vie, un appel à la nation, et la nation répondait : « Me voilà. »

Pour moi, personnellement, j'étais si convaincu de ce phénomène et de sa signification, que même dans les cas où je pouvais être porté à désapprouver l'acte ou la parole du Prince, comme, par exemple, un discours qu'il prononça à Dijon et qui me paraissait inopportun ou trop agressif contre l'Assemblée, je ne doutais pas un instant de l'accueil que lui ferait l'opinion publique. Mais je dois dire que quand je voulais expliquer ce fait étrange par les considérations qui précèdent, je trouvais bien peu de gens comprenant assez la situation exceptionnelle du neveu de l'Empereur vis-à-vis de la nation pour se rendre compte du phénomène. Le comte Mole était peut-être le seul des hommes d'État considérables du pays qui en eût conscience; car après m'avoir entendu un jour donner cette explication, il lui arriva plusieurs fois de me le rappeler. « Voilà, me disait-il, un excès de franchise ou une imprudence qu'on croit ici une faute et que, suivant votre théorie, l'opinion publique va transformer encore en sagesse. »

Quoi qu'il en soit et quelle que fût l'issue habi-

tuelle de ces crises politiques, le ministère ne pouvait se faire à ces émotions. A chacune d'elles c'était de sa part de telles lamentations, de telles plaintes, de telles récriminations que le Prince Président en était troublé. Comme d'une part il sentait bien que le seul rôle que lui laissât l'état des choses, c'était de pouvoir agir sur l'esprit public, il ne voulait à aucun prix renoncer aux occasions de se mettre en communication avec la nation. Mais comme de l'autre son extrême bonté lui rendait pénible l'inquiétude qu'il causait à ses ministres et particulièrement à M. Odilon Barrot pour lequel il avait une certaine sympathie, il jugea nécessaire de faire à ses ministres une concession qu'ils réclamaient depuis plusieurs mois, c'était de m'éloigner d'auprès de lui, au moins momentanément.

La vérité est, que trop libre, trop peu réservé dans mes conversations, je ne pouvais m'empêcher de parler avec dédain de la faiblesse, de l'indécision et des tergiversations habituelles des ministres, qu'ils étaient blessés de mon ton à leur égard, qu'ils m'accusaient de chercher à exciter l'esprit du Président contre eux et surtout de pousser le Prince à des partis violents. Déjà, depuis quelque temps, on me représentait dans les couloirs de l'Asssemblée comme l'un des membres les plus ardents de ce qu'on appelait alors le parti des san-

guins de l'Elysée; lorsqu'un jour M. Odilon Barrot, toujours préoccupé de se défendre comme d'un crime d'avoir inspiré les moindres paroles du Président, en renvoyait la responsabilité aux passions détestables qui, suivant lui, s'agitaient autour du Prince, bien des gens avaient cru me reconnaître dans ces paroles du ministre. Or, le Prince, jugeant avec raison qu'il ne fallait pas laisser accréditer des accusations pareilles, pensa que je ferais bien de m'éloigner quelque temps de l'Assemblée. Et, comme il commençait à se préoccuper des affaires d'Allemagne et du rôle que la Prusse paraissait ambitionner dans l'œuvre de l'unification germanique, il me proposa de m'y envoyer pour observer ce qui se passait. J'acceptai, bien entendu, cette mission et je partis de Paris vers la fin d'août, dans une disposition d'esprit singulière.

Il faudrait en effet avoir assisté, comme moi, sans y être mêlé autrement que pour les surveiller, aux divisions intestines de l'Assemblée législative, pour comprendre l'espèce de soulagement que j'éprouvai en quittant ce foyer d'agitations fiévreuses. Il me semblait que je sortais d'une maison de fous. A mesure que le chemin de fer m'emportait loin de Paris, je me sentais délivré comme d'un cauchemar. Le tableau de ce chaos d'aspirations contradictoires restait encore devant mes yeux; mais je le considérais maintenant plus froi-

dément et avec plus de profit. En énumérant les diverses fractions de FAssemblée, les partis légitimiste, orléaniste, fusionniste, bonapartiste, républicain et socialiste qui s'y trouvaient en forces à peu près égales, chacun d'eux divisé en outre en groupes distincts représentés par des individualités jalouses les unes des autres; en contemplant cet émiettement, cette désagrégation de tous les éléments politiques du pays, et en leur opposant mentalement la popularité, la puissance d'un nom magique sur les imaginations, je me disais que la logique des choses devait forcément amener le triomphe du neveu de l'Empereur. Comme Octave César qui, après la mort du Dictateur, quoique à peine âgé de vingt ans, sans expérience, sans amis, sans parti, mais fort de l'amour du peuple romain pour le nom de César, profitait naturellement des divisions du Sénat, des rivalités d'Antoine, de Lépide, de Brutus, de Cassius, de Cicéron, pour s'élever chaque jour davantage sur les débris des divers partis, le Prince Président de la République, porté par la faveur du peuple, devait arriver pareillement à dominer les éléments hétérogènes qui l'entouraient. Son rôle en face de partis si nombreux n'était pas, du reste, plus difficile que celui de Henri IV, à la mort du dernier Valois. Quoique couvert de gloire et sympathique à l'esprit français plus qu'aucun prince avant lui, le

chef de la maison de Bourbon avait eu, en effet, bien des obstacles à surmonter. Menacé de divers compétiteurs, non seulement il s'était vu repoussé de Paris et des principales villes du Royaume, alors au pouvoir des Ligueurs et soutenues de l'Espagne; mais au sein même de l'armée royale composée de catholiques et de protestants, il s'était trouvé dans cette alternative ou de se voir abandonné des protestants s'il se faisait catholique ou des catholiques s'il restait protestant. On sait qu'il lui fallut cinq ans de luttes, de victoires et de transactions de tous genres pour s'ouvrir les portes de Paris. Mais telles avaient été les difficultés de sa situation pendant cette longue crise que souvent, pour ne pas donner d'ombrages à de nouveaux partisans ou des amis équivoques, il avait dû s'imposer l'obligation de ne voir Sully qu'en secret et même de se séparer de ses meilleurs amis. Or, c'est précisément à quoi se voyait réduit le neveu de l'Empereur. Mais j'avoue qu'en comparant les deux époques, et en pesant la valeur respective des caractères, les burgraves étaient loin de me paraître aussi redoutables que les adversaires de Henri IV, que les Sei!{e et le prince de Parme, que les ducs de Guise et de Mayenne, de Nemours et de Joyeuse, les maréchaux de la Châtre et de Saint-Pol. Je partais donc plein de confiance, persuadé que, comme à la fin du seizième siècle, il faudrait du temps

pour réduire peu à peu les partis à l'obéissance; mais qu'avec un prince brave comme Henri IV, le résultat n'était pas douteux.

Paris, i6 janvier 1869.

Parti de Paris à la fin d'août 1849, JY ^^^^^ ^^^~ tré dans le courant d'octobre, après un voyage de six semaines. Pendant ce temps j'avais visité le nord et le midi de l'Allemagne, en séjournant plus ou moins à Aix-la-Chapelle, Cologne, Hanovre, Berlin, Dresde, Leipzig, Munich, Nuremberg, Ratisbonne, Lintz et Vienne. J'avais pu, ainsi, étudier l'état des esprits et des affaires en me plaçant à différents points de vue. A mon retour je rendis compte de mes impressions au ministre des affaires étrangères, M. de Tocqueville, par un rapport en date du 24 octobre. Or, comme la situation que je faisais connaître a été le point de départ des événements considérables qui se sont accomplis dans ces derniers temps, il n'est peut-être pas sans intérêt de reproduire ici les principaux passages de ce rapport.

« Le mouvement des esprits vers l'unité de l'Allemagne, écrivais-je au ministre, est un produit de

l'idée révolutionnaire, bien plus que d'un sentiment de nationalité. Au fond des chants patriotiques en faveur de l'unité, on retrouve les idées et les passions de la Révolution française. Que demain le roi de Prusse, se mettant ouvertement à la tête du mouvement unitaire, promette à l'Allemagne de la débarrasser de tous les petits princes, pour ne faire qu'une seule nation des États germaniques, mais à la condition de ne donner à l'Empire ni constitution, ni Chambre : personne ne le suivra. La fureur des discours, des parlements et de toutes les institutions de la liberté moderne; la haine qu'inspirent les princes, les nobles, les supériorités sociales : voilà la passion du jour. L'unité, c'est le moyen de satisfaire la passion; c'est aussi une de ces grandes idées qu'on retrouve toujours au fond des sentiments révolutionnaires; c'est surtout, dans l'imagination mystique des Allemands, l'espérance de grandeurs futures, mêlée aux souvenirs poétiques du passé; mais ce n'est pas la fermentation d'un grand peuple en travail de constituer sa nationalité.

« Quand un peuple morcelé aspire réellement à réunir ses tronçons épars, il court au-devant de l'autorité, se prosterne devant le chef qui peut servir d'instrument à ses desseins, et fait bon marché des conditions de l'union. En Allemagne, au contraire, c'est la haine contre l'autorité et les supério-

rites sociales qui imprime aux esprits le mouvement unitaire; et, comme aujourd'hui encore, en Italie, l'opinion publique se pre'occupe bien plus des conditions de l'union que de l'union elle-même.

« C'est qu'en effet, bien qu'il y ait eu de tout temps en Allemagne l'idée d'une communauté de race entretenue par une communauté de langue et perpétuée par les traditions du vieil empire des Romains, il n'y a jamais eu une véritable nationalité allemande. Depuis Charlemagne et à l'exception de ces derniers temps, on ne voit pas une seule tentative sérieuse de l'esprit germanique en faveur de l'unité. Plusieurs grands princes se sont imposés à l'Allemagne, mais toujours inutilement pour sa nationalité. L'élection de la couronne impériale, déplaçant sans cesse le centre politique, n'a jamais, en effet, permis aux efforts individuels de se continuer dans le même sens. Tandis qu'en France le sentiment des masses a toujours été disposé à favoriser le pouvoir central, il n'a cessé en Allemagne de conspirer pour l'affaiblir. Or, ce n'est pas impunément que le temps a formé au sein des races germaniques les diverses nationalités qu'on appelle l'Autriche, la Prusse, la Bavière, la Saxe, la Hesse, etc. Dans les moments de passion révolutionnaire, ces nationalités particulières semblent s'oublier et ne rêver qu'un but commun; mais dès qu'on arrive à poser les conditions pratiques de l'union, elles se

réveillent plus vives, plus acharnées que jamais. « Cette disposition des esprits s'est manifestée d'une manière bien remarquable dans l'Assemblée de Francfort. Certes si jamais mouvement national a semblé irrésistible, c'est celui de 1848. Sous l'impression des événements de Février, quelques professeurs et publicistes se réunissent un jour à Heidelberg; ils proclament l'utilité de convoquer des citoyens notables de tous les États pour aviser aux moyens de fonder l'unité politique de l'Allemagne. Cette première Assemblée, si bizarrement réunie, s'adjoint, s'impose à la Diète germanique, et voilà bientôt qu'aux acclamations des peuples, et à la stupéfaction des princes qui, ne pouvant arrêter ce mouvement, sont forcés de le sanctionner, un grand parlement national est convoqué avec plein pouvoir de constituer l'unité de l'Allemagne. D'oij vient qu'un mouvement qui semblait irrésistible n'a abouti qu'à un avortement? C'est que les passions révolutionnaires elles-mêmes n'ont pu vaincre la résistance des petites nationalités germaniques. D'accord pour constituer l'unité théorique, les députés de Francfort cessent de l'être devant la nécessité d'en régler les conditions pratiques. Dès qu'il s'agit de constituer le pouvoir central, ils se retrouvent Autrichiens, Prussiens, Bavarois, Hessois, Saxons, Souabes. Et ces fougueux démocrates obéissent plus aveuglément aux vues secrètes de leurs

cours que n'auraient pu le faire des agents diplomatiques envoyés par les princes eux-mêmes.

« Après ce misérable avortement et surtout depuis que le rétablissement de Tordre en France, en décourageant en Allemagne l'esprit révolutionnaire, y a fortifié les divers gouvernements, le mouvement unitaire a nécessairement perdu du terrain. Mais on jugerait mal l'Allemagne si l'on supposait qu'elle renonce à ses idées. Elle a trop peu la conscience de son inaptitude pratique pour ne pas renouveler ses tentatives. On peut donc être certain que la question de l'unité va rester le principe des agitations ultérieures de l'esprit public en Allemagne. Des causes diverses contribuent à cet état de choses, et des éléments nombreux y concourent : les ambitieux de chaque État qui espèrent jouer un rôle sur un plus grand théâtre; les professeurs, les journalistes, et toute cette classe de savants et de lettrés, qui, blessés des dédains de l'ancienne noblesse, voient le moyen de la détruire en humiliant les petites cours; les démocrates et socialistes qui se flattent que, dans une organisation nouvelle de l'Empire, la Chambre du peuple sera tout et le reste rien; les libéraux modérés qui, effrayés des tendances désorganisatrices de la démocratie, espèrent que sous un pouvoir central plus fort, la liberté pourra s'implanter en Allemagne, sans de funestes exagérations; les petits bourgeois qui comptent

s'affranchir des impôts payés à leurs princes; enfin presque toute la population, qui, en dépit de l'expérience de Francfort, désire le triomphe de l'unité, mais comme l'esprit allemand désire toute chose, d'une manière vague, théorique, et sans comprendre les conditions pratiques de ses aspirations...

« En dehors de ce mouvement des esprits, il ne reste à peu près que trois classes de personnes : l'aristocratie qui repousse l'union parce qu'elle se produit sous le drapeau de la révolution; une partie de la bourgeoisie, qui , organisée en corporations, se croirait ruinée par l'application des principes de Francfort; la vieille bureaucratie, ennemie naturelle de tout ce qui est nouveau; et, par-dessus tout, les princes pour lesquels l'idée de l'union, sous quelque forme qu'elle se présente, est la menace de leur existence même. Car à ce sujet personne ne s'abuse : les princes et les peuples savent bien que l'unité de l'Allemagne, c'est la ruine des petits États et leur disparition prochaine de la carte de l'Europe.

« Quant à la Prusse, il n'est pas nécessaire de dire que sa situation est toute différente de celle des autres États germaniques, car elle est à la tête du mouvement unitaire qu'elle espère faire tourner à son profit. Quelque hostile que fût son gouvernement aux idées libérales, du jour où l'on a reconnu

que l'auxiliaire naturel de l'idée unitaire était l'esprit révolutionnaire, la tactique de la Prusse a été de se jeter dans le courant des idées libérales de l'Allemagne pour le diriger à son profit. Comme tout son gouvernement, comme toute sa famille et toute la nation prussienne, le roi Frédéric-Guillaume IV a donc l'ambition de se mettre à la tête de l'Allemagne. Seulement, à la différence de son gouvernement, et par une exception singulière qui tient à son imagination un peu mystique, au lieu d'aspirer à absorber l'Allemagne dans la Prusse, ce qui est le rêve de tout son pays, de sa personne, admirateur passionné des traditions germaniques, il préférerait de beaucoup se voir, dans l'avenir, ceint de la couronne impériale, entouré de princes, des États et des peuples de l'Allemagne, car il est plus Allemand que Prussien.

« On l'a représenté comme un homme faible, versatile, incapable de persévérance et de décision. Cette opinion est très exagérée, si elle n'est pas fausse. Frédéric-Guillaume est un homme d'imagination sans doute, disposé, comme tel, à se passionner pour des chimères et à les abandonner ensuite parce qu'il est en même temps un homme d'esprit; maison peut être certain qu'il ne renoncera jamais au but de son ambition. Loin de passer, comme on le croit, par bizarrerie de caractère aux déterminations les plus opposées, c'est toujours la même

ambition qui, rapprochée des circonstances de son temps, explique les contradictions de sa conduite. On plaisante, par exemple, de l'accouplement singulier de ses opinions libérales avec ses idées mystiques. En fait, le Roi n'est pas libéral dans le sens constitutionnel de ce mot. Il ne croit ni aux Assemblées, ni aux institutions modernes. Mais il sait, d'une part, que l'union politique de l'Allemagne, destinée à faire la grandeur de sa maison, est une idée sortie de la révolution, et il s'est fait libéral dans ce but. Il n'ignore pas, d'autre part, qu'un des grands obstacles à l'union du nord et du sud de l'Allemagne est la différence de religion, et voilà pourquoi l'homme d'imagination se plaît tant à méditer, dans un petit cercle d'amis, sur les moyens de rapprocher les deux religions.

(( On a beaucoup reproché au Roi d'avoir fait retirer ses troupes dans la journée du 1 9 mars 1 848, quand elles étaient victorieuses, et d'avoir ainsi abandonné sa capitale à la révolution. C'est toujours le même esprit. L'homme qui avait eu le réel courage de braver l'Autriche et la Russie, en donnant de propos délibéré une constitution à ses peuples pour se rendre populaire en Allemagne et faciliter les voies de son ambition, cet homme, dans une circonstance capitale, n'a pas voulu se brouiller tout à fait avec la révolution. Satisfait de sortir victorieux de la lutte, il a traité en ami avec la démo-

cratie. Puis forcé pour sauver sa propre couronne de faire un coup d'État à la tête de ses troupes, il donne le lendemain à son pays une Constitution plus libérale, plus révolutionnaire que n'eût pu le faire la Constituante elle-même. Voilà donc, selon moi, le secret de cette conduite qui étonne l'Europe. C'est que le roi de Prusse est rivé à la révolution par l'ambition de dominer l'Allemagne. Il ne peut pas plus sacrifier l'une que l'autre.

« Maintenant je ne veux pas en ceci exalter la personne du Roi; le représenter comme un esprit ferme, jouant froidement et avec habileté un rôle difficile. Je ne veux dire qu'une chose, c'est que, homme d'esprit et d'imagination, il est beaucoup plus conséquent qu'on ne le pense avec sa passion dominante. Or, ce que je viens de dire des apparentes contradictions du Roi s'applique également à son frère, le prince de Prusse, et à toute sa famille, parce que le même intérêt explique tout. Le prince de Prusse, brave et loyal militaire, avec moins d'esprit que son frère, est resté longtemps à comprendre que la révolution était l'alliée nécessaire, indispensable, de l'ambition de sa maison. D'une nature franche, ouverte, peu propre à la dissimulation, il a longtemps repoussé du pied l'élément libéral; mais depuis qu'il s'est rendu compte de la situation politique de la Prusse, il s'est jeté ouvertement dans le parti libéral, et dépasse de beaucoup

en concessions révolutionnaires tout ce que son frère a jamais accordé.

« Mais, dira-t-on, si la Prusse est si ardente, si passionnée pour opérer l'unité de l'Allemagne, si le Roi est plus ferme, plus résolu qu'on ne le suppose, pourquoi a-t-il reculé devant le but de son ambition, quand l'Assemblée de Francfort lui décernait la couronne impériale, et à un moment où, embarrassée par ses difficultés intérieures, l'Autriche ne pouvait employer contre la Prusse que de vaines protestations ?

(( Ici je touche à un point délicat qu'il faut exposer sous peine de s'abuser étrangement sur la situation des affaires de l'Europe. Oui, la Prusse est ambitieuse, elle brûle de s'assimiler l'Allemagne, elle est entraînée à ce but par la passion du Roi, de la famille royale, des hommes d'État, de la cour et de l'armée, non moins que par l'esprit public; mais la maison de Brandebourg est dominée dans la marche de son ambition par une crainte encore plus forte que son ambition, la crainte que lui inspire l'existence de la République en France. A ses yeux, la République en France, c'est l'épée de Damoclès sur la tête de tous les rois de l'Europe. La République en France, si elle est violente et désordonnée, c'est le désordre et la violence en Allemagne; si elle est sage et paisible, c'est pis encore, c'est la destruction en Europe de toute idée mo-

narchique; c'est une menace pour tous les trônes, une perpétuelle excitation à la révolte des peuples contre les rois. Or, c'est là l'écueil que rencontre à chaque pas l'ambition du roi de Prusse. En vain la passion le pousse, lui et son gouvernement, à rompre avec l'Autriche et la Russie, en lui montrant le prix d'une alliance ouverte avec le parti révolutionnaire en Allemagne; la peur de la République en France ne manque jamais, au moment décisif, de le faire reculer devant sa proie. Ainsi que l'Autriche elle-même, la Prusse ne pense pas une seule fois à la République française, sans tourner instinctivement ses regards vers la Russie, comme vers l'ancre de salut de la monarchie. C'est la chaîne qui, malgré de vives et profondes jalousies, rive ces deux puissances à la politique russe, et, tant que subsistera la République en France, rien ne les en détachera. Elles se disent que leur union peut seule prémunir les peuples de la tentation de l'exemple et sauver la monarchie en Europe.

a Tenez pour certain, Monsieur le ministre, que c'est la pensée qui domine la politique de la Prusse et de l'Autriche. Tenez également pour certain que c'est la seule cause des hésitations de la Prusse. Ne croyez pas surtout que ce soit la crainte des idées révolutionnaires elles-mêmes qui arrête la Prusse. A force de se servir de l'esprit révolutionnaire au profit de son ambition, le roi de Prusse, comme

son gouvernement, en est arrivé à ne plus le redouter; depuis qu'il a pu faire impunément deux coups d'État, sa confiance à cet égard est sans bornes. Il se dit qu'en enlevant, aux yeux du peuple et de l'armée, le caractère d'inviolabilité dont semblaient jouir les Assemblées, il n'a plus rien à redouter d'elles; il est persuadé qu'il peut impunément appeler à son aide l'esprit révolutionnaire de l'Allemagne par l'appât des constitutions les plus démocratiques, parce qu'au jour du danger, il retrouvera sa fidèle armée toute prête à un nouveau 12 novembre. »

Après cet exposé de la situation générale de l'Allemagne, j'essayai de faire connaître au ministre l'esprit d'une nouvelle manœuvre du gouvernement prussien. Je lui exposai comment, forcée par la crainte de la République en France, de substituer la tactique à l'audace, la Prusse avait trouvé un moyen habile de continuer son œuvre et de tenir toujours levé le drapeau de l'union; comment elle exploitait à son profit l'avantage qu'elle avait eu l'habileté d'obtenir sur l'Autriche, en se faisant décerner la couronne impériale par le Parlement de Francfort, quoique sans l'avoir acceptée; comment, parlant au nom de ces peuples comme s'ils réclamaient impérieusement la réalisation des promesses de 1848, et se disant engagée à satisfaire au vœu public, elle avait proposé une alliance volontaire

entre tous les États germaniques; comment sous cette forme modeste elle offrait un aliment aux aspirations unitaires sans affecter cependant l'alliance prusso-austro-russe qu'elle considérait comme le palladium de la monarchie en Europe; comment par la constitution dite des Trois-Rois, à laquelle avaient adhéré, sous l'empire de la crainte, les rois de Saxe et de Hanovre, ce qui lui avait fait donner son nom des Trois-Rois, elle avait déjà rallié sous sa bannière une foule de petits États; comment par cette constitution, œuvre de M. de Radowitz, la Prusse, investie de la présidence héréditaire, entourée d'un collège de princes, d'une Chambre des États et d'une Chambre des peuples, posait les bases d'une future réorganisation de l'Allemagne; comment enfin elle pouvait espérer, si l'Autriche n'était pas en mesure de s'y opposer, de voir bientôt les divers princes de l'Allemagne forcés par les Chambres constitutionnelles de chaque État à lui donner leur adhésion, et constituer ainsi, à son profit, l'agglomération politique de l'Allemagne, d'une manière analogue à ce qui s'était fait pour le Zollverein.

« Je me résume en quelques lignes, ajoutai-je pour terminer mon rapport. L'idée unitaire en Allemagne est révolutionnaire; c'est l'esprit démocratique qui en fait la force. Cette force est, en grande partie, au service de la Prusse qui lui a

offert un but facile à atteindre par la constitution dite des Trois-Rois, si l'Autriche n'est pas bientôt en mesure de tout empêcher. Un obstacle énorme s'oppose à la rupture entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, *c'est l'existence de la République en France, parce que l'union des trois couronnes est le palladium de la monarchie en Europe. Tant que durera la République en France, rien ne parviendra à détruire cette union; mais, dans le projet du roi de Prusse, le mouvement unitaire peut se continuer sans amener une rupture immédiate, ce qui est tout à l'avantage de la Prusse. Le Roi se flatte que d'ici au moment où devront se prendre les grosses résolutions, les choses auront changé en France. »

Tel était le résultat de la mission officielle que m'avait confiée le ministre des affaires étrangères. Quant à celle que j'avais reçue du Prince ou plutôt que je m'étais donnée à moi-même, elle était d'une tout autre nature. Ayant à visiter l'Allemagne et à y étudier l'état des esprits, je m'étais dit que c'était une excellente occasion de faire connaître aux puissances étrangères le caractère et la situation du Président de la République. Comme toute notre diplomatie formée par les gouvernements précédents n'était remplie que de personnes ou hostiles ou peu sympathiques à la cause du neveu de l'Empereur, il était probable qu'elle n'avait

guère songé à en donner une bonne opinion aux cours étrangères. Or, c'était la première fois qu'un ami du Prince, qu'un officier de sa maison arrivait à l'étranger chargé d'une mission; il devait donc y exciter une certaine curiosité, et c'était le cas d'en profiter pour rectifier les fausses idées qu'on avait pu inspirer au dehors et sur sa personne et sur l'état des choses en France. Sachant, d'ailleurs, qu'il suffit de frapper l'attention d'une cour ou d'un corps diplomatique pour que la correspondance des envoyés des diverses puissances reproduise et transmette bientôt l'impression reçue à toute l'Europe, je m'étais promis de faire la contre-partie de notre diplomatie en prenant pour base d'opération Berlin, Munich et Vienne.

Ce que j'avais prévu ne manqua pas de se réaliser. Les journaux ayant annoncé et répété partout que le Prince Président de la République française avait envoyé en mission particulière en Allemagne un de ses officiers d'ordonnance, ce fut pour me voir et pour essayer de pénétrer le secret de ma mission, un empressement singulier. A peine arrivé à Berlin, j'étais la bête curieuse du moment. M. de Lurde, notre ministre plénipotentiaire près la cour de Prusse, sur l'invitation qu'il en avait reçue de Paris, s'empressa de se mettre à ma disposition pour me présenter aux principaux ministres, au comte de Brandebourg, alors président du conseil,

et au baron de Schleinitz, ministre des affaires étrangères, et, dès le lendemain de mon arrivée, je recevais une invitation pour dîner chez le Roi à Charlottenbourg. Puis, comme pour un corps diplomatique toujours aux aguets des moindres incidents de la politique, c'était une bonne fortune que de voir de près une chose alors aussi étrange qu'un bonapartiste, un ami de Louis-Napoléon, je fus assiégé de visites, d'invitations, de politesses de tous genres, et, au bout de quelques jours, j'avais vu tout ce qu'il y avait d'important à connaître dans la capitale prussienne. Enfin, après avoir assisté à une revue où j'eus l'honneur d'être présenté au Roi et de l'accompagner à cheval au milieu de son état-major, j'allai dîner à Charlottenbourg. J'y fus reçu avec une distinction marquée. Le Roi me présenta à la Reine, au prince et à la princesse Charles, au jeune Frédéric-Guillaume, fils et héritier du prince de Prusse, et à la princesse de Liegnitz, veuve morganatique du feu Roi, son père, Frédéric-Guillaume III, et après le dîner. Sa Majesté daigna s'entretenir longtemps avec moi.

Le Roi parlait bien, trop bien peut-être, car on lui reprochait, comme à Louis-Philippe, d'aimer trop à parler; mais, dans cette conversation, il se borna en quelque sorte à provoquer mes confidences. Son attitude indiquait une vive curiosité.

et il paraissait s'intéresser extrêmement à ce que je lui disais. C'est qu'en effet, tout cela était évidemment pour lui comme la révélation d'un monde inconnu. Prenant pour point de départ le lo décembre qui avait donné le signal du rétablissement de l'ordre, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, je m'attachai à exposer au Roi les causes de la popularité prodigieuse du nom de Napoléon et du culte poétique dont il était l'objet dans la dernière chaumière du peuple; je lui fis en quelques mots le tableau de ce million de soldats, débris de nos longues guerres de la République et de l'Empire, de nos armées d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, de nos prisonniers d'Angleterre et de Russie rentrant dans leurs villages en 1 8 14 et 181 5, exaltant dans l'âme du peuple les souvenirs de la grande épopée, et élevant la nouvelle génération dans le culte du héros, comme avaient fait les vétérans romains pour César et les soldats prussiens pour Frédéric; je montrai ce sentiment, longtemps renfermé dans le cœur des masses populaires, faisant explosion au 10 décembre et triomphant de toutes les résistances; et comme le Roi me demandait si depuis que Louis-Napoléon était au pouvoir sa popularité n'avait pas diminué, je lui répondis que la popularité acquise par des actes personnels peut s'évanouir aussi vite qu'elle s'est formée, mais qu'il n'en est pas de même de la

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popularité qui s'attache à une grande ombre et qui est scellée dans la tombe d'un héros; que telle était la puissance morale dont le neveu de l'Empereur était investi que, malgré tous les actes de réaction commandés par les circonstances, la répression des passions révolutionnaires, la destruction de la République à Rome, le rétablissement du Pape, la fermeture des clubs, il était aussi populaire, aussi acclamé du peuple que le premier jour; que, bien loin de décroître, son ascendant politique devait grandir chaque jour davantage comme avait grandi celui d'Octave César à Rome et par les mêmes causes; que comme le premier empereur romain, il arrivait sans amis, sans parti, entouré, au contraire, d'une foule de partis ennemis les uns des autres, mais que, appuyé sur les grandes masses, il ne tarderait pas à s'élever sur la ruine des factions; que faute d'hommes, faute d'agents dévoués, il était encore obligé de louvoyer, de subir des ministres étrangers, sinon hostiles à sa cause; mais qu'à mesure qu'il connaîtrait mieux et les hommes et les choses de son pays, il ferait plus fortement sentir sa volonté, son courage et sa décision.

A cet exposé de la situation du neveu de l'Empereur, le Roi, qui me prêtait l'oreille la plus attentive, ne m'interrompait de temps en temps que pour provoquer des éclaircissements. Je les lui donnai le mieux que je pus en citant les faits, les

anecdotes les plus propres à lui faire toucher du doigt la vérité. Ce qui l'étonnait le plus, c'est qu'avec un tel prestige, le Prince avait consenti à se laisser garrotter dans les entraves de la République. Il ne comprenait pas qu'un mouvement aussi clairement monarchique que celui du 10 décembre n'eût abouti qu'à consolider, au m.oins en apparence, le gouvernement républicain contre lequel l'élévation napoléonienne était une évidente protestation. Je dus entrer dans quelques développements pour expliquer cette situation. Je dis à Sa Majesté que je comprenais d'autant mieux son observation que j'avais moi-même conseillé au Prince de ne pas accepter la constitution au moment de prendre la présidence, mais je reproduisis au Roi la réponse même que le Prince avait faite alors à mes pressantes sollicitations : « Sans doute, m'avait « dit le Prince, j'ai en ce moment une grande force, « les masses populaires sont disposées à faire tout (( ce que je puis désirer, mais je n'ai actuellement « que les masses populaires, c'est-à-dire une armée (( de soldats sans officiers; les classes élevées me (( sont hostiles, et elles me sont hostiles surtout « parce qu'elles me jugent très mal. Mes entre- « prises restées inexpliquées ont accrédité dans le (( pubHc les idées les plus fausses sur ma personne, (c On me croit un brouillon, un ambitieux sans « frein, etc. Il faut que je rassure ces classes, qu'elles

io8 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

« apprennent à me connaître, que je leur donne « des gages de modération, de sagesse, d'oubli des « injures, que je leur rende des services; il faut « enfin que je les gagne par ma personne tout en c( conservant l'attachement instinctif des masses au « nom que je porte. Que si, alors, la France veut a fonder quelque chose de durable avec mon nom, « il ne manquera rien à l'édifice, et quand l'opinion « sera prête, les occasions et les moyens ne man- (c queront pas à l'opinion. Mais je ne veux rien « usurper, rien prendre que ce que la France me « donnera. »

Ces paroles parurent exciter une vive sympathie dans l'esprit du Roi; il me dit qu'il était heureux de les entendre, et qu'elles faisaient le plus grand honneur au caractère du Prince. Après cette explication, abordant un autre sujet, pour féliciter le Roi de sa conduite tout à la fois énergique et libérale, je lui dis qu'il avait excité la vive admiration du Prince; que le rôle que Sa Majesté savait si bien remplir en Prusse de concilier les idées d'autorité avec les idées de liberté, était celui que le Prince ambitionnait le plus en France; que, au temps où nous vivions, tous les princes de l'Europe devaient se proposer ce but, car tous les États étaient solidaires aujourd'hui; et à ce sujet je me permis de rappeler au Roi comment la chute de Louis-Philippe avait ébranlé tous les trônes, et comment, au contraire,

le triomphe d'un Napoléon les affermissait aujourd'hui. Il ne fallait donc pas, lui faisais-je observer, que les souverains de l'Europe se laissassent aller à manifester telles ou telles préférences au sujet du gouvernement de la France. Si l'Europe n'avait pas traité la maison d'Orléans avec mépris, si elle ne s'était pas coalisée contre elle, et n'eût pas donné au monde le spectacle de notre grande humiliation de 1840, Louis-Philippe n'eût point été renversé, et le gouffre des révolutions n'eût point été rouvert. Il peut être aussi très regrettable que la maison de Bourbon soit devenue impossible en France parce qu'elle ne représente plus aux yeux du peuple que la noblesse et le privilège; qu'elle choque par conséquent les idées ou les préjugés actuels de la nation, comme les Stuarts blessaient le sentiment public en Angleterre du jour où le pays était devenu protestant et que les Stuarts étaient restés catholiques. Mais s'obstiner à vouloir rétablir les Bourbons serait le comble de la folie; ce serait inévitablement condamner la France à une nouvelle révolution et l'Europe à un nouveau cataclysme. Je faisais d'ailleurs remarquer au Roi que ce n'était pas pour les riches, pour les grands, qu'on avait besoin de monarchie, mais pour les masses populaires qui vivent au jour le jour dans les préoccupations de la misère, et qu'en conséquence la première condition d'une dynastie, c'est d'être sympathique au peuple; et sur

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l'observation faite en riant par le Roi que c'étaient là de singulières doctrines pour un serviteur d'un gouvernement républicain, je répondis que je n'étais certainement pas chargé de dire ce que j'allais dire, mais que si je n'hésitais pourtant pas à le faire, c'est que la République en France n'était en réalité qu'une comédie imposée par les circonstances; qu'au fond nous étions sous un véritable gouvernement monarchique, avec un prince de sang royal, tous les-principes et toutes les idées de la monarchie; que quant à la forme extérieure et aux mots qui caractérisaient les choses, tout cela n'était qu'une affaire d'opportunité, mais que l'Empire serait rétabli dans sa forme naturelle le jour qu'il conviendrait et à l'héritier de l'Empire et au pays.

Tel était l'ordre d'idées que je m'attachais à développer non seulement devant le Roi, mais dans mes conversations avec tous les personnages politiques que j'eus l'occasion de rencontrer pendant mon voyage en Allemagne, et je dois dire que c'était à l'étonnement général des hommes d'État et des diplomates de tous les pays. Aujourd'hui, il peut paraître singulier qu'en voyant un Napoléon à la tête du gouvernement français, les hommes d'État de l'Europe n'aient pas d'eux-mêmes la perception de ces choses. Mais, à cette époque, l'Europe était tellement abusée par le langage habituel de

notre diplomatie et de tous nos personnages importants, ou légitimistes, ou orléanistes, ou républicains, en communication directe ou indirecte avec le dehors, que personne ou presque personne à l'étranger ne croyait à l'avenir de Louis-Napoléon. L'idée générale, c'était qu'ayant manqué l'occasion du 10 décembre pour arriver à l'Empire et s'étant laissé garrotter, emmailloter dans les langes de la Constitution républicaine, ce produit du premier Empire n'était qu'un enfant mort-né; que Louis- Napoléon, de sa personne sans consistance, sans caractère, sans valeur réelle, n'était destiné qu'à achever péniblement, en supposant qu'il pût aller jusque-là, le temps légal de sa présidence, et à disparaître au gré et à la satisfaction des hommes considérables du pays, pour faire place à une restauration bourbonienne ou orléaniste.

C'était donc, je le répète, avec le plus grand étonnement que des esprits, prévenus ou trompés, écoutaient le langage d'un homme de foi et de conviction venant leur dire ouvertement: «Ce que vous croyez un accident est un fait providentiel dont les conséquences sont inévitables; ce que vous croyez un vague sentiment populaire est une grande cause qui s'affirme; enfin celui que vous croyez un prince incapable est un homme ferme et habile qui a la prétention de fonder un ordre de choses durable et qui se sent dès aujourd'hui

maître de lui et de la France. » A cette révélation inattendue, bien des gens refusaient, sans doute, de se rendre, mais d'autres en étaient saisis et frappés, et ce n'étaient certainement pas les moins intelligents.

Parmi ceux qui me parurent s'intéresser le plus à cette révélation, était le prince Félix de Schwarzenberg, alors président du conseil des ministres en Autriche. Dès mon arrivée à Vienne, j'avais reçu la visite d'un envoyé de Hollande auprès du gouvernement autrichien, le baron de Heeckeren, qui, s'emparant de moi comme de sa chose, et sans trop se préoccuper de notre ministre à Vienne, M. Delacour, s'était fait mon cornac. Gomme je n'avais rien à cacher et qu'on voyait aux allures du baron qu'il était bien plus au service de l'Autriche que de la Hollande, je me laissai conduire le plus docilement du monde par ce singulier personnage. Je n'eus pas, du reste, à m'en repentir, car à peine lui eus-je débité mon chapelet sur le caractère du Prince Président et sur la situation des choses en France, que le prince de Schwarzenberg, qui m'avait d'abord reçu assez froidement lorsque je lui avais été présenté par M. Delacour, demanda à me voir plus intimement et m'invita à dîner. M'étant rendu à son invitation, je le trouvai dans son cabinet où il avait fait préparer une table, car il avait l'habitude d'y prendre ses repas. Nous dînâmes donc tous les

deux en tête à tête, et la conversation se prolongea très tard dans la soirée.

Le prince Félix, frère cadet du prince de Schwartzenberg, chef de cette illustre maison, était entré de bonne heure dans l'armée. Après quelques années de service dans la cavalerie, il passa dans la diplomatie, où il ne se fit d'abord remarquer que par ses succès auprès des femmes. Mais ayant été nommé ministre à Naples, il eut l'occasion, au moment de la révolution italienne, en 1848, de montrer la plus grande énergie. Bientôt, abandonnant la diplomatie pour servir en Lombardie sous le maréchal Radetzky, pendant la guerre de Charles- Albert contre rAutriche,ilsedistinguadanslesprincipalesafFaires, notamment à Goïto (i) et à Gustozza (2) où il fut nommé feld-maréchal lieutenant. Le maréchal Radetzky, qui le consultait dans toutes les affaires qui concernaient le gouvernement des provinces autrichiennes en Italie, fut si frappé de la fermeté, de l'activité et des facultés éminentes qu'il déploya dans ces graves circonstances, qu'il le désigna à la cour devienne comme le seul homme d'État capable de continuer le rôle du prince de Metternich. Nommé,

(i) Bourg de Lombardie, sur la rive droite du Mincio où, le 3o mai 1848, les Piémontais remportèrent un avantage éphémère sur les Autrichiens.

(2) Village près de Mantoue. Le 25 juillet 1848 les Autrichiens y battirent définitivement les Piémontais commandés par Charles-. Albert. {Note de l'éditeur.)

SOUS ces auspices, président du conseil des ministres le 22 novembre 1848, il se signala, quelques jours après son arrivée au pouvoir, par un acte d'une grande importance, ce fut d'obtenir, de gré ou de force, l'abdication du vieil empereur Ferdinand I" et la renonciation au trône de son frère l'archiduc François-Charles, en faveur du fils de ce dernier, l'archiduc François-Joseph, alors âgé de dix-huit ans, qu'il fit déclarer majeur la veille de l'abdication de son oncle. Au milieu du désordre des esprits, au sein de cette ville de Vienne qui avait été bouleversée par deux insurrections victorieuses, c'était pour la monarchie autrichienne un grand avantage que l'avènement au trône d'un prince sans antécédents, à qui les divers partis n'avaient rien à reprocher, et qui pouvait, au contraire, offrir à tous des espérances. Mais pour la capitale elle-même, c'était bien autre chose. La métamorphose opérée par le nouveau président du conseil, en présentant à la place d'un vieux souverain usé, impopulaire, un jeune empereur de dix-huit ans, joli garçon, brillant cavalier, était un coup de fortune. L'effet fut irrésistible. Cette ville de Vienne, qui la veille était au pouvoir de la démagogie, ne respira plus que pour son jeune empereur. C'était une joie, une ivresse inouïe. Les femmes, ravies du changement, enchantées def leur nouveau souverain, n'auraient pas soufïert un mot contre la maison de

Lorraine. La Révolution était vaincue par la jeunesse. Le prince Félix avait donc bien deviné les sentiments de son pays, et s'il est vrai, comme on le disait, qu'il eût fait son éducation politique avec les femmes, il faut bien avouer qu'il avait au moins appris à bien se servir d'elles. De sa personne, le prince Félix se distinguait par une taille élevée, mais qu'un manque d'embonpoint rendait peut-être disproportionnée. Sa figure, fière et un peu hautaine, laissait également à désirer quant à la gravité de l'expression, parce que la forme allongée et pointue du nez contrastait avec la noblesse du front et des yeux. Mais dans ce mélange de la finesse et de la force, c'est le lion qui dominait. Sa parole était brève, incisive. On sentait que l'énergie, la vigueur des résolutions était le trait dominant de son caractère. Quelles que fussent ses autres qualités, il avait donc celle qui est le plus nécessaire dans le gouvernement d'un peuple : la volonté; car un gouvernement est une machine à décisions, et sa vertu essentielle, c'est d'être toujours prêt à dire oui ou non. Quant à ses lumières, je ne sais pas si elles étaient à la hauteur de sa fermeté. Si le caractère se révèle vite, en effet, il n'en est pas de même des ressources de l'esprit qui ne sauraient se manifester toutes à la fois aux yeux de l'observateur. Mais il m'est resté cette impression qu'il y avait dans cet homme l'étoffe

ii6 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

d'un grand ministre, et je crois que sa fin prématurée, arrivée en i852, fut un véritable malheur pour l'Autriche.

A l'époque oii je le vis, il était absorbé par les préoccupations que lui donnait la réorganisation de l'Empire après la défaite des Hongrois, avec le secours des armées russes. On connaît son mot célèbre à ce sujet : « Nous étonnerons le monde par notre ingratitude », mot profond qui porte l'empreinte de l'homme d'État. C'est qu'en effet une dynastie, sous peine de perdre toute autorité sur ses peuples, ne pouvait rester sous le poids d'une pareille reconnaissance. La première chose à faire, fût-ce au prix d'une ingratitude, était donc de reprendre son indépendance. Or, ce qu'il y a de remarquable dans ce mot, c'est qu'il suffisait au ministre de le prononcer pour dégager de fait son souverain-. Sans avoir besoin de blesser autrement la Russie, et par cela seul qu'il avouait la résolution de l'Autriche d'être ingrate au besoin, il replaçait le jeune Empereur vis-à-vis de ses peuples et du monde entier dans la sphère élevée nécessaire à Findépendance et à la dignité de sa couronne.

Cet acte de haute intelligence politique m'avait vivement frappé, et c'est en souvenir du prince de Schwartzenberg que, publiant longtemps après une lettre de Rome, précisément pour prévenir autant que possible l'ingratitude d'un peuple à notre

MISSfON EN ALLEMAGNE. 117

égard, c'est-à-dire pour dégager d'une manière analogue son indépendance et sa dignité, je, disais aux Italiens : « Ce que nous avons fait dans la péninsule, c'était pour nous affranchir des dangers que nous faisait courir la domination de l'Autriche en Italie. C'est donc dans notre propre et unique intérêt que nous avons fait la guerre à l'Autriche : par conséquent quelque avantage que vous en ayez retiré, vous ne nous devez rien (i). »

Quant à la tâche qu'avait entreprise le prince de Schwartzenberg en se proposant l'unification des diverses parties de la monarchie autrichienne, elle était au-dessus des forces et surtout de la vie d'un homme. Il fallait son courage et sa confiance en lui-même pour en concevoir la pensée. Et cependant, loin de se proposer pour modèle le système absolu de la centralisation française, il ne voulait centrahser que la diplomatie, l'armée, les finances, la poste et les voies de communication. Mais pour un empire qui n'est autre chose qu'une aggrégation de peuples, différents de race, de langage, de traditions, formant autant de' nationalités distinctes, jalouses les unes des autres, c'était, je crois, déjà trop. L'exemple historique de l'unification de

(i) Voir sur ce sujet la lettre au président Troplong, de Rome, le 3o avril i865, page 2i3 {Le duc de Persigny et les doctrines de V Empire, par J. Delaroa, H. Plon, éditeur, i865). {Note de l'éditeur.)

ii8 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

la France, que citait le ministre autrichien pour démontrer la possibilité de son plan, n'était d'ailleurs pas très applicable. Même en supprimant la considération du temps qui avait été chez nous le principal élément de l'opération, il n'y avait eu à l'origine rien de semblable à ce que présente à notre époque la monarchie autrichienne. Les anciennes Gaules quoique divisées en une foule de petits États, de petits peuples, ne formaient en réalité qu'une seule nation par la race, la langue et l'organisation sociale et religieuse; la civilisation romaine et la barbarie franque, en se superposant à ce fond commun, n'en n'avaient pas changé le caractère essentiel : sous Gharlemagne, le royaume de France formait un seul État, une seule nation gouvernée et administrée de la même manière, quels que fussent, du reste, les coutumes et les usages particuliers introduits dans chaque division territoriale par la prédominance des éléments constitutifs, ici romains, là francs, plus loin celtiques, ailleurs enfin burgundes, normands, etc. A la vérité, la grande unité carlovingienne s'était bientôt dissoute soit par la faiblesse des successeurs de Gharlemagne, soit plutôt par la destruction des routes romaines qui, en isolant les provinces entre elles et surtout du centre politique, avait favorisé la formation d'une foule de petites souverainetés faiblement reliées à la Gouronne et constitué ainsi la

féodalité. Mais cet émiettement n'avait pas altéré l'homogénéité de l'ensemble. Le régime des fiefs, des francs-alleux et des communes y était à peu près le même partout; loin que les populations redoutassent, comme en Bohême et en Hongrie, d'être plus directement rattachées à l'autorité centrale, à mesure que par mariages, donations, héritages, confiscations ou conquêtes, les divers grands fiefs venaient à tomber dans le domaine royal, c'était pour elles un sujet de contentement et de joie. Pendant les cinq à six siècles qu'a duré le travail d'unification, on ne voit pas de la part des populations un seul exemple de résistance à cette transformation; bien au contraire, elles ne cessent pas de conspirer avec nos rois pour l'unité carlovingienne. Entre la France et l'Autriche, il n'y a donc pas de comparaison possible.

Le prince de Schwartzenberg ne contestait pas la justesse de ces observations. Il reconnaissait qu'en Autriche la résistance à l'union venait des masses elles-mêmes jalouses de leurs diverses nationalités, tandis qu'en France elle ne s'était rencontrée que chez les princes ou comtes et hauts barons du royaume; mais il soutenait qu'à la condition de les ménager dans les mots, dans les formes, les apparences, les sentiments des masses étaient plus faciles à tourner ou à dominer que l'intérêt des grands; il en donnait pour preuve les cinq à six

siècles même qu'il avait fallu à la royauté en France pour vaincre la résistance des grands vassaux. Or, il prétendait que les classes élevées, surtout la haute noblesse des divers États de l'empire d'Autriche, étaient favorables à l'union; il croyait donc qu'en appelant cette noblesse autour du trône, qu'en la forçant de s'occuper des affaires, en augmentant son influence, en la prenant pour auxiliaire, il était possible de déterminer, avec son aide, un mouvement unitaire suffisant non sans doute pour faire un peuple homogène comme la France, mais au moins pour donner à la monarchie autrichienne plus de cohésion et de solidité. Il soutenait, d'ailleurs, que rien n'est impossible à un grand État qui a une idée, et que s'il parvenait, lui ministre autrichien, à faire entrer fortement l'idée d'unification dans l'esprit de son gouvernement, cette idée ferait ensuite son chemin d'ellemême.

Quoi qu'il en soit, le prince de Schwartzenberg qui, comme tous les hommes d'une véritable élévation de caractère, aimait à provoquer les objections ne fût-ce que pour en triompher, revint plusieurs fois, dans nos entretiens, sur cette grande question; je dis dans nos entretiens, car avant mon départ, il m'invita une seconde fois à dîner en tête à tête avec lui, ce qui était sa manière habituelle de recevoir les personnes avec lesquelles il désirait

causer longuement. Il me fit ensuite l'honneur de me présenter à l'empereur François-Joseph, qui me reçut avec beaucoup de bonne grâce et dont la simplicité, le ton naturel et les manières dégagées de toutes prétentions me frappèrent. C'était la première fois que je voyais un grand souverain sous les dehors d'un jeune officier de bonne maison.

Et maintenant, je n'ai pas besoin de reproduire les conversations que j'eus avec le ministre autrichien sur le prince Louis-Napoléon et la situation de la France; ce qui précède le rend inutile. Mais il est un point de mes entretiens qui parut faire une vive impression sur le prince de Schwartzenberg et que sa nature ouverte, loyale en même temps qu'audacieuse, ne pouvait manquer d'apprécier. Je finis donc ce chapitre par l'extrait suivant d'une de mes lettres de Vienne au Prince Président.

« Tenez pour certain, disais-je au prince de Schwartzenberg que Louis-Napoléon ne se laissera pas traiter comme Louis-Philippe. Au temps où nous vivons, c'est le sentiment national représenté en France par le neveu de l'Empereur qui est la seule force capable de triompher des passions révolutionnaires. Or il ne peut pas laisser porter atteinte à ce sentiment sans compromettre l'ordre social en France et par suite en Europe. Il a pour mission de réconcilier l'ancienne France révolutionnaire et conquérante avec l'Europe et de tenir haut

et ferme l'arche d'alliance entre deux mondes. Il mettra toute sa sagesse, toute sa prudence à éviter la guerre. Mais il aimerait mille fois mieux s'exposer à tomber sur un champ de bataille que dans la boue des barricades. Si donc les anciens préjugés de l'Europe voulaient lui imposer quelque humiliation, vous verriez les effets d'une étrange résolution. Vous croyez que la France est faible parce qu'elle a de mauvaises institutions. Oui, elle est faible dans la paix parce qu'avec de mauvaises institutions, elle n'a aucun but devant elle. Mais que la guerre éclate et vous verrez ce qu'il y a de vitalité dans notre nation. Vous connaissez les partis qui attaquent le gouvernement du neveu de l'Empereur, mais vous ne connaissez pas les masses qui le défendent. Vienne le jour où le nouveau Napoléon appellera la France sous les armes et vous verrez avec quelle facilité tous ces partis qui font tant de bruit seront noyés dans les grandes masses. Vous avez été frappé, ajoutai-je, de la vive et profonde sensation produite par la lettre du Prince à Edgar Ney (i) et ce n'était qu'un appel

(i) Voici cette lettre :

A M. Edgar Ney, à Rome.

lilysée National, le 1 8 août 1849.

Mon cher Ney,

La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler, en la préservant contre ses propres excès, et pour lui don-

indirect à l'esprit de la nationalité française; mais vous verriez bien autre chose si c'était un appel direct, un cri de guerre enfin poussé par un Napoléon. ))

Paris, 29 janvier 1869.

ner une base solide, en remettant sur le trône pontifical le prince qui, le premier, s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.

J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint-Père, comme notre propre action, restent stériles en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites, de ma part, au général Rostolan, qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore, aucun acte puisse dénaturer le caractère de notre intervention.

Je résume ainsi le pouvoir temporel du Pape : amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement libéral.

J'ai été personnellement blessé, en lisant les proclamations des trois cardinaux, de voir qu'il n'était même pas fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos braves soldats.

Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de son abnégation.

Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de ia féodalité et les germes de la liberté; il ne sera pas dit, qu'en 1849, une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats.

Dites au général de remercier, en mon nom, l'armée de sa noble conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était pas traitée comme elle devrait l'être; rien ne doit être négligé pour établir convenablement nos troupes. Recevez, mon cher Ney, l'assurance de ma sincère amitié.

Louis Napoléon-Bonaparte.

[Note de l'éditeur/

LE

De tous les hommes considérables de l'Assemblée législative, le général Changarnier était celui qu'il eût été le plus important d'acquérir à la cause de Louis- Napoléon. Réunissant dans ses mains le commandement de la première division militaire et de la garde nationale de Paris, général en chef, par conséquent, de toutes les forces militaires de la capitale, il semblait appelé à jouer un rôle prépondérant dans la guerre intestine qui tendait à se déclarer de plus en plus entre l'Assemblée législative et le Président de la République. D'un caractère énergique et décidé, d'un courage calme et brillant, d'une attitude pleine de confiance et de sérénité au milieu du désordre des esprits, il apparaissait à la majorité de l'Assemblée non seulement comme l'obstacle inébranlable sur lequel devaient s'épuiser les derniers efforts de la démagogie, mais comme l'arbitre suprême qui, en jetant l'épée de Brennus

dans la balance, allait décider des divisions du pays. Or, cette situation éminente prise dans l'Assemblée, le général Ghangarnier l'avait également conquise dans les rangs supérieurs de l'armée. Quoique n'ayant jamais commandé en chef et, par conséquent, sans véritable illustration militaire, il avait acquis sur ses généraux et ses officiers un ascendant considérable. L'armée se rappelait que c'était lui qui, dans la journée du i6 avril 1848, venant au secours d'un gouvernement aux abois, lors de la conspiration de Louis Blanc avec les cent mille ouvriers des ateliers nationaux, avait donné le premier signal de la résistance de l'ordre. Mais en dehors de ce souvenir, il exerçait par sa personne une autorité morale remarquable; c'est qu'en effet il était doué des plus hautes facultés du commandement, d'un abord agréable et facile dans la vie privée, d'une dignité grave et imposante dans le service, il révélait à tous ceux qui l'approchaient une âme forte et audacieuse, un esprit lucide et pénétrant, une volonté nette et arrêtée. Affable et familier dans ses relations habituelles avec les chefs de corps, il prenait, dès qu'il s'agissait du service, une attitude si haute et si digne que chacun était frappé de la transformation qui s'opérait en lui. Dans ces temps d'agitation populaire, alors que l'émeute semblait toujours prête à disputer à l'autorité la sécurité de la place publique, et que le

souvenir des sanglantes journées de Juin pesait encore sur les consciences, il réunissait souvent les chefs de corps de l'armée et de la garde nationale, pour leur donner ses instructions en prévision des éventualités qu'on pouvait avoir à craindre. Là, attentif à suppléer par sa dignité personnelle à ce qui lui manquait en illustration, il attendait que tous ses officiers fussent réunis pour apparaître au milieu d'eux calme, imposant, et il leur parlait avec un mélange de confiance et de fermeté qui réussissait toujours à les subjuguer. Prévoyant le cas où, dans un soulèvement populaire, des corps de troupes, séparés les uns des autres par des obstacles naturels dans Paris, ne pourraient correspondre facilement avec son quartier général et recevoir ses ordres, il professait cette doctrine qu'en pareille situation chaque chef de corps, chaque chef de détachement devait agir suivant ses lumières, sa conscience et son courage, comme s'il avait reçu des ordres positifs du général en chef, et que le général en chef, de son côté, devait couvrir de sa responsabilité tous les actes de ses subordonnés. « N'hésitez pas à suivre vos inspirations, leur disait-il nettement; agissez avec vigueur; quel que soit le résultat de votre action, je prends tout sur moi, c'est moi seul qui serai responsable. » Comprenant bien qu'en temps de révolution le plus rare courage est celui de la responsabilité, à la diffé-

rence de ces chefs timorés qui tendent sans cesse à rejeter cette responsabilité sur les autres, il ne craignait pas d'en décharger ses subordonnés pour l'assumer tout entière. Certes, un pareil chef était fait pour inspirer à ses troupes la confiance et le dévouement. On conçoit donc quel terrible adversaire le Président de la République devait rencontrer dans le général Changarnier s'il ne parvenait pas à l'entraîner dans ses intérêts.

Malheureusement, bien des causes devaient concourir à séparer ces deux hommes. Les plus graves venaient du général. Nommé au commandement de Paris par le général Cavaignac, après les journées de Juin, à un moment de violente réaction contre l'anarchie, il s'était laissé entourer par une coterie orléaniste des plus aveugles et des plus obstinées. Aux yeux et suivant les calculs de cette coterie, Louis-Napoléon n'était qu'un accident dans le désordre général du temps; sa popularité d'un jour devait s'user et s'épuiser à l'œuvre de réaction que le parti de l'ordre accomplissait en son nom. Il n'avait pour mission que de venger sur les républicains les injures des orléanistes, d'exterminer au profit de ces derniers les auteurs de la révolution de Février; mais une fois cet acte de réparation nécessaire accompli, comme la victime chargée des iniquités d'Israël, il devait être sacrifié à la restauration de la liberté bourgeoise de i83o. Or, l'état-

major du général Changarnier n'était composé que de politiques de cette sorte. Deux aides de camp du général, le commandant Valazé pour l'armée et le comte Roger du Nord pour la garde nationale, les personnifiaient tous. Le premier, insolent de langage et, d'ailleurs, sans mesure dans ses propos, sans droiture dans ses relations, toujours prêt à exciter la discussion entre le Prince et le général, ne manquait jamais dans les messages dont il était habituellement chargé auprès du Président de dénaturer et d'envenimer toutes choses. Il ne semblait avoir pour objet que d'entretenir la défiance et la haine entre l'état-major de la place et l'Elysée.

Quoique d'un caractère bien différent, aussi loyal que brave, le comte Roger ne contribuait pas moins à éloigner du Prince le général Changarnier. Membre de l'Assemblée législative, ami intime de la famille Thiers, et très dévoué aux Orléans, il avait d'autant plus d'-influence en poussant à la guerre contre Louis-Napoléon, que riche, sans ambition, sans esprit d'intrigue, il était, aux yeux du général, plus désintéressé, plus sincère.

Une autre cause ne devait pas être moins funeste aux rapports entre le Prince et le général, c'était les relations de ce dernier avec la baronne James de Rothschild, femme d'un esprit distingué, d'un grand charme d'intimité, mais dévouée aux Orléans et ennemie acharnée de ce qui n'était pas

inféodé à ses princes favoris. Ce n'est pas tout : parmi les causes diverses qui allaient amener la lutte entre deux hommes que tant d'intérêts communs auraient dû réunir, la plus puissante peutêtre était cette action singulière que l'esprit des salons de Paris exerce habituellement sur les hommes politiques. Les généraux d'Afrique, sevrés toute leur jeunesse des plaisirs d'une société élégante, en subissaient le charme plus que d'autres. A peine introduits dans ce milieu nouveau, ils s'y voyaient l'objet de tant de flatteries, de tant de caresses, la conversation des femmes y exposait leur âme à tant d'enivrements, que, surpris par le contraste de ces jouissances délicates avec la rude vie des camps, ils devenaient incapables de résister aux séductions. Or, les salons de Paris, dominés par les partisans des deux monarchies bourboniennes, étaient naturellement hostiles au Prince Président. Pour ce monde égaré par les regrets du passé, ce n'était pas assez que l'élection du lo décembre l'eût délivré des terreurs de l'anarchie, il voulait être affranchi tout à la fois et du mal et du remède.

En voyant le général Changarnier exposé à tant d'influences dangereuses, on pouvait donc prévoir qu'il y succomberait. Cela était d'autant plus naturel que tous les hommes considérables des anciens partis, les Mole, les Guizot, les Thiers, les de Broglie, les Berryer, semblaient concourir à exalter en

lui une ambition qui n'était déjà que trop portée à s'exalter d'elle-même. Et cependant je m'obstinais à croire encore à la possibilité de gagner le général à la cause du Prince. En dépit des préventions qu'on s'efforçait d'exciter dans son esprit contre les amis du Président, je recherchais toutes les occasions de causer avec le général et je dois dire que, de son côté, il ne paraissait pas les éviter. Soit qu'il fût encore indécis du parti à prendre, soit qu'il cherchât à découvrir les dispositions du Prince par les miennes, soit plutôt qu'il fût sensible à la haute estime qu'il sentait m'avoir inspirée, il m'écoutait toujours avec une attention aussi sérieuse que bienveillante. Pour moi, abordant, sans hésiter avec lui et sans qu'il parût en être blessé, les sujets les plus délicats, j'analysais sa propre situation avec une complète indépendance d'esprit. Voyant avec quel soin, avec quelle prudence il se tenait entre les orléanistes et les légitimistes, sans qu'on pût découvrir de quel côté il penchait, on pouvait aisément deviner qu'il caressait l'idée d'un rôle personnel. « Plus je vous observe, lui disais-je souvent, plus je découvre en vous des qualités éminentes, et plus je tremble que vous ne vous laissiez égarer par des illusions. De toutes parts on vous entoure, on vous presse, on vous pousse à viser au premier rang et à dédaigner le second. On vous dit, on vous répète que vous avez des facultés d'un ordre supé-

rieur et cela est vrai; car les plus précieuses qualités du commandement abondent en vous. Mais rappelez-vous les leçons de l'histoire. Il ne suffit pas d'être né pour commander, il faut être placé dans les conditions nécessaires au commandement. Qu'autour de vous, ceux qui vous approchent soient frappés de votre dignité, de votre netteté, de votre fermeté, rien n'est plus vrai. Mais cela n'existe pas pour les grandes masses. Vous parlez aisément à la raison, à l'âme des chefs de corps qui vous voient et qui vous entendent; mais vous ne dites rien à l'imagination des soldats et des masses qui sont trop loin de vos regards et de votre parole, pour découvrir ce qu'il y a de supérieur en vous. Et voilà pourquoi les plus brillantes facultés sans le prestige de la gloire, pour agir au loin, sont impuissantes à suppléer aux conditions qu'exige un premier rôle. Que si votre ambition est de jouer ce premier rôle, faites comme les hommes qui, dans tous les pays, ont dominé leurs contemporains. Allez tenir pendant dix ans, comme César, l'âme de tout un peuple attachée aux périls, aux grandeurs, aux merveilles d'une nouvelle conquête des Gaules. Alors vous serez en état de gouverner votre pays; car, à la supériorité du commandement qui subjugue les chefs, vous unirez le prestige de la gloire qui entraîne les soldats et les grandes masses. Mais dans un pays comme la France, prétendre au

pouvoir suprême, n'importe sous quel titre, sans être de sang royal ou sans avoir gagné dix batailles rangées, c'est courir à une perte certaine. Aveugles ceux qui ne voient pas l'abîme vers lequel ils vous précipitent! Ils ne comprennent rien au mécanisme des choses humaines. »

Naturellement, quand je lui disais ces choses, le général Changarnier ne manquait pas de se récrier, de protester de son abnégation politique, de son absence d'ambition, de son unique désir de servir le pays et de son obéissance aux lois. De mon côté, tout aussi naturellement, je m'abritais, comme lui, derrière des précautions oratoires. J'étais bien loin de lui supposer une ambition si dangereuse; j'étais convaincu qu'il avait un coup d'œil trop juste pour s'abandonner à des chimères; mais comme je le savais journellement exposé aux conseils les plus imprudents, je lui demandais, dans son propre intérêt, la permission de me faire l'avocat de la partie adverse et je continuais :

« Quand vous vous comparez à la personne de Louis-Napoléon, quand vous pesez mentalement vos facultés et vos défauts réciproques, qu'en regard de son maintien modeste et de son apparente indécision, vous opposez la netteté de vos expressions et la vigueur de votre commandement, je comprends que le Prince puisse vous paraître un adversaire moins redoutable qu'il ne l'est, en effet,

malgré son inexpérience actuelle des hommes et des choses de ce pays. Je crois que quoiqu'il ait un courage remarquable, s'il s'agissait d'une lutte politique entre vous deux et qu'il s'appelât simplement le général Cavaignac ou le général Lamoricière, M. Guizot ou M. Thiers, bien des gens parieraient pour vous. Mais il s'appelle Napoléon, c'est-à-dire qu'il est en possession, par hérédité, d'un prestige aux yeux du peuple que dix ans de triomphes et de victoires ne vous donneraient pas. Car, comme Auguste, il a derrière lui toutes les sympathies qu'éveille dans ce peuple le nom du César moderne. A Rome, aussi, les généraux, les orateurs et les tribuns croyaient pouvoir aisément l'emporter sur le jeune Octave; mais vous savez quelle fut la destinée d'Antoine, de Lépide et de Cicéron? Eh bien! si vous vous laissez égarer par des conseils funestes, vous êtes menacé du même sort.

« Un homme supérieur, lui disais-je encore, doit savoir juger sa propre situation, avant de déterminer le but qu'il veut atteindre. La vôtre ne vous destine qu'au second rôle, mais à un second rôle éclatant. Réunis tous les deux, le Prince et vous, vous pouvez tout. Louis-Napoléon a derrière lui, par le prestige de son nom, des masses énormes, une immense armée de soldats, à laquelle il ne manque qu'un état-major. Donnez-lui cet état-ma-

jor, en venant à lui, vous et les vôtres, alors le pays est sauvé, Tanarchie morale est finie et nous pouvons fonder en France un grand et puissant gouvernement dont vous serez le premier et le plus illustre sujet. Que si, au contraire, méconnaissant les leçons de l'histoire, vous en veniez à croire que le talent, l'habileté, les plus hautes facultés, le génie même peuvent remplacer, dans le gouvernement d'un pays comme la France, le prestige de la gloire ou l'éclat du sang royal, alors je vous plaindrais sincèrement, car, à mes yeux, vous seriez perdu. )>

Puis, pour lui faire toucher du doigt, par la pratique des choses, la vérité théorique, je lui contais ce qu'il ne savait que trop par ses propres renseignements : les scènes qui se passaient dans les casernes, quand le Prince Président allait les visiter, l'enthousiasme des soldats, leurs propos audacieux, contre lui le général Changarnier qu'ils accusaient de trahison, enfin leurs menaces de le fusiller s'il osait se déclarer contre le neveu de l'Empereur. « Or, je vous le demande, lui disais-je, à quoi vous serviront vos grandes facultés, votre vigueur, votre énergie, votre autorité morale sur les généraux sous vos ordres, si la troupe vous abandonne et que, au lieu de tirer sur vos ennemis, elle tire sur vous? »

Dans le cours de ces entretiens, le général, je le répète, me laissait tout dire avec une extrême com^

plaisance et m'écoutait avec une attention visible. Quoiqu'il cherchât habituellement à dissimuler ses impressions par une sorte d'affectation de beaux sentiments, de désintéressement, de devoir, de patriotisme, je le sentais intérieurement oppressé sous le poids de ces écrasantes vérités. Malheureusement, en dépit de ces conversations et des réflexions qu'elles pouvaient lui faire faire, la force des choses l'entraînait chaque jour davantage dans le camp des ennemis du Président.

Pour être juste, il faut dire qu'il hésita longtemps avant de se déclarer contre lui. Gomme la plupart des chefs du parti de l'ordre (je ne parle pas, bien entendu, d'hommes comme M. Thiers, dont la vanité ridicule rêvait je ne sais quel rôle personnel), le général, à une certaine époque, avait été sérieusement disposé à refaire l'Empire avec Louis- Napoléon. Il est certain que si le Prince s'était montré plus docile aux avis de ce qu'on appelait alors plaisamment le parti dQs burgraves, s'il eût été surtout plus en état de les dominer, c'est-à-dire s'il eût eu, alors, la réputation des grands talents politiques dont il a donné depuis tant de preuves, il eût pu trouver, dans la Chambre elle-même, les moyens de renverser la Constitution républicaine, sans être obligé de la violer par un coup d'État. C'est qu'en effet, effrayés des périls dont les partis démagogiques menaçaient la société, surtout avant l'échauf-

fourée du i3 juin, au Conservatoire des Arts et Métiers (i), la plupart des hommes considérables des anciens partis se seraient volontiers jetés dans les bras de Louis-Napoléon. A chacune des crises que la démagogie faisait naître, on les voyait accourir à l'Elysée pour exposer la gravité de la situation et demander un remède héroïque. Ce remède, il est vrai, aucun d'eux n'en formulait les. conditions et n'en prononçait le nom ; car, à l'exception de M. Mole, qui, seul, bien qu'à voix basse, conseillait l'Empire, tous auraient voulu être sauvés par le neveu de l'Empereur, sans qu'on pût les rendre responsables de l'opération à tenter si l'opération venait à échouer.

Quant au général Changarnier, plus audacieux que ses collègues de l'Assemblée, non seulement à cette époque de troubles et d'inquiétude il ne craignait pas d'indiquer la solution de l'Empire, mais il se plaignait souvent des irrésolutions, des lenteurs du Prince Président à prendre son parti. Un jour, c'était à Amiens, pendant une revue de la garde nationale passée par le Prince, le général était à cheval à côté du Président et moi derrière.

(i) Le i3 juin 1849, Ledru-Rollin tenta, avec le concours de plusieurs autres révolutionnaires, de fomenter une émeute contre le gouvernement. Traqué au Conservatoire des Arts et Métiers où il s'était réfugié, il parvint à s'échapper par un vasistas, gagna la Belgique, puis l'Angleterre, où il forma un comité insurrectionnel avec Mazzini, Kossuth, etc. [Note de l'éditeur.)

L'enthousiasme delà population allait jusqu'au délire. Le général, frappé de cette manifestation, se retournait de temps en temps vers moi, comme pour me communiquer ses impressions par son regard. Tout à coup, je le vis faire reculer son cheval à la hauteur du mien et se penchant vers moi avec une émotion visible : « Que le Prince en finisse, me dit-il à l'oreille. S'il veut se faire proclamer empereur et répondre aux aspirations populaires, il peut compter sur moi; qu'il me parle franchement, qu'il s'entende avec moi et nous en aurons bientôt fini avec la République. »

Mais le Prince n'était pas homme à se laisser séduire par des ouvertures de ce genre. Comme Octave arrivant de Grèce, après la mort de César, il se sentait mal à l'aise au milieu de tant d'éléments inconnus. Encore privé à cette époque de l'autorité morale que donne seul, dans le monde politique, l'avantage d'avoir fait ses preuves de capacité, il éprouvait une sorte d'embarras vis-àvis des réputations établies. Les hommes considérables des anciens partis lui inspiraient une défiance dont il ne pouvait se défendre. Et ce sentiment s'augmentant à mesure que moins effrayés parla démagogie, la plupart de ces hommes politiques revenaient à leurs tendances premières, il en arriva à considérer leur concours comme plus dangereux que leur hostilité. Or, c'est cette disposition

d'esprit qui, aisément devinée par le général Changarnier et par les autres chefs du parti de l'ordre, décida, je crois, plus que toutes autres causes, la rupture entre le Prince et l'Assemblée.

En ce qui me concerne et quoi qu'on en ait dit dans le temps, personne ne voyait cette rupture avec plus de regrets que moi. Tout en me préparant activement, avec les amis du Prince, à la lutte contre l'Assemblée, si elle venait à éclater, je ne cessais de me préoccuper des moyens de la prévenir. Comme tout homme de sens, je savais bien que le rétablissement de l'autorité n'était possible qu'à la condition de violenter notre absurde Constitution, mais j'aurais attaché un grand prix à ce que le Prince Président n'eût pas à le faire luimême. Il me semblait, en effet, possible d'amener les principaux chefs de l'Assemblée à quelques combinaisons qui auraient permis de soumettre certains points de la Constitution à la revision du peuple et surtout de donner au Président de la République, au moins dans certaines circonstances, le droit de consulter la nation. J'avais à ce sujet de nombreux entretiens avec les principaux membres de l'Assemblée et particulièrement avec mon ami M. de Falloux, qui me servait de lien auprès des chefs les plus éminents du parti de l'ordre, notamment avec le comte Mole qui m'avait pris en quelque amitié et qui, de tous, était le plus porté à

refaire l'Empire; mais, comme ils se plaignaient généralement d'un défaut de confiance de la part du Président, je m'efforçais de combattre auprès du Prince sa disposition à se tenir trop éloigné d'eux. c( En fait, lui disais-je souvent, les chefs de l'Assemblée ne représentent en aucune façon les aspirations nouvelles de la nation. Ils sont, la plupart, impopulaires, et n'ont aucune autorité sur les grandes masses qui ne voient que vous et n'attendent que de vous le salut du pays. Mais ils disposent de la majorité de l'Assemblée, et vous avez tout avantage à les ménager, à les gagner; hommes de talent, mais presque tous sans caractère, sans fortes convictions, ils n'ont qu'un culte, c'est celui de leur importance personnelle et ils appartiennent à celui qui la flatte le plus. Jaloux les uns des autres, toujours prêts à rejeter sur leurs collègues la responsabilité des fautes passées, ils offrent mille points faibles à qui veut s'en emparer; à défaut du pouvoir que leur prudence n'ose ambitionner dans des temps périlleux, ce qui les séduit, c'est d'être ou du moins de paraître les conseillers du pouvoir. Or, c'est une satisfaction bien aisée à leur donner, car il suffit pour cela de les voir souvent, de causer familièrement avec eux et de les consulter sur les principales affaires. Vous paraissez craindre qu'une fois parvenu, à l'aide de leur concours, à la réforme de la Constitution, vous ne soyez embarrassé de

LE GÉNÉRAL CHANGARNIER. i4i

tels auxiliaires, mais à chaque jour sa tâche, aujourd'hui il s'agit de reconstituer le pouvoir avec les éléments que vous avez sous la main. Que si demain ces éléments sont un obstacle à l'ordre d'idées que vous avez mission de faire prévaloir, eh bien alors, vous les écarterez. Le proverbe : ni jamais, ni toujours s'applique aussi bien à la politique qu'à l'amour. Mais compromettre, rendre plus difficile le rétablissement du pouvoir pour éviter plus tard des difficultés de personnes ou d'apparentes ingratitudes ne me paraîtrait pas politique. »

Ces considérations semblaient toucher l'esprit du Prince; il s'était même prêté à une combinaison que je lui avais proposée, c'était de réunir souvent, sous divers prétextes, les principaux membres de l'Assemblée en les convoquant, par catégories distinctes, suivant leur degré d'importance. Mais les raisonnements les plus justes ne sauraient transformer le caractère. Si la raison conseillait au Président de se tenir plus rapproché des chefs de l'Assemblée, son penchant naturel se refusait à l'idée de marcher avec eux à l'assaut de l'Empire. Là où un politique moins scrupuleux aurait pu, sans peine, les faire servir d'instruments à ses desseins, sa droiture de cœur voyait une sorte de déloyauté à associer à sa destinée des hommes dont il devrait probablement se séparer plus tard.

D'un autre côté, il faut avouer que les chefs de la

majorité avaient de bien étranges prétentions. Ces hommes de talent, mais la plupart, je le répète, sans caractère, se faisaient la plus fausse idée de leur situation. Oubliant que c'étaient eux qui, deux fois, avaient jeté la société dans l'abîme, ils parlaient et agissaient comme s'ils eussent été les sauveurs du pays. Ne comprenant rien à la prodigieuse force morale que le sentiment des masses populaires donnait au neveu de l'Empereur, ils ne voyaient là qu'un engouement momentané que le moindre incident suffirait à faire disparaître. Ils consentaient bien à servir Louis-Napoléon pour remonter, par son moyen, au faîte du pouvoir, d'où les avait précipités leur imprudence; mais ils auraient voulu régler ses moindres actions, ses moindres paroles et en faire, en quelque sorte, un soliveau dans leurs mains.

La lutte entre le Prince et la majorité de l'Assemblée était donc devenue inévitable, et comme il arrive ordinairement à la guerre, oii les premiers coups sont portés par les plus hardis, ce fut le général Changarnier qui la commença. On se rappelle l'attitude factieuse qu'il prit ouvertement à la tribune, le 2 janvier i85i, à propos d'une interpellation imprudente adressée au ministère par le prince Napoléon-Jérôme, cousin du Président (1).

(i) Le prince Jérôme Bonaparte avait interpellé le minisire de la guerre au sujet de l'ordre du jour adressé par le général Ghan-

Oubliant qu'il n'était légalement qu'un subordonné du pouvoir exécutif, le général prétendait se mettre en termes peu déguisés à la disposition du pouvoir législatif. Cette prétention ne tendait à rien moins qu'à faire passer toutes les forces militaires de la capitale des mains du Président de la République, dans celles de l'Assemblée, ou pour mieux dire dans les siennes. Naturellement, un pareil acte de révolte ne pouvait manquer d'avoir d'énormes conséquences. Mais si le Prince fut surpris de cette audace, ce n'était pas que le général eût jusque-là dissimulé beaucoup ses sentiments. Déjà, il les avait laissé devinera l'occasion du remplacement du général Neumayer qui, à la revue de Satory, avait défendu à ses troupes de crier : VîPe Napoléon. A cet acte de vigueur du Président, le général Changarnier n'avait pas craint de faire une sorte de protestation, en publiant à l'ordre du jour de la i" division, le 2 novembre i85o, un règlement ancien, tombé en désuétude, et interdisant les cris sous les armes (i). Mais ce n'était rien encore. Peu de temps avant sa déclaration fac-

ganiier aux troupes placées sous ses ordres; voyez page 141. (Note de l'éditeur.)

(1) Voici cet ordre du jour :

Le général Changarnier, membre de la commission de permanence et commandant de l'armée de Paris.

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