‹ Mémoires;Chapitre 8 sur 25 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

Aux termes de la loi, l'armée ne délibère point; aux termes

tieuse à la tribune, il avait osé manifester son hostilité de la manière la plus grave, en la présence même des ministres du Président. Un jour, en effet, qu'il assistait au conseil des ministres et que le Président s'était absenté un moment de la salle du conseil, le général, désignant le Prince par une expression cavalière, demanda à haute voix aux ministres, si l'on ne se débarrasserait pas bientôt de la personne du Président. Chose remarquable qui peint l'époque et surtout la nature d'hommes qui formaient alors les conseils du Prince, à cette parole qui, à elle seule, était un acte de haute trahison, non seulement les ministres consternés de cette audace n'avaient rien répondu, mais aucun d'eux n'avait eu le courage et la loyauté de révéler au Président une situation qui était un péril pour l'Etat. Et c'est ainsi que la faiblesse de ces hommes les rendant en quelque sorte complices de la trahison, une conspiration redoutable allait éclater, sans que le chef du pouvoir en fût averti et eût le temps de la déjouer.

Quoi qu'il en soit, me trouvant à l'Assemblée au moment où éclatait cette conspiration, à peine eus-je entendu les paroles factieuses du général Changarnier et les applaudissements frénétiques

des règlements militaires, elle doit s'abstenir de toute manifestation et ne proférer aucun cri sous les armes.

Le général en chef rappelle ces dispositions aux troupes pla cées sous son commandement. {Note de l'éditeur.)

de la majorité que, m'élançant hors de la Chambre, au milieu des clameurs de quelques membres de l'Assemblée qui criaient en me désignant : Arrêtezle 1^ arrêtez-le! je courus prévenir le Prince, en même temps que j'envoyais un de mes amis avertir plusieurs chefs de corps, sur lesquels nous comptions, de se tenir prêts à tout événement. A peine étais-je auprès du Prince que M. de Morny, sous l'empire des mêmes préoccupations, y accourait aussi. Tous les deux, nous fûmes d'avis qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait répondre à la provocation du général Ghangarnier par sa révocation de commandant en chef de l'armée de Paris. Le Prince, qui n'était jamais plus à son aise et plus maître de ses facultés que dans le péril, n'hésita pas à partager notre sentiment. Comme on pouvait s'attendre dans la soirée à quelque coup d'audace du général et de l'Assemblée, le Prince m'avait tout d'abord recommandé de faire prévenir ceux des chefs de corps qui étaient plus particulièrement connus par leur dévouement à sa personne; et comme je lui avais répondu que c'était déjà fait et que même j'avais dit un mot, en entrant à l'Elysée à mon cousin, M. de Charbonnière, commandant du Palais : « Oh! alors, dit-il avec la plus grande tranquillité d'esprit, nous pouvons délibérer en parfaite sécurité; car si nous étions attaqués, ce qui n'est guère probable, nous

pourrions tenir aisément deux heures à l'Elysée et pendant ce temps, mes amis arriveraient. Le peuple et les soldats feraient le reste. »

Dans les luttes de la guerre ou de la politique, on est souvent disposé à prêter à ses adversaires une habileté de conduite qu'ils ont rarement. En entendant le général Changarnier pousser son cri de guerre, je m'étais dit qu'avec un homme de cette valeur, il était impossible que le coup ne suivît pas de près la menace. Je n'avais, du reste, aucune inquiétude sérieuse. J'avais la conviction profonde que les sympathies du peuple et de l'armée étaient acquises au neveu de l'Empereur et qu'en cas de conflit entre deux corps de troupes, au cri de : Vipe Napoléon, les soldats passeraient de notre côté; mais je ne pouvais comprendre que le général eût sonné le boute-selle sans être prêt à monter à cheval. Je restai donc toute la soirée à l'Elysée, occupé à envoyer des agents dans les principales directions et à en recevoir les rapports. Mais bientôt je compris que je m'étais exagéré l'audace des adversaires du Président; que les chefs de l'Assemblée étaient de caractère et de tempérament trop pacifiques, pour jouer une aussi grosse partie avec l'entrain qu'aurait pu y mettre le général Changarnier tout seul; que celui-ci ne se sentait probablement pas assez fort pour oser entreprendre rien de sérieux sans un vote de l'As-

semblée; et qu'enfin, soit qu'il eût cédé, en parlant à la tribune, à un mouvement irréfléchi, soit qu'il eût le dessein prémédité d'entraîner l'Assemblée à une énergique résolution, il n'avait obtenu, après tout, que des bravos, des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme, c'est-à-dire une manifestation très chaleureuse, mais impuissante.

D'ailleurs, un incident nouveau nous faisait bientôt deviner à quelle tactique les chefs de la majorité allaient recourir; car le Prince Président ayant immédiatement convoqué le conseil des ministres pour leur faire connaître sa résolution de remplacer le général Changarnier au commandement de l'armée de Paris, les ministres effrayés donnaient leur démission, puis tous les hommes de quelque importance dans l'Assemblée refusaient, dans ces conditions, d'accepter le ministère. Il était donc évident que n'osant pas s'opposer directement à la révocation du général, les chefs de l'Assemblée allaient chercher indirectement à rendre cette révocation impossible, faute de ministres parlementaires qui osassent s'y associer.

Le lendemain, Paris apprit avec étonnement et la déclaration de guerre du général Changarnier, et la démission des ministres, et la résolution du Président de la République de remplacer le général au commandement de l'armée de Paris. Mais comme il arrivait toujours dans les temps difficiles

OÙ les esprits, fatigués de l'anarchie morale entretenue dans le pays par les divisions de l'Assemblée, sentaient le besoin de se rallier autour du Président, l'opinion fut unanime à condamner la conduite du général et à applaudir à la fermeté du Président. Le général qui la veille semblait le plus considérable, le plus populaire, le plus estimé des serviteurs de l'État, se trouvait le lendemain renversé de son piédestal. Son acte de révolte apparaissait à tous les yeux, la révélation d'une ambition coupable qui compromettait la paix publique. L'homme qui avait été jusque-là le défenseur le plus énergique de l'ordre social en devenait le fléau; et chose curieuse, dans le monde des affaires qui si longtemps s'était senti protégé par sa présence à la tête des forces de Paris, la Bourse saluait par une hausse l'annonce de sa prochaine révocation. Le général dut faire de cruelles réflexions. Cependant, il fallait accomplir l'acte de révocation, c'est-à-dire contresigner le décret qui nommait un successeur au général dans le commandement de l'armée de Paris; et malheureusement le Président ne pouvait constituer aucun ministère disposé à cet acte de courage. Je courais toute la journée, de porte en porte, chez les principaux personnages politiques, chargé des messages du Président. Mais au premier mot de la condition capitale mise au portefeuille que je leur apportais, ils

tombaient comme en défaillance. Les hommes les plus dévoués étaient bouleversés à l'idée de se présenter devant la Chambre, avec la révocation du général. M. Billaut à qui j'allai offrir le ministère de l'intérieur, quoiqu'il ne fît pas partie de l'Assemblée, m'étonna surtout par l'extrême épouvante dont le projet de révoquer le général Changarnier frappait son âme.

Quant aux ministres démissionnaires, en dépit de leur démission, ils continuaient à se réunir chez le Prince plusieurs fois par jour et jusqu'à une heure avancée de la nuit, pour discuter et rediscuter cette grosse question, comme s'il y avait encore quelque chose à discuter. A cette manière étrange de se perpétuer aux affaires sans en avoir la responsabilité, se reconnaissait l'habileté particulière de M. Fould. Pour concilier son manque de résolution et son désir de garder le pouvoir, après avoir, lui et ses collègues, vingt fois refusé de s'associer au remplacement du général Changarnier, et vingt fois échoué dans ses tentatives auprès du Prince pour l'y faire renoncer, c'est lui qui avait imaginé cet expédient de réclamer du Prince, à l'issue de chaque conseil, encore quelques heures de réflexion et l'ajournement à une nouvelle discussion. En gagnant du temps, il se flattait évidemment ou d'amener le Prince de guerre lasse à un acte de faiblesse, ou d'obtenir à son profit des

incidents de la politique, le bénéfice de quelque solution inattendue. De son côté, tout en appréciant cette conduite, et la jugeant comme elle le méritait, le Prince n'était pas fâché, vu la pénurie d'hommes où il se trouvait, de se ménager encore la possibilité de quelques combinaisons avec les ministres démissionnaires, et voilà pourquoi il se résignait à ces éternelles et misérables discussions. Pour moi, j'étais indigné de la conduite des ministres. Je comprenais que des hommes de peu de caractère reculassent devant les périls d'une situation grave. Le courage politique est malheureusement une vertu très rare. On ne saurait l'exiger de ceux qui ne l'ont pas reçu de la nature. Mais dans la situation des choses, quand le projet de remplacer le général Changarnier était connu de Paris, de la France et de l'Europe entière, s'obstiner à conseiller au Président de la République de reculer, de s'incliner devant un subordonné révolté, et peutêtre pour se ménager à soi, ministre, une situation plus commode, cela me paraissait un acte voisin de la trahison. Autant valait, à mes yeux, livrer le Président à ses ennemis et le laisser conduire à Vincennes. La question posée était, en effet, pour le Prince, une question de vie ou de mort. Dans cette lutte contre le général en chef des forces de la capitale, soutenu par la majorité de l'Assemblée, vainqueur, le neveu de l'Empereur n'avait plus rien à

craindre, car l'Assemblée désarmée était en réalité réduite à l'impuissance; vaincu, il pouvait être perdu. Voilà ce que je ne cessais de représenter énergiquement au Prince et à ceux qui l'entouraient. Et, quand je songe que ceux qui l'abandonnaient dans le péril et qui lui conseillaient une capitulation qui était sa perte, ont été lesministres toutpuissants de l'Empire, je ne puis me défendre d'une certaine tristesse. Ce n'est pas que je m'en étonne, car l'histoire est remplie de pareils spectacles. Mais quoique innombrables, ils n'en sont pas moins tristes. Il y a d'ailleurs, pour être juste, une considération qui rend compte de toutes les inconséquences, même de celle des Grecs donnant les armes d'Achille au prudent Ulysse, c'est qu'aux yeux des peuples et des rois les facultés propres aux temps difficiles conviennent rarement aux temps tranquilles, et réciproquement.

Quant à M. de Morny, sa conduite était bien différente. Doué d'un sens et d'un courage politique qui en aurait fait un homme d'État du premier ordre, si la préoccupation de ses intérêts privés n'avait pas souvent obscurci ses facultés, il comprenait parfaitement la situation grave où se trouvait le Prince. Mais devant les difficultés de constituer un ministère, il aurait voulu une transaction entre le Prince et l'Assemblée. Il demandait que le général Changarnier, dans l'intérêt de la dignité du

Président de la République, expliquât publiquement à la tribune, et d'une manière à concilier toutes choses, la situation qu'il avait prise par sa déclaration du 2 janvier. Assurément rien n'était plus raisonnable et plus modéré. Il avait à ce sujet de nombreux entretiens avec les chefs de la majorité. Ses manières courtoises, son esprit conciliant le rendaient très propre à des négociations de cette nature. Mais, malgré le soulèvement de l'opinion publique contre le général Changarnier, les chefs de la majorité aveuglés par le succès de leur tactique parlementaire, croyant le Prince réduit aux abois, faute de ministres, et ne voyant dans les démarches de M. de Morny qu'un indice d'impuissance de la part du Président, se refusaient à toute transaction. Ils se tenaient réunis en permanence, agitaient entre eux les projets de la nature la plus grave, et nous étions prévenus que, dans des conci liabules tenus chez le général Changarnier, les plus audacieux discutaient les moyens d'enlever le Prince de l'Elysée et de le conduire à Vincennes.

La situation devenait certainement périlleuse; mais, je le répète, elle ne m'inquiétait que médiocrement. J'avoue même que je n'étais pas fâché de voir toute transaction impossible. Je me disais, en effet, que, du moment que la lutte entre l'Assemblée et le Président était inévitable, il était peutêtre plus avantageux qu'elle éclatât sur une ques-

tion OÙ le droit constitutionnel du Président de la République était incontestable, et à propos de la révolte d'un subordonné dont l'ambition personnelle était condamnée par l'opinion publique, que dans toute autre circonstance. Toutefois, connaissant le caractère véritable des chefs de la majorité, je crus utile de poser carrément la question devant eux, et de leur renvoyer la terreur qu'ils avaient su faire passer dans l'âme des ministres démissionnaires. Dans l'espoir de rencontrer quelques-uns des burgraves, je me rendis donc à l'Assemblée où je m'étais abstenu de paraître depuis le commencement de la crise. A peine fus-je entré dans la salle des conférences, qui précédait celle des séances, que je fus entouré d'abord par un groupe des amis du Président qui m'interpellèrent vivement. « Comment, me dit un brave et excellent homme, très loyal et très dévoué, M. Évariste Bavoux, aujourd'hui au Conseil d'Etat, comment pouvez-vous conseiller au Prince de remplacer le général Changarnier? Le général Changarnier qui a rendu tant de services à la société, le général Changarnier qui est l'épée de Tordre public, etc. — Mon cher, lui répondis-je, si vous ne comprenez rien à la situation, c'est votre affaire et non la mienne », et je passai outre. Mais, aussitôt toute la réunion des biirgraves qui étaient au nombre de dix à douze en délibération dans un bureau donnant sur la salle

des conférences, prévenue de ma présence, sortit précipitamment et vint à moi vivement, M. Berryer, en tête, qui, m'interpellant avec une sorte de colère, tempérée par une bienveillance qu'il m'avait toujours montrée : « ^ais, malheureux jeune homme, me dit-il, vous perdez votre Prince. Vous le poussez à un abîme, lui et le pays. Vous voulez donc la guerre civile ? )>

A ce mot de guerre civile, je répondis, avec une animation dont je ne fus pas maître, que c'était eux qui la voulaient; qu'au lieu d'être les amis, les conseillers d'un Prince dont le nom était sorti miraculeusement des entrailles du peuple ; qu'au lieu de sauver le pays, en se groupant autour de cet homme providentiel, ils ne pensaient qu'à conspirer contre lui, quitte à s'égorger ensuite entre légitimistes, orléanistes et républicains; que, puisqu'ils voulaient la guerre civile, ils l'auraient; que le sang versé retomberait sur leurs têtes; qu'entre ces deux cris de ralliement de : Vive r Assemblée nationale et de Vîpe Napoléon^ je savais bien de quel côté seraient les sympathies du peuple et de l'armée; que le peuple descendrait de ses faubourgs et ferait justice des intrigues des salons. Et, dans mon exaltation, je fis la faute, qui m'a été si souvent et si injustement reprochée, d'ajouter conime une menace à leur adresse, que quant à moi je n'avais rien à perdre, ni hôtel à Paris, ni château en province.

A ces paroles violentes, personne ne répondit. Une sorte de stupeur s'était emparée de tout le groupe dont j'étais entouré. MM. Thiers, de Broglie, Berryer, Odilon Barrot, Rémusat, etc., semblaient atterrés. M. Mole se retournant, en cachant sa figure dans ses mains, rentrait dans le bureau en poussant une sorte de gémissement. « Ah! malheureuse France! malheureux pays! disait-il. » Seul, M. Piscatory criait à tue-tête, en manière de menace et comme s'il allait forger la foudre : « Messieurs, rentrons au bureau. » Mais il était visible que tous ces hommes étaient frappés de crainte et que la terreur, comme je le sus depuis par MM. de Falloux et Roger du Nord, allait dominer les délibérations de cette fameuse conférence.

Encore tout ému de cette scène, j'entrais dans la salle des séances et me rendis à ma place habituelle, au milieu d'une discussion insignifiante et pour la forme; car, privée de ministres, l'Assemblée se sentait comme un corps sans âme. Voyant que tous les regards étaient fixés sur moi, j'aff'ectai le plus de calme et de confiance qu'il me fût possible. Mais comme on se racontait de banc en banc ce qui venait de se passer, il y avait dans la salle une animation singulière. J'entendis distinctement le général Le Flô dire à haute voix : « Ce misérable prétorien! » D'autres me regardaient d'un air d'insulte. Ma situation était embarrassante. L'un de mes collé-

gues et voisin de banc, M. Legrand (de l'Oise), homme loyal et digne s'il en fut jamais, se pencha à mon oreille et me dit : « Je ne suis pas de votre parti, mais j'estime votre caractère et votre dévouement. On cherche à vous défier, ne restez pas plus longtemps ici. » Je le remerciai vivement, en lui répondant qu'il avait raison; que j'avais, en effet, bien d'autres choses à faire que de relever des défis personnels et je sortis tranquillement de la salle.

Quelques heures après, je recevais une lettre du Prince, qui, informé par d'autres de ce qui s'était passé dans la salle des conférences, m'adressait les plus vifs reproches. Je me rendis auprès du Prince et je lui dis que j'acceptais ses reproches; qu'il pouvait me désavouer tant qu'il voudrait; qu'en réalité je m'étais fait, par une parole imprudente, une blessure qui saignerait longtemps, mais, que nuisible à moi seul, cette blessure serait tout à son profit; car j'étais convaincu d'avoir livré un combat d'avantgarde qui entraînerait infailliblement la défaite de ses ennemis. Et, en effet, le soir même, les ministres démissionnaires, MM. Fould, Baroche, Rouher, etc., avaient changé de ton. Ils acceptaient de rentrer au ministère et de s'associer au remplacement du général Changarnier, par le général Baraguey d'Hilliers, à la condition, toutefois, que le Prince pût trouver un ministre de la guerre pour remplacer le général Schramm, dont la démission

était maintenue. Puis les buy^graves^ MM. Mole, Thiers, de Broglie, Odilon Barrot, Daru, Montalembert, Falloux, Dufaure, etc., demandaient une audience au Prince Président qui les recevait le lendemain courtoisement, les écoutait avec bienveillance, mais restait inébranlable sur la question du général Changarnier.

Quant à moi, j'avais recommencé de grand matin mes courses, et cette fois auprès des généraux auxquels il s'agissait d'offrir le portefeuille de la guerre, mais tout aussi inutilement qu'auparavant près des personnages politiques. Déjà je commençais à désespérer d'en trouver un dans la liste des généraux de division, lorsqu'en passant sur le pont de la Concorde, je vis venir à moi le général Regnault de Saint-Jean d'Angely, auquel nous n'avions pas pensé, car nous n'aurions jamais pu supposer qu'il fût d'humeur à accepter une pareille mission. A ma grande surprise, s'adressant à moi, il me demanda avec une sorte d'impétuosité pourquoi le Prince n'en finissait pas avec ce misérable ambitieux de Changarnier. Très étonné, mais saisissant l'occasion par les cheveux, je lui répondis que j'étais très heureux de le rencontrer parce que j'étais chargé d'une mission près de lui; qu'il y avait eu les jours derniers, des difficultés politiques dans le ministère; qu'elles étaient heureusement aplanies et que le Président de la République dési-

rait le voir, pour lui offrir le ministère de la guerre.

Là-dessus, le général paraissant enchanté que le Prince eût pensé à lui pour le ministère, prit mon bras et s'achemina avec moi vers l'Elysée. Tout en marchant, je craignais de rencontrer le Prince avant d'avoir pu le prévenir du petit mensonge que je venais de faire, lorsque je vis Morny arriver avec son phaéton. Je le pris à part et lui dis en quelques mots de quoi il s'agissait. Puis, prétextant une course à faire, je les laissai aller ensemble à pied à l'Elysée par la grande avenue pendant que j'y courais par le faubourg Saint-Honoré.

Le Prince approuva ce que j'avais dit en son nom au général Regnault, enchanté d'avoir enfin trouvé un ministre de la guerre, mais m'apercevant qu'il paraissait considérer la crise comme terminée, je crus devoir l'engager à ne pas trop s'y fier, à brusquer, au contraire, les choses avec le général Regnault et à lui faire signer le décret de remplacement du général Changarnier, avant de le mettre en rapport avec les autres ministres. D'une part, craignant de nouvelles défaillances de la part de ses ministres, et de l'autre attribuant l'attitude du général Regnault plutôt à son ignorance de ce qui se passait dans les régions élevées de la politique qu'à une résolution bien sérieuse de sa part, je représentai au Prince qu'il serait plus sûr de profiter, séance tenante, de sa bonne disposition du

moment. Malheureusement, le Prince qui croyait pouvoir compter sur la parole qu'il avait reçue la veille de ses ministres, négligea cette précaution et il ne tarda pas à s'en repentir.

En effet, à peine les ministres surent-ils que le cabinet était complété par l'acceptation du général Regnault de Saint-Jean d'Angely, que comme s'ils avaient seulement engagé leur parole dans l'espérance qu'on ne trouverait pas un ministre de la guerre, leurs défaillances recommencèrent plus vives que jamais, et que leur terreur se communiquant bientôt au général Regnault lui-même, ce dernier en vint à être l'un des plus effrayés du parti à prendre. Le conseil dura jusqu'à deux heures du matin : à mesure qu'il se prolongeait, je n'en devinais que trop le résultat. Enfin, je les vis sortir pâles, défaits, décontenancés et je n'eus pas besoin de demander ce qui s'était passé. Je trouvai le Prince toujours calme, ferme et résolu, quoique fatigué de ces longs débats, et comme je m'indignais de la conduite des ministres :« Non, me dit-il, il ne faut pas leur en vouloir, c'est la peur qui règne parmi eux, et on ne raisonne pas avec la peur. » Et il me renvoya au lendemain, en me disant simplement ceci : « Allons nous reposer et préparons d'avance tout notre courage, car nous en aurons besoin demain. »

J'allai donc me coucher; mais, dès quatre heures

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du matin, on venait me chercher de sa part; je le trouvai en robe de chambre, occupé à écrire. Il ne s'était pas couché. « J'ai réfléchi, me dit-il, à ma situation, elle exige un remède héroïque. Je n'ai perdu que trop de temps à vouloir triompher de la peur de mes ministres par le raisonnement, l'opinion a accueilli avec faveur ma résolution de révoquer Changarnier, mais elle commence à se lasser d'une inaction qui ressemble à l'impuissance. Elle peut se diviser, se démoraliser. Chaque jour perdu est une force qui m'abandonne au profit de mes adversaires; chaque heure écoulée ne fait qu'augmenter au lieu de diminuer la difficulté de trouver un ministère parlementaire. Voici donc ma résolution : faire un ministère extraparlementaire avec des gens courageux et dévoués pour révoquer le général Changarnier; me cantonner dans mon droit constitutionnel et me tenir prêt à tirer l'épée, si l'Assemblée sort du sien. » Alors il me montra la liste du nouveau ministère qu'il venait de composer et dont les principaux membres étaient le général de Cotte, MM. Piétri, Casablanca, Laity, Fortoul et moi, comme ministre de l'intérieur. C'était, au suprême degré, un ministère extraparlementaire, car si plusieurs membres faisaient, comme moi, partie de l'Assemblée, aucun n'avait joué un rôle dans le Parlement, aucun n'était en état d'y soutenir le poids des discussions, et il était

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entendu, d'ailleurs, que le ministère devait se tenir en dehors de l'Assemblée.

J'avoue que j'avais si peu pensé jusqu'ici à jouer personnellement un rôle officiel, que je fus comme stupéfait à l'idée d'être ministre. Ma qualité et surtout la réputation qui m'avait été faite d'ami particulier du Prince m'avait imposé l'obligation de ne prendre part à aucune discussion publique, de ne me mêler en rien aux travaux de l'Assemblée et d'éviter, par conséquent, toute occasion de compromettre le Président. Je n'avais, d'ailleurs, aucune notoriété politique, et quoique ayant rempli quelque temps les fonctions de ministre plénipotentiaire à Berlin, je ne me sentais en aucune façon en situation morale de prétendre à un ministère et surtout dans de telles circonstances. Or, être réveillé en sursaut pour se voir chargé subitement de porter, comme ministre de l'intérieur, le principal poids d'un gouvernement, surtout d'un gouvernement menacé par le Parlement et probablement à la veille d'une lutte violente, il y avait de quoi ébranler le plus ferme courage. Je sentis comme un frisson glacé parcourir mes membres, mais me remettant promptement de cette émotion et comprenant par l'audace même de cette résolution qu'avec un Prince aussi brave, aussi intrépide et s'appelant Napoléon, on pouvait tout oser, et qu'en osant tout, on pouvait réussir à tout, je répondis

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au Prince qu'il avait raison, que c'était là le véritable parti à prendre; que dès que son âme héroïque s'élevait au-dessus de tous les périls, tous les périls allaient d'eux-mêmes se dissiper, et que, dès ce moment, je le considérais comme vainqueur de la lutte.

Et alors, avec une espèce d'empressement qui parut d'abord étonner le Prince, je me mis à rédiger les décrets et à les lui faire signer. « Maintenant, dis-je au Président, si je n'étais qu'un ambitieux, j'aurais une bien belle occasion de jouer un rôle; mais il faudrait vous faire courir des périls et je veux et je dois vous les éviter. Or, voici mon idée : je suis convaincu que vos ministres démissionnaires ont des rapports secrets avec vos adversaires. » Et comme le Prince se récriait. « Je n'en sais rien, repris-je, mais j'en suis sûr, et je vous en donnerai la preuve morale ce matin même, car à midi, ils seront ici tous réunis, accepteront le ministère et signeront la révocation du général Changarnier. Je les verrai à neuf heures, je leur apprendrai que s'ils n'acceptent pas je vais être ministre de l'intérieur avec des hommes de ma sorte; aussitôt les burgraves en seront prévenus et, épouvantés, frappés de terreur, ce sont eux qui supplieront MM. Fould, Baroche, Rouher, etc., d'accepter le ministère. » Et là-dessus, je quittai le Prince étonné, surpris, mais me laissant voir clairement

par son attitude que, au fait, cette solution si elle pouvait se réaliser était la plus raisonnable. Le Prince sentait, en effet, comme je le sentais, moi aussi, qu'enlever l'armée aux mains de ses ennemis pour la mettre dans les siennes était une opération énorme, décisive; que ce résultat finirait de proche en proche par entraîner tous les autres et que, par conséquent, il était mille fois plus à désirer d'obtenir ce grand avantage, sans combat, que d'en livrer le gain aux hasards d'une bataille.

En sortant de l'Elysée j'envoyai prévenir chacun des ministres démissionnaires que je les priais de se rendre, à neuf heures, au ministère de la justice pour y recevoir une communication importante dont j'étais chargé auprès d'eux. Je faisais prévenir, en même temps, les membres du cabinet éventuel que j'avais à former, en cas de nécessité, de se réunir chez moi à dix heures et, en attendant, je me mis à rédiger la circulaire que j'aurais à faire et à préparer les mesures que j'aurais à prendre, au cas où ma tentative auprès des ministres démissionnaires viendrait à échouer. Et en vérité, quand je me rappelle ce que j'aurais dit et fait, j'éprouve, parfois, une sorte de regret égoïste d'avoir repoussé moi-même l'occasion que la fortune m'avait offerte de graver mon nom dans la mémoire de ce pays.

A neuf heures je me rendis au ministère de la justice où je trouvai les ministres réunis. Là, en

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peu de mots, je leur fis ma communication. « Vous avez amusé le Prince pendant huit jours et vous lui avez fait perdre un temps précieux. Aujourd'hui, il ne peut plus en perdre et faute d'un ministère régulier et parlementaire, il est forcé d'en faire un extraordinaire. Je suis nommé ministre de l'intérieur et j'ai là, dans ma main, ma nomination et celle de tous les autres ministres, gens résolus et dévoués comme moi. Le prince est dans son droit, si d'autres sortent du leur, malheur à eux. Avec le nom de Napoléon, nous remuerons cette nation jusque dans ses fondements, et nous ferons en un jour l'ouvrage d'un demi-siècle. Maintenant, ce n'est pas de gaieté de cœur que j'accepte ce rôle redoutable, je préfère de beaucoup une solution moins périlleuse pour le Prince. Si donc vous voulez prendre ma place et résoudre pacifiquement la question du général Ghangarnier, je me retire. Je vous donne pour réfléchir jusqu'à midi moins un quart; si à cette heure vous n'êtes pas tous arrivés à l'Elysée et si à midi vous n'avez pas signé la révocation du général, à midi et quart j'aurai pris possession du ministère. » Et je les laissai stupéfaits et atterrés. A dix heures, les principaux membres du ministère éventuel que je devais former se réunissaient chez moi. Ils étaient pleins de courage et de résolution. Mais quand je leur eus fait part de la proposition que je venais de faire aux ministres démis-

sionnaires, persuadés, comme moi, et par les mêmes raisons que ces derniers allaient se raviser, ils demeurèrent convaincus que le Prince n'aurait pas besoin de recourir à leur courage et à leur dévouement. Ils reconnaissaient, du reste, que si le Prince pouvait obtenir la révocation du général Changarnier, à l'aide d'un ministère parlementaire, cette solution serait bien préférable. L'un d'eux, toutefois, plus ambitieux ou plus téméraire, me blâma vivement de ma démarche auprès des mi» nistres démissionnaires. Il ne m'a probablement jamais pardonné de lui avoir fait perdre cette occasion d'arriver au pouvoir.

Comme je l'avais prévu et comme je l'ai su depuis par les confidences les plus positives, les ministres démissionnaires s'étaient empressés de communiquer, par l'un d'eux, l'état des choses aux bin^graves, à MM. Mole, Thiers, de Broglie, etc. Les burgraves avaient été frappés d'épouvante. Ils s'étaient crus menacés jusque dans leur personne ; et en conséquence abandonnant toute idée de résistance, ils avaient eux-mêmes engagé les ministres à tout accepter. A midi moins un quart, les ministres au complet arrivaient donc à l'Elysée, l'air gai, satisfait, radieux, comme des gens n'ayant plus rien à craindre; et faisant blanc de leur épée : « Nous acceptons, me dirent-ils en entrant. Nous ne voulons pas abandonner le Prince dans le

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péril. » Le conseil se réunit aussitôt, et probablement pour éviter toute nouvelle discussion, le Prince Président m'engagea à assister à la première séance du conseil, sous prétexte de rédiger les décrets, ce que je fis en commençant par la nomination des nouveaux ministres et finissant parles décrets, qui, comme il en avait été convenu, supprimaient le commandement réuni de la garde nationale et de Tarmée de Paris, nommaient le général Baraguey d'Hilliers au commandement de la I" division militaire, le général Carrelet à ceiu de la place de Paris et le général Perrot au commandement de la garde nationale. Tous ces décrets furent signés immédiatement, sans qu'il y eût une parole prononcée de part et d'autre. J'en expédiai ensuite une copie au Moniteur pour un supplément à publier dans la journée; et après quelques conversations entre le Prince et ses ministres, conversations où respirait enfin le sentiment de la confiance et de la sécurité, le conseil se sépara.

Ainsi fut terminée cette grande crise. Je dis terminée, car ce qui suivit mérite à peine d'être rappelé. On sait qu'après la révocation du général Changarnier, l'Assemblée frappée à la tête, désarmée, humiliée et n'osant résister qu'en paroles, se borna à exhaler sa mauvaise humeur, en applaudissant des discours plus ou moins violents, et qu'elle s'imagina sauver sa dignité par un vote de

défiance contre les ministres. Quant au parti des burgraves qui, après avoir conseillé aux ministres démissionnaires d'accepter la révocation du général, se vengeait sur eux de sa propre faiblesse, il donnait un spectacle plus humiliant encore que sa défaite, c'était d'accepter pour satisfaire son dépit, le concours des républicains et des démagogues. Tant il est vrai qu'une fois confondus dans les Assemblées, les hommes même les plus éminents, abrités derrière des nombres, finissent par perdre le sentiment de la responsabilité et partant celui de leur propre dignité.

Le ministère désappointé, misérablement abandonné par les chefs de la majorité, donna donc de nouveau sa démission et fut remplacé, en manière de trêve entre les deux camps, par un ministère, dit de transition, dont le nom était, en effet, d'une piquante signification. Quelque temps après et comme si toutes ces combinaisons avaient été arrangées d'accord avec les burgraves, les anciens ministres rentraient au pouvoir, mais sans le général Regnault de Saint-Jean d'Angely qui, en sa qualité de ministre de la guerre, avait signé le décret de révocation et qui était ainsi seul sacrifié aux rancunes de la majorité. Tout cela, il faut l'avouer, n'avait pas très grand air; et ces diverses transactions ressemblaient bien à des faiblesses. Mais quant au Prince Président dont le caractère

i68 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

a toujours été de n'abuser d'aucun avantage, et pour qui la grosse, la principale affaire était de mettre la main sur l'armée, il pouvait, sans s'en inquiéter, laisser à ses adversaires la satisfaction de se consoler de leur défaite par des vétilles. Il restait, en réalité, le maître de la situation, puisqu'en cas d'une nouvelle lutte avec l'Assemblée, il pouvait compter, désormais, non plus seulement sur la sympathie des soldats, mais sur l'obéissance des chefs, c'est-à-dire sur l'armée tout entière. La révocation du général Changarnier peut donc être regardée comme l'acte le plus considérable de la guerre de l'Assemblée contre le Président. Quoique, dans le cours de cette période militante qui a duré onze mois, du 2 janvier au 2 décembre i85i, il dût se produire comme dans toute autre guerre, des alternatives de bonne et de mauvaise fortune; quoique la rentrée au ministère des hommes, dont nous avons vu les défaillances, dût nécessairement relever le courage abattu des chefs de la majorité, faire passer, du camp du Président dans celui de l'Assemblée, une partie de la force morale que la révocation du général Changarnier lui avait acquise, et par conséquent exposer inévitablement le neveu de l'Empereur à de nouveaux périls, on peut dire, néanmoins, qu'en s'emparant de l'armée, le Prince Président avait changé d'avance, à f'son profit, toutes les conditions de la lutte,*|et que l'Assem-

blée ne pouvait plus, et ne put jamais, en effet, se relever de sa défaite du lo janvier.

Et maintenant, je dois dire un mot à l'honneur du général Changarnier. Certes, du jour où il prit parti contre le Président, je ne l'avais pas ménagé, car j'avais concouru à sa chute et peut-être plus qu'aucun autre ami du Prince. Eh bien! après l'événement, même quand sa blessure était encore toute saignante, il n'a jamais montré contre moi l'ombre d'un ressentiment. Bien loin de là, encore aujourd'hui, toutes les fois qu'il me rencontre, il arrive à moi avec empressement, me serre les mains avec eff*usion, et faisant allusion aux conseils que je lui donnais dans le temps : « Ah! c'est vrai, me répète-t-il, je ne vous ai pas cru, je me suis trompé. Vous n'aviez que trop raison. » Et ce qui prouve sa sincérité, c'est que tandis que ses amis exhalent encore avec passion leurs ressentiments contre les ministres qui n'osaient pas révoquer le général, ils me témoignent tous, quand je les rencontre, une sorte de sympathie. Et cela avait lieu, même quand je m'efforçais, comme ministre de l'intérieur, de déjouer les calculs de leur hostilité contre l'Empire. C'est que le général Changarnier n'a jamais eu à me reprocher la conduite équivoque qu'il a tant reprochée à d'autres, malgré mes sentiments chaleureux pour sa personne, il n'avait jamais pensé que j'hésiterais un instant entre le

Prince et lui. Lors de sa déclaration d'hostilité, il n'a donc pas été surpris de me voir le combattre.

Chamarande, ce ii juillet 1868.

J'ai lu ce chapitre à l'Empereur au commencement de décembre de 1868 à Compiègne. L'Empereur a paru s'intéresser beaucoup à cette lecture et à ce point qu'oubliant le jugement qui y est porté contre plusieurs de ses ministres, il m'a dit qu'il faudrait publier ce chapitre.

Paris, ce i**" février 1869.

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