CHAPITRE V
Par quelle action la guerre commença h s* ouvrir manifeste^
ment entre les deux armées.
Pendant que les pourparlers'dont il a esté fait mention se contînuoient, il y eut quasi toujours des suspensions d'armes d'une part et d'autre : qui causa qu'on n'entreprint rien es environs de Paris et d'Orleaas. Mais ayant, le prince de Condé et les siens, conu que les paroles estoient trop foibles pour remédier aux altérations présentes, il détermina d'y adjouster les effets. Parquoy, incontinent après que la résolution fut prise sur l'offre faite à la Royne, il retira à part sept ou huit des principaux capitaines, pour adviser aux moyens plus propres pour venir aux mains aveô lés ennemis, car les trefVes estoient faillies le jour précèdent. Tous opinèrent qu*jl les falloit prévenir par diligence, veu que deux choses favorisoient grandement : l'une, que messieurs de Guise, Connestable et mareschal de Sainct-André estoient alors absens de l'armée , et n'y avoit que le roy de Navarre qui y fust ; Tautre que les compagnies des gensdarmes logeoient fort escartées du corps d'icelle; que de marcher le jour vers eux, leurs chevaux légers ou leurs faurrageiîrs leur douDeroient advertissement; mais faire une grandt^ diligence la nuit, et arriver à la diane, indubitablement on les surpr endroit; et combien qu'ordinairement on ne vist gueres donner de camisades aux 34. 10
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armées, d'autant plus faciles à exécuter estoient elles pource qu'on s'en gardoit moins; et, quant au chemin, qu'il estoit très-facile/ n'y ayant que campagne razè jusques à eux.
Une heure après, le camp partit, et arriva à La Ferté de bonne heure, où les chefs dirent aux capitaine» leur intention, afin qu'ils fissent vestir leurs soldats de chemises, et les disposassent à se bien porter en ceste magnanime entreprise (0. Sur les huict heures du soir les troupes estoient jà aux champs, lesquelles, après avoir fait les prières publiques (selon la coustuo^e d'alors de ceux delà religion), se mirent à marcher avec une ardeur de courage que je puis affermer avec vérité n'en avoir jamais veu en gens de guerre de plus grande. Avant le deslogement se commit un aqte très-vilain (^) d'un forcement de fille par un gentilhomme, dont la qualité et la brièveté du temps empescherent de faire le chastiment ; ce qui fit que beaucoup de gens de bien prindrent de là un mauvais présage de l'entreprise. L'ordre qui fut donné pour combattre estoit tel, car on presumoit surprendre les ennemis dans le logis : Premièrement, M. l'Admirai marchoit à la teste avec huict cens lances, et devoit renverser toute la cavallerie qu'il rencontreroit en armes ; après suivoient douze cens harquebusiers en quatre troupes, ayant chaîne d'attaquer les corps de
(■) JSn ceste magnanime entreprise. Les catholiques regardèrent cette surprise comme une trahison , parce que la rupture de la trêve n'ayoît pas été ofEciellement proclamée. Le prince de Condé , avant de partir, donna un ëcu à chaque soldat.
(*) Un acte très vilain. Le coupable étoit Gabriel de Boulainyilliers de Gourtenay. Feu de temps après il tomba entre les mains des Parisiens, et iiit puni de mort pour d'autres crimes.
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garde de Tinfanterie ennemie, puis donner dans leur quartier; après marchoient huict cens harquebusiers pour se saisir de rartillerie, suivis de deux gros bataillons de picques ; puis M. le prince de Condé venoit avec plus de mille chevaux en quatre esquadrons, avec le reste de Tarquebuserie. Il faut entendre que, partant à l'heure qu'on fit par raison, on devoit arriver au logis des ennemis à trois heures du matin ; car il n'y avoit que belle campagne, et nulz passages estroitz, et en une heure et demie les gens de pied pouvoient faire une lieue : mais après en avoir marché deux, les guides reconurent qu'ils^ s'estoient escartez du chemin, et, en pensant se redresser,^ ils se fourvoyèrent davantage, demeurans comme esperduz, sans sçavoir où ilz estoient, au grand desplaisir des chefs. Somme , qu'ayans cheminé jusques à une grande heure du jour, on trouva qu'on estoit encorà une lieue du camp des ennemis, duquel les batteurs d'esti^ade,ayans apperceu la teste de l'armée du prince, retournèrent en toute diligence y donner une chaude allarme. On prit conseil de ce qu'il convenoit faire; mais en ces entrefaites on entendit les canonnades redoublées qui se tiroient dudict camp pour signal à leur cavallerie de s'y venir joindre : ce qui fit rompre le dessein de passer outre, veu qu'on estoit descouvert et qu'il y avoit etiçores loin à, marcher ; mais s'il n'y eust eu que demie Heue , on avoit délibéré de passer outre et combattre- Voilà comment une entreprise, qui en apparence estoit Uen certaine, fut toute rompue.
Je me suis enquis à quelques suffisans capitaines qui estoient en l'armée contraire , ce qu'ils pensoient qui eust deu succéder si ceux de la religion fussent arrivez
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à temps. Hz m'ont confessé qu'ils eussent combattu , cependant qu'ilz estoient prévenus , estant séparez de leurs che& plus afiectionnez, et (jie la pluspart de leur cavaUerie. M. le mareschal d'An ville estait logé à la teste de l'armée catholique avec la cavaUerie légère p qui est un très-vigilant et entendu chef de guerre, lequel m'a dit aussi avoir esté en armes et en cervelle bomie partie de la nuict ; neantmoins si tout le gros .eust donné à temps , que leur ^mée «stoit en hasard ; dequoy il ne faut faire aucune doute , car , encore que les evenemens militaires soient fort incéilains, si est ce que le desavantage d'estre surpris monstroit une apparente perte de celuy qui se laissoit surprendre. Toute la coulpe fut jettée sur les guides , lesquels , pour s'expuser , disoient que M. d'Andelot, ayant dès le partir du logis mis son infanterie en bataillons , cela l'avoit rendue plus tardive à marcher. Mais j'estime que telle excuse estqit plus subtile que véritable , veu qu'il n'y avoit ay haye ny buisson qui donnaist empeschement. Toutefois elle auroit eu poids si le payjs eust esté plus serré. Les deux armées demeurèrent en ordre, combien qu'elles fussent un peu esloignées l'une de Tautre, jusques à deux heures après midi. Après, M. le prince de Condé s'alla loger à Lorges, distant d'une petite lieue d'eux; et le roy de Navarre manda en toute diligence à messieurs de Guise et Gonnestable, qui estoient à Ghasteaudun, ce qui estoit survenu ; lesquels le vindrent trouver incontinent. Or , eux craignans d'estre assaillis de nuict , à cause que Tarmée du prince de Condé estoit foite de gens de pied , et que leur logis estoit mal prc^re pour la cavaUerie, ilz firent mettre à la teste de leur place de bataille , surl'av^iue, cinq
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OU six ^os monceaux de fagots avec force paille dessouSy pour y faire mettre le feu si on les alloit attaquer, afin qu'à la clarté de ceste lumière Ton peust tirer trois ou quatre volées d'artillerie , ce qui eust grandement endommagé les assaillans. Aucuns y a qui desdaignent telles inventions; neantmoins elles peuvent servir quelquefois. Le lendemain , ils se mirent encor en bataille sans se voir , et n'y eut que les cLevaux légers qui escar mouchèrent. Mais les chefs des deux costez, voyans qu'il estoit bien malaisé de s'entrésurprendre y et leurs logis estre fort incommodes , attirez aussi par une espèce de nécessité de prendre quelques villes qui leur servoient grandement pour la continuation delà guerre, comme Blois et Boisgency , chacun envoya son bagage et artillerie vers icelles dès le matin , et après le midi les armées s'y acheminèrent, se séparant en. ceste sorte sans combat ni perte.
Je veux raconter un accident qui survint deux heures après ce départ, que, s'il fust advenu lorsqu'elles es-^ toient plus voisines, paravanture le prince de Condé eust esté en danger d'estre desfait : ce fut une pluye et un orage, qui dura prèâ d'une heure, si horrible, que |e sçay entre quatre mille harquebusiers qu'il y avoit, dix n'eussent peu tirer; et si la pluspart se retirèrent pour chercher le couvert, qui estoit une occasion à souhait qui presentoit la victoire aux catholiques ,» tant pource qu'ils estoient puissans en cavallerîe, que pource que le vent et la pluye donnoient si vivement au visage de leurs contraires, que les plus mordans d'eux estoient bien empeschez de résister à ceste fureur du temps. C'est ici au vray ce qui se passa du costé de ceux de la religion en ceste expédition. Mais les par-
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ticularitez qui survindrent en l'armée du roy de Navarre, il appartient proprement à ceux qui estoient en icelle, et peuvent les avoir sceues, de les descrire.