CHAPITRE IV
De la promesse que fit Af. le prince de Condé à la Roy ne y un peu légèrement y de sortir hors du rqyaume de France j et de Ce qui empescha qiielle ne fust accomplie,
Apbès que de toutes parts bon nombre de gens de guerre des ordonnances furent arrivez à Paris, et partie de la vieille infanterie, le roy de Navarre, messieurs de Guise etConnestable, qui mesprisoient les forces de ceux de la religion comme tumultuaires, s'estimèrent assez puissans pour leur faire peur, et, en corps d'armée, s'acheminèrent vers Cbasteaudun W. Ce qu'entendant M. le prince , il demanda advis aux chefs de guerre qui l'accompagnoient de ce qu'on devoit faire ; tous unani-
(0 Après avoir conféré deux heures ensemble. Cette conférence eut lieu dans les premiers jours de juin. Le prince de Condé ayoit particulièrement insifité sur Fcloignement des triumvirs. De retour à Or~ léans, il éciiyit le 11 juin à Catherine de Médicis la lettre suivante : « Il ne fiit jamais veu en tous les conseils du monde , quand il a esté « question de décider des différends où quelques conseillers ayent eu « interest , qu'il ne se soyent tout soudain retirés ; et maintenant qu'il « est question, non dWe cause privée, mçds en gênerai de la gloire « de Dieu, de 1^ restitution de nos libertés, de la conservation de « vostre authorité et du repos public, de quoy ils sont les perturbateurs, (( et non les défenseurs , il me semble qu'il n'est pas raisonnable qu'ils « se trouvent où telles choses seront mises en avant, et qu'il leur sera n plus séant qu'ils s'en absentent. »
(^) S'acheminèrent vers Chasteaudun. Cette marche fut faite à la tii[i de mai, quelques jours avant les conférences de Toury.
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mement dirent, puis qu'on avoit monstre jusques alors une si brave contenance de paroles et de fait, et après, sur le principe de la guerre, qu'on se laissast endorre et assiéger dedans une ville, ce seroit un acte qui porteroit quelque tesmoignage de, lascheté, et qui desfavoriseroit grandement les affaires de ceux de la religion, tant envers les nations estrangeres qu'envers ceux de la France qui tenoient le mesme party ; veu mesmement que les forces qu'on avoit desjà ramassées approchoient de six mille soldats à pied et deux mille chevaux, et que, parle rapport des espies, les ennemis n'avoient encores que quatre mille hommes de pied et ti^ois mille lances; lesquels, combien qu'ils fussent mieux equippez d'armes, cependant les autres ne leur estoient inférieurs en courage; doncques que riea ne devoit empescher qu'on ne se mist promptement aux champs, et, si l'occasion s'oiTroit, combattre les ennemis; car on n'en auroit jamais meilleur marché, d'autant que le temps alloit accroissant leurs forces.
Cela arresté, on s'alla camper à une lieue et demie d'Orléans, où nouveaux ambassadeurs vinrent de la part de la Roy ne pour commencer les pai-lemens ; car, tant d'un costé que d'autre, on redoutoit merveilleusement les désolations universelles qui surviendroient, la guerre s'attacbapt une fois. Aux deux premiers qui se firent, on disputa assez sans en tirer grande résolution, sinon qu'il fut arresté que les princes et seigneurs catholiques liguez se relireroient en leurs maisons, et puis le prince de Condé obeiroit à ce qui lui seroit commandé de la part du Boy pour le bien du royaume. Tost après, ils s'acheminèrent jusques à Chasteaudun seulement, et ne passèrent outre, et presumoient ceux
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de la reli^on que ce fust une feinte. Aucuns ont voulu dire que ausdicts parlemens le prince de Condé s'exposoit trop au péril ; mais il y fut tous jours plus fort que les* autres, et les siens très-vigilans pour n'estre trompez. Neantmoins, ils ne se purent exempter de Testre en un poinct, et trop à la bonne foy, en ce qu'ils consignèrent la ville de Boisgency (qui pourtant ne valoit rien) au roy de Navarre pour sa seureté, venant parlementer, laquelle ne leur fut restituée : ce qui les anima merveilleusement, et conurent qu'il falloit ne^ gocier de là en avant la bride en la main. Or, comme il venoit chacun jour quelqu'un vers M. le prince de Condé de la part de la Boyne pour le disposer à la paix, dequoy elle se monstroit aussi très-<lesireuse, avint que l'evesque de Valence (') y fut aussi employé, lequel estoit un personnage excellent en doctrine et éloquence, quand il vouloit faire paroistre Tune et l'autre. Il l'amadoua si bien de beau langage, qu'il luy redoubla le désir d'entrer en un bon accord, et finalement luy dit, d'autant que luy estoit calomnié de plusieurs comme autheur de cette guerre, qu'il devoit faire reluire sa justification par toutes belles offres et beaux effets, afin qu'à luy, ny à la cause qu'il maintenoit, on n'imputast la coulpe des misères futures, et que s'il offroit à la Roy ne, au premier pourparler (plustost que de voir ce royaume exposé au feu et au sang), de sortir horsd'iceluy avecques ses amis,
(*) Vevesque de Valence : Jedn de Montluc , frère du fameux mareckal de ce nom. Ce prélat, Fun des plus habiles négociateurs de son siècle , penchoit dès lors vers les idées nouvelles : il ue les avoua jamais ouvertement, mais il y conforma sa conduite eu épousant ime jeune personne d'une grande beauté, dont il eut un fils qu^il fit légitimer.
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qu'elle ne sauroit que respondre, ni moins encor ses ennemis, qui avoient promis de se retirer en leurs maisons, et que de ceste ouverture il se pourroit ensuivre quelque bonne resolution qui feroit cesser les armes ; lesquelles posées, toutes choses après se pourroient restablir avec facilité. Ayant parlé il se retira , laissant audit prince (qui se faschoit d'estre contraint d'entrer en guerre contre sa propre nation) quelque impression de suivre ce conseil. Il le communiqua à quelques-uns qui aimoient la pacification, qui ne le réprouvèrent.
Deux jours après, il fut accordé qu'il iroit trouver la Royne à une lieue et demie de là, pour essayer encores si on pourroit effectuer quelque chose : ce qui fut fait. Et, après plusieurs longs propos, enfin M. le prince luy fit l'offre ci-devant recitée (qui estoit de sortir hors du royaume), pour luy rendre tesmoignage du zèle qu'il avoit à le voir tranquille. Mais sa der* niere parole ne fut pas si tost achevée , qu'elle le prit incontinent au mot, luy disant que c'estoit le vray moyen pour remédier aux maux qu'on craignoit, dont toute la France luy en seroit redevable, et que la majorité du Roy estant venue, il remettroit toutes choses en bon estât, tellement que chacun auroit occasion de s'en contenter. Et combien que ce prince ne fust pas aisé à estonner, ny sans réplique, si fut-il estonné à ce coup, ne pensant pas qu'on le deust prendre au pied leifé, comme l'on dit. Et d'autant qu'il commençoit à se faire tard, elle lui dit qu'elle renvoyeroit le lendemain vers luy pour sçavoir les conditions qu'il demanderoit. Elle se départit avec bonne espérance, et le prince se retira en son camp, riant, mais entre les
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dents y avec les principaux de sa noblesse qui ayoient entendu le discours. Les uns se grattoient la teste , qui ne l^ur demangeoit pas, les autres la bransloient; cestuy-cy estoit pensif, et les jeunes gens se mocquoient les uns des autres, s'attrihuans chacun un mestier, à quoy ils seroient contraints de vaquer pour avoir moyen de vivre en pays estrange. On arresta au soir qu e le lendemain on assembleroit les chefs pour prendre advis sur ce fait si important.
Le matin venu, on entre au conseil, où M. T Admirai dit, pource que le fait touchoità tous, qu'il luysembloit qu'on le devoit communiquer à tous : ce qu'on fit. Et envoya-t-on les colonels et capitaines pour tirer les avis , tant de la noblesse que de l'infanterie. Mais incontinent tous respondirent que la terre de France les avoit engendrez , et qu'elle leur serviroit de sépulture, et tant qu'ils auroient une goutte de sang, qu'ils ne l'espargneroient pour la défense de leur religion ; au reste, que M. le prince se souvint de la promesse générale qu'il leur avoit faite de ne les abandonner. Cecy estant rapporté au conseil , hasta la conclusion de ceux qui y deliberoient , qui, voyans la disposition publique , furent encore plus fortifiez en leurs opinions, qui se conformèrent à icelle. Mesmes il n'y en eut que trois ou quatre qui parlèrent , veu que le fait estoit si clair ; et me ressouvient encore aucunement de quelques particularitez qui furent dites. M. l'Admirai remonstra à M. le prince, encore qu'il pensast que la Roy ne, en l'acceptation de son offre, n'y procedoit point de mauvaise intention, ains que le désir qu'elle avoit de tirer l'Estat de misère la faisoit rechercher tous expediens , toutefois qu'il estimoit que ceux
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qui avoient les armes en la main la circonvenoient pour le circonvenir ; qu'il ne devoit ny ne pouvoit effectuer ce qu'on luy avoit proposé et qu'il avoit promis de faire y car il s'estoit lié auparavant par plus estroites obligations y et que s'il s'absentoit il perdroit entierement sa réputation ^ et condamneroit la cause qu'il avoit embrassée; laquelle^ outre sa justice , estant auctorisée par edict du Roy, devoit estre maintenue, et n'y falloit espargner la vie. M. 4'Andelot parla ainsi : ce Monsieur , l'armée des ennemis n'est qu'à cinq petites lieues d'icy. Si elle voit peur, desmembrement, ou autre altération entre nous, elle nous mènera jusques dedans la mer Oceane à coups de lance et à coups d'espée. Si vous nous abandonnez maintenant, on dira que c'est par crainte, laquelle (comme je sçay) ne logea jamais dans vostre cœur. Nous sommes vos serviteurs, et vous nostre chef: ne nous séparons donc point , veu que nous combattons pour la religion et pour nos vies. Tant de parlemens qui se sont faits ne sont que piperies , veu les effects qui apparoissent ailleurs. Le meilleur remède pour estre bientost d'accord, est qu'il vous plaise de nous mènera demy lieue de ceux qui désirent que nous sortions hors du royaume, et paraventure qu'une heure après on en verra sortir quelque bonne resolution ; car nous ne serons jamais bons amis que nous n'ayons un peu escrimé ensemble. » Le sieur de Boucard (0 s'avança après, qui estoit un des plus braves gentilshommes de ce royaume , et qui avoit du
{^) Le sieur de Boucard. François de Boucard étoit d^ane lamilie aucienne de Gascogne , fixée dans le Berri depuis le quatorzième siècle. Il fut grand-maitre de PartiUerie dans Tarmée protestante , et mourut en 1569.
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feu et du plomb en la teste. «Monsieur^ dit-il , qui laisse la partie la perd^ et qui la remet .'laquelle reigle est encores plus vraye au fait que nous manions qu'an jeu de la paume. J'ai desjà cinquante ans sur la leste ^ qui est pour avoir acquis un peu de prudence : voilà pourquoi il me fascheroit fort de me voir en pays estrangCy me proumener avec un curedent en la bouche^ et que cependant quelque petit aSetté, mien voisin , fist le maistre dans ma maison, et s'engraissast du revenu. Qui voudra s'en aller s'en aille : quant à moy , je mourray en ma patrie pour la défense des autels et des foyers. Parquoy, monsieur, je vous supplie et conseille de n'abandonner tant de gens de bien qui vous ont eslu, et de faire vos excuses à la Roy ne, et nous employer bientost, cependant que nous avons envie de mordre. » Il y eut après cela peu de langage, sinon une approbation de tous. Mais M. le prince prit la parole, et, pour la justification de son offre, dit qu'il l'avoit faite voyant qu'on le vouloit tacitement taxer d'estre cause de la guerre, et que si son absence pouvoit apporter la paix , qu'il l'estimeroit bien heureuse, car il n'avoit point son particulier en recommandation ; toutefois qu'il appercevoit bien , voyant les forces ennemies si prochaines, et la resolution qu'ils avoient prise , que son humilité seroit prise et réputée d'eux à lascheié, et qu'elle n'apporteroit aucun repos, ains plustost ruine à la cause qu'il maintenoit , et qu'il estoit délibéré de suivre leur conseil, et de vivre et mourir avecques eux. Cela dit, chacun se toucha en la main pour confirmation. Au sortir du conseil , Théodore de Beze et quelques uns de ses compagnons luy firent une très-sage et belle remonsti^ance , pour le conforter en
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sa resolution , luy alleguans les inconveniens qui s'ensuivroient de se séparer^ et le supplièrent de ne laisser point Tœuvre encommencée ^ à laquelle Dieu donneroit perfection, puis qu'il y alloit de son honneur. Au mesme temps arriva au camp , de la part de la Roy ne , M. de Fresne (Robertet), secrétaire des con^mandemens , pour remporter les conditions que ledit sieur prince demanderoit pour son issue ; auquel il respondit que l'affaire estoit de poids^ et qu'il n'estoit encores résolu , d'autant que plusieurs murmuroient, et , la conclusion prise , on la feroit sçavoir à la Royne, ou luy-mesme la luy porteroit. Robertet conut , au langage de quelques particuliers, qu'il y avoit du changement, et s'en retourna retrouver la Roy ne, pour l'advertir qu'il falloit autre chose que du papier pour le mettre dehors ; laquelle se retira après.
De ce fait icy les princes et les grands doivent tirer instruction de ne s'obliger de promesse en affaires qui sont de poids , sans avoir premier bien consulté avec les sages; car, encor qu'on soit poussé de bonne intention, cela n'empesche pas qu'on ne choppe en quelque manière , en ce que la soudaineté fait négliger plusieurs circonstances qui se doivent considérer ; et quand bien un observeroit tout ce qui est requis, si eat-ce que plusieurs le peuvent encores mieux faire. La dignité de la cause qui s'agit est aussi quelquefois telle, et la quantité des associez si grande , qu'il faut mesmes que les supérieurs défèrent à l'un et à l'autre. Ils doivent aussi imaginer que ceux à qui on promet , bien que ce soient choses desraisonnables , ne laissent de se tenir offensez et de se plaindre, s'ils voyent qu'on manque à l'accomplissement d'icelles.
DE FRANÇOIS DE LA. JTOUE. [iSôa] 1^^